CHAPITRE n
En Tannée 179., l'époque était venue où lo fidèle V...
devait, selon sa coutume, partir pour la demeure du baron.
U avait alors soixante-dix ans^ et, quelque énergie qu'U
eût conservée, il pensait cependant qu'une main auxiliaire lui serait utile dans ses travaux. Un jour il me dit en riant : « Neveu (j'étais son petit-neveu, et je porte son nom), je pense que tu ferais bien de prêter Toreille au vent de la mer, et de venir avec moi à Her... Tu peux d'abord m'être d'un grand secours dans mes pénibles occupations ; et, après avoir écrit le matin un joli protocole, tu pourrais peut-être essayer de la vie de chasseur, t'exercer à regarder en face un grand loup aux poils gris, un sanglier altéré de sang, et lui lâcher un bon coup de fusil.»
J'avais trop entendu parler des bruyantes chasses de Her..., j'étais trop attaché à mon vénérable et excellent grand-oncle, pour ne pas accepter avec joie sa proposition. Habitué déjà passablement au genre d'affaires qu'il avait à traiter, je me promettais de lui alléger par mon zèle une partie de ses sollicitudes. Le lendemain, enveloppé d'épaisses fourrures, nous roulions vers le château de Her..., au milieu d'un tourbillon de neige, précurseur de l'hiver. Le long du chemin, mon oncle me racontait maintes choses étranges du baron Rodrigue, fondateur du majorât, qui, malgré sa jeunesse, l'avait choisi pour son justicier et son exécuteur testamentaire. Il me parlait de la rude et farouche nature du vieux baron, qu'il semblait avoir transmise comme un héritage à toute sa famille, et qel dominait de plus en plus le baron actuel, qui annonçait dans ses premières années un caractère doux et faible. Il me disait que je devais me montrer ferme et hardi, pour avoir quelque valeur aux yeux du maître; et, enfin, il me dépeignit l'appartement qu'il avait choisi une fois pour toutes au château, et qui était chaud, commode, et si éloigné des autres, que nous pourrions à notre gré nous y soustraire au tumulte de la société. Cet appartement se composait de deux petites chambres garnies de bonnes tentures, situées près de la grande salle de justice, en face de l'habitation des deux vieilles demoiselles.
Après un voyage rapide, mais pénible, nous arrivons,
LE IilAJORAT. 163
par une nuit sombre, à Her... Nous traversons le village.
C'était un dimanche; la maison de Tinspecteur était éclairée du haut en bas ; on entendait le bruit de la danse, le son des chants joyeux, et cet aspect et ces chants ne nous rendirent que plus triste et plus désert Tédifice où nous devions nous arrêter.
Le vent de la mer poussait de profonds gémissements, et les sombres sapins, réveillés dans leur sommeil, y répondaient par des plaintes lugubres. Au-dessus d'un abîme de neige s'élevaient les murailles nues et noires du château. La porte d'entrée était close. Les cris, les claquements du fouet, les coups de marteau, rien ne pouvait nous la faire ouvrir; on n'apercevait aucune lumière; on eût dit que tout était mort. Mon vieil oncle cria d'une voix rude et menaçante : a François ! François ! où êtesvous donc ? Mille diables ! remuez-vous. Nous gelons à cette porte. La neige nous coupe le visage. — Tonnerre ! allons, arriverez-vous ? » Un chien de basse-cour se mit à hurler, une lumière vacillante parut, les clefs résonnèrent, et les lourdes portes crièrent sur leurs gonds.
« Ah ! soyez le bienvenu ; soyez le bienvenu, monsieur le justicier. Quel triste temps ! »
Ainsi parla le vieux François, en élevant sa lanterne si haut, que toute la lumière tomba sur sa figure ridée, et contractée en ce moment d'une façon singulière par un sourire amical. La voiture entra dans la cour, nous mîmes pied à terre, et je distinguai alors l'ensemble bizarre du vieux domestique, revêtu d'une antique livrée garnie de galons. Sur son front large et pâle tombaient deux boucles de cheveux gris ; la partie inférieure de son visage offrait les robustes teintes du chasseur; et, malgré les muscles saillants qui donnaient à sa figure l'apparence d'un masque singulier, il y avait dans ses yeux et dans les contours de sa bouche une expression de bonhomie un peu niaise.
a Eh bien , mon vieux François, dit mon grand-oncle en secouant dans le vestibule la neige de sa pelisse, tout est-il prêt ? Les tapis de ma chambre ont-ils été battus ?
les lits sont-ils préparés ? a-t-on fait un bon feu hier et aujourd'hui?
— Non, répondit François très-tranquillement ; non, monsieur le justicier, rien de tout cela n'a été fait.
— Mais, mon Dieu ! s'écria mon oncle, j'ai cependant écrit assez à temps ; j'arrive juste au jour indiqué. Quel oubli ! ces chambres doivent être froides comme glace.
— Oui, monsieur le justicier, répliqua François en détachant soigneusement avec les mouchettes un lumignon qui s'élevait sur la mèche de la chandelle, et en l'écrasant sous son pied. Voyez-vous, à quoi nous eût-il servi de faire du feu? Le vent et la neige entrent dans ces chambres par les carreaux brisés, et
— Comment ! s'écria mon grand-oncle en l'interrompant et en rejetant les pans de sa pelisse pour se croiser les bras, les vitres sont brisées, et vous, gardien de la maison, vous ne les avez pas fait remettre ?
— Non, monsieur le justicier, reprit le vieux serviteur avec la même tranquillité. Il n'est pas facile d'entrer dans votre appartement, à cause des pierres et du plâtre qui l'encombrent.
— Mille diables ! d'où vient qu'il y a des pierres et du plâtre dans mon appartement ?
— A vos souhaits, mon jeune maître, dit François en faisant un salut poli au moment où j'éternuais. Puis il ajouta : Ces pierres et ce plâtre viennent du mur qui s'est écroulé pendant le grand ébranlement.
— Vous avez donc eu un tremblement de terre? s'écria mon oncle avec impétuosité.
— Non, monsieur le justicier, répondit François le visage riant ; mais, il y a trois jours, la lourde voûte de la salle d'audience est tombée avec un affreux fracas.
— Quel enfer ! » Mon grand-oncle, irritable et violent de sa nature, allait proférer une terrible imprécation; mais, élevant en l'air la main droite, et de la main gauche dégageant son front de son bonnet de peau de renard^ il
se retint, et se retournant vers moi en poussant un éclat de rire : « Vraiment, mon neveu, dit-il, il ne faut plus faire de questions, car nous apprendrions peut-être que le château tout entier s'est écroulé.
— Eh! pourquoi, dit-il en s'adressant à François, n'avez-vous pas eu l'idée de me faire nettoyer et chauffe» une autre chambre? Ne pouviez-vous pas préparer à la hâte une salle d'audience dans le corps d'édifice?
— C'est ce que nous avons fait, dit le vieux François en indiquant l'escalier d'un air de satisfaction, et en commençant à monter les degrés.
— Voyez donc ce curieux original ! » dit mon oncle en marchant après lui. Nous avançâmes à travers de longs corridors voûtés, dont la lumière que portait François éclairait d'une étrange façon les ténèbres. Des colonnes, des chapiteaux, des ogives semblaient flotter à nos yeux dans les airs. A côté de nous s'étendaient nos ombres gigantesques, flottant le long des murs sur des images singulières qui paraissaient s'agiter, trembler, et des voix mystérieuses semblaient murmurer dans le bruit de notre marche : « Ne nous éveillez pas ! ne nous éveillez pas ! nous qui dormons d'un sommeil magique, suspendus à ces vieilles pierres. » Enfin, après nous avoir fait traverser une longue suite de chambres sombres et froides, François ouvrit une salle où un feu brillant dans la cheminée nous salua par ses joyeux pétillements : je me sentis à mon aise dès que j'entrai dans cet appartement. Quant à mon oncle, il s'arrêta au milieu de la salle, promena ses regards autour de lui, et dit d'une voix grave et presque solennelle : « C'est donc ici qu'on rendra la justice? »
François, élevant sa lumière de façon à faire voir sur la muraille une grande tache large comme une porte, répondit d'un ton douloureux : « On a déjà rendu la justice ici!
— Quel souvenir vous revient? s'écria mon oncle en ôtant sa pelisse et en s'approchant de la cheminée.
— Cela m'est échappé, » repartit François. Il alluma des
bougies et ouvrit la chambre voisine, qui avait été préparée pour nous. Quelques moments après, une table toute servie était près du feu. Le vieux serviteur apporta des plats bien préparés, chose fort agréable pour mon oncle et pour moi, et un large vase de punch apprêté à la manière du Nord.
Fatigué du voyage, mon oncle se retira dès qu'il eut soupe. L'aspect nouveau et singulier de ce séjour, la saveur du punch, m'agitaient trop pour qu'il me fût possible de songer à dormir. François ôta la table, ranima le feu, et me quitta en me saluant amicalement,