CHAPITRE III
Le lendemain matin, la Martinière, en racontant à sa maîtresse ce qui s'était passé la nuit précédente, lui dépeignit avec une vive émotion toutes les atrocités qui se renouvelaient sans cesse, et lui remit, en hésitant et en tremblant, la mystérieuse cassette. Baptiste se tenait à l'extrémité de la chambre, son bonnet à la main, le visage pâle, le cœur oppressé par l'anxiété; et tous deux priaient instamment leur maîtresse de n'ouvrir cette cassette qu'avec les plus grandes précautions. Mademoiselle de Scudéri leur dit, en la pesant entre ses mains : « Vous êtes deux fous ; les indignes scélérats qui, comme vous le dites vousmêmes, connaissent si bien le secret des maisons, savent.
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comme vous et moi^ que je ne suis pas riche^ et qu'il n'y a ici aucun trésor qui vaille un assassinat. On voudrait attenter à ma vie ? A qui importerait la mort d'une femme de soixante-treize ans, qui n'a jamais attaqué d'autres brigands, d'autres perturbateurs du repos public que ceux qu'elle créa elle-même dans ses romans; qui écrit de médiocres vers, incapables d'exciter l'envie, et qui ne laissera pour tout héritage que les atours d'une vieille fille admise parfois à la cour, et quelques douzaines de volumes reliés et dorés sur tranche ? Tu as beau me représenter, ma chère Martinière, l'apparition de cet étranger sous l'aspect le plus redoutable, je ne puis croire qu'il ait eu de méchants desseins. Ainsi... »
La Martinière recula de trois pas ; Baptiste, tombant presque à genoux, poussa un profond soupir lorsque mademoiselle de Scudéri, pressant un bouton d'acier, ouvrit le couvercle de la cassette.
Quelle fut sa surprise lorsqu'elle vit briller à ses yeux deux bracelets enrichis de pierres précieuses et un collier non moins splendide ! Elle prit cette parure ; et, tandis qu'elle en admirait le merveilleux travail, la Martinière contemplait les bracelets, et répétait, à diverses reprises, que la vaniteuse Montespan n'en avait pas de semblables.
a Mais que signifie donc cet envoi ? » s'écria mademoiselle de Scudéri. Au même instant elle aperçut un petit billet placé dans le fond de la cassette. Elle le prit, dans l'espoir d'y trouver l'explication de ce mystère, et à peine Teut-elle lu, qu'il échappa à ses mains tremblantes. Elle jeta un regard expressif vers le ciel, et tomba, presque évanouie, dans un fauteuil. La Martinière et Baptiste s'élancèrent à ses côtés avec effroi : a Oh ! s'écria-t-elle d'une voix étouffée par les larmes, quelle insulte ! quelle humiliation profonde ! Devais-je subir une telle offense dans ma vieillesse ? Ai-je vécu comme une jeune femme étourdie ? Ai-je commis de coupables légèretés ? 0 Dieu ! com-» ment des paroles, exprimées en plaisantant, peuvent-elles être interprétées d'une façon si cruelle ! Faut-il que le
crime m'attire dans une diabolique association, moi qui suis restée fidèle à la vertu et à la piété dès mon enfance ! »
Mademoiselle de Scudéri tenait son mouchoir sur ses yeux, pleurant et sanglotant ; la Martinière et Baptiste, étonnés, effarés, ne savaient comment consoler dans sa douleur leur bonne maîtresse.
La Martinière ramassa le billet qui était tombé par terre. On y lisait :
Ua amant qui craint les voleurs N'est pas digne d'amour,
« Très-honorée dame,
« Votre esprit pénétrant nous a sauvés d'une cruelle persécution, nous qui exerçons sur la faiblesse et la lâcheté le droit du plus tort, nous qui nous emparons des trésors qui seraient indignement dissipés. Daignez recevoir cette parure comme une preuve de notre reconnaissance. C'est la plus précieuse qui soit tombée entre nos mains depuis longtemps. Vous mériteriez cependant, noble dame, d'en avoir une plus belle encore que celle-ci. Nous vous prions de vouloir bien ne pas nous retirer votre amitié et votre gracieux souvenir.
a Les Invisibles. »
« Est-il possible, s'écria mademoiselle de Scudéri lorsqu'elle fut un peu revenue de son trouble, est-il possible qu'on porte si loin l'impudence et la dérision? » Le soleil brillait à travers les rideaux de soie rouge qui décoraient la croisée, et les diamants, posés sur la table, près de la cassette ouverte, jetaient un vif éclat. Mademoiselle de Scudéri se couvrit le visage avec horreur, et ordonna à la Martinière d'enlever cette hideuse parure, teinte encore du sang des victimes. La Martinière renferma à l'instant les joyaux dans la cassette, et dit qu'il serait prudent de les porter au lieutenant de police et de lui raconter, dans toutes ses circonstances, reffrayante apparition du jeune étranger.
Mademoiselle de Scudéri se leva en silence; se promena
de long en large dans sa chambre, songeant à ce qu'elle devait faire ; puis dit à Baptiste d'aller lui chercher une chaise à porteurs, et à la Martinière de rhabiller, car elle '. oulait se rendre à l'instant chez madame de Maintenon.
Elle prit la cassette avec elle , et se fit porter chez la marquise à l'heure où elle savait la trouver seule dans ses appartements.
Madame de Maintenon fut étrangement surprise en voyant enirer, d'un pas incertain et le visage défait, mademoiselle de Scudéri, qui, malgré son grand âge, avait conservé beaucoup de dignité , de grâce et d'amabilité. « Que vous est-il arrivé, au nom du ciel ! » dit la marquise à la pauvre dame, qui , hors d'elle-même et pouvant à peine se soutenir, s'assit à la hâte dans le fauteuil qui lui était présenté. Lorsqu'elle retrouva la force de parler, mademoiselle de Scudéri raconta la douloureuse injure que lui avait attirée la plaisanterie irréfléchie par laquelle elle avait répondu à la supplique des amoureux. La marquise, après l'avoir écoutée avec attention, répondit que mademoiselle de Scudéri prenait trop vivement à cœur cette incroyable aventure; que cette action dérisoire d'une troupe de misérables ne pouvait atteindre une nature si noble, si pieuse, et demanda à voir les pierreries.
Mademoiselle de Scudéri les lui remit, et la marquise ne put s'empêcher d'exprimer son admiration à la vue de ce travail précieux. Elle prit le collier, les bracelets, s'approcha de la fenêtre, tourna les diamants au soleil, s'extasiant tour à tour sur leur beauté et sur l'art merveil^. leux avec lequel ils étaient enchâssés. Tout à coup elle se tourne vivement vers mademoiselle de Scudéri, et lui dit: a Savez-vous que ces bracelets et ce collier ne peuvent avoir été faits que par René Cardillac ? »
René Cardillac était alors le plus habile orfèvre de Paris, un des hommes les plus adroits et les plus singuliers de son temps. La taille petite, les épaules larges, la structure forte et musculaire, Cardillac avait conservé, à l'âge de cinquante ans, la vigueur et la vivacité du jeune
homme. Des cheveux rouges, touffus, bouclés, le visage ardent et expressif, attestaient cette vigueur peu commune. Si Cardiilac n'avait pas été connu dans tout Paris comme un homme d'honneur, franc, sans détour, désintéressé, toujours prêt à rendre service, le regard étrange qui s'échappait de ses petits yeux gris, étinceiants et profonds aurait suffi pour le faire soupçonner d'astuce et de méchanceté. Comme nous venons de le dire, Cardiilac était un des hommes les plus habiles de sa profession qui existassent, non-seulement à Paris, mais peut-être dans l'Europe entière. Connaissant parfaitement la nature des pierres précieuses, il savait les disposer et les enchâsser d'une telle façon, que les joyaux qui, au premier aspect, semblaient avoir peu de valeur, prenaient un éclat extraordinaire en sortant de ses mains. Il acceptait avec ardeur toute commande, et y mettait un prix qui, par rapport à son travail, était d'une extrême modicité. Alors son œuvre ne lui laissait plus aucun repos ; nuit et jour on l'entendait travailler dans son atelier ; et souvent, lorsque sa tâche était presque achevée, si la forme d'une parure lui déplaisait, si un des joyaux ne lui paraissait pas assez bien enchâssé, s'il n'était pas satisfait d'une ciselure, c'en était assez pour remettre le tout au creuset et recommencer son opération. Aussi il ne sortait de ses mains que des chefs-d'œuvre inimitables qui faisaient l'admiration de ceux auxquels ils étaient destinés; mais il était presque impossible d'obtenir de lui l'œuvre qu'il avait achevée ; il renvoyait, sous mille prétextes, ses pratiques de semaine en semaine , de mois en mois. En vain offrait-on de lui payer le double de la somme convenue, il n'aurait pas accepté un louis d'or de plus que ce qu'il avait demandé. Lorsque enfin il était forcé de céder aux instances de ceux qui l'employaient, de délivrer une parure, il ne pouvait s'empêcher de laisser éclater tous les signes d'une douleur profonde et d'une colère péniblement contenue. Que s'il s'agissait de remettre un travail auquel le prix des joyaux, les ciselures de l'or, donnaient une valeur considérable,
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alors on voyait le malheureux Cardillac courir de côté et d'autre comme un insensé, maudissant son travail et se maudissant lui-même. Si quelqu'un s'approchait de lui dans ce moment, et lui disait : « René Cardillac, voulezvous me faire un collier pour ma fiancée, des bracelets pour ma maîtresse ?» il s'arrêtait tout à coup, le regardait avec ses petits yeux étincelants, et lui disait en se frottant les mains : « Que m'apportez-vous? — Des bijoux, lui répondait-on en lui montrant une cassette, rien de très-brillant, pierres communes; mais entre vos mains...» Cardillac ne le laissait pas achever, arrachait la cassette, regardait au jour les bijoux, qui peut-être n'étaient réellement pas très-choisis, et s'écriait avec ravissement : Oh ! des pierres communes, dites-vous ; non pas, ma foi, ce sont de très-jolies pierres, de superbes pierres; et, si vous ne tenez pas à une poignée de louis d'or, j'y ajouterai encore quelques petits diamants qui étincelleront à vos yeux coxame le soleil. » Si on lui répondait : « Je m'en rapportt à vous, maître René, et je payerai ce que vous voudrez, o sans regarder s'il avait affaire à un riche bourgeois ou à un seigneur de la cOur, Cardillac se jetait à son cou, l'ei abrassait, lui disait qu'il était heureux, et que dans \mX jours il lui remettrait sa parure. Là-dessus il rentrait dans sa maison en toute hâte, s'enfermait dans son atelier, travaillait sans,x^âche, et au bout de huit jours il avait fait un chef-d^eûvre. Mais dès que celui qui lui avait commandé ce travail venait lui apporter la somme convenue et demander avec empressement l'ouvrage qui devait être fait, Cardillac se montrait triste, grossier, insolent.
a Songez donc, maître Cardillac, que c'est demain le jour de mon mariage !
— Que m'importe votre mariage ? Revenez dans quinze jours.
— La parure est finie, donnez-la-moi; voici votre argent.
— Et moi je vous dis qu'il y a encore plusieurs chan-
gements à faire à cet ouvrage^ et que je ne puis vous le livrer aujourd'hui.
— Et moi je vous dis que si vous ne me remettez pas àTinstant de bon gi'é cette parure, dont je suis prêt à vous payer doublement la façon, vous me verrez revenir la prendre avec les archers de la police.
— Eh bien , que le diable vous étreigne dans ses tenailles ardentes, et puisse ce collier peser trois cents livres et étrangler votre fiancée ! »
En disant ces mots, Cardillac plaçait la parure dans le pourpoint du fiancé; puis, le prenant par le bras, le jetait avec tant de violence hors de la chambre, qu'il le faisait rouler au bas de Tescalier. Alors il se mettait à la fenêtre, et riait d'un rire satanique en voyant le pauvre homme s'éloigner sanglant et écloppé, et le mouchoir sur le visage.
Il y avait encore dans la conduite de Cardillac d'autres bizarreries qu'on ne comprenait pas davantage. Souvent, après avoir accepté une commande avec enthousiasme, il revenait tout à coup trouver avec un profond chagrin la personne qui la lui avait faite, et la conjurait en pleurant, en sanglotant, en invoquant la sainte Vierge et les saints, de le dispenser de poursuivre la tâche qui lui était ordonnée. Plusieurs personnes de la plus haute distinction lui avaient en vain offert des sommes considérables pour obtenir de lui le moindre travail. Il s'était jeté aux pieds du roi, et avait imploré comme une faveur l'assurance qu'il serait exempt de travailler pour lui. Il refusa également les commandes de madame de Maintenon, et repoussa avec une expression de crainte et d'horreur le désir qu'elle lui témoigna un jour de lui faire faire une bague ornée des emblèmes de l'art, qu'elle voulait donner à Racine.
et Je parie, dit madame de Maintenon, que, si j'envoie chercher Cardillac pour savoir à qui il a livré cette parure, il refusera de venir ici, de peur que je n'aie quelque ouvrage à lui commander, car il ne veut en aucune façon travailler pour moi. Il paraît cependant que depuis quelque temps il n'est plus aussi tenace qu'autrefois; on dit
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qiiMl est plus actif que jamais, et qu'il livre sans trop de difficulté son travail, mais non pourtant sans un profond chagrin. »
Mademoiselle de Scudéri, dont le désir ardent était que la cassette qui lui avait été envoyée fût aussitôt que possible remise à son légitime propriétaire, pensa qu'on pouvait faire dire à cet étrange personnage qu'il ne s'agissait point de lui imposer une commande, mais d'avoir son avis sur la valeur d'une parure. La marquise accepta cette proposition. On envoya chercher Cardillac; et, comme s'il eût été déjà en route pour venir au palais, il entra quelques instants après.
A l'aspect de mademoiselle de Scudéri, il parut ému, comme un homme frappé d'un incident inattendu ; et, oubliant, dans son émotion, ce qu'exigeaient les convenances, il s'inclina d'abord avec un protond respect devant elle, puis ensuite salua la marquise, qui, en lui montrant du doigt les pierreries étalées sur la table, lui demanda si c'était lui qui les avait enchâssées. A peine y eut-il jeté un regard, qu'il les renferma avec précipitation dans la cassette, et les rejeta violemment loin de lui.
« En vérité, madame la marquise, dit-il avec un affreux sourire qui contractait son visage bourgeonné, il faut bien peu connaître l'art de René Cardillac pour croire un seul instant qu'il existe dans le monde un autre orfèvre capable de confectionner une telle parure ; oui, ce travail est le mien.
— Dites-nous donc, reprit la marquise, pour qui vous l'avez fait.
— Pour moi seul, répondit Cardillac. Oui, ajouta-t-il en voyant que madame de Maintenon et mademoiselle de Scudéri le regardaient, étonnées, l'une avec défiance, l'autre avec anxiété ; oui, vous pouvez, madame la marquise, trouver la chose étrange, mais il en est ainsi. Uniquement pour le plaisir de faire une œuvre achevée, j'ai choisi mes plus belles pierres, et j'y ai travaillé avec plus d'ardeur et de soins que jamais. Il y a quelque temps.
cette parure disparut de ma demeure d'une manière inconcevable.
— Que le ciel soit loué ! » s'écria mademoiselle de Scudéri avec un regard étincelant de joie ; et, se levant de son fauteuil avec la vivacité d'une jeune fille, elle s'avança vers Cardillac : « Maître René, lui dit-elle en posant ses mains sur ses épaules, recevez le trésor que des scélérats vous avaient enlevé. »
Elle raconta alors de point en point comment cetU parure lui avait été apportée. Cardillac écoutait en silence, les yeux baissés; de temps en temps seulement il faisait entendre une exclamation inintelligible, comme : Ah! ainsi ! ah ! Tantôt il joignait ses mains derrière son dos, tantôt il se frottait légèrement les joues et le menton. Lorsque mademoiselle de Scudéri eut achevé son récit, Cardillac parut en proie à une lutte intérieure, à un conflit d'idées auxquelles il cherchait une résolution. Il se frotta le front, soupira, se passa la main sous les yeux, comme pour arrêter une larme prête à tomber ; enfin il saisit la cassette que lui présentait mademoiselle de Scudéri, s'agenouilla lentement et lui dit : « C'est à vous, noble et digne demoiselle, que le sort a réservé ces pierreries. Je me rappelle à présent qu'en les enchaînant Tune à l'autre je pensais à vous ; c'est pour vous que j'ai travaillé. Ne dédaignez pas d'accepter et de porter cette parure, la plus belle de celles que j'aie faites depuis longtemps.
— Comment, répondit mademoiselle de Scudéri avec an aimable sourire, y songez-vous, maître René ? me convient-il de me parer à mon âge de ces pierreries étincelantes? et quelle raison avez-vous de me faire un si riche présent? Allez, allez, maître René, si j'étais belle, comme !a marquise de Fontange, et riche, je ne laisserais point sortir cette parure de mes mains ; mais pourquoi mettraisje ces bijoux sur mes bras maigris, et ce collier brillant sur cette gorge voilée ? »
Cardillac, qui s'était relevé, continuait à présenter la cassette à mademoiselle de Scudéri, et lui dit, avec ud
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rega^ i^ farouche et comme hors de lui-même : «Par pitié, mademoiselle, prenez cette parure! Vous ne vous imaginez pas quel profond respect je garde au fond du cœur pour vos vertus et vos grandes qualités. Acceptez donc ce modeste présent comme un témoignage des pensées intimes que je voudrais vous exprimer. »
Mademoiselle de Scudéri hésitait encore. Madame de Maintenon, prenant la cassette des mains de Cardiliac, lui dit : « Au nom du ciel, mademoiselle, vous parlez toujours de votre grand âge ; qu'avons-nous à nous occuper, vous et moi, du fardeau des années ? n'êtes-vous pas là comme une jeune créature timide et confuse qui voudrait bien toucher à de doux fruits détendus, si seulement elle pouvait y atteindre sans y poser les doigts? Ne refusez pas le présent que le brave maître René vous offre volontairement, et que des milliers d'autres ne pourraient obtenir ni à prix d'or, ni par leurs prières et leurs supplications. »
En parlant ainsi, elle avait forcé mademoiselle de Scudéri de prendre la cassette. Alors Cardillac se jeta aux pieds de la vénérable demoiselle, lui baisa la robe et les mains, soupira, pleura, gémit ; puis, se levant tout à coup, se précipita hors de Tappartement comme un insensé, renversant la table, la porcelaine, les verres.
a Au nom de tous les saints, s'écria mademoiselle de Scudéri épouvantée, qu'est-il arrivé à cet homme? » Mais la marquise, qui ce jour-là se trouvait dans une gaieté d'humeur assez étrangère à sa nature, fit un éclat de rire et dit : « Voilà le secret, mademoiselle : maître René est Tiortellement amoureux de vous, et, d'après les mœurs et coutumes de la vraie galanterie, il commence le siège de votre cœur par de riches présents. »
Madame de Maintenon, continuant cette plaisanterie, engagea mademoiselle de Scudéri à ne pas se montrer trop cruelle envers un amant au désespoir. Celle-ci se laissa entraîner au même caprice de gaieté, et répondit que, puisque les choses en étaient venues à ce point, elle s'avouait vaincue, et donnerait au monde l'exemple inouï d'une
1 { ô CONTES FANTASTIQUES ,
fille, de noblesse intacte, fiancée, à f âge de soixante-treize ans, à un orfèvre. Madame de Maintenon offrit de tracer la couronne de noce et d'instruire la nouvelle mariée des devoirs d'une bonne maîtresse de maison, qu'une petite fille inexpérimentée comme elle ne pouvait guère connaître.
Lorsque mademoiselle de Scudéri quitta la marquise, elle demeura, après ces joyeux propos, sérieuse et pensive ; en regardant la cassette qui était restée entre ses mains : « Je ne me servirai jamais, madame, dit-elle, de cette parure ; quel que soit l'événement par suite duquel elle m'est parvenue, elle a été au pouvoir de ces brigands affreux qui volent et égorgent avec l'audace du démon, qui est peut-être uni à eux par un pacte maudit. J'ai horreur du sang qui me paraît entacher ces pierreries dans leur éclat ; et la conduite de Cardillac lui-même a pour moi, je l'avoue, je ne sais quoi de sombre et de terrible. Je ne puis me défendre d'un sinistre pressentiment : il me semble qu'il y a dans toute cette affaire un effroyable mystère. Lorsque je me retrace toutes les circonstances de ce qui vient de se passer, je ne puis discerner en quoi consiste ce mystère, et comment il se fait que le brave et honnête maître René, ce type du pieux et bon bourgeois, m'apparaisse avec de mauvaises et fatales pensées. Mais il est certain que jamais je ne pourrai me résoudre à me parer de ces joyaux. »
La marquise affirma que c'était porter le scrupule trop loin. Cependant, lorsque mademoiselle de Scudéri lui demanda : « Que feriez-vous à ma place? » madame de Maintenon répondit d'un air ferme : « Plutôt jeter cette parure à la Seine que la porter jamais ! »
La visite de maître René inspira à mademoiselle de Scudéri d'agréables vers qu'elle lut le lendemain soir au roi, dans les appartements de madame de Maintenon. Ce fut peut-être pour éloigner les sombres idées qui assiégeaient son esprit, qu'elle s'amusa à représenter sous des couleurs assez vives la plaisante image d'une noble fille fiancée avec
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un orfèvre, à Tâgi de soixante-treize ans. Le roi rit beaucoup en écoutant la lecture de ces vers, et déclara que mademoiselle de Scudéri n'avait jamais rien écrit de plus spirituel, et que Boileau venait de trouver son maître.