‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 49 sur 76 · COMMENT MAITRE MARTIN FUT ÉLU SYNDIC · texte numérisé non relu

COMMENT MAITRE MARTIN FUT ÉLU SYNDIC

Le 1er niai de l'an d580, l'honorable corporation des tonneliers de la ville libre impériale de Nuremberg s'assembla solennellement selon les vieilles mœurs et coutumes. Peu de temps auparavant, un des syndics (ou, comme on les appelait, un des maîtres du cierge) avait été enterré : il fallait en élire un nouveau. Le choix tomba sur maître Martin. Personne ne l'égalait pour la solidité et l'élégance de ses tonnes; personne ne s'entendait comme lui à mettre le vin en cave. Aussi comptait-il les seigneurs les plus distingués parmi ses pratiques, et il jouissait d'une grande aisance , ou , pour mieux dire, il était vraiment riche.

Après l'élection, le digne conseiller Paumgartner, qui présidait la corporation des ouvriers, prit la parole et dit : c( Vous avez très-bien fait, mes amis, de choisir maître Martin pour votre syndic : vous ne pouviez confier cette dignité à de meilleures mains. Maître Martin est très-estimé de tous ceux qui le connaissent; il a une grande habileté dans sa profession et une grande expérience dans l'art de conserver et de soigner le noble vin. Son zèle au travail et la religieuse vie qu'il mène malgré ses richesses doivent vous servir à tous de modèle. Soyez donc salué

mille fois, cher maître Martin, comme notre syndic ! »

A ces mots, Paumgartner se leva et fit quelques pas, les bras ouverts, en attendant que maître Martm vînt à lui. Celui-ci appuya ses deux bras sur son fauteuil, et se leva lentement autant que le lui permettait son heureux embonpoint; puis il s'avança vers Paumgartner, et répondit à peine à ses tendres embrassements.

« Allons ! dit le conseiller un peu surpris, allons ! maître Martin, ne seriez-vous pas content d'avoir été élu pour notre syndic ? »

Maître Martin rejeta la tête en arrière, comme il en avait l'habitude, joua avec ses doigts sur son ventre arrondi, et regarda avec de grands yeux l'assemblée; puis, se tournant vers le conseiller, il lui dit : « Comment, mon cher sire, ne serais-je pas content de recevoir ce qui m'appartient? Qui refuse d'accepter le salaire d'un bon travail? Qui renvoie le débiteur tardif, lorsqu'il vient acquitter la dette contractée depuis longtemps? Et vous, mes chers compagnons, ajouta-t-il en s'adressant aux maîtres qui l'entouraient, avez-vous eu enfin l'idée que je devais être le syndic de notre honorable corporation? Qu'exigez- vous d'un syndic? qu'il soit le plus habile dans son métier? Allez et regardez ma tonne de deux foudres, faite sans feu, mon beau chef-d'œuvre, et dites-moi si l'un de vous peut se vanter d'avoir achevé un travail d'une telle force et d'une telle élégance? Voulez-vous que votre syndic ait de l'argent et des biens? Entrez dans ma demeure, je vous ouvrirai mes coffres et mes armoires, et vous vous réjouirez d'y voir briller l'or et l'argent. Faut-il que le syndic soit en honneur auprès des grands et des petits ? Demandez à nos honorables sires du conseil, demandez aux princes et aux seigneurs voisins de notre ville de Nuremberg, demandez au vénérable évêque de Bamberg; demandez-leur ce qu'ils pensent de maître Martin; j'espère qu'ils n'en parleront pas mal. »

A ces mots, maître Martin frappa d'un air satisfait sur son gros ventre^ ferma les yeux à demi; et comme tout le

monde se taisait et qu'on n'entendait seulement qu'un léger murmure, il reprit : « Mais je remarque et je me souviens que je dois poliment vous remercier de ce que le Seigneur a dans cette élection éclairé vos cerveaux. Allons! soit; quand je reçois le prix de mon travail, quand mes débiteurs me payent l'argent qu'ils me doivent, j'écris au bas du mémoire : « Reçu avec remercîment maître Martin, tonnelier en cette ville. » Soyez donc tou , remerciés d'avoir acquitté une vieille dette en me nomp mant votre syndic! Du reste, je vous promets de remplie mes fonctions avec zèle et droiture. Chacun de vous trouvera près de moi, en cas de besoin, assistance et conseil, autant que mon pouvoir me le permettra, et je prendrai à tâche de maintenir l'honneur et la dignité de notre digne profession. Je vous invite , mon respectable chef de métier, et vous tous, mes maîtres et amis, à un joyeux repas pour dimanche prochain. Nous boirons gaiement de bonnes bouteilles de vin de Hochheim, de Johannisberg, ou de quelque autre vin qui vous plaira dans ma cave bien fournie, et nous aviserons à faire ce qui sera le plus utile à nous tous. Encore une fois , soyez tous cordialement invités. » Les honorables maîtres, dont la figure s'était visiblement assombrie aux orgueilleuses paroles de Martin, s'é» gayèrent alors, et à leur silence chagrin succéda un joyeux babil, dans lequel il était grandement question de maître Martin, de ses qualités et de son excellente cave. Tous promirent de se trouver le dimanche chez leur nouveau syndic, qui leur prit la main et les serra l'un après l'autre sur son ventre, comme pour les embrasser. On se sépara gaiement et en bon accord.

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