CHAPITRE XI
« Cher neveu, me dit mon oncle, le matin, aie la bonté de descendre et de t'informer de la santé de la baronne. Tu n'as qu'à en demander des nouvelles à mademoiselle Adélaïde ; elle ne manquera pas de te donner un bulletin circonstancié. »
On peut se figurer avec quel empressement je courus hors de la salle. Mais, au moment où je me disposais à frapper doucement à la porte de Séraphine, son mari en sortit tout à coup et s'avança vers moi. « Que voulez-vous?» me dit-il en s'arrêtant devant moi d'un air étonné et me mesurant d'un regard sombre.
Quoique mon cœur battît violemment, je me coûtins, et
lui répondis avec fermeté : « Mon oncle m'avait chargé de demander des nouvelles de madame la baronne.
— Ce n'est rien, rien qu'une attaque de nerfs ; elle repose à présent, et paraîtra très-bien portante au dîner. Dites cela à votre oncle, dites-lui cela. »
Le baron prononça ces paroles avec une vivacité et un emportement qui me semblaient indiquer chez lui plus d'inquiétude au sujet de la baronne qu'il ne voulait en montrer.
Je fis un mouvement pour m'éloigner; il me saisit par le bras, et me dit en me jetant un coup d'œil flamboyant :
c( Jeune homme, j'ai à vous parler. »
Je voyais devant moi un époux offensé, et j'avais à craindre une entrevue qui pouvait avoir pour moi un résultat funeste. J'étais en ce moment sans armes; mais soudain "je me rappelai que j'avais encore dans ma poche le couteau de chasse dont mon oncle m'avait fait présent. Je suivis le baron, qui marchait devant moi à pas précipités, et j'étais bien résolu à n'épargner la vie de personne, si je me trouvais exposé à quelque offense.
Nous entrâmes dans la chambre du baron. Il ferma la porte, se promena de long en large, les bras croisés; puis, s'arrêtant tout à coup devant moi il me répéta : « Jeune homme, j'ai à vous parler. »
Je me sentais un courage intrépide. Je lui répondis d'un ton de voix élevé : « J'espère que vous ne m'adresserez que des paroles que je puisse entendre. »
Il me regarda avec surprise, comme s'il ne me comprenait pas; puis, les yeux fixés sur le plancher, les bras croisés derrière lui, il se remit à marcher; il détacha un fusil du mur, y fit entrer la baguette, comme pour voir s'il était chargé. Le sang bouillonnait dans mes veines; je saisis mon couteau, et m'avançai vers le baron pour le mettre dans l'impossibilité de m'ajuster.
« Une belle arme ! » dit le baron en remettant le fusil à sa place.
Je reculai de quelques pas ; il se rapprocha de moi, et, me frappant avec force sur l'épaule, il me dit : « Théodore,
je dois vous paraître très-violent et très-agité. Les anxiétés de cette nuit m'ont vivement ébranlé. L'attaque de nerfs de ma femme n'était nullement dangereuse, je le savais; mais ici, dans ce château hanté par un esprit funeste, j'éprouve toujours un sentiment de crainte : c'est la première fois qu'elle tombe malade dans cette demeure, et vous seul, vous seul en êtes cause.
^ Comment! répondis-je avec calme. Cela est-il possible? Je n'en avais pas la moindre idée.
— Oh ! continua le baron, que le diable n'a-t-il brisé en mille morceaux le fatal instrument de l'inspectrice! Que n'êtes-vous... Mais, non... non... cela devait être ainsi, et c'est moi seul qui suis coupable. Au moment où vous avez commencé à faire de la musique dans l'appartement de ma femme, c'était à moi à vous dire sa situation d'esprit. »
Je voulus répondre.
a Laissez-moi continuer, reprit le baron. Il faut d'abord que je vous évite tout jugement irréfléchi. Vous devez me considérer comme un homme rude, ennemi des beauxarts. Je ne le suis pas; mais une conviction profonde et fondée sur de graves motifs m'oblige à interdire ici, autant que possible, toute musique qui pourrait amollir le caractère et m'ébranler moi-même. Apprenez que ma femme souffre d'une excitation nerveuse qui finira par détruire en elle les jouissances de la vie. Dans cette demeure mystérieuse, elle ne sort pas de cet état d'irritation qui est souvent le présage d'une sérieuse maladie. Vous me demanderez pourquoi je ne la dispense pas de venir ici, d'assister à ce tumulte de la vie de chasseurs. Dites que c'est une faiblesse de ma part : il m'est impossible de me séparer d'elle. D'ailleurs je crois que ce séjour et ce genre de vie doivent fortifier cette nature délicate. Le vent qui s'élève sur la mer et gémit entre les sapins, le bruit des cors, l'aboiement des chiens, doivent l'emporter sur les mélodies languissantes du piano, que nul homme ne devrait toucher ; et vous avez trouvé le moyen de tourmenter méthodiquement et mortellement ma femme. »
Le baron prononça ces mots d'une voix plus forte et en me jetant un regard sombre et flamboyant.
Le sang me montait à la tête ; je fis un mouvement pour prendre la parole; il m'arrêta de nouveau.
« Je sais ce que vous voulez dire^ je le sais, et je vous répète que vous êtes en bon chemin pour tuer ma femme, et vous comprenez que je doive y mettre ordre. Bref, vous exaltez la baronne par votre jeu et votre chant; et lorsque vous Tavez jetée dans cet océan de visions et de pressentiments que votre musique éveille par une magie fatale, lorsqu'elle est là sans soutien et sans gouvernail, vous la précipitez dans Tabîme par le récit d'une apparition qui vous a surpris dans la salle de justice. Votre grand-oncle m'a tout appris; mais je vous prie de me répéter tout ce que vous avez vu et n'avez pas vu, tout ce que vous avei entendu, senti, soupçonné. »
Je lui racontai avec calme, et du commencement à la fin, ce qui s'était passé. Le baron prononçait de temps à autre quelques mots qui exprimaient sa surprise. Lorsque j'en vins à lui dire comment mon oncle s'était avancé bravement au-devant du fantôme , et l'avait banni par des paroles énergiques, il leva vers le ciel ses mains jointes, et s'écria : « Oh ! oui, oui, c'est l'ange protecteur de notre famille. Il faut qu'il repose dans le caveau de nos aïeux. »
Mon récit était achevé.
c( Daniel ! Daniel ! répéta le baron, que fais-tu ici à cette heure? » Et, en prononçant ces mots, il errait de long en large dans la chambre, les bras croisés.
« Vous n'avez rien de plus à me dire, monsieur le baron? » lui demandai-je en faisant un mouvement pour me retirer.
Le baron parut sortir d'un rêve, et, me prenant par la main : « Mon ami, me dit-il, il faut que vous rameniez à une situation meilleure ma femme, que vous avez si vivement agitée ; vous seul le pouvez. »
Je me sentis rougir, et, debout devant la glace, j'y vis se réfléchir mon visage avec une expression assez sotte,
Le baron parut jouir de mon embarras, et me regarda avec un sourire ironique.
« Gomment dois-je m'y prendre? lui dis-je d'une voix balbutiante.
— Allons, vous n'avez pas affaire à une malade dangereuse; je n'en veux qu'à votre talent de musicien. La baronne est sous le charme de ce piano, et vouloir l'en priver tout à coup serait une chose cruelle et absurde. Continuez vos concerts ; vous serez chaque soir le bienvenu dans l'appartement de la baronne ; mais tâchez d'arriver peu à peu à un genre de musique plus grave. Mêlez habilement le plaisant au sévère, et surtout répétez-lui l'histoire de l'apparition du fantôme ; elle s'y habituera ; elle oubliera que ce fantôme habite dans cette maison, et ce récit ne produira pas plus d'impression sur elle que tous les détails de sorcellerie que l'on voit dans les romans. Voilà, mon cher ami, ce que je vous demande. »
A ces mots, le baron me quitta. Je restai confondu; j'étais réduit au rôle d'un enfant sans importance. Moi qui croyais avoir éveillé la jalousie dans son cœur, il m'envoyait lui-même près de Séraphine ; il ne voyait en moi qu'un instrument sans volonté, qu'il pouvait employer ou rejeter à son gré.
Quelques minutes auparavant, je craignais le baron; j'avais au fond de l'âme le sentiment de ma faute ; mais cette faute me donnait une idée plus élevée, plus palpitante de la vie. A présent tout retombait dans l'ombre, et je me regardais comme un enfant qui, dans un de ses caprices, a mis sur sa tête ardente une couronne de papier, et l'a prise pour une couronne d'or.
Je retournai auprès de mon oncle, qui m'attendait, a Eh bien, neveu, me dit-il, où es-tu donc resté si longtemps?
— J'ai causé avec le baron, répondis-je à voix basse au vieillard, sans oser le regarder.
-— Diable ! je le pensais; et le baron t'a sans doute appelé en duel? »
L'éclat de rîre qui suivit ces paroles me prouva que mon oncle avait, cette fois comme toujours, pénétré ma pensée. Je me mordis les lèvres et n'ajoutai aucun mot; car je savais que tout ce que je dirais ne pourrait que m'attirer le déluge de plaisanteries que je voyais errer dans le regard de mon oncle,