CHAPITRE XII
La baronne se montra, à Fheure du dîner, en frais déshabillé plus blanc que la neige : elle paraissait fatiguée, abattue ; mais, lorsqu'elle leva la tête et fit entendre sa voix mélodieuse, ses regards exprimaient une sorte de désir ardent, et une légère rougeur colora sa pâle figure. Elle était plus belle que jamais.
Qui pourrait dépeindre la folie d'un jeune homme qui a la tête et le cœur trop chauds? Je reportai sur la baronne Tamer mécontentement que son mari m'avait fait éprouver. Tout ce qui venait de se passer me parut une honteuse mystification. Je voulus montrer que j'avais conservé l'empire de moi-même, et que je pouvais user d'une grande perspicacité. Comme un enfant boudeur, j'évitai la baronne, j'échappai aux poursuites d'Adélaïde, et je me trouvai assis à l'extrémité de la table, entre deux officiers, avec lesquels je fis d'amples libations. Au dessert, nous fîmes un si bon usage de nos verres, que je devins, contre mon habitude, très-gai et très-bruyant. Un domestique m'apporta une assiette sur laquelle se trouvaient des dragées, et me dit : « De la part de mademoiselle Adélaïde. » Je les pris, et je remarquai ces mots tracés au crayon sur une des dragées : « Et Séraphine? » Mon sang bouillonna dans mes veines; je regardai Adélaïde, qui m'observait d'un air malin, et qui saisit son verre en me faisant un léger signe de tête. Involontairement je murmurai : « Séraphine ! » et je vidai mon verre d'un seul trait. Mes yeux se tournèrent vers elle; je m'aperçus qu'elle replaçait au même moment sa coupe vide à côté d'elle; ses regards ren-
contrèrent les miens^ et une voix diabolique me murmura à Toreille :
« Malheureux ! elle t'aime pourtant. »
Un des convives se leva, et porta, selon Tusage du Nord, la santé de la maîtresse de maison. Les verres furent choqués avec des acclamations de joie.
Le ravissement et le désespoir brisaient mon cœur. Le vin enflammait mes sens; tout vacillait autour de moi; il me semblait que je devais me précipiter devant elle, et exhaler ma vie à ses pieds.
« Qu'avez-vous donc, mon cher ami ? » me dit un de mes voisins. Cette question me rappela à moi; mais Séraphine avait disparu.
Je voulais m'éloigner. Adélaïde était là, qui me retint et me dit je ne sais quoi. Je ne comprenais aucune parole : elle me prit par les deux mains, et me glissa en riant quelques mots à Toreille. Je restai stupéfait, immobile et silencieux. Je ne sais comment il se fit que je reçus machinalement des mains d'Adélaïde un verre de liqueur, que je me précipitai hors de la salle, et que je courus dans la forêt. La neige tombait à gros flocons; Forage mugissait entre les sapins; j'errais comme un insensé en poussant des cris sauvages.
Qui sait combien de temps aurait duré mon extravagance, si je n'avais entendu prononcer à haute voix mon nom. L'orage avait cessé; la lune brillait entre les nuages; j'entendis les chiens aboyer; je vis un homme qui s'avançait vers moi : c'était le vieux chasseur.
« Ah! monsieur Théodore, me dit-il, pourquoi vous êtes-vous ainsi égaré dans la neige? M. le justicier vous attend avec impatience. »
Je suivis le vieux domestique, et trouvai mon oncle qui travaillait dans la salle d'audience.
« Tu as bien fait, me dit-il, de prendre un peu l'air pour te rafraîchir. Une autre fois, ne bois pas tant; à ton âge, cela ne vaut rien. »
Je m'assis, sans répondre un mot, à sa table de travail.
« Mais dis-moi, cher neveu, ce que le baron voulait de toi. »
Je lui racontai tout mon entretien, et je terminai en ajoutant que je ne voulais pas me charger de la tâche qu'il m'avait imposée.
a Sois tranquille, me répondit-il, nous partons demain de bonne heure. » Nous partîmes en effet, et je ne revis plus Séraphine. » •