CHAPITRE IX
Lorsque je m'en allai vers la salle de justice, las de boire et de poser au milieu de l'assemblée, je vis une femme s'avancer vers moi avec une bougie à la main, et je reconnus mademoiselle Adélaïde.
c( Ne taut-il pas errer, me dit-elle en me prenant la main, comme une somnambule ou un fantôme pour vous rencontrer, mon brave chasseur de loups? »
Ces mots de somnambule, de fantôme, prononcés en ce lieu, me pesèrent sur le cœur; ils me rappelèrent la nuil terrible où j'avais vu l'apparition fantastique, cette nuit sinistre où le vent gémissait à travers les fenêtres, où la lune projetait sa lueur pâle sur les murailles, qui me semblaient marquées d'une tache de sang. Adélaïde parut
sentir, au frémissement de ma main, le frisson glacial qui me saisit.
a Qu'avez-vous donc? qu'avez-vous donc? me dit-elle; vous tremblez! Allons^ je veux vous rappeler à la vie. Apprenez que la baronne ne peut attendre le moment de vous voir; elle ne peut croire que le loup ne vous a pas dévoré; elle éprouve une anxiété inexprimable. Oh! mon smî, qu'avez-vous fait à Séraphine? Jamais je ne Tai vue
ainsi Mais comme votre pouls est agité ! comme ce beau
monsieur à demi mort se réveille tout à coup ! Allons, venez doucement nous allons trouver la jolie baronne. »
Je me laissai conduire, indigné cependant de la manière dont elle parlait de sa maîtresse, et surtout de Tespèce d'intelligence établie entre nous. Lorsque j'entrai avec Adélaïde, Séraphine vint au-devant do moi en poussant un soupir, puis resta comme fixée au milieu de la chambre par un sentiment de réflexion. J'osai prendre sa main et la porter à mes lèvres; elle la laissa reposer entre mes doigts et me dit : « Mais, mon Dieu ! est-ce donc votre affaire d'attaquer les loups? Ne savez-vous donc pas que les temps fabuleux d'Orphée et d'Amphion sont depuis longtemps écoulés, et que les animaux sauvages n'ont plus aucun respect pour les meilleurs musiciens? »
Cette manière agréable d'exprimer l'intérêt que la baronne me portait me rappela aussitôt ma véritable situation envers elle. Cependant je ne sais comment il se fit qu'au lieu de m'asseoir, selon mon habitude, devant le piano, je pris place à côté d'elle sur le canapé.
« Comment, me dit-elle, vous êtes-vous mis dans un tel péril ? » Ces paroles m'indiquaient que notre entretien ne devait point, ce jour-là, être consacré à la musique. Après lui avoir raconté mon aventure dans la forêt et les témoignages de bienveillance que le baron m'avait donnés, en lui laissant entrevoir que je ne les méritais pas, la baronne me dit d'une voix tendre et presque plaintive : « Oh ! combien le baron doit vous paraître rude et violent ! mais, croyez-moi, son séjour dans ce sombre château et
cette chasse dans les forêts désertes changent complètement sa nature, ou du moins son apparence 'extérieure. Une pensée pénible le poursuit sans cesse : il croit qu'il doit éprouver ici quelque événement affreux. Voilà pourquoi votre aventure, qui, grâce à Dieu, a eu un si bon résultat. Ta vivement frappé. Il ne voudrait pas exposer au plus léger péril le dernier de ses serviteurs, à plus forte raison un ami. Et je sais que Gottlieb, auquel il reproche de n'être pas venu à votre secours, subira une humiliante punition pour un chasseur; qu'il sera condamné à suivre la chasse prochaine à pied, sans fusil, et un bâton à la main. Je suis tourmentée par Tidée des dangers auxquels on est exposé dans ces chasses, par Tidée que le baron, tout en craignant une destinée fatale, brave gaiement les esprits funestes. On raconte tant de choses sinistres sur celui qui a fondé ce majorât! Je sais qu'un secret de famille, enfoui dans ces murs, chasse les propriétaires de ce domaine, et ne leur permet que de passer ici quelques semaines, au milieu du tumulte et de la dissipation. A quelle solitude ne suis-je pas condamnée au milieu de ces assemblées bruyantes, et quelle terreur indéfinissable l'aspect de ces murailles n'éveille-t-il pas en moi! C'est vous, mon ami, vous qui m'avez le premier donné, par votre talent musical, quelques moments heureux dans ce séjour silistre. Comment pourrais-je assez vous en remercier?»
Je laissai tomber la main qu'elle me présentait, et je lui parlai de l'étrange émotion que j'avais ressentie le jour de mon arrivée dans le château. La baronne me regarda fixement tandis que je lui dépeignais la singulière construction de cet édifice, les ornements de la salle de justice et les ombres de la nuit. L'expression de ma voix annonçait peut-être des impressions plus grandes que celles dont je venais de parler, et, lorsque je me tus, la baronne s'écria vivement : « Ah ! il vous est arrivé quelque chose d'afft*eux dans cette salle où je n'entre pas sans terreur. Je vous en prie, dites-moi tout. »
Son visage était pâle comme la mort; je vis qu'il valait
mieux lui raconter fidèlement tout ce que je savais^ que de livrer son imagination à de vagues et fantasmagoriques idées, plus effrayantes encore que celles qui m'avaient occupé. Elle m'écouta avec une agitation toujours croissante. Lorsque j'en vins à parler du grattement qui retentissait sur les murs, elle s'écria : a C'est affreux ! Oui, oui, il y a dans ces murs un épouvantable mystère ! » Lorsque je lui dis ensuite comment mon oncle avait banni le fantôme, elle poussa un profond soupir, comme si elle sentait sa poitrine délivrée d'un lourd fardeau, et resta un instant penchée sur son fauteuil, les deux mains sur son visage. Je remarquai alors qu'Adélaïde nous avait quittés. Mon récit était achevé depuis quelque temps, Séraphine gardait toujours le silence. Je me levai doucement, et, m'approchant du piano, j'essayai de rappeler par mes accords l'esprit de Séraphine des sombres régions où mon récit l'avait jetée. J'entonnai avec autant de délicatesse que possible une des cantates sacrées de l'abbé Stephani. Aux sons plaintifs qui accompagnaient ces mots : Occhi perche piangete, Séraphine parut se réveiller d'un rêve sombre, et m'écouta en souriant, tandis que des larmes brillaient comme des perles dans ses yeux. Comment se fit-il que je m'agenouillai devant elle, qu'elle se pencha vers moi, que je l'enlaçai dans mes bras, et qu'un long baiser s'imprima brûlant sur mes lèvres ? Comment ne perdis-je pas le sentiment de moi-même lorsque je la sentis se serrer doucement coatre moi ? Comment eus-je la force de m'arracher de ses bras, de me lever et de retourner au piano ? La baronne fit quelques pas vers la fenêtre, puis se retourna ; et, me regardant avec une sorte de fierté que je ne lui avais pas encore vue, elle me dit : « Votre oncle est le plus digne vieillard que je connaisse ; c'est l'ange protecteur de notre famille ; puisse-t-il mêler mon nom à ses prières ! »
J'étais hors d'état de lui répondre ; l'ardeur de son baiser enflammait tous mes sens, se répandait dans tous mes nerfs. Adélaïde rentra : la violente émotion que je venais
de subir se termina par un torrent de larmes que je ne pouvais réprimer. Adélaïde me regarda avec surprise, puis se mit à rire d'un air équivoque ; j'aurais voulu la tuer.
La baronne me tendit la main, et me dit avec une douceur inexprimable : « Adieu, mon cher ami, adieu. Croyez que personne n'a mieux compris que moi votre musique. Les mélodies que vous m'avez fait entendre résonneront longtemps dans mon cœur. »
Je m'efforçai de prononcer je ne sais quelles paroles embarrassées et décousues, et je m'enfuis dans ma chambre.