‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 50 sur 76 · CE QUI SE PASSA DANS LA MAISON DE MAITRE MARTIN · texte numérisé non relu

CE QUI SE PASSA DANS LA MAISON DE MAITRE MARTIN

Un jour, le conseiller Paumgartner, en se rendant à se» "iffaires, passait devant la maison de maître Martin. Comme il allait continuer sa route, le nouveau syndic, ôtant son bonnet et s'inclinant respectueusement, lui dit:

« Ne daignerez-vous pas, mon digne sire, vous arrêter un instant dans mon humble demeure? Laissez-moi jouir et profiter de vos sages entretiens.

— Ah! mon cher maître Martin, répondit Paumgartnei en souriant, je m'arrêterai volontiers auprès de vous; mais pourquoi parlez-vous de votre humble demeure ? Je sais que pas un de nos riches bourgeois n'en a une plus belle. N'avez-vous pas achevé dernièrement le superbe édifice qui fait de votre maison un des ornements de notre ville célèbre ! Je ne parle point de Tarrangement intérieur, que pas un patricien ne dédaignerait. »

Le vieux Paumgartner avait raison; car dès qu'on avait ouvert la porte, revêtue de divers ornements en étain, on entrait dans un vaste vestibule, où Ton apercevait un élégant parquet, des tableaux de choix suspendus aux murailles, des armoires et des sièges artistement travaillés; et chacun alors obéissait volontiers à l'avertissement rédigé en vers, imprimé sur une tablette et suspendu à la porte, lequel avertissement prescrivait aux visiteurs d'essuyer leurs pieds en entrant.

C'était par un jour de chaleur; Tatmosphère de cette chambre était lourde et pesante ; maître Martin conduisit son hôte dans une salle plus vaste et qui ressemblait à une cuisine d'apparat. C'était, à cette époque, l'usage des riches bourgeois d'avoir une salle garnie, comme une cuisine, d'ustensiles de ménage qui servaient seulement d'ornements.

c( Rosa ! Rosa ! » s'écria maître Martin en entrant. Au même instant une porte s'ouvrit, et Rosa, la fille unique du tonnelier, s'avança vers lui.

Puisses-tu, cher lecteur, te rappeler à présent les chefsd'œuvre de notre grand Albert Durer ! puisses-tu revoir les nobles figures de jeunes filles avec leurs grâces, leur dignité, leur expression de douceur et de piété, telles qu'elles apparaissent dans ses tableaux î Pense à ces tailles majestueuses et fines, à ces fronts blancs et arrondis, à cet incarnat de rose répandu sur leurs joues, à ces lèvres

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vermeilles comme la cerise^ à ces regards où se peint un pieux désir^ et dont la prunelle brille entre des cils bruns comme le rayon de la lune entre les verts feuillages ; pense à ces cheveux soyeux, nattés avec tant de soin ; pense à la céleste beauté de ces jeunes filles, et tu auras une idée de Rosa. Comment le narrateur de cette histoire pourrait-il te décrire cette charmante enfant? Mais qu'il lui soit permis de rappeler encore un jeune et habile artiste, dans le sein duquel a pénétré la lumière de ces bons vieux temps ; je veux parler du peintre Cornélius. « Je ne suis ni noble ni belle. » Telle apparaît dans les dessins de Cornélius la Marguerite de Gœthe, au moment où elle prononça ces paroles ; telle était Rosa au moment où, dans sa naïve timidité, elle cherchait à se soustraire à des hommages trop empressés.

Rosa s'inclina humblement devant le conseiller, lui prit la main et la porta à ses lèvres. Les joues pâles de Paumgartner se colorèrent vivement, et, comme les derniers rayons du jour empourprent tout à coup une verdure sombre, le feu de sa jeunesse passée brilla dans ses yeux.

« Ah ! mon cher maître Martin, s'écria-t-il gaiement, vous êtes un homme riche ; mais le plus beau don que le ciel vous ait fait, c'est votre charmante fille Rosa. Si nous autres, vieux conseillers, nous ne pouvons détourner nos regards de cette aimable enfant, peut-on savoir mauvais gré aux jeunes gens de rester immobiles et comme pétrifiés lorsqu'ils rencontrent votre fille dans la rue ; d'oublier, en la voyant à l'église, le prédicateur ; et, chaque fois qu'il y a une fête, d'oublier pour elle toutes les autres jeunes filles, de la poursuivre de leurs soupirs, de leurs regards et de leurs hommages ? Allons ! vous pouvez choisir votre gendre parmi nos patriciens et partout où vous voudrez. »

A ces mots, le visage de maître Martin prit une sombre expression; il ordonna à sa fille d'aller chercher une bouteille de bon vieux vin; et lorsqu'elle s'éloigna, les regards baissés, il dit à Paumgartner : « Il est vrai, mon cher sire, que ma Rosa est douée d'une grande beauté, et que

le ciel m'a fait riche ; mais comment pouvez-vous parler ainsi devant cette jeune fille? Quant au gendre patricien, il n'en sera rien.

— Taisez-vous, maître Martin, répondit le conseiller en souriant, taisez-vous ! Quand le cœur est plein, il faut que les lèvres s'ouvrent. Croiriez-vous que mon sang refroidi s'échauffe dans mon cœur quand je vois Rosa ! Et si je dis franchement ce que je pense, ce qu'elle doit bien savoir elle-même, quel mal y trouvez-vous? »

Rosa apporta le vin et deux verres précieux. Maître Martin tira au milieu de la chambre une lourde table chargée d'admirables ciselures. A peine les deux vieillards avaient-ils pris place, à peine les verres étaient-ils remplis, qu'on entendit à la porte le bruit des pas d'un cheval. Un cavalier s'arrêta, et l'on distingua dans le vestibule le son de sa voix. Rosa descendit à la hâte et revint bientôt annoncer que le chevalier Henri de Spangenberg était là, et désirait parler à maître Martin.

a Bien, dit Martin, voici une heureuse soirée, puisqu'une de mes plus anciennes et de mes meilleures pratiques arrive chez moi. C'est sans doute pour une nouvelle commande. »

En disant ces mots, il alla aussi vite que ses forces le lui permettaient à la rencontre de cet hôte respecté.

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