‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 33 sur 76 · CHAPITRE VHL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VHL

Sans me soumettre précisément à un interrogatoire, mon oncle fit si bien le lendemain, qu'il apprit toute mon

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histoire (le la veille. Je fus bien surpris devoir tout à coup le visage riant avec lequel il me parlait prendre une expression grave^etde Tentendre me dire : « Je t'en prie, neveu, résiste à la folie qui s'est si puissamment emparée, de toi. Tu ne sais pas que ces galanteries, si innocentes qu'elles soient, peuvent avoir les suites les plus affreuses. Tu marches, dans ton aveugle folie, sur une légère couche de glace, qui se brisera sous tes pieds avant que tu puisses t'en apercevoir. Au diable ta musique, si tu ne peux mieux remployer qu'à troubler dans leur repos les femmes impressionnables !

— Mais, lui dis-je, croyez-vous que je songe à nouer une intrigue d'amour avec la baronne?

— Fou que tu es, dit mon oncle, si je le pensais, je te jetterais par cette fenêtre. »

Le baron interrompit ce pénible entretien, et les t^lfaires m'arrachèrent aux rêveries, où ie ne voyais que Séraphine. Dans le salon, la baronne m'adressait de temps à autre quelque mot amical, et pas une soirée ne se passait sans qu'il nr arrivât un message secret de mademoiselle Adélaïde, qui m'appelait auprès de Séraphine. Quelquefois nous interrompions par divers entretiens nos chants et notre musique, et lorsque Séraphine et moi nous commencions à nous jeter dans des idées vagues et sentimentales, mademoiselle Adélaïde y mettait fin par toute sorte de plaisanteries. Plusieurs observations me persuadèrent que la baronne devait avoir dans l'âme un sentiment douloureux, ainsi que je croyais l'avoir remarqué dans son regard, la première fois que je l'avais vue, et l'idée du fantôme nocturne me revint de nouveau à l'esprit. Il était arrivé ou il devait arriver quelque chose d'affreux. Souvent j'éprouvai le désir de raconter à Séraphine Tapparition du spectre, et comment mon oncle l'avait banni, sans doute pour toujours; mais une crainte inexplicable m'arrêta chaque fois que l'idée me vint de corninencer ce récit.

Un jour, la baronne ne parut pas au dîner. On dit

qu'elle était indisposée et qu'elle gardait la chambre. Quelqu'un demanda au baron si c'était une indisposition sérieuse. Il sourit d'une façon amèrement ironique^ et répondit : « C'est un léger rhume causé par l'air de la mer, qui n'épargne point ici de petites voix tendres, et ne souffle d'autres concerts que les rudes fanfares de la chasse. » En disant ces mots, le baron, assis en face de moi, me jeta un regard pénétrant. C'était à moi évidemment que ces paroles s'adressaient. Adélaïde, assise à mes côtés, rougit, et me dit à voix basse : « Vous verrez aujourd'hui encore Séraphine, et vos chants calmeront encore aujourd'hui son cœur malade. » Lorsque Adélaïde prononça ce peu de mots, il me parut que j'étais engagé avec la baronne dans une intrigue illégitime qui ne pouvait se terminer que par un crime ou par une circonstance affreuse. Les paroles de mon grand-oncle occupèrent péniblement ma pensée. Que devais-je faire ? Cesser de la voir? c'était impossible, aussi longtemps que je resterais au château ; et impossible encore, quand j'en viendrais à quitter cette demeure. Hélas ! je ne sentais que trop vivement que je n'étais pas assez fort pour me détacher de ce rêve d'amour idéal et entraînant. Adélaïde m'apparaissait comme une espèce d'entremetteuse. J'aurais voulu pouvoir la mépriser; et, en y réfléchissant, j'avais honte de ma folie. Dans ces heures du soir où je voyais Séraphine, que se passait-il donc qui ne fût pas parfaitement moral et convenable? Comment pouvais-je concevoir que la baronne eût pour moi le moindre sentiment? et cependant j'étais convaincu du danger de ma situation.

Le dîner se termina promptement; on devait poursuivre des loups qui s'étaient montrés dans la forêt de sapins, tout près du château. La chasse convenait en ce moment à l'exaltation de ma pensée. Je dis à mon oncle que je voulais m'y associer. Il me regarda en souriant, et me répondit : « C'est bien, va; moi, je reste dans ma chambre. Prends mon fusil et mon couteau de chasse : c'est une arme sûre qui peut être utile au besoin. »

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La partie de la forêt où les loups devaient se trouver fut cernée par les chasseurs. Le froid était excessif; le vent gémissait à travers les sapins^ et me chassait tant de flo-' cons de neige au visage, qu'à peine pouvais-je voir à six pas devant moi. Je quittai la place qui m'avait été assi-| gnée, et cherchai un refuge au fond du bois. Là, je m^appuyai contre un arbre, mon fusil sous le bras; et, oubliant la chasse, je me reportai par la pensée vers la retraite de Séraphine. Soudain des coups de feu se font entendre, et un loup puissant apparaît devant mol. Je tire sur lui et le manque. L'animal se précipite de mon côté avec des yeux étincelants; j'étais perdu si je n'avais eu assez de sangfroid pour prendre mon couteau de chasse et le plonger dans la poitrine de la bête féroce au moment où elle allait me saisir. Son sang jaillit sur mes mains. Un des chasseurs du baron, qui se tenait à quelque distance, accourut en poussant un grand cri qui appela tout le cortège. Le baron vint à moi et me dit : « Au nom du ciel ! vous saignez ! vous êtes blessé 1 »

J'affirmai que j'étais parfaitement intact. Le baron, sV dressant alors au chasseur qui était près de moi, lui reprocha vivement de n'avoir pas tiré dès qu'il avait vu que je venais de manquer mon coup. Quoique celui-ci protestât qu'il ne pouvait tirer sur le loup, qui se précipitait sur moi, sans s'exposer à m'atteindre du même coup, le baron n'en parut pas moins irrité contre lui.

Cependant les chasseurs avaient relevé le dangereux animal. C'était un des plus grands de son espèce, un des plus grands que l'on eût vus depuis longtemps, et tout le monde s'accorda à admirer mon courage et ma résolution, quoique ma conduite me parût fort naturelle, et que je n'eusse nullement songé aux périls auxquels j'étais exposé. Le baron me témoigna surtout un vif intérêt, et ne pouvait se lasser de me demander si je n'avais pas été blessé, et si je ne me ressentais pas encore d'une impression de frayeur. Nous revînmes au château. Le baron me tenait amicalement sous le bras, et avait remis mon fusil à un des chas-

seurs. 11 parlait constamment de mon action héroïque, si bien qu'à la fin je crus à mon héroïsme; je perdis toute timidité, et me plaçai en face du baron comme un homme d'un courage rare. L'écolier avait heureusement subi son examen, et toutes les modestes inquiétudes de Técole étaient loin de lui. Il me sembla quej'avais acquis le droit d'obtenir les bonnes grâces de Séraphine. On sait quel singulier rapprochement peut faire l'imagination d'un jeune homme.

Le soir, au coin du feu, près du bol de punch, je restai le héros du jour; le baron seul avait tué un loup; les autres chasseurs furent forcés d'attribuer leur mésaventure à la neige, à l'obscurité, et de chercher une satisfaction dans le récit de quelques autres périls et de quelques anciens exploits.

J'espérais exciter aussi l'admiration de mon oncle, et recevoir ses éloges. Dans cette persuasion, je lui racontai mon aventure, et n'oubliai pas de lui dépeindre de la manière la plus saisissante l'effrayant aspect de la bête sauvage. Il me regarda en souriant et me dit : «Dieu est fort dans les faibles. »

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