CHAPITRE PREMIER
Non loin des bords de la mer Baltique, s*élève le château héréditaire de la famille de Her... qu'on appelle Ber... bourg. La contrée est âpre et déserte. A peine aperçoit-on çà et là sur le sol sablonneux quelques brins de gazon. Au lieu d'un de ces jardins qui ornent généralement les habitations seigneuriales, on ne voit au-dessus des murailles nues qu'un chétif bois de sapins, dont le deuil sombre et continu semble mépriser la riante parure du printemps. Dans ce bois, à la place du joyeux gazouillement des oiseaux, on n'entend que le croassement monotone des corbeaux et le sifflement des mouettes, précurseur de l'orage. A quelque distance de là, tout à coup la nature présente un autre aspect. On se trouve transporté, comme par l'effet d'une baguetu- umgique, au milieu des campagnes fleuries, des vallées fécondes. On aperçoit un grand et riche village, avec la large maison de l'inspecteur de la propriété. A l'extrémité d'un agréable bosquet d'aunes, on aperçoit les fondements d'un grand château qu'un des anciens propriétaires du lieu avait dessein de construire. Ses successeurs, retirés dans leurs propriétés de Courtaude, laissèrent cet édifice inachevé ; et le baron Rodrigue de Her..., qui revint se fixer dans le domaine de ses pères, aima mieux, avec son humeur sombre et misanthropique, habiter le vieux château solitaire, que de finir celui qui avait été commencé.
Il fit restaurer aussi bien que possible l'édifice délabré de ses ancêtres, et s'y renferma avec un intendant grondeur et un petit nombre de domestiques. Il se montrait rarement dans le village. En revanche, il allait souvent à cheval errer çà et là au bord de la mer; et on croyait avoir
remarqué de loin qu'il semblait s'entretenir avec les vagues, et écouter la rumeur, le sifflement des lames, comme s'il entendait la voix de l'esprit des eaux. Au-dessus de la tour la plus élevée, il avait fait construire un cabinet, et l'avait pourvu de lunettes et d'un appareil complet d'as» tronomie. Chaque jour, les yeux tournés vers la mer, il observait les navires qui souvent se dessinaient à l'horizon lointain comme des mouettes aux ailes blanches et étendues. Dans les nuits étoilées, il se livrait là, avec son vieil intendant, à des travaux astronomiques, ou, comme on le soupçonnait, astrologiques. En général, on croyait qu'il s'était adonné aux sciences secrètes, autrement dit à la magie noire, et que, par la non-réussite d'une opération qui blessait une maison souveraine, il avait été forcé de quitter la Courlande. Le plus léger souvenir des jours qu'il avait passés dans cette province lui inspirait un sentiment d'horreur, et il attribuait tous les malheurs de sa vie à la faute que ses ancêtres avaient commise en quittant le château de leurs aïeux. Pour enchaîner l'avenir de sa famille à ce château, il résolut d'en faire un majorât. Le souverain du pays accepta d'autant plus volontiers cette fondation, qu'elle fixait dans la contrée une famille illustre dont les rameaux s'étendaient déjà dans des provinces étrangères. Cependant, ni le fils du baron, ni le possesseur du majorât, qui portait, comme son grand-père, le nom de Rodrigue, ne purent rester dans ce château; tous deux habitèrent la Courlande. Avec leur nature légère et joyeuse, ils semblaient redouter cette sombre demeure adoptée par Rodrigue. Celui-ci avait deux vieilles tantes pauvres, célibataires, auxquelles il accordait dans ses domaines un refuge et un moyen de subsistance. Elles habitaient avec une servante âgée dans un chaud appartement d'une aile latérale du château ; et, avec elles et le cuisinier, qui occupait une grande chambre souterraine près de la cuisine, on ne rencontrait dans les larges salles de l'édifice qu'un vieux garde-chasse, qui remplissait en même temps les fonctions de concierge. Les autres domestiques demeu-
raient dans le village chez T'inspecteiir du domaine.
A la fin de l automne^ quand les premières neiges commençaient à tomber, quand le temps de la chasse aux loups et aux sangliers était venu, le château silencieux et abandonné s'animait de nouveau. Alors arrivait de Courlande le baron Rodrigue, avec sa femme, ses parents, ses amis et de nombreux équipages de chasse. La noblesse des environs et les amateurs de chasse de la ville voisine arrivaient en même temps, et le château pouvait à peine contenir les hôtes qui y affluaient. Dans tous les poêles et les cheminées, la flamme pétillait du matin au soir; les cuisiniers étaient à Tœuvre; une bande joyeuse de maîtres et de valets descendait et montait les escaliers; là retentissaient le bruit des verres, le chant des chasseurs, ici les airs de danse, partout des rires bruyants et des cris de joie. Pendant cinq à six semaines, le château ressemblait plus à une magnifique auberge située au bord d'une route fréquentée qu'à l'habitation d'un seigneur.
Le baron Rodrigue consacrait, autant que possible, ces quelques semaines à des affaires sérieuses. Retiré à l'écart du tumulte des convives, il remplissait les devoirs d'un maître de majorât. Non-seulement il se faisait rendre un compte exact de ses revenus, mais il examinait encore chaque projet d'amélioration, prêtait l'oreille aux plus petites plaintes de ses vassaux, et cherchait à mettre tout en ordre, à réparer chaque tort et chaque injustice. Il était loyalement secondé dans ses efforts parle vieil avocat V. . ., chargé, comme l'avait été son père, des affaires de la maison Her..., et justicier des biens qu'elle possédait dans la province. Huit jours avant l'arrivée du baron, l'avocat se rendait au château.