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CHAPITRE n

Les inquiétudes de Baptiste étaient bien fondées. A cette époque, Paris était le théâtre des crimes les plus affreux, et les inventions les plus sataniques de l'enfer facilitaient les attentats.

Un apothicaire allemand, nommé Glazer^ le meilleur chimiste de son temps, s'occupait d'épreuveS d'alchimie.

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selon Tusage d'wn grand nombre de gens de sa profession. H croyait trouver la pierre philosophale, et un Italien, nommé Exili, s'était associé à ses recherches. Mais^ pour celui-ci, Tart de faire de Tor n'était qu'un prétexte : il voulait seulement apprendre le mélange, la composition des matières empoisonnées dont Glazer se servait dans ses travaux ; et il parvint enfin à préparer un poison subtil qui n'a ni odeur ni goiit, qui tue à l'instant même ou par gradation, qui ne laisse aucune trace dans le corps humain, qui trompe l'art et le savoir des médecins, et donne à un meurtre les apparences d'une mort naturelle. Quelque précaution qu'Exili employât dans ses essais, il fut soupçonné de vendre des poisons, et enfermé à la Bastille. Dans la chambre qu'il occupait fut enfermé aussi, peu de temps après, le capitaine Gaudens de Sainte-Croix. Cet homme avait entretenu avec la marquise de Brinvilliers de longues relations qui causaient un grand scandale dans cette famille. Le marquis était resté indifférent à la conduite de son épouse; Dreux de Bray, lieutenant civil de Paris, père de madame de Brinvilliers, s'était vu forcé de lancer une lettre de cachet contre le capitaine, pour le séparer de sa fille. Passionné, sans caractère, affectant la dévotion avec hypocrisie, porté, dès son enfance, aux vices de toute sorte, jaloux, vindicatif sans mesure, le capitaine devait s'estimer parfaitement heureux de connaître les secrets diaboliques d'Exili, qui lui donnaient le pouvoir d'anéantir ses ennemis. 11 devint le disciple empressé de l'Italien, et égala bientôt si parfaitement son maître, que, lorsque celui-ci fut élargi, le capitaine était en état de travailler seul. La Brinvilliers était une femme démoralisée, Sainte- Croix en fit un monstre ; il la décida à empoisonner d'abord son propre père, chez lequel elle vivait, et qu'elle soignait, dans ses vieux jours, avec une affreuse hypocrisie ; puis ses deux frères, et enfin sa sœur. Son père, elle le fit mourir par esprit de vengeance; ses frères et sa sœur, par le désir d'avoir leur riche héritage. L'histoire de plusieurs empoisonnements donne la preuve épouvantable que lei

crimes de ce genre deviennent souvent un besoin passionné et irrésistible. Des empoisonneurs ont souvent fait périr des gens dont la vie et la mort leur étaient complètement indifférentes ; ils commettaient ces attentats sans aucun but ultérieur, par le seul attrait qui porte le chimiste à faire, pour sa propre satisfaction, des expériences. La mort subite de plusieurs pauvres de l'Hôtel-Dieu fit soupçonner que les pains que la Brinvilliers distribuait chaque semaine, pour se faire considérer comme un modèle de piété et de bienfaisance, étaient empoisonnés. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle empoisonnait les pâtés de pigeons qu'elle servait à ses convives, et que le chevalier du Gay et plusieurs autres personnes furent victimes de ses diaboliques dîners. Sainte-Croix, son complice la Chaussée et la Brinvilliers surent longtemps entourer d'un voile impénétrable leurs atrocités. Mais quelle ruse humaine pourrait arrêter l'éternelle justice, quand elle a résolu de punir les crimes dans cette vie? Les poisons préparés par Sainte-Croix étaient d'une nature si subtile, qu'en aspirant une seule fois la poudre qu'il appelait poudre de succession on mourait à l'instant. Pour faire ses opérations. Sainte- Croix se couvrait le visage d'un léger masque de verre. Un jour, au moment où il remplissait une fiole de la poudre qu'il venait de conrectionner, son masque tomba, l'exhalaison du poison saisit le criminel, et il expira sur-le-champ. Comme il ne laissait aucun héritier, les gens de justice vinrent, en toute hâte, apposer les scellés dans sa demeure. On trouva dans un coffre fermé tout cet infernal attirail d'empoisonnement employé par Sainte-Croix, et les lettres de la Brinvilliers, qui ne permettaient de garder aucun doute sur sa culpabilité. Elle s'enfuit à Liège et se réfugia dans un cloître. Desgrais, sergent de maréchaussée, fut envoyé à sa poursuite : il se présenta, sous l'habit ecclésiastique, dans le couvent où elle s'était retirée, et parvint à lier une intrigue d'amour avec cette épouvantable femme, et à l'attirer à un rendez-vous secret dans un jardin solitaire,

hors des portes de La ville. A peine était-elle là, qu'elle fut entourée par les archers de Desgrais; le galant ecclésiastique se changea tout à coup en un agent de la maréchaussée, et la força de monter dans une voiture, préparée d'avance, à rentrée du jardin, et on Temmena à Paris avec une bonne escorte. La Chaussée avait déjà eu la tête tranchée; la Brinvilliers subit le même supplice; son corps fut brûlé après Texécution, et ses cendres jetées au vent.

Les Parisiens respirèrent lorsqu'ils apprirent la fin de ce monstre, qui dirigeait impunément ses armes meurtrières contre ses amis et ses ennemis. Mais bientôt on apprit que les affreux secrets du maudit Sainte-Croix survivaient à ceux qui les avaient employés. La mort se glissait, comme un fantôme invisible, dans les cercles les plus intimes, sous le masque de l'amitié, de la parenté, de l'amour, et saisissait d'une main «ûre et rapide ses malheureuses victimes.

Tel, que l'on avait vu la veille florissant de santé, errait le lendemain faible et malade, et toute la science des médecins ne pouvait le sauver. La richesse, un emploi important, une femme trop jeune et trop belle, suffisaient pour amener cette sentence de mort : une profonde défiance rompait les liens les plus sacrés : l'époux tremblait devant l'épouse, le père devant le fils, la sœur devant le frère. Dans les repas qu'un ami donnait à des amis, les mets et le vin restaient intacts; et, dans les mêmes réunions, animées naguèrer par l'esprit et la joie, les regards inquiets ne cherchaient plus à présent que le masque d'un meurtrier. Des pères de famille, tremblant d'être trahis dans leur propre maison, s'en allaient avec anxiété chercher un moyen de subsistance dans les lieux éloignés, et préparaient eux-mêmes leurs aliments. Souvent encore les précautions les plus adroites étaient inutiles.

Pour arrêter ce fléau qui grandissait sans cesse, le roi institua une cour de justice spéciale, chargée exclusivement de rechercher et de punir ces crimes mystérieux.

Cette cour, connue sous le nom de chambre ardente, siégeait non loin de la Bastille, et était présidée par la Reynie. Tout le zèle et tous les efforts de la Reynie furent pendant longtemps infructueux. Il était réservé à Thabile Desgrais de découvrir les repaires les plus secrets du crime.

Dans le faubourg Saint-Germain demeurait une vieille femme, appelée la Voisin, qui faisait métier de dire la bonne aventure, de conjurer les esprits, et qui, à Taide de ses deux affidés, le Sage et le Vigoureux, savait étonner et effrayer des gens qui n'étaient ni faibles ni trop crédules. Mais son savoir ne se bornait pas là. Disciple d'Exili, ainsi que Sainte-Croix, elle préparait, comme celui-ci, un poison subtil qui ne laissait point de trace, et, de cette façon, donnait à des fils dénaturés le moyen de jouir plus tôt de leur héritage, et à des femmes coupables celui de s'unir à un plus jeune époux. Desgrais pénétra ce mystère ; elle avoua tout, et fut condamnée par la chambre ardente à être brûlée sur la place de Grève. On trouva chez elle une liste de toutes les personnes qui avaient eu recours à elle, et non-seulement il s'ensuivit exécution sur exécution, mais de graves suspicions planèrent sur les personnages de haut rang : ainsi on pensa que le cardinal Bonzy avait trouvé chez la Voisin une recette certaine pour faire mourir promptement tous ceux auxquels il devait payer des pensions en sa qualité d'archevêque de Narbonne. Ainsi la duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, inscrites sur la liste fafale, furent accusées d'avoir eu des relations avec l'infâme la Voisin ; et François^ Henri de Montmorency, duc de Luxembourg, pair et maréchal de France, ne fut lui-même pas à l'abri d'un cruel soupçon. La terrible chambre ardente le poursuivit : il se constitua lui-même prisonnier à la Bastille, où la haine de Louvois et de la Reynie le relégua dans un cachot de six pieds. Plusieurs mois se passèrent avant que l'innocence du duc pût être démontrée. Il s'était seulement fait dire une fois son horoscope par le Sage.

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Il est certain qu'un zèle aveugle entraîna la Reynie à des actes de violence et à des cruautés. Son tribunal prit le caractère de Tinquisition. Le moindre soupçon suffisait pour justifier un emprisonnement rigoureux^ et souvent on s'en remettait au hasard du soin de démontrer Finnocence de Taccusé. D'ailleurs la Reynie était d'un extérieur désagréable, d'une nature méchante et dissimulée : il s'attira bientôt la haine de tous ceux dont il était appelé à être le vengeur ou le soutien. Quand il demanda à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable : « Il me semble, lui répondit-elle, que je le vois en ce moment. »

Tandis que le sang des coupables et des suspects coiUait à flots sur la place de Grève, et que les empoisonnements devenaient de plus en plus rares, un autre fléau vint répandre une nouvelle épouvante dans la vifle. Une bande de voleurs semblait avoir pris à tâche de s'emparer de tous les bijoux. Une riche parure, à peine ac'hetée, disparaissait d'une manière incompréhensible, quelque précaution qu'on employât pour la garder. Ce qu'il y avait de pire, c'est que quiconque osait sortir le soir, portant sur soi des joyaux, était infailliblement dépouillé ou assassiné dans les rues ou dans les allées obscures des maisons. Ceux qui avaient échappé à ce péril racontaient qu'un coup de poing violent leur était tombé sur la tête comme la foudre, et qu'en revenant de leur étourdissement ils s'étaient vus dépouillés de leurs bijoux, et transportés dans un tout autre lieu que celui où ils avaient été frappés. Les cadavres que l'on rencontrait presque chaque matin dans les rues ou dans l'intérieur des maisons portaient tous la même blessure, un coup de poignard au cœur, et si ferme, si bien dirigé, que, selon l'opinion des médecins, le blessé avait dû tomber sans pouvoir proférer une seule parole. Qui n'était, dans la voluptueuse cour de Louis XIV, engagé dans quelque mystérieuse intrigue d'amour? Qui ne se pissait la nuit chez sa bien-aimée pour lui porter un riche présent ? On eût dit que les voleurs

avaient fait un pacte avec les esprits invisibles, tant ils sa-

vaient tout ce qui devait se passer. Souvent le malheureux n'atteignait pas la maison où il espérait goûter les joies de l'amour; souvent il tombait sur le seuil^ à la porte même de sa maîtresse, qui heurtait avec terreur le cadavre sanglant.

En vain le lieutenant de police d'Argenson fit-il arrêter dans Paris tous les gens suspôcts ; en vain la Reynie, furieux, s'efforça-t-il d'arracher des aveux aux accusés; en vain les patrouilles et les sentinelles furent-elles renforcées : on ne trouva point la trace des malfaiteurs. Le seul moyen de prévenir le danger était de s'armer jusqu'aux dents et de faire porter devant soi un flambeau. Il arriva encore que le valet fut assailli à coups de pierres, et le maître volé au même instant et assassiné. Une chose remarquable, c'est qu'après toutes les recherches faites dans les lieux où l'on trafiqua des pierres précieuses on n'avait pu découvrir aucun des bijoux volés, et l'on n'avait ainsi aucun indice du crime qu'on eût voulu poursuivre. Desgrais écumait de rage en voyant tous ses stratagèmes déjoués par les brigands. Le quartier de la ville où il se plaçait en observation était épargné, et dans les autres les malfaiteurs recueillaient un riche butin.

Il imagina de faire plusieurs Desgrais si parfaitement semblables l'un à l'autre, par la tournure et la marche, par le son de voix et la physionomie, que les archers euxmêmes ne savaient où était le véritable. Pendant ce temps, il se glissait, seul, au péril de sa vie, dans les lieux les plus retirés, et suivait de loin quelqu'un qui par son ordre portait une riche parure ; mais celui qui marchait ainsi devant lui n'était jamais attaqué : les voleurs connaissaient donc cette ruse du sergent, et Desgrais était au désespoir.

Un matin il arrive chez le président la Reynie, pâle, défait, hors de lui-même : « Quelle nouvelle m'apportezvous? lui crie le président; avez-vous trouvé la trace? — A^h ! monseigneur ! dit Desgrais avec fureur, hier, dans la nuit, non loin du Louvre, le marquis de la Fare a été

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attaqué en ma présence. — Ciel et terre ! dit la Reynie joyeux : nous les tenons. — Écoutez d'abord^ reprend Desgrais avec un amer sourire, ce qui s'est passé : Je me poste près du Louvre, et surveille, la rage dans le cœur, les démons qui se jouent de moi ; je vois s'avancer à pas incertains un homme qui regarde avec précaution derrière lui, et continue son chemin sans me découvrir. A la lueur de la lune, je reconnais le marquis de la Fare ; je pouvais l'attendre, je savais où il allait. A peine a-t-il fait dix à douze pas, que voilà tout à coup une figure qui surgit comme si elle sortait des entrailles de la terre, le renverse et se jette sur lui. Étonné, stupéfait, dans ce moment même qui pouvait livrer le meurtrier entre mes mains, je pousse un cri, je m'élance pour le saisir, je m'embarrasse dans mon manteau et je tombe ; je vois cet homme courir comme s'il était emporté sur les ailes du vent ; je me relève, je le poursuis; en courant je sonne de mon cor, les sifflets des archers me répondent de loin, tout est en mouvement, cliquetis d'armes, bruit de chevaux; de tous côtés, à moi ! à moi ! Desgrais ! ici ! ici ! voilà les cris qui résonnent dans les rues. Je vois toujours au clair de la lune cet homme devant moi; je vois comme il essaye de me tromper. Nous arrivons dans la rue Saint-Nicaise : ses forces paraissent affaiblies, je sens les miennes se renouveler, il n'a plus qu'une avance de quinze pas... — Alors vous l'atteignez î vous le saisissez î les archers viennent ! s'écrie la Reynie avec un regard étincelant, et serrant le bras de Desgrais comme s'il tenait le meurtrier fugitif.

— A quinze pas, reprend Desgrais d'une voix sourde et respirant à peine, cet homme fait un bond de côté dans l'ombre, et disparaît à travers la muraille. — Il disparaît? — A travers la muraille! — Étes-vous fou? dit la Reynie en reculant de deux pas et en frappant ses mains l'une contre l'autre.

— Appelez-moi fou, visionnaire! dit Desgrais en se frottant le front, comme un homme poursuivi par de fuoestes pensées, le fait s'est passé tel que je vous le raconte.

J'étais encore pétrifié devant la muraille, lorsque plusieurs archers accourent hors d'haleine ; avec eux arrive le marquis de la Fare, Tépée nue à la main : nous allumons des flambeaux, nous frappons de tous côtés sur le mur, pas une trace de porte, de fenêtre, d'ouverture. C'est une forte muraille en pierres de taille, jointe à une maison où demeurent des gens contre lesquels on ne peut éveiller le moindre soupçon. Aujourd'hui encore j'ai tout examiné minutieusement; c'est le diable lui-même qui nous joue.»

L'histoire de Desgrais fut bientôt connue dans Paris : les têtes étaient remplies d'enchantements, de conjurations, de pactes avec le diable, contractés par la Voisin, le Vigoureux et le fameux prêtre le Sage. Comme, selon les éternelles lois de notre nature, le penchant au merveilleux, aux croyances surnaturelles, subjugue le jugement, on ne tarda pas à se persuader, comme Desgrais l'avait dit, qu-e le diable lui-même protégeait les misérables dont il avait sans doute acheté l'âme. Le récit de Desgrais fut, comme on peut se le figurer, embeUi à plaisir; on vendit à tous les coins de rue une complainte, ornée d'une gravure sur bois qui représentait la figure du diable s'abîmant sous terre à la face de Desgrais. Bref, tout concourait à intimider le peuple, et même à décourager les archers, qui ne traversaient plus les rues pendant la nuit qu'avec crainte, et en portant des amulettes arrosés d'eau bénite.

D'Argenson, voyant que tous les efforts de la chambre ardente étaient inutiles, se rendit auprès du roi, et le pria de former une nouvelle cour de justice investie d'un pouvoir plus grand encore que la première. Le roi, persuadé que la chambre ardente avait déjà abusé de son autorité, et frappé des exécutions sans nombre que la Reynie avait ordonnées, repoussa la proposition qui lui était adressée. Pour la lui faire agréer, on eut recours à un autre moyen.

Dans la chambre de madame de Maintenon, où le roi avait coutume de passer l'après-midi et de travailler quelquefois, avec ses ministres, très-tard dans la nuit, on lui présenta une poésie au nom des amants en péril, qui se

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plaignaient de ne pouvoir suivre les lois de la galanterie et offrir un riche présent à leurs maîtresses^ sans exposer leur vie. « On pouvait, disaient-ils, mettre son honneur et sa joie à répandre , dans les combats chevaleresques, son sang pour une femme chérie ; mais que faire contre les artifices d'une troupe de meurtriers qui tombaient à Timproviste sur leur victime, et ne lui permettaient pas de se défendre ? C'était à Louis, Tastre lumineux de tout amour et de toute galanterie, à répandre ses rayons dans cette nuit obscure, et à découvrir le sombre mystère qu'elle enveloppait. Le héros divin qui avait écrasé ses ennemis devait porter aussi de ce côté Téclair de son épée victorieuse; et, comme Hercule avait combattu Thydre de Lerne, Thésée le Minotaure, il devait combattre ce monstre menaçant qui détruisait toutes les joies de Tamour, et changeait le bonheur en une souffrance profonde, en un deuil éternel. »

Si grave que fût le sujet, cette poésie ne manquait pas de certains traits spirituels et ingénieux, surtout dans les vers où Ton représentait les pauvres amoureux se glissant à la dérobée chez leurs maîtresses, Tarixiété dissipant Tamour et étouffant dans son germe la plus belle aventure de galanterie. Ce poëme se terminait, du reste, par un pompeux panégyrique de Louis XIV ; c'en était assez pour que le roi le lût avec une satisfaction visible. Sa lecture terminée, il se retourna, sans quitter des yeux ce papier, du côté de madame de Maintenon ; et, après avoir relu encore une fois ces vers à haute voix, lui demanda, en souriant agréablement, ce qu'elle pensait du langage de ces amants en péril. Fidèle à ses apparences austères, et conservant toujours une certaine teinte de pruderie, madame de Maintenon répondit que les rendez-vous mystérieux et interdits par la morale ne méritaient aucune protection particulière; mais que les crimes horribles demandaient une prompte vengeance. Peu satisfait de cette réponse ambiguë, le roi plia le papier, et se disposait à aller rejoindre, dans une autre chambre, un de ses secrétaires d'État, lors-

iOO CONTES FANTASTIQUES.

que son regard tomba sur mademoiselle de Scudéri^ qui était assise dans un petit fauteuil près de madame de Maintenon. Il s'avança vers elle; le sourire qui avait disparu de ses lèvres s'y montra de nouveau. Debout devant mademoiselle de Scudéri, et déployant le poëme, il lui dit avec douceur : « La marquise ne veut point entendre parler des amoureux et de leurs galanteries ; mais vous, mademoiselle, que pensez-vous de cette requête poétique ? » Mademoiselle de Scudéri se leva respectueusement de son siège ; une rougeur rapide traversa, comme un des rayons de pourpre du soir, les joues pâles de la vénérable dame, et en s'inclinant, les yeux baissés, elle répondit :

Un amant qui craint les voleurs N'est pas digne d'amour.

Le roi, étonné du caractère chevaleresque de ce peu de mots, qui anéantissaient toute la longue tirade qu'il venait de lire, s'écria : « Par saint Denis, vous avez raison, mademoiselle ! La lâcheté ne doit pas être protégée par des mesures aveugles qui confondent l'innocent avec le coupable. Que la Reynie et d'Argenson fassent leur devoir. »

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