‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 28 sur 76 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Je restai seul dans la haute et large salle des chevaliers. Le tourbillon de neige avait cessé, Torage ne grondait plus, le ciel s'était épuré, et la lune éclairait, à travers les arceaux des fenêtres, tous les sombres recoins de cet édifice curieux où la lueur des bougies et du feu ne pouvait pénétrer. Les murailles et le plafond de la salle étaient revêtus, ainsi qu'on le voit dans beaucoup de vieux châteaux, d'ornements antiques et bizarres : çà et là on voyait des images fantastiques, de lourds tableaux, des arabesques bariolées et dorées. La plupart des peintures représentaient des chasses sanglantes au loup et à l'ours, et dans les intervalles on voyait des figures d'hommes et d'animaux sculptées sur la boiserie, et portant des habits de différentes couleurs, auxquelles la clarté de la flamme et de la lune donnait une sombre vérité. D'un côté et de l'autre on apercevait les portraits, de grandeur naturelle, des ancêtres du baron, avec leur costume de chasseur. Toutes ces peintures et ces sculptures, assombries par le temps, faisaient mieux ressortir la tache blanche qui se trouvait à l'entrée des appartements voisins : je reconnus qu'il y avait eu là une porte récemment murée, et qu'on avait négligé de peindre et d'orner comme le reste de la muraille.

Qui ne sait combien l'aspect d'un séjour mystérieux

éveille de sensations profondes dans Tespritt Au milieu d'un vallon entouré de rocs, ou dans Tenceinte d'une église, Timagination la plus faible prend Tessor, et l'on éprouve des émotions qu'on n'avait pas encore ressenties. Si l'on se figure ensuite que j'avais vingt ans, que je venais de boire plusieurs verres de punch, on comprendra dans quelle disposition d'esprit je devais me trouver. Qu'on se figure le silence de la nuit au milieu duquel j'entendais résonner comme le son d'un orgue agité par les esprits, le sourd mugissement de la mer, les rafales du vent; qu'on se représente les nuages que je voyais passer comme des géants et qui semblaient me regarder à travers les ogives des fenêtres : voilà le spectacle qui me remplissait d'une sorte d'eflroi, et produisait sur moi l'effet d'une vision merveilleuse. J'éprouvais une sensation pareille à celle que Ton ressent en écoutant une histoire de revenants qui effraye et qui attire; je pensai que je ne pouvais me trouver dans une meilleure disposition pour lire le livre que, dans mes goûts romanesques, j'avais apporté avec moi : c'était le Visionnaire de Schiller; je le lus et le relus, et j'échauffai de plus en plus mon imagination. J'en étais arrivé au récit saisissant de la noce du comte de V. . ., au moment même où la figure sanglante de Jéronimo apparaît; la porte de l'antichambre s'ouvrit avec fracas : je me lève effrayé, le livre s'échappe de mes mains; mais tout retombe dans le silence, et j'ai honte de ma terreur enfantine. « Sans doute, me dis-je, c'est un coup de vent ou quelque autre accident qui aura ouvert cette porte, et, dans l'exaltation de ma pensée, j'ai vu là un événement surnaturel. »

Je reprends mon livre, je m'assois de nouveau dans mon fauteuil; tout à coup j'entends des pas légers dans la salle, des soupirs, des gémissements qui expriment une profonde douleur; je pensai que c'était quelque bête malade qui se trouvait à l'étage inférieur : on sait à quelle illusion d'acoustique on est exposé pendant la nuit, et comme les sons éloignés se rapprochent dans le silence, et j'étais décidé à ne plus me laisser effrayer. Je continue ma

lecture, et voilà qu'on gratte à la porte, et que j'entends des soupirs plus distincts, plus profonds, qui ressemblaient à ceux qui s'exhalent dans l'angoisse de la mort. « Sans doute, me dis-je, c'est une pauvre bête prisonnière; je crierai, je frapperai du pied sur le parquet, et ce bruit cessera, ou cet animal se fera entendre d'une façon plus distincte. » Voilà ce que je me disais, et mon sang s'agitait dans mes veines, une sueur froide découlait de mon front, et je restais immobile sur mon fauteuil, hors d'état de me lever ou de pousser un cri.

Le grattement sinistre cesse enfin, les pas se font entendre de nouveau, je reprends la vie et le mouvement, je me lève, je marche; au même instant, un coup d'air glacial pénètre dans la chambre, la clarté de la lune me fait voir l'image d'un homme sombre et pâle ; et sa voix murmurante, au milieu du mugissement des vagues et du sifflement des vents, me crie : a N'avance pas ! n'avance pas ! ou tu tombes au pouvoir des esprits infernaux. »

La porte se referme avec le même bruit qu'auparavant, j'entends distinctement les pas dans l'antichambre, on descend les escaliers, on ouvre et l'on referme la porte d'entrée du château ; il me semble qu'on tire un cheval de l'écurie, qu'on l'y fait rentrer, puis tout retombe dans un calme profond. Au même moment, j'entends mon grandoncle qui soupire et s'agite dans la chambre voisine ; je reviens à moi-même, je m'empare d'un flambeau, je cours auprès de lui. Le vieillard semblait dominé par un rêve pénible : « Éveillez-vous, éveillez-vous, lui dis-je à haute voixj en le prenant par la main et en plaçant la lumière près de lui. » Il pousse un cri, me regarde d'un air de satisfaction et me répond : « Tu as bien fait de m'éveiller. je faisais un mauvais rêve ; c'est cette chambre et cette salle qui en sont cause, car elles me rappellent les étranges choses qui s'y sont passées; à présent nous allons dormir paisiblement. » A ces mots, il s'enveloppe dans la couverture et ferme les yeux. Lorsque j'eus éteint les bougies et que je me fus couché, j'entendis le vieillard prier à voix basse.

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