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CHAPITRE V

Ceti était fait des doutes de mademoiselle de Scudéri ; les terribles présomptions de la Reynie étaient confirmées; Olivier Brusson appartenait sans doute aussi à une bande d'assassins, il avait égorgé son maître. Et Madelon ! jamais mademoiselle de Scudéri n'avait été si amèrement trompée dans un de ses sentiments les plus intimes : mortellement frappée sur la terre par les puissances infernales^

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dont elle avait nié Texistence, elle doutait à présent de toutes les vérités.

Elle s'abandonna au plus horrible soupçon, au soupçon que Madelon pourrait avoir elle-même pris part au complot et trempé ses mains dans ^lejj^amdde. Comme il arrive toujours que l'esprit humain, dès qu'il a enfanté une nouvelle image, cherche avec avidité et trouve des couleurs pour la rendre de plus en plus frappante, mademoiselle de Scudéri, en se rappelant la conduite de Madelon , y découvrit mille circonstances qui devaient entretenir ses soupçons. Ainsi, mainte chose qu'elle avait d'abord regardée comme une preuve d'innocence et de pureté lui parut être le signe certain d'une méchanceté insigne et d'une hypocrisie étudiée. Ses plaintes déchirantes, ses larmes pouvaient lui avoir été arrachées par la crainte de la mort, ou par la crainte de voir son amant périr sur l'échafaud et d'être elle-même livrée au bourreau. Mademoiselle de Scudéri descendit de voiture avec la résolution d'arracher de son sein la vipère qu'elle avait recueillie. Quand elle entra dans sa chambre, Madelon se jeta à ses pieds, les mains jointes sur la poitrine, pleurant, implorant un appui et une consolation, et élevant vers elle des yeux purs comme ceux des anges de Dieu. Mademoiselle de Scudéri, se contenant avec peine, lui dit, en essayant de donner à sa voix le plus de calme et de sérieux possible : c( Va ! va ! console-toi de la mort du meurtrier qui va recevoir le juste châtiment de son forfait ! Puisse la sainte Vierge te garder toi-même d'être convaincue d'un horrible crime !

— Hélas ! à présent tout est perdu ! » s'écria Madelon; et elle tomba inanimée sur le parquet. Mademoiselle de Scudéri l'abandonna aux soins de la Martinière, et se retira dans une autre chambre.

Le cœur déchiré, dépouillée de toutes les illusions de la terre, mademoiselle de Scudéri souhaita de quitter un monde plein de fausseté et de trahison. Elle accusa le sort, qui, par une amère dérision, semblait n'avoir affermi.

pendant tant d'années^ sa croyance à la loyauté et à la vertu, que pour anéantir, dans sa vieillesse, cette noble image qui faisait le charme de sa vie.

Elle entendit Madelon qui soupirait doucement auprès de la Martinière, et disait avec douleur : « Hélas ! elle aussi, elle aussi, les cruels l'ont trompée ! Malheureuse que je suis ! pauvre malheureux Olivier ! » Ces accents pénétraient dans le cœur de mademoiselle de Scudéri, et il s'y éleva de nouveau le pressentiment d'un mystère, la foi en l'innocence d'Olivier. Agitée par les émotions les plus contradictoires, hors d'elle-même, elle s'écria : « Quel osprit infernal m'a donc enlacée dans ce tissu affreux qui me coûtera la vie?»

En ce moment, Baptiste entra, pâle et effrayé, annonçant que Desgrais était à la porte. Depuis l'effroyable procès de la Voisin, l'apparition de Desgrais dans une maison était le présage assuré d'une accusation criminelle : de là venait la frayeur de Baptiste. Sa maîtresse lui dit en souriant : « Qu'as-tu donc, Baptiste ? N'est-il pas vrai que le nom de Scudéri se trouvait aussi sur la liste de la Voisin ?

— Au nom de Jésus-Christ, répondit Baptiste tremblant de tous ses membres, comment pouvez-vous dire de telles choses? Mais Desgrais est là, le terrible Desgrais! Il a l'air si mystérieux, si pressé, qu'il ne peut attendre le moment où il lui sera permis de vous parler.

— Eh bien, Baptiste, fais entrer cet homme qui te cause tant de peur, et qui ne peut éveiller en moi aucune inquiétude.

— Mademoiselle, dit Desgrais en entrant, le président la Beynie m'a chargé de vous adresser une prière, qu'il n'oserait espérer de vous voir exaucer s'il ne connaissait votre vertu, votre courage, si vous n'aviez entre les mains le dernier moyen qui lui reste d'éclaircir un grand crime, et si vous n'aviez déjà pris part à ce procès qui nous épuise, nous et la chambre ardente. Depuis qu'Olivier Brusson vous a vue, il est à moitié foii : autant il paraissait disposé

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à faire un aveu, autant il s'y refuse à présent. Il jure par le ciel et par les saints qu'il est entièrement innocent du meurtre de Cardillac, quoiqu'il se résigne volontiers à subir la mort qu'il a méritée. Remarquez, mademoiselle, que ce dernier aveu se rapporte évidemment à d'autres crimes qu'il a commis : mais tous les efforts tentés pour lui arracher une parole de plus ont été inutiles; la menace même de la torture ne l'a point eifrayé. Il pleure, il nous conjure de lui procurer un entretien avec vous. C'est à vous, à vous seule qu'il veut tout avouer.

— Quoi ! s'écria mademoiselle de Scudéri avec indignation,'dois-je servir d'intermédiaire à un tribunal de sang? Dois-je abuser de la confiance d'un malheureux pour le conduire à l'échafaud? Non, Desgrais : si coupable que soit Brusson, il me serait impossible de le tromper si méchamment. Je ne veux rien savoir de ses secrets, qui resteraient ensevelis dans mon cœur comme une sainte confession.

— Peut-être, mademoiselle, répliqua Desgrais en souriant finement, peut-être que vos dispositions changeraient si vous aviez entendu Brusson. N'avez-vous pas prié vousmême le président d'être humain? Il fait un acte d'humanité en cédant au désir insensé de Brusson, et en recourant à ce dernier moyen, avant d'employer la torture pour laquelle le jeune homme est mûr depuis longtemps. »

Mademoiselle de Scudéri fit un mouvement involontaire de frayeur.

— On ne vous engagera point, noble dame, poursuivit Desgrais, à pénétrer une seconde fois dans ces sombres cachots qui vous remplissent d'horreur et d'épouvante . Dans le silence de la nuit, sans appareil, Olivier sera amené dans votre maison comme s'il était libre. Gardé avec précaution, mais sans qu'on l'écoute, il pourra tout vous avouer. Vous n'avez, du reste, rien à craindre de ce misérable; j'en réponds sur ma vie. Il parle de vous avec la plus profonde vénération; il jure que le destin sinistre qui l'a empêché de vous voir plus tôt l'a seul précipité dans l'abhîie,

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Enfin, il vous sera permis de ne révéler que ce qui vous conviendra de votre entretien avec lui. Peut-on moins exiger? »

Mademoiselle de Scudéri resta quelques instants pensive, silencieuse, les yeux baissés. Il lui semblait qu'elle devait obéir à la justice céleste qui la choisissait pour découvrir un horrible mystère : elle sentait d'ailleurs qu'elle ne pouvait échapper à ces liens étranges dans lesquels, sans l'avoir voulu, elle se trouvait enlacée. Prenant tout à coup sa résolution, elle dit avec dignité : « Dieu me donnera du courage et de la fermeté. Amenez ici Brusson; je veux le voir. »

De même que le jour où Brusson avait apporté la cassette, on î'rappa à la porte vers minuit. Baptiste, instruit de cette visite, ouvrit. Un frisson glacial s'empara de mademoiselle de Scudéri lorsqu'un sourd murmure et des pas répétés lui révélèrent que les soldats composant l'escorte de Brusson se répandaient dans les corridors de la maison.

Enfin, Desgrais entra; derrière lui était Olivier, délivré de ses chaînes, et convenablement vêtu. « Mademoiselle, voici Brusson, » dit Desgrais en s'inclinant respectueusement; et il sortit de la chambre.

Brusson tomba à deux genoux devant mademoiselle de Scudéri, et leva vers elle ses mains jointes et ses yeux pleins de larmes.

Mademoiselle de Scudéri, le visage pâle, le regardait sans pouvoir proférer une parole : sur ses traits, ravagés par le chagrin, par le désespoir, on distinguait encore l'expression la plus pure de loyauté. Plus mademoiselle de Scudéri observait la physionomie du jeune homme, plus elle sentait renaître dans sa mémoire l'image d'une personne chérie, dont elle ne pouvait cependant se souvenir que confusément. Toutes ses frayeurs se dissipèrent; elle oublia que le meurtrier de Cardillac était à genoux devant elle, et lui parla avec l'accent d'aménité et de bienveillance qui lui était familier-

« Eh bien, Brusson, qu'avez-vous à me dire? »

Celui-ci, toujours à genoux, soupira plus péniblement encore, et répondit avec douleur : a 0 ma digne, ma vénérable demoiselle ! n'avez-vous donc conservé aucun souvenir do moi? »

Mademoiselle de Scudéri, le regardant plus attentivement encore, répondit qu'à la vérité elle croyait distinguer sur son visage une ressemblance avec une personne qu'elle avait aimée ; que, grâce à cette ressemblance seule, elle avait pu vaincre l'horreur profonde que lui inspirait un meurtrier, et qu'elle était prête à l'écouter. Profondément blessé par ces paroles, Olivier se leva vivement et fit un pas en arrière, baissant sur le parquet ses regards sombres. Puis il dit d'une voix sourde : « Avez-vous donc entièrement oublié^Anne Guiot? C'est son fils Olivier, c'est l'enfant que vous avez si souvent bercé sur vos genoux qui est là devant vous.

— Au nom de tous les saints ! » s'écria mademoiselle de Scudéri en se couvrant le visage de ses deux mains et retombant sur son fauteuil. Elle n'avait que trop de motifs d'éprouver cette violente émotion. Anne Guiot, la fille d'un bourgeois appauvri, avait été confiée, dès son enfance, à la commisération de mademoiselle de Scudéri, qui l'avait élevée avec le soin et la tendresse d'une mère. Lorsqu'elle fut devenue grande, un beau et honnête garçon, nommé Claude Brusson, la demanda en mariage. C'était un habile horloger, qui ne pouvait manquer de gagner aisément sa vie à Paris ; et comme Anne l'aimait, mademoiselle de Scudéri n'hésita pas à consentir au mariage de $a iiiic adoptive. Les jeunes époux entrèrent en ménage, vécurent d'une vie heureuse et paisible, et la naissance d'un charmant enfant, image vivante de sa mère, vint encore resserrer leurs liens.

Mademoiselle de Scudéri fit du petit Olivier une idole; elle l'enlevait à sa mère pendant des heures, des jours entiers, pour le combler de caresses. L'enfant s'attacha naturellement à elle, et en vint à rester près d'elle tout aussi

volontiers qu'auprès de sa mère. Trois ans s'étaient écoulés, lorsque la jalousie des confrères de Brusson lui porta tant de préjudice, qu'il vit son travail diminuer de jour en jour, et qu'enfin il eut beaucoup de peine à pourvoir à sa subsistance. Alors le désir de revoir Genève, sa ville natale, s'empara de lui ; et la petite famille partit pour la Suisse, malgré les instances de mademoiselle de Scudéri, qui avait promis de la soutenir. Anne écrivit quelquefois à sa mère adoptive; puis tout à coup celle-ci, n'entendant plus parler d'elle, pensa que le bonheur dont elle jouissait dans la patrie de Brusson ne lui permettait plus de se souvenir du passé. Il y avait environ vingt-trois ans que Brusson avait quitté Paris avec sa femme et son enfant pour se retirer à Genève.

c( Oh ! quelle horreur ! s'écria mademoiselle de Scudéri lorsqu'elle fut un peu revenue de son agitation; tu es Olivier, le fils de ma chère Anne, et à présent...

— Ah ! sans doute, mademoiselle, répondit Olivier avec calme et fermeté, vous n'auriez jamais pu supposer que cet enfant traité par vous avec tant d'affection, bercé sur vos genoux, et doté par vous des noms les plus tendres, se présenterait un jour à vos yeux sous le poids d'une épouvantable accusation. Je ne suis pas exempt de reproches; la chambre ardente a le droit de me soumettre à son jugement ; mais, au nom de mon salut éternel, auquel j'espère arriver, fût-ce même en mourant de la main du bourreau, je suis pur du sang que l'on rejette sur moi ; ce n'est point par moi, ce n'est point par ma faute que Cardillac a succombé. »

A ces mots, Olivier frissonna et trembla. Mademoiselle de Scudéri lui indiqua en silence un tabouret; il s'assit lentement.

« J'ai eu le temps, dit-il, de me préparer à cette entrevue avec vous, que je regarde comme la dernière faveur du ciel miséricordieux; j'ai eu le temps de reprendre le calme, la tranquillité nécessaire pour vous raconter l'histoire inouïe de mes malheurs. Par pitié, écoutez-moi pa-

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tiemment, quelque horreur que vous cause la découverte d'un secret dont vous n'avez certainement pas le moindre soupçon. Ah! si mon pauvre père n'avait jamais quitté Paris! Aussi loin que mes souvenirs peuvent atteindre, je me vois arrosé de larmes par mes parents malheureux, attendri par leurs plaintes, que je ne comprenais pas. Plus tard, j'eus le sentiment distinct de leurs besoins pressants, de leur profonde misère. Mon père avait été trompé dans toutes ses espérances. Affaibli, abattu par le chagrin, il mourut au moment où il venait de me faire entrer comme apprenti chez un orfèvre. Ma mère parlait beaucoup de vous, elle voulait vous adresser ses plaintes; mais chaque fois qu'elle songeait à le faire, elle était retenue par le découragement qu'enfante la misère. Peut-être aussi la fausse honte qui souvent s'attache aux caractères profondément blessés l'empêcha d'exécuter sa résolution. Peu de mois après la mort de mon père, ma mère le suivit au tombeau.

— Pauvre femme ! pauvre femme ! s'écria mademoiselle de Scudéri, vaincue par la douleur.

— Grâces soient rendues à l'éternelle justice de Dieu ! dit Olivier en lançant vers le ciel un regard farouche, à la Providence qui l'a fait mourir ! elle ne verra pas son fils chéri marqué honteusement par la main d'un infâme bourreau. »

On entendit du bruit au dehors, des gens qui allaient et venaient.

c( Oh ! reprit-il avec un amer sourire, Desgrais stimule la surveillance de ses archers comme si je pouvais lui échapper. Mais continuons. Je fus durement traité par mon maître; cependant je faisais des progrès si rapides dans ma protession, que j'en vins bientôt à le surpasser lui-même. Un jour, un étranger entre dans notre atelier pour acheter quelques bijoux. Il aperçoit un collier auquel je travaillais, et, me frappant amicalement sur l'épaule tout en regardant le collier : « Eh ! mon jeune ami, dit-il, voilà un excellent travail l je ne sais, en vérité, qui pour-

rait l'achever mieux que vous, si ce n'est René Cardillac, le premier orfèvre du monde. Vous devriez aller le trouver, il vous recevra avec joie dans son atelier ; car vous seul pouvez le seconder dans ses œuvres d'art, et lui se ul peut vous donner encore d'utiles leçons. » Ces paroi es de l'étranger pénétrèrent dans mon âme; je ne trouvai plus de repos à Genève, une puissance invincible m'entraînait ailleurs. Enfin je parvins à me dégager du contrat qui me liait à mon maître, et j'arrivai à Paris. René Cardillac me reçut d'un air froid et repoussant ; je ne me laissai pas effrayer, je le priai de me confier quelque travail, si minime qu'il fût, et il me remit une petite bague. Lorsque je la lui rapportai, il me regarda fixement avec ses yeux étincelants, comme s'il voulait lire au fond de mon cœur ; puis il me dit : « Tu es un brave et habile ouvrier; tu peux venir ici et m'aider dans mes travaux, je te payerai bien ; tu seras content de moi. » Cardillac tint sa parole. J'étais chez lui depuis plusieurs semaines, et je n'avais pas encore vu Madelon, qui, si je ne me trompe, était à la campagne chez une de ses cousines. Enfin elle apparut. 0 puissance du ciel! que devins-je quand je vis ce visage d'ange! Jamais homme a-t-il aimé comme moi? Et maintenant, ô Madelon!... »

La douleur étouffa la voix d'Olivier, il mît les mains sur son visage et sanglota violemment. Enfin, surmontant la douleur qui l'accablait, il continua son récit.

« Madelon me regardait d'un air bienveillant; elle venait de plus en plus dans l'atelier, et je reconnus avec ravissement qu'elle m'aimait. Malgré la surveillance rigoureuse du père, plus d'un serrement de main furtif et secret fut pour nous un signe de notre union. Cardillac semblait ne rien remarquer. Je pensais que, quand j'aurais gagné ses bonnes grâces et acquis ce qui est nécessaire pour obtenir une maîtrise, je demanderais la main de Madelon. Un matin, au moment où j'allais commencer mon travail, Cardillac vint se placer devant moi, me jeta un regard sombre, plein de colère et de mépris.

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« Je n'ai plus besoin de ton travail, me dit-il ; sors d'ici h rinstant même, et ne reparais jamais à mes yeux. Je n'ai pas besoin de te dire pourquoi je ne veux plus te voir. Pauvre diable, les doux fruits que tu contemplais sont trop haut placés pour toi. »

« Je voulus parler; il me saisit d'une main robuste^ et me jeta si rudement à la porte, que je tombai et me blessai à la tête et au bras.

« Déchiré par la douleur, en proie à une agitation extrême, je m'éloignai de cette maison, et je trouvai, à l'extrémité du faubourg Saint-Martin, un honnête garçon de ma connaissance qui me donna asile dans sa mansarde. Je n'avais plus ni paix ni repos. La nuit je me glissais près de la demeure de Cardillac, dans l'espoir que Madelon entendrait mes soupirs et mes plaintes, et parviendrait peut-être à me parler à sa fenêtre sans être vue. Mille plans téméraires se croisaient dans mon cerveau, et je comptais m'adresser à elle pour les exécuter. A la maison de Cardillac, dans la rue Saint-Nicaise, est jointe une haute muraille coupée par des niches, et parsemée de statues à demi mutilées. Une nuit j'étais près d'une de ces statues, et je regardais vers les fenêtres de la maison placées sur la cour. Tout à coup je vois luire de la lumière dans l'atelier de Cardillac. Il est minuit. Jamais Cardillac ne veille si tard ; il a coutume de se coucher à neuf heures précises. L'inquiétude me fait battre le cœur : je songe qu'il va peut-être arriver quelque circonstance qui m'ouvrira la porte. Mais la lumière disparaît. Je me serre contre la statue, au fond de la niche, et me recule avec terreur, en éprouvant un mouvement opposé au mien, comme si la statue elle-même s'animait. A un léger rayon de crépuscule, je vois le piédestal se tourner lentement, et, derrière la statue, apparaît une figure sombre qui s'avance d'un pas léger dans la rue; puis la statue redevient immobile Bt Pdossée au mur comme auparavant. Entraîné malgré moi par une puissance secrète, je me glisse derrière cet homme. Il arrive pr^s d'une image de la Vierge, devant

laquelle une lampe brûle toujours; il se retourne : à la clarté de la lampe, je distingue son visage : c'est Cardillac. Une anxiété inexprimable, une frayeur secrète s'empare de moi. Dominé par une sorte de magie, il faut que je marche, que je suive cette ombre nocturne, ce somnambule ; car, dans ce moment, je regardais mon maître comme un somnambule, quoique nous ne fussions pas au temps de la pleine lune, où cette sorte de maladie surprend dans leur sommeil ceux qui y sont sujets. Cardillac fait un détour et disparaît dans Tombre. A une petite toux que je connais, je m'aperçois qu'il s'est retiré dans le corridor d'une maison. Que signifie cette action ? Que va-t-il faire? Voilà ce que je me demande avec surprise, et je me serre contre les murs. Quelques instants se passent. Un homme portant un chapeau à plumes et des éperons retentissants arrive en chantant. De même qu'un tigre s'élançant de sa tanière, Cardillac se précipite sur cet homme, qui, au même moment, tombe en râlant sur le pavé. J'accours en jetant un cri de terreur. Cardillac est penché sur le corps inanimé de ce malheureux.

(( Maître Cardillac, lui dis-je à haute voix, que faitesvous?

c( Malédiction! » s'écrie Cardillac en rugissant. Il passe devant moi et disparaît avec la rapidité de l'éclair. Hors de moi, incapable de m'éloigner, je m'approche du cadavre; je m'agenouille près de lui : peut-être, me dis-je, y a-t-il encore quelques moyens de sauver cet homme. Mais il ne donne plus aucun signe de vie. Dans mon angoisse mortelle, je remarque à peine que la maréchaussée m'en* loure.

« Encore un malheureux assassiné par ces démons ! Eh î eh ! jeune homme, que fais-tu là? es-tu de la bande? Allons, marche ! »

c( En m'adressant ces mots, ils s'emparent de moi. J'ai à peine la force de balbutier, de leur dire que je suis incapable de commettre une telle atrocité, et de les prier de me laisser aller en piiix. Un d'eux me met la lanterne

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SOUS le visage, et dit en riant : a C'est Olivier Brusson, l'apprenti orfèvre, qui travaille chez le brave et honnête maître René Cardillac. Égorgerait-il les gens dans les rues?

c( — Voyons ! voyons !

« — Ce n^est pas l'habitude des scélérats de se lamenter près d'un cadavre, pour se faire pendre.

« — Allons, jeune homme, raconte-nous ce qui s'est passé : parle hardiment !

« — Un homme, leur dis-je, s'est élancé sur ce malheureux, l'a jeté par terre, et a disparu au moment où je poussais un cri. Je voulais voir s'il n'était pas possible de sauver encore sa victime.

« — Non, mon enfant, dit un de ceux qui venaient de soulever le cadavre; il a reçu, comme de coutume, le coup de poignard au cœur.

c< — Diable, repartit un autre, nous sommes encore arrivés trop tard, comme avant-hier. » Et ils s'éloignèrent, emportant le mort.

c( Je ne puis dire ce que j'éprouvai. Il me semblait que je venais d'être le jouet d'un mauvais rêvC;, que je devais me réveiller bientôt, tout étonné de cette folle fantasmagorie.

a Cardillac, le père de Madelon, un infâme meurtrier ! » Je tombai sans forces sur les marches d'un escalier. Les rayons du matin parurent : un chapeau d'officier, orné de plumes flottantes, était devant moi sur le pavé. Le crime de Cardillac, commis à la place où je me trouvais, se représenta clairement à mon esprit. Je m'enfuis avec horreur.

c( Tout troublé, privé, pour ainsi dire, du sentiment de moi-même, j'étais assis dans ma mansarde, lorsque la porte s'ouvre, et René Cardillac apparaît.

« Au nom du ciel ! lui dis-je, que voulez-vous de moi? »

« Lui pourtant, sans prendire garde à ces paroles, s'avance vers moi avec un sourire, un calme, une expression de béatitude qui augmente encore ma terreur. Il prend un vieil escabeau fragile et s'assoit près de moi, car je ne

pouvais me lever de la couche de paille sur laquelle je m'étais jeté.

« — Eh bien, Olivier, dit-il, comment vas-tu, pauvre garçon? je me suis trop pressé de te renvoyer de ma maison. Tu me manques en tout et pour tout. Dans ce moment même, j'ai un travail que je ne puis achever sans !on secours. Si tu revenais dans mon atelier !... qu'en distu?... Tu ne réponds pas?... Oui, je sais, je t'ai offensé... Je ne pouvais te dissimuler que tes galanteries avec ma Madelon m'avaient irrité contre toi. Depuis, j'ai bien réfléchi à tout cela, et je vois que, grâce à ta fidélité, à ton ièle, à ton habileté, je ne puis souhaiter un meilleur gendre que toi. Reviens donc dans ma maison, et fais en sorte d'obtenir la main de Madelon. »

« Les paroles de Cardillac me perçaient le cœur. J'étais épouvanté de sa perfidie et ne pouvais prononcer un mot.

« Tu hésites ! s'écria-t-il d'une voix pénétrante et en me regardant avec ses yeux étincelants ; tu ne peux pas

venir chez moi aujourd'hui, tu as d'autres affaires Tu

dois peut-être rendre une visite à Desgrais, ou te faire conduire chez d'Argenson ou la Reynie. Prends garde, garçon, prends garde que les grifies que tu veux mettre en mouvement ne te saisissent toi-même et ne te déchirent! »

« Mon indignation péniblement contenue éclata, et je m'écriai ; « Que ceux qui se savent coupables d'un crime affreux redoutent les hommes dont vous venez de prononcer les noms ; moi, je n'ai rien à démêler avec eux.

c( — A vrai dire, reprit Cardillac, il y a pour toi de l'honneur à travailler chez moi, moi le plus célèbre orfèvre du temps, moi qui jouis d'une telle considération, dont on respecte tant la droiture et la probité, que, si on essayait de me calomnier, la calomnie retomberait sur la tête de celui qui oserait la formuler. Quant à Madelon, je dois t'avouer que tu dois à elle seule ma condescendance : elle t'aime avec une passion dont je n'aurais jamais cru la pauvre enfant capable. Dès que tu fus parti, elle tomba à

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mes pieds, embrassa mes genoux, et me déclara, en fondant en larmes, qu*elle ne pouvait vivre sans toi. Je supposais qu'elle 3e créait à elle-même cette idée, comme cela arrive à toutes les jeunes filles éprises d'amour, et qui veulent mourir quand elles sont séparées du premier blanc-bec qui les a regardées tendrement ; mais ma pauvre Madelon tomba malade, et, lorsque j'essayai de lui représenter sa folie, elle répéta cent fois ton nom. Que faire? Je ne pouvais la désespérer. Hier au soir, je lui dis que je consentirais à tout et que je viendrais te chercher aujourd'hui. Cette nuit, elle s'est épanouie comme une rose, et t'attend avec la plus ardente impatience de l'amour. »

« Que la puissance du ciel me pardonne ! je ne sais comment il se fit que je me trouvai tout à coup dans la maison de Cardillac; que Madelon accourut vers moi, m'enlaça dans ses bras, me serua sur son cœur, en s'écriant avec l'accent de la joie la plus éclatante : « Olivier, mon Olivier, mon bien-aimé, mon époux ! » et que moi, dans l'excès de mon ravissement, je jurai par la sainte Vierge et par tous les saints que jamais, jamais je ne la quitterais. »

Ébranlé par le souvenir de ce moment ineffaçable, Olivier s'arrêta. Mademoiselle de Scudéri, pleine d'horreur en apprenant la scélératesse de l'homme qu'elle avait regardé comme l'honnêteté, la vertu même, s'écria : « Quelle affreuse découverte ! Comment ! René Cardillac appartenait à cette bande infâme qui a fait si longtemps de notre ville un repaire d'assassins !

— « Que dites-vous, mademoiselle ! à cette bande d'assassins ! Jamais une bande n'a existé ; c'était Cardillac seul qui, dans son effroyable activité, cherchait et trouvait de par la ville ses victimes ; c'est parce qu'il était seul qu'il exécutait avec plus de sécurité ses attentats et qu'il était si difficile de découvrir les traces du meurtrier. Mais permettez-moi de continuer ; la suite de mon récit achèvera de vous révéler les secrets du plus coupable et du plus malheureux de tous les hommes. On peut facilement

se figurer la situation dans laquelle je me trouvai chez mon maître ; le premier pas était fait, je ne pouvais plus reculer; quelquefois il me semblait que j'étais devenu le complice de Cardillac : Tamour de Madelon pouvait seul me faire oublier la douleur qui me tourmentait, et effacer les traces de mes angoisses inouïes. Lorsque je travaillais avec le vieil orfèvre dans Tatelier, je ne pouvais ni le regarder en face, ni prononcer un mot, tant j'éprouvais d'horreur à l'aspect de cet homme qui accomplissait tous les devoirs d'un père tendre, d'un citoyen honnête, tandis que la nuit voilait ses forfaits. Madelon, cette pieuse et angélique enfant, l'aimait avec une sorte d'idolâtrie : mon cœur se désolait à l'idée que, si la vengeance de la justice venait à démasquer ce scélérat, celle qu'il avait trompée par ses ruses sataniques succomberait au désespoir. Cette idée seule ra'eût fermé la bouche, si j'eusse dû expier mon silence par une mort honteuse. Quoique les paroles des gens de la maréchaussée m'en eussent beaucoup appris sur les crimes de Cardillac, leur motif, la manière dont il les exécutait, tout était encore pour moi une énigme. J'en eus bientôt l'explication.

« Un jour, Cardillac, qui d'ordinaire paraissait de bonne humeur en travaillant, et riait et plaisantait, se montra sombre et concentré en lui-même ; tout à coup il jette si vivement de côté les bijoux auxquels il travaillait, que les diamants et les perles roulent çà et là ; il se lève brusquement et me dit : «Olivier, cette situation ne peut durer plus longtemps et m'est insupportable ! Le hasard a remis entre tes mains le secret que la finesse de Desgrais et de ses agents n'a pu découvrir ; tu m'as vu à cette œuvre nocturne à laquelle ma mauvaise étoile me pousse sans que je puisse résister ; c'est aussi ta mauvaise étoile qui te porta à me suivre, qui t'enveloppa d'un voile impénétrable, qui donna à tes pas une telle légèreté, que moi, dont les regards percent, comme ceux du tigre, la nuit la plus profonde, dont l'oreille distingue dans les rues le plus léger bruit, le vol d'un insecte, je ne te re-

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marquai pas ; c'est ta mauvaise étoile qui t'a associé à moi ; dans la situation où tu te trouves, tu ne peux me trahir et tu vas tout savoir. »

a Non, jamais, voulais-je lui répondre, jamais je ne serai ton complice, indigne scélérat ! » Mais l'agitation où me jetèrent ces paroles de Cardillac me ferma la bouche, et, au lieu d'une protestation, je ne pus faire entendre qu'un son inarticulé.

« Cardillac se remit sur sa chaise de travail et essuya la sueur de son front. Il semblait douloureusement ému par les souvenirs du passé, et avait peine à se remettre. Enfin il commença :

c( Les hommes de la science parlent beaucoup des impressions étranges dont les femmes enceintes sont frappées, et de l'influence étonnante que ces impressions involontaires exercent sur l'enfant qu'elles portent dans leur sein. On m'a raconté une chose prodigieuse, qui arriva à^ ma mère dans les premiers mois de sa grossesse. Elle assistait, avec d'autres femmes, à une fête brillante que la cour donnait à Trianon. Son regard tomba sur un gentilhomme revêtu du costume espagnol, et portant au cou une chaîne de diamants dont elle ne pouvait détourner les yeux. Toute son âme, toutes ses pensées furent absorbées par un seul désir, celui de posséder ces pierreries étincelantes, qui lui semblaient un bien surnaturel. Quelques années auparavant, ma mère n'étant pas encore~ mariée, ce cavalier avait essayé de faire succomber sa vertu, et elle l'avait repoussé avec horreur. Ce jour-là, ma mère le reconnut; et, au milieu de la splendeur de ses diamants, il lui apparut comme un être d'une nature supérieure, comme l'idéal de la beauté. Le cavalier remarqua les regards ardents et passionnés de ma mère; il pensa que cette fois il serait plus heureux. Il réussit à s'approcher d'elle et à l'ai tirer loin de ses amies, dans un lieu écarté. Là, il la serra a\ ec ardeur dans ses bras, ma Tuère porta les mains sur la chaîne brillante ; au même instant il tomba et entraîna ma mère dans sa chute. Soit

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qu^il eût été subitement frappé d'un coup de sang, soit par toute autre cause, bref, il était mort. En vain ma mère s'efforça de se dégager des bras du cadavre, roidi par les convulsions de la mort ; les yeux éteints et fixés encore sur elle, il la tenait enchaînée sur le sol. Les cris d'angoisse qu'elle poussa parvinrent enfin à ses compagnes; on accourut à son secours, et on la délivra de cet affreux amant. La terreur qu'elle avait éprouvée lui occasionna une longue maladie. On la croyait perdue, ainsi que moi ; mais son accouchement fut plus heureux jj qu'on eût jamais pu l'espérer. Cependant l'impression de ^ ce sinistre événement m'avait atteint. Mon étoile pernicieuse s*était levée et avait lancé les étincelles qui devaient / allumer dans mon cœur une des plus étranges et des plus fatales passions. Dès mon enfance, l'or et les diamants avaient pour moi un magique attrait. On regarda cette prédilection comme un de ces penchants communs aux enfants. Plus tard, il prit un autre caractère, car je me mis à voler l'or et les bijoux partout où je pouvais les trouver. Comme le connaisseur le plus exercé, je distinguais, par instinct, les fausses pierreries des véritables. Celies-ci seules excitaient mes désirs ; je ne touchais ni aux autres ni à l'or monnayé. Les corrections cruelles que m'infligea mon père me détournèrent de cette habitude. Alors, pour tenir à mon aise entre mes mains l'or et les pierres fines, je me fis joaillier. Je travaillai avec passion et devins bientôt le premier artiste de ma profession. Ici commence une époque où mon penchant inné et longtemps comprimé éclate violemment^ et dévore, par sa propre force, tout ce qui lui fait obstacle. Dès que j'avais achevé et livré une parure, j'éprouvais une inquiétude, une douleur qui me ravissait le sommeil, la santé, les joies de la vie. Nuit et jour je voyais se lever devant moi, conune un spectre, la personne pour laquelle j'avais travaillé : elle portait la parure forgée de mes mains, et une voix me criait à l'oreille : « C'est à toi ! c'est à toi 1 prends donc ces bijoux ! les mort^ ,i'en ont pas besoin. »

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« Je commençai à m'exercerau vol; j'avais accès dans les maisons des riches, ie profitais habilement de toutes les occasions. Pas une serrure ne résistait à mon adresse, et bientôt je rentrais en posses'sion des diamants que j'avais montés. Mais cette conquête même n'apaisait pas mon trouble : une voix fatale se faisait toujours entendre à mon oreille, et me criait avec un ricanement : « Oh î la mort porte tes bijoux ! »

« Je ne sais comment il arrivait que j'éprouvasse une haine inexprimable pour ceux qui m'avaient fait une commande. Au fond de ma pensée, ie sentais s'éveiller contre eux une soif sanguinaire qui me faisait moi-même trembler. A cette époque, ^'achetai cette maison. Le marché était conclu avec le propriétaire ; nous étions là, tous deux, dans cette chambre, satisfaits d'avoir fini notre contrat, et buvant une bouteille de vin. La nuit était venue; je voulais me lever, lorsque le propriétaire me dit : « Écoutez, maître René ; avant que vous sortiez, il faut que je vous révèle un des secrets de cette maison. » A ces mois, il ouvre une armoire pratiquée dans le mur, fait mouvoir le pan du fond, entre dans une petite chambre, se baisse, et lève une trappe. Nous descendons un escalier roide et étroit, nous arrivons à une petite porte qu'il fait tourner sur ses gonds, et nous voilà dans la cour. Il s'avance vers le mur, pose la main sur un bouton de fer peu saillant ; une partie de la muraille se tourne, de manière à livrer à un homme un passage assez large pour descendre dans la rue. Tu verras un jour, Olivier, cette invention curieuse ; elle a sans doute été mise en œuvre par les moines rusés de l'ancien cloître bâti en cet endroit; ils s'en servaient pour sortir et rentrer furtivement. C'est une pièce de bois couverte, au dehors, de mortier et de chaux, dans laquelle on a placé une statue de bois, mais semblable à la pierre, et tout cet appareil se meut sur ses gonds cachés. A la vue de ce travail ingénieux, des pensées confuses s'élevèrent en moi : il me semblait que cette invention avait été préparée pour m'aider dans des tentatives dont je ne me rendais moi-même

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pas compte. Je venais de livrer à un riche seigneur de la cour une riche parure destinée à une danseuse de TOpéra : Taspect impitoyable de la mort ne me quittait plus; le spectre s'atta<'hait à mes pas, le démon retentissait à mon oreille. Je vins m'établir dans la maison; agité par la fièvre, baigné d'une sueur froide, je me retourne dans mon insomnie ; une vision me présente cet homme se glissant, avec mes diamants, chez la danseuse. Emporté par la rage, je me lève, je m'enveloppe de mon manteau, je me précipite au bas de l'escalier secret, je descends par l'ouverture de la muraille dans la rue Saint-Nicaise. Il vient, je m'élance sur lui, il crie; mais, le saisissant d'une main vigoureuse par derrière, je lui plonge le poignard dans le cœur : les diamants sont à moi. Cet acte sanglant accompli, j'éprouve un repos, un bien-être intérieur que je n'avais jamais ressenti; le fantôme avait disparu, la voix de Satan cessait de murmurer ; je compris alors ce que voulait ma mauvaise étoile; il fallait lui céder ou succomber. Tu comprends à présent; Olivier, toute ma conduite, tout mon sort. Ne crois pas qu'en cédant à une impression à laquelle je ne puis résister j'aie abdiqué tout sentiment de pitié et de compassion humaine. Tu sais combien il m'en -coûte de livrer une parure, et comme je refuse de travailler pour ceux que je ne veux pas faire mourir. Souvent aussi, quoique le sang seul dissipe les spectres qui me poursuivent, je me contente d'étourdir par un coup violent le possesseur de mes bijoux, et de les reprendre. »

c( Après m'avoir ainsi parlé, Cardillac me conduisit dans un souterrain dérobé à tous les regards, et me montra soh trésor. Le roi n'en a pas un plus beau. Sur chaque parure était attaché un petit billet indiquant le nom de celui pour qui elle avait été faite, et le jour où elle lui avait été reprise par le vol ou l'assassinat.

c( Le jour de ton mariage, reprit Cardillac d'une voix sombre et imposante, tu me jureras sur le crucifix d'anéantir, dès que je serai mort, toutes ces richesses, par un procédé que je t'enseignerai. Je ne veux pas qu'aucun être )^umaiii^

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et surtout toi et Madelon, possède ces joyaux achetés par, le sang. »

« Enfermé dans ce labyrinthe du crime, torturé à la fois par Tamour et Tindignation, par un sentiment de félicité et de terreur, je ressemblais au damné auquel un ange sourit tandis que Satan le tient dans ses griffes brûlantes , et pour qui le céleste sourire de Tange, dans lequel se reflètent les béatitudes éternelles, est le plus affreux des tourments. Je songeais à fuir, à me tuer; mais Madelon!... Condamnez, condamnez ma faiblesse ! Je n'ai pu résister à une passion qui m'entraînait au crime, mais je vais expier cette faiblesse par une mort honteuse.

« Un jour, Cardillac rentra à la maison plus gai que de coutume. Il parla avec tendresse de sa Madelon, me jeta un regard amical, et s'assit à table pour boire une bouteille de bon vin, chose qui ne lui arrivait qu'aux jours de grande fête. Il chantait et causait joyeusement. Madelon nous quitta, je voulais retourner à l'atelier : « Reste là, mon garçon! dit Cardillac. Plus de travail aujourd'hui : buvons à la santé de la plus digne et de la plus excellente dame de Paris. » Après que j'eus trinqué avec lui et qu'il eut vidé son verre, il reprit : c< Que penses-tu, Olivier, de ces deux vers :

Un amant qui craint les voleurs N'est pas digne d'amour ?

« Alors il me raconta ce qui s'était passé chez madame de Maintenon entre vous et le roi, et ajouta qu'il vous avait toujours vénérée plus que toute autre personne au monde. Il dit que vos nobles qualités détruisaient l'influence de son étoile, et qu'il pourrait vous voir porter ses plus beaux diamants sans être poursuivi par ses fantômes, sans concevoir une idée de meurtre.

« Écoute, Olivier, ajouta-t-il, voici ce que j'ai résolu : il y a longtemps que je devais faire un collier et des bracelets pour Henriette d'Angleterre et fournir moi-même les

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pierreries. Ce travail est le plus beau que j'aie exécuté , mais mon cœur se déchire lorsque je songe qu'il faudra me séparer de cette parure qui est mon trésor le plus cher. Tu connais la mort fatale de la princesse. J'ai conservé les diamants qui lui étaient destinés, et je veux les envoyer à mademoiselle de Scudéri, au nom de la bande persécutée, comme un témoignage de mon respect et de ma reconnaissance ; en lui faisant cette magnifique offrande, j'aurai de plus le plaisir de me moquer de Desgrais et de ses archers comme i Is le méritent . C'tist toi qui lui porteras cette parure . »

c( Dès que Gardillac eut prononcé votre nom, mademoiselle, il me sembla que j'étais délivré d'un voile sombre ; les fraîches et riantes images de mon heureuse enfance se représentèrent à mes yeux sous leurs vives couleurs. Une merveilleuse consolation pénétra dans mon âme, je vis luire un rayon d'espoir devant lequel s'évanouissaient les esprits sinistres. Gardillac remarqua l'impression produite sur moi, et l'interpréta à sa manière. « Mon projet, me dit-il, te plaît, à ce qu'il me paraît. Je dois t'avouer qu'en l'exécutant j'obéis à une voix intérieure bien différente de celle qui me demande sans cesse des meurtres et du sang. Parfois j'éprouve une agitation singulière, une inquiétude difficile à exprimer, la crainte de je ne sais quel événement redoutable dont l'appréhension me saisit de loin avec violence. Il me semble même, dans ces moments-là, que les crimes commis par Tinfluence de ma mauvaise étoile doivent être imputés à mon âme immortelle, qui n'y a cependant pris aucune part. Dans une de ces heures pénibles, j'avais résolu de faire une riche couronne de diamants pour la bonne Vierge de l'église Saint-Eustache. Mais chaque fois que je voulais me mettre à l'œuvre, je sentais redoubler cette indéfinissable anxiété, et je renonçais à mon idée. A présent, il me paraît qu'en envoyant à mademoiselle de Scudéri les plus beaux joyaux que j'aie jamais montés, je rends un hommage à la vertu, à la piété, et que j'invoque par là une patronne puissante, d

« Gardillac connaissait parfaitement, mademoiselle.

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rotre manière de vivre. Il m'indiqua de quelle façon, à quelle heure je devais me présenter chez vous et vous remettre les bijoux, qu'il enferma dans une jolie cassette. Tétais dans le ravissement. Le ciel lui-même me montrait, par Tentremise du scélérat, le chemin par lequel je pouvais échapper à cet enfer où je languissais comme un réprouvé. C'était là ma pensée. Je voulais, malgré les instructions de Cardillac, arriver jusqu'à vous, et me jeter à vos pieds, moi, votre fils adoptif, et vous tout découvrir. Touchée de l'irréparable infortune à laquelle cette découverte aurait livré la pauvre innocente Madelon, vous eussiez gardé le secret; et, en même temps, votre esprit noble, pénétrant, eût trouvé un moyen certain d'arrêter les brigandages de Cardillac sans avoir recours à un éclat désastreux. JVe me demandez pas quels pouvaient être ces moyens, je ne le sais. Mais que vous deviez me sauver ainsi que Madelon, c'était pour moi une conviction aussi fortement enracinée dans mon âme que ma croyance au secours de la sainte Vierge. Vous savez, mademoiselle, comment mes efforts pour vous voir échouèrent. Je ne renonçai cependant pas à l'espoir de mieux réussir une autre fois. Mais soudain Cardillac perdit toute sa gaieté : il errait tristement de côté et d'autre, s'arrêtant tout à coup, l'œil hagard, murmurait des paroles inintelligibles, agitait les bras comme pour éloigner un ennemi. Bref, son esprit était troublé par de méchantes pensées. Un jour qu'il avait passé plusieurs heures dans cette agitation, il s'assit enfin à sa table de travail, se leva d'un air chagrin, regarda par la fenêtre, et dit d'une voix triste et sourde : « Je voudrais pourtant qu'Henriette d'Angleterre eût porté mes diamants! »

a Ces paroles m'épouvantèrent. Je vis qu'il était de nouveau poursuivi par l'image des spectres, que la voix de Satan retentissait à son oreille. Je vis votre existence menacée par cet affreux scélérat, mais que vous seriez sauvée s'il rentrait en p. «session de ces diamants. A chaque instant le péril augmentait. Je vous rencontrai sur le

pont Neuf; je me frayai un passage jusqu'à votre carrosse, je vous jetai ce billet, par lequel je vous conjurais de faire rendre les pierreries à Cardillac. On ne les rapporta pas le lendemain. J'éprouvai un vrai désespoir; Cardillac ne parlait plus que de la précieuse parure qu'il avait vue toute la nuit devant ses yeux. Je pensai que cette parurfétait la vôtre, et je fus convaincu qu'il méditait un nouveau meurtre et qu'il devait l'exécuter cette nuit même. Il fallait vous sauver, dût Cardillac y perdre la vie. Dès qu'il se fut, selon sa coutume, enfermé après la prière du soir, je descendis par une fenêtre dans la cour; et, passant par l'ouverture de la muraille, j'allai me cacher non loin de là, dans une profonde obscurité. Peu de moments après, Cardillac arrive et se glisse le long des maisons; je le suis ; il se dirige vers la rue Saint-Honoré ; mon cœur tremble. Tout à coup il disparaît. Je veux aller me placer sur la porte de votre demeure ; alors, comme dans la nuit où le hasard m'avait rendu témoin d'un assassinat de Cardillac, un officier passe en chantant, sans m'apercevoir. Au même instant, une longue figure noire s'élance sur lui : c'est Cardillac. Je veux empêcher ce meurtre; jo pousse un cri, en trois bonds je suis près de l'assassin. Ce n'est pas l'officier, c'est Cardillac qui tombe sur le pavé avec un lugubre gémissement. L'officier jette son poignard, tire l'épée du fourreau et se met en garde, supposant que je venais seconder le meurtrier; puis il s'éloigne à la hâte, en voyant que je m'approche du mourant pour lui porter secours. Cardillac vivait encore. Après avoir ramassé l'arme que l'officier avait laissée tomber, je le prends sur mes épaules, et je l'emporte péniblement dans l'atelier, en entrant par le passage secret. Le reste, vous le savez; et, vous voyez, mademoiselle, mon seul crime est de n'avoir pas dénoncé le père de Madelon, pour mettre fin à ses forfaits; Mes mains n'ont point trempé dans le sang, et nulle torture ne me fera révéler les crimes de Cardillac . Je m veux point offenser la Providence, en découvrant les scélératesses qu'elle a voilées aux yeux de cette vertueuse jeune

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fille; je ne veux point, par suite de mes aveux, que l'horreur du passé retombe sur elle; je ne veux point que la justice humaine enlève le cadavre de son père à la tombe, et que le bourreau imprime une marque ignominieuse sui ses ossements desséchés. Non ! celle que j'aime pleurera son père innocent; les années adouciront sa douleur; mais le désespoir que lui causeraient les atrocités de Cardillac serait éternel. »

Olivier se tut ; un torrent de larmes tombait de ses yeux; il se jeta aux pieds de mademoiselle de Scudéri en s'écriant : « Vous êtes convaincue de mon innocence ! Oh ! sans doute ! Maintenant, prenez pitié de moi ; dites-moi ce qu'est devenue Madelon?.... »

Mademoiselle de Scudéri appela la Martinière, et, quelques instants après, Madelon se jetait dans les bras d'Olivier.

« Tout est bien, s'écria-t-elle, puisque te voilà! Je savais que cette noble dame te sauverait. » Olivier, en Técoûtant, oubliait son sort, ses dangers; il était libre et heureux. Tous deux se plaignirent tendrement de ce qu'ils avaient souffert, et ils s'embrassaient de nouveau et pleuraient de joie.

Si mademoiselle de Scudéri n'avait pas été déjà convaincue de l'innocence d'Olivier, elle n'eût plus conservé aucun doute en contemplant le jeune couple, en les voyant tous deux oublier, dans la félicité de leur amour, le monde et leur infortune, et leur douleur inouïe. «Ah! s'écriat-elle, un cœur pur est seul capable d'éprouver une telle émotion! »

Les rayons du matin pénétraient à travers les fenêtres. Desgrais frappa légèrement à la porte de la chambre, et dit qu'il était temps d'emmener Brusson; plus tard, on ne pouvait le faire sans exciter quelques rumeurs. Les deux amants se séparèrent.

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