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CHAPITRE IV

Plusieurs mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour, par hasard, mademoiselle de Scudéri passa sur le pont Neuf dans le carrosse à glaces de la duchesse de Montausier. L'invention de ces voitures était encore si nouvelle, que, lorsqu'il y en avait une dans la rue, une foule de curieux se pressait pour la voir. Ce jour-là les badauds assemblés sur le pont Neuf entouraient le carrosse de madame de Montausier en telle quantité, qu'ils empêchaient les chevaux d'avancer ; tout à coup mademoiselle de Scudéri entend vociférer des injures, des malédictions, et aperçoit un homme qui cherche à se frayer de vive force un chemin à travers la multitude ; il s'approche, et elle rencontre le regard pénétrant d'un jeune homme au visage pâle et empreint d'une profonde douleur. Le jeune homme la contemple opiniâtrement, tout en se défendant contre les curieux qui cherchaient à lui barrer le passage. Enfin il s'élance jusque auprès de la voiture, monte avec impétuosité sur le marchepied, jgtte un billet sur le sein de mademoiselle de Scudéri, et disparaît comme il était venu, en frappant à droite et à gauche pour s'ouvrir une route. En voyant cet homme à la portière du carrosse, la Martinière, qui était près de mademoiselle de Scudéri, avait poussé un cri d'effroi et était tombée évanouie au fond du Barrosse. En vain mademoiselle de Scudéri tire le cordon du cocher ; celui-ci, comme emporté par les méchants esprits, fouette ses chevaux, qui, piétinant et écumant, partent au galop et franchissent en un clin d'œil le pont qui retentit sous leurs pas. Mademoiselle de Scudéri versa tout son flacon d'eau de senteur sur sa femme de chambre, qui, ouvrant les yeux, s'attache, pâle et tremblante, dans un

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état convulsif, à sa maîtresse, et lui dit d'une voix étouffée : « Au nom de la sainte Vierge, que voulait donc cet homme terrible? ah! c'est lui, lui-même qui vous a apporté la cassette dans cette nuit épouvantable. » Mademoiselle de Scudéri tranquillisa la pauvre femme en lui représentant qu'il n'était arrivé aucun malheur et qu'il s'agissait seulement de savoir ce que renfermait le billet. Elle l'ouvrit et y trouva ces mots :

« Un funeste destin que vous pouvez détourner me jette dans l'abîme. Je vous conjure, comme un fils conjure sa mère, avec toute l'ardeur d'une tendresse filiale, de prendre le collier, les bracelets que vous avez reçus de moi, et de les faire porter chez maître René Cardillac, sous le prétexte que vous voudrez, comme, par exemple, pour y faire un changement ou une réparation : votre repos, votre vie en dépendent. Si d'ici à après-demain ces bijoux ne lui ont été reportés, je pénètre dans votre demeure et je me tue à vos yeux. »

« Il est bien sûr, dit mademoiselle de Scudéri après avoir lu ce billet, que si cet homme mystérieux appartient réellement à une bande maudite de scélérats, il ne trame aucun sinistre dessein contre moi : s'il avait pu me parler lorsqu'il est entré la nuit dans ma demeure, qui sait s'il ne m'aurait pas expliqué maint événement étrange, mainte circonstance obscure dont je cherche en vain, dans mon esprit, à me rendre compte? Qiioi qu'il en soit, je ferai ce qu'il me demande dans ce billet, ne fût-ce que pour être délivrée de cette malheureuse parure qui est pour moJ comme un talisman infernal ; Cardillac, fidèle à ses vieilles passions, ne la laissera pas facilement sortir de ses mains. »

Le lendemain, mademoiselle de Scudéri songeait à porter les d'amants chez l'orfèvre, mais on eût dit que tous les beaux esprits s'étaient donné rendez-vous chez elle pour Tassiéger de vers, de comédies et d'anecdotes. A peine Chapelle avait-il terminé la lecture d'une scène de tragédie, en assurant malicieusement qu'il comptait bien cett« fois baUre Racine, que celui-ci entra et le terrassa par

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une tirade pathétique; puis vint Boileau, qui fit briller sur ce tragique horizon les étincelles de son humeur caustique^ et cesser les longs récits sur la Colonnade du Louvre, entamés par Perrault, Tarchitecte-médecin.

Il était plus de midi, mademoiselle de Scudéri devait se rendre chez la duchesse de Montausier, et remit au lendemain la visite qu'elle projetait de faire à maître René Cardillac. Cependant elle se sentait en proie à une inquiétude singulière; sans cesse elle voyait le pâle jeune homme devant ses yeux, et un vague et confus souvenir éveillé au fond de son cœur lui disait que ce n'était pas pour la première fois qu'elle voyait ces traits et ce visage. Des rêves agités troublèrent son sommeil : il lui semblait qu'elle avait commis une coupable légèreté en ne tendant pas aussitôt sa main secourable au malheureux qui, prêt à tomber dans l'abîme, élevait les siennes vers elle ; il lui semblait qu'il avait dépendu d'elle de prévenir l'événement déplorable, un crime peut-être... Dès le matin elle se fit habiller, et se dirigea avec sa cassette vers la demeure de l'oriévre.

Dans la rue Saint-Nicaise une foule nombreuse était assemblée devant la maison de Cardillac, criant, vociférant, menaçant d'enfoncer la porte. La maréchaussée avait peine à contenir ce peuple en tumulte. Au milieu de cette agitation bruyante, effrénée, on entendait des voix furieuses qui disaient : « Déchirez-le ! écrasez-le, ce meurtrier maudit ! » Desgrais s'avança avec une cohorte nombreuse qui parvint à se frayer une route à travers les rangs serrés de la multitude. La porte s'ouvrit; un homme chargé de chaînes sortit de la maison, au milieu des imprécations, des accents de colère du peuple. Au même instant, mademoiselle de Scudéri, pleine de terreur et saisie d'un affreux pressentiment, entendit résonner un cri lamentable. « Avancez ! avancez ! » dit-elle au cocher, qui, faisant un détour habile et rapide, pénétra dans les masses et s'arrêta à la porte de Cardillac. Mademoiselle de Scudéri aperçut alors, aux pieds de Desgrais, une jeune fille à demi

vêtue, les cheveux épars, belle comme le jour, le visage empreint d'un affreux désespoir. Elle embrassait les genoux de Desgrais, et s'écriait avec Taccent déchirant de la douleur : c( Il est innocent ! il est innocent ! » En vain Desgrais et ses gens s'efforçaient-ils de la relever et de l'éloigner. Un homme rude et fort la saisit d'une main vigoureuse, l'arracha avec violence, puis, chancelant lui-même, la laissa échapper : elle roula au bas de l'escalier de pierre et tomba sur le pavé, immobile et sans voix. Mademoiselle de Scudéri ne put se contenir plus longtemps. « Au nom de Jésus- Christ, dit-elle, que se passe-t-il donc? qu'est-il arrivé? » et, ouvrant vivement la portière, elle descendit de voiture.

Le peuple s'écarta respectueusement devant la vénérable dame, qui, voyant quelques femmes compatissantes occupées à relever la jeune fille et à lui frotter le front avec une eau spiritueuse, s'approcha de Desgrais et réitéra ses questions,

«Un crime épouvantable! dit Desgrais. Ce matin, René Cardillac a été trouvé assassiné d'un coup de poignard. Le meurtrier est son apprenti Olivier Brusson. On l'emmène au cachot.

— Et la jeune fille ! s'écria mademoiselle de Scudéri.

— C'est Madelon, la fille de Cardillac, la maîtresse de l'assassin. A présent, elle pleure, gémit, répète qu'Olivier est innocent, entièrement innocent. En tout cas, elle sait ce qui s'est passé, et je vais la conduire à la Conciergerie.» En disant ces mots, Desgrais jeta sur la malheureuse jeune fille un- regard cruel qui fit frémir mademoiselle de Scudéri.

Madelon commençait à respirer; mais, incapable de prononcer une parole, de faire un mouvement, elle restait là, les yeux fermés, et l'on ne savait s'il fallait la transporter dans la maison, ou lui donner encore des soins jusqu'à ce qu'elle fût complètement revenue à elle-même. Profondément émue, mademoiselle de Scudéri contemplait avec des larmes dans les paupières cette figure innocente, et jetait un regard effrayé sur Desgrais et sur se*

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archers. Tout à coup un bruit sourd retentit sur îe perron; on apporte le cadavre de Cardillac. Mademoiselle de Scudéri prend aussitôt sa résolution : « J'emmène , s'écriet-elle, la jeune fille avec moi; Desgrais, chargez-vous du reste. » Le peuple répond à ces paroles par un murmure de satisfaction. Les femmes relèvent la jeune fille; des centaines de bras viennent à leur secours, et on l'apporte dans le carrosse, au milieu des bénédictions que la multitude adresse à la digne dame qui arrache Tinnocence au tribunal de sang.

Les soins de Féron, le plus célèbre médecin de Paris, ramenèrent enfin à elle-même Madelon, qui, pendant des heures entières, était restée dans un état d'insensibilité absolue. Mademoiselle de Scudéri acheva Fœuvre du médecin en faisant luire un rayon d'espérance dans l'âme de la jeune fille, qui se soulagea enfin en répandant un torrent de larmes. Elle essaya de raconter ce qui s'était passé, mais à tout instant la douleur étoufîait sa voix, et sa parole se changeait en sanglots.

Vers minuit elle avait été réveillée par quelques légers coups frappés à la porte de sa chambre; et avait entendu la voix d'Olivier qui la priait de se lever sur-le-champ^ parce que son père allait mourir. Elle s'était levée avec épouvante et avait ouvert la porte. Olivier, pâle et défait, ruisselant de sueur, s'était dirigé, à pas vacillants et une lumière à la main, vers l'atelier; elle l'avait suivi. Là, elle avait vu son père, les yeux fixes, râlant, dans les convulsions de la mort. Elle s'était jetée sur lui en gémissant, et alors elle avait aperçu sa chemise ensanglantée- Olivier l'avait éloignée doucement, et s'était occupé de laver avec une eau vulnéraire et de panser une blessure faite au côté gauche de la poitrine. Pendant ce temps, son père avait repris connaissance et cessé de râler; il avait jeté sur eux un regard de bénédiction ; et, posant la main de sa fille dans celle d'Olivier, il les avait serrées toutes les deux avec force. Olivier et elle étaient tombés à genoux devant son Ut; Cardillac s'était relevé en jetant un cri perçant, et

était retombé aussitôt, en rendant Tâme avec un profond soupir. Tous deux alors s'étaient mis à gémir et à pleurer. Olivier lui avait raconté comment, dans une course qu'il venait de faire avec René, le pauvre bijoutier avait été assassiné devant lui, et comment il avait rapporté au logis, avec la plus grande peine, cet homme qui était lourd et qu'il ne croyait pas blessé à mort. Dès le matin, les gens de la maison, qu'ils avaient réveillés la nuit par leurs gémissements, étaient montés et les avaient trouvés devant le corps de Cardillac, dans une profonde désolation. Un grand tumulte avait éclaté, la maréchaussée était venue, et avait arrêté Olivier comme coupable d'avoir assassiné son maître. Madelon joignit à ce récit la peinture la plus touchante de la vertu, de la piété, de la fidélité de son cher Olivier. Elle raconta quel respect il avait pour son maître, qu'il traitait comme son propre père, et comme celui-ci répondait avec abandon à sa tendresse; comme il l'avait choisi, quoique pauvre, pour son gendre, parce que son adresse d'artiste égalait sa fidélité et sa noblesse de sentiments. Madelon parlait du fond du cœur; elle conclut en disant que, si elle avait vu elle-même Olivier plonger le poignard dans la poitrine de son père, elle eût pris ce fait pour un prestige du diable, plutôt que de croire jamais Olivier capable d'un crime aussi affreux.

Mademoiselle de Scudéri, vivement énme de la douleur de Madelon, et très-portée à croire à l'innocence du pauvre Olivier, prit des renseignements qui confirmèrent tout ce que Madelon lui avait dit sur les relations du maître avec l'apprenti. Les gens de la maison, les voisins, s'accordaient tous à citer Olivier comme un modèle d'assiduité au travail, de piété, de morale et de bonne conduite. Personne ne pouvait porter contre lui un témoignage défavorable ; et cependant, lorsqu'il était question du crime qui venait d'être commis, chacun haussait les épaules , et se disait qu'il y avait là-dessous quelque chose d'incompréhensible.

Olivier fut conduit devant la chambre ardente, et ro-

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poussa raccusation portée contre lui avec la plus grande fermeté, avec Tindépendance la plus entière : il aftirma que son maître avait été, en sa présence, attaqué, renversé dans la rue, et qu'il Tavait emporté au logis, où il était mort peu de moments après : cette déclaration s'accordait avec le récit de Madelon.

Mademoiselle de Scudéri cherchait à connaître et à recueillir les plus petites circonstances de cet horrible événement. Elle s'informa avec soin si jamais une contestation s'était élevée entre le maître et l'apprenti; si Olivier n'était point peut-être sujet à un de ces accès de colère qui souvent égarent la raison des hommes les plus doux, et les entraînent à des actions où ils semblent avoir perdu le libre exercice de leur volonté : mais Madelon lui parlait avec plus d'enthousiasme encore du paisible bonheur domestique où vivaient ces trois personnes unies par une affection intime, et dissipait de plus en plus tous les soupçons qui pesaient sur la tête d'Olivier. En examinant toute cette affaire attentivement ; en admettant même qu'Olivier, malgré ce qui attestait si hautement son innocence, fût pourtant le meurtrier de Cardillac, mademoiselle de Scudéri ne pouvait trouver, dans toutes les hypothèses possibles, aucun motif qui eût pu entraîner ce jeune homme à commettre un crime dont le premier résultat devait être d'anéantir son bonheur. « Il est pauvre, se disait-elle, mais habile ; il était parvenu à gagner l'affection du maître le plus célèbre; il aime sa fille, le maître favorise ses amours; le bien-être, la joie, lui sont assurés pour toute la vie. Mais, en supposant qu'Olivier, emporté par la colère. Dieu sait pour quelle raison, ait assassiné son bienfaiteur , son père, quelle diabolique hypocrisie ne faut-il pas lui supposer pour qu'il ait pu se conduire comme il Ta fait après le crime? » Intimement convaincue de l'innocence d'Olivier, mademoiselle de Scudéri résolut de sauver, à quelque prix que ce fût, l'innocent jeune homme.

Avant d'invoquer la clémence du roi, il lui parut pru^ dent de s'adresser d'abord au président la Reynie, dappe-

1er son attention sur toutes les circonstances qui attestaient la non-culpabilité d'Olivier, et d'éveiller, s'il était possible, dans l'âme du président, une conviction bienveillante qui pourrait peut-être se communiquer aux juges.

La Reynie reçut mademoiselle de Scudéri avec tous les égards auxquels la noble dame, honorée de la faveur du roi, avait droit de prétendre. Il écouta tranquillement tout ce qu'elle lui raconta sur les rapports d'Olivier avec son maître, sur son caractère et sur le crime qui venait d'être commis. Elle répéta plusieurs fois, avec des larmes, qu'un juge ne devait pas être l'ennemi des accusés; qu'il devait prêter son attention à tout ce qui parlait en leur faveur. Un sourire fm , presque sardonique , attesta seul que les oreilles du président n'étaient point entièrement fermées à ce plaidoyer. Quand mademoiselle de Scudéri eut achevé son récit et essuyé les larmes de ses yeux, la Reynie lui dit : c< Il est digne de votre excellent coeur, mademoiselle, de vous laisser émouvoir par les pleurs d'une jeune fille amoureuse, de croire tout ce qu'elle rapporte, et il est tout simple que vous ne puissiez concevoir la pensée d'une atrocité pareille; mais il n'en est pas de même du juge, qui est habitué à arracher le masque impudent de l'hypocrisie. Mes fonctions ne m'obligent pas à dérouler aux yeux de quiconque m'interroge la marche d'un procès criminel. Mademoiselle, je fais mon devoir ; peu m'importe le jugement du monde. Les coupables doivent trembler devant la chambre ardente, qui ne connaît d'autre punition que le feu et le sang. Mais devant vous, mademoiselle, je ne voudrais point passer pour un monstre de cruauté; permettez-moi donc de vous présenter en peu de mots le crime de ce jeune scélérat, qui, grâce au ciel, sera puni. Votre esprit clairvoyant vous fera rejeter alors cette émotion de bienveillance qui vous fait honneur, mais qui, pour moi, ne serait pas convenable. Un matin on trouve René Cardillac frappé d'un coup de poignard; il n'y a auprès de lui que son compagnon Olivier Rrusson et sa Qlle. On découvre, entre autres choses, dans la chambre

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d'Olivier, un poignard fraîchement taché de sang, qui s'adapte à la blessure. « Cardillac, dit Olivier, a été frappé la nuit, spus mes yeux. — On voulait le voler? — Je ne sais. — Tu étais avec lui, et tu n'as pu combattre le meurtrier, l'arrêter, appeler au secours? — Le maître marchait à quinze ou vingt pas devant moi; je le suivais. — Au nom du ciel ! pourquoi restais-tu à une telle distance ? — Le maître le voulait ainsi. — Quelle affaire appelait donc maître Cardillac si tard dans les rues? — Je ne puis le dire ; ordinairement il ne sortait jamais de la maison passé neuf heures. » Ici Olivier s'arrête, se trouble, soupire, pleure, et jure par tout ce qu'il y a de plus sacré que Cardillac est réellement sorti cette nuit, et qu'il a été assassiné dans la rue. Mais, remarquez bien ceci, mademoiselle : il est prouvé de la manière la plus certaine que Cardillac n'a point quitté sa maison cette nuit-là; ainsi, lorsque Olivier affirme être sorti avec lui, il profère un impudent mensonge. La porte de la maison est garnie d'une lourde serrure qui fait un bruit aigu lorsqu'on l'ouvre et lorsqu'on la ferme; les battants de la porte roulent avec peine sur leurs gonds, en criant et en gémissant, comme plusieurs essais l'ont démontré, et le bruit discordant résonne iusqu'à l'étage supérieur de la maison. Au rez-de-chaussée, près de la porte d'entrée, demeure le vieux maître Claude Patru, avec sa gouvernante, âgée d'environ quatre-vingts ans, mais encore vive et alerte. Ces deux personnes ont entendu Cardillac descendre, selon sa coutume, à neuf heures précises, fermer la porte à grand bruit, la verrouiller, remonter, lire à haute voir la prière du soir, et se retirer dans sa chambre à coucher, comme on a pu le reconnaître au craquement de la porte. Maître Claude est affligé d'insomnie, comme cela arrive assez souvent aux vieillards. Ce soir-là il ne put fermer l'œil; il était environ dix heures lorsque sa gouvernante alla prendre de la lumière dans la cuisine, s'assit à une table placée près de maître Claude, et lui lut une ancienne chronique; tandis que le vieillard, s'abandonnant à ses pensées, tantôt se

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plaçait dans son fauteuil, tantôt se levait, et, pour gagner le sommeil avec la fatigue, se promenait lentement de long en large dans sa chambre. Tout resta paisible et silencieux jusque après minuit. Ils entendirent alors au-dessus d'eux des pas pesants, une chute retentissante, comme si un lourd fardeau tombait sur le plancher, et, immédiatement après, un sourd gémissement. Tous deux furent saisis d'une profonde anxiété : Tidée du crime qui s'exécutait dans ce moment traversa leur esprit; les rayons du jour éclaircirent ce qui s'était fait dans les ténèbres.

— Mais, au nom du ciel ! dit mademoiselle de Scudéri, après tout ce que je vous ai raconté très en détail, quelle cause pourriez-vous assigner à cette infernale scélératesse?

— Hum ! répondit la Reynie : Cardillac n'était pas pauvre, il possédait de magnifiques pierreries.

— Sa fille, reprit mademoiselle de Scudéri, ne devaitelle pas hériter de tout son bien? Vous oubliez qu'Olivier devait être le gendre de Cardillac?

— Il devait peut-être, dit la Reynie, partager ou assassiner pour d'autres,

— Partager ! assassiner pour d'autres ! s'écria mademoiselle de Scudéri avec la plus grande surprise.

— Savez-vous, mademoiselle, continua le président, qu'Olivier aurait depuis longtemps versé son sang sur la place de Grève, si son crime ne se rattachait pas au profond mystère qui, jusqu'à présent, menace tout Paris? Olivier appartient évidemment à cette bande cî'assassins effrénés qui, se jouant de toute la vigilance, detoutesles recherches et de tous les efforts de la justice, exécute ses complots avec assurance et impunité; par lui tout s'éclaircira, tout doit s'éclaircir. La blessure de Cardillac ressemble complètement à celle que portaient toutes les personnes volées, assassinées dans les rues et dans les maisons. Mais ce qu'il y a de plus positif encore, c'est que, depuis l'arrestation d'Olivier Brusson, tous les meurtres, tous les vols ont cessé; les rues sont sûres la nuit comme le jour. C'est une

preuve qu'Olivier était à la tête de cette bande de brigands. II ne veut rien avouer^ mais il y a des moyens de le faire parler malgré lui.

— Et Madelon ! s'écria mademoiselle de Scudéri, celte fidèle et innocente colombe !

— Qui me répond, reprit la Reynie avec un sourire envenimé, qu'elle n'a point pris part, au complot ? Que lui importe son père? ses larmes ne s'adressent qu'à son assassin.

— Que dites-vous? c'est impossible ! son père ! cette jeune fille!...

— Oh ! continua la Reynie, songez seulement à la Brinvilliers ! Vous me pardonnerez si je me vois bientôt contraint de vous enlever votre protégée et de la faire jeter à la Conciergerie. »

Mademoiselle de Scudéri fut saisie d'un frisson glacial en entendant ces paroles. Il lui semblait que devant cet homme terrible il n'y avait plus ni fidélité ni vertu ; qu'il cherchait le meurtre et la tache de sang au fond des plus secrètes pensées. Elle se leva : « Soyez humain ! » dit-elle ; ce furent là les seuls mots qu'elle put proférer. Sur le point de descendre l'escalier, accompagnée du président, qui l'avait reconduite avec une politesse cérémonieuse, il lui vint une pensée singulière :

« Me serait-il permis de voir le malheureux Olivier Brusson ? » demanda-t-elle au président en se retournant vivement vers lui. Celui-ci l'observa d'un air pensif, et prenant le sourire sinistre qui lui était particulier : « Vous voulez sans doute, mademoiselle, lui répondit-il, sonder vous-même le crime ou l'innocence d'Olivier : vous vous en rapportez plus à votre sentiment, à la voix intérieure qui vous parle, qu'à vos propres observations. Si le sombre séjour de la scélératesse ne vous épouvante pas, si vous ne craignez pas de voir l'image complète de l'abjection, dans deux heures les portes de la Conciergerie vous seront ouvertes : on vous montrera cet Olivier dont le sort excitt^ votre intérêt. »

En effet, mademoiselle de Scudéri ne pouvait croire que le jeune homme fût coupable : tout déposait contre lui, et nul juge au monde n^eût pu agir, dans un tel cas, autre^ ment que la Reynie. Mais le tableau du bonheur domestique, peint par Madelon sous des couleurs si riantes, effaçait dans le cœur de mademoiselle de Scudéri tout soupçon. Elle aimait mieux adopter un mystère inexplicable qu'une croyance contre laquelle toute sa nature protestait.

Elle voulait se faire encore une fois raconter par Olivier tout ce qui s^était passé dans cette nuit affreuse, et pénétrer par là, autant que possible, un secret qui n'avait peut-être pas été révélé aux juges parce qu'ils ne s'étaient pas donné la peine de le sonder.

Arrivée à la Conciergerie, mademoiselle de Scudéri fut conduite dans une grande chambre claire. Un instant après, le bruit des chaînes se fit entendre : on amenait Olivier Brusson. Au moment où il se montra sur le seuil de la porte, mademoiselle de Scudéri tomba évanouie; lorsqu'elle revint à elle, Olivier avait disparu. Elle demanda avec impatience qu'on la conduisît à sa voiture ; car elle voulait quitter à l'instant, à l'instant même, ce refuge du brigandage. Hélas ! elle avait du premier coup d'œil reconnu dans Olivier Brusson ce même jeune homme qui, sur le pont Neuf, avait jeté un billet dans sa voiture, et qui lui avait apporté la cassette de pierreries.

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