‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 51 sur 76 · AUTRES SA PROFESSION · texte numérisé non relu

AUTRES SA PROFESSION

Le vin deHochheim brillait dans les verres ciselés, et déliait la langue et le cœur des trois vieillards. De temps à autre le vieux Spangenberg, qui, à un âge avancé, avait encore conservé la fraîcheur et la vivacité de la jeunesse, racontaitquelques joyeuses histoires de son bon temps, et égayait si bien maître Martin, que son gros ventre se balançait joyeusement, et que dans ses éclats de rire les larmes lui venaient aux yeux. Paumgartner oubliait aussi plus que de coutume sa gravité de conseiller, et prenait plaisir à goù-

ter le bon vin et à entendre ces légers propos. Mais lorsque Rosa revint, apportant une corbeille d'où elle tira une nappe blanche comme la neige ; lorsque, marchant çàet là d'un pied léger, elle se mit à déposer sur la table des mets épicés, et qu'elle pria, avec un doux sourire, les hôtes de son père de ne point dédaigner une collation préparée à la hâte, les propos et les rires cessèrent. Spangenberg et le conseiller suivaient d'un regard étincelant l'aimable jeune fille, et maître Martin lui-même, appuyé sur son fauteuil et les mains jointes, l'observait avec un sentiment de satisfaction.

Au moment où Rosa allait se retirer, le vieux Spangenberg se leva avec la légèreté d'un jeune homme, et, la prenant par la main, lui dit avec des larmes dans les yeux : c( 0 douce et belle enfant, chère fille, ange charmant ! » Puis il la baisa deux ou trois fois sur le front, et retourna s'asseoir pensif à sa place. Paumgartner but à la santé de Rosa.

«Oui, dit le chevalier lorsque Rosa fut sortie, oui, maître Martin, le ciel, en vous donnant cette fille, vous a doté d'un trésor que vous ne pouvez assez apprécier. Elle vous vaudra quelque jour de grands honneurs; car, qui ne voudrait être votre gendre, de quelque rang qu'il fût ?

— Vous voyez, dit Paumgartner, que le noble seigneur de Spangenberg a les mêmes pensées que moi.

— Je vois déjà,"*reprit le chevalier, la belle Rosa fiancée à un patricien, avec un riche bandeau de perles dans ses cheveux blonds.

— Mes chers sires, répliqua Martin d'un air contristé, pourquoi parler toujours d'une chose à laquelle je ne songe nullement? Ma Rosa vient d*atteindre ses dix-huit ans, et une jeune créature comme elle ne peut pas encore penser à se fiancer. Qu'arrivera-t-il dans l'avenir ? je ne sais, et je m'abandonne à la volonté du Seigneur; mais ce qu'il y a de certain, c'est que ni un patricien, ni un autre homme, ne touchera à la main de ma fille, que celui que je reconnaîtrai comme un très-habile et très-laborieux tonnelier, à supposer toutefois que ma fille l'accepte ; car, pour rien

au monde^ je ne voudrais la contraindre à un mariage qui ne lui plairait pas. »

Spangenberg et Paumgartner se regardèrent avec surprise en écoutant ces paroles.

Après un instant de silence, le conseiller dit à maître Martin : a Ainsi votre fille ne doit pas choisir un époux liors des gens de votre profession ?

— Que Dieu Ten préserve ! répondit Martin.

— Mais, reprit le chevalier, si un brave maître d^un honorable métier, un orfèvre par exemple, ou un artiste, demandait la main de Rosa, et obtenait son affection, que feriez-vous?

— Montrez-moi, répondit Martin en rejetant la tête en arrière, montrez-moi, lui dirais-je, mon jeune compagnon, la tonne de deux foudres que vous avez faite pour votre chef-d'œuvre; et, s'il ne le pouvait, je lui ouvrirais amicalement la porte, et le prierais, d'un ton très-poli, de chercher fortune ailleurs.

— Cependant, continua Spangenberg, si ce jeune compagnon vous disait : a Je ne puis vous montrer l'ouvrage que vous désirez; mais venez sur la place, et regardez cette belle maison dont les piliers s'élancent hardiment dans les airs, voilà mon chef-d'œu\Te. »

— Hélas 1 cher sire, s'écria Martin avec impatience, que de peines inutiles vous vous donnez pour me faire changer d'opinion ! Je vous le répète, mon gendre sera de ma profession, car je regarde ma profession comme la plus belle qu'il y ait dans le monde. Croyez-vous donc qu'il suffise de poser des cercles sur des douves pour former une tonne ? Il faut avoir, dans notre métier, une belle intelligence pour conserver et soigner le noble vin, ce don précieux du ciel, pour garder la force et la douceur de cet 3sprit-de-vin; et, quant à la construction même des tonnes, ne faut-il pas savoir calculer, mesurer? 11 faut que nous soyons arithméticiens et géomètres pour saisir les proportions de nos tonnes. Oui, le cœur me rit dans le ventre quand je place une belle tonne sur les tréteaux pour

Tachever, quand mes compagnons lui donnent le dernier coup de hache et de rabot ^ et que j'entends les outils tomber en cadence : clip, clap, clip, clap. Oh ! c'est une délicieuse musique. Je suis fier lorsque je vois mon édifice achevé, et que je prends ma griffe pour le marquer du signe honoré de tous les tonneliers. Vous parlez d'architectes? Sans doute une maison bien bâtie est une belle œuvre ; mais si j'étais architecte, et qu'en passant devant mon édifice il me fallût voir un faquin, un fainéant qui l'aurait acheté, et qui me regarderait du haut du balcon, j'en rougirais dans l'âme, et l'envie me viendrait de détruire mon ouvrage. Pareille chose ne peut m'arriver avec mes constructions. Elles ne renferment que le plus charmant esprit de la terre, le noble vin. Que Dieu bénisse mon métier!

— Votre panégyrique, reprit Spangenberg, est parfaitement conçu, et l'estime que vous témoignez pour votre profession vous fait honneur; mais permettez-moi d'en revenir à mon idée : si un patricien se présentait et vous demandait la main de votre fille? Quand une demande semblable vous prend au collet, les choses se passent tout autrement qu'on ne se l'était imaginé.

— Eh bien, s'écria maître Martin d'un ton de voix emporté, que pourrais-je faire alors, sinon m'incliner poliment, et lui dire : « Mon cher seigneur, si vous étiez un bon tonnelier, soit. Autrement... »

— Écoutez encore, dit Spangenberg en l'interrompant : si quelque beau jour un jeune gentilhomme, monté sur un magnifique cheval, et suivi d'une brillante escorte, s'arrêtait devant votre maison et vous demandait la main de Rosa?

— Ah ! ah ! cria maître Martin avec plus de violence encore, comme je courrais en toute hâte fermer la porte à la clef et au verrou, et comme je lui dirais : «Passez, passez votre chemin, mon noble gentilhomme; des roses comme la mienne ne fleurissent pas pour vous. Ma cave vous plaît, mes ducats vous sourient, et vous prendriez

volontiers la jeune fille par-dessus le marché. Mais poursuivez votre route. »

Le vieux Spangenberg se leva^ le visage rouge, posa ses deux mains sur la table, et baissa les yeux ; puis il reprit : c< Maître Martin, encore une question. Si ce jeune homme était mon propre fils, si moi-même je m'arrêtais avec lui devant votre maison, nous fermeriez-vous aussi la porte? croiriez-vous aussi que nous venons pour votre cave et pour vos ducats?

— Non, mon noble seigneur, répondit maître Martin : je vous ouvrirais amicalement la porte ; tout ce qui est dans ma demeure serait à votre disposition et à celle de messire votre fils ; mais, quant à ce qui regarde ma Rosa, je vous dirais : « Plaise au ciel que votre noble fils soit un brave tonnelier, personne ne me conviendrait mieux que lui pour gendre!... » Mais, cher sire, pourquoi me tourmenter par ces étranges questions? Voyez comme nos joyeux propos ont cessé, tandis que nos verres restent pleins. Ne parlons plus de Rosa, ni de son mariage, et buvons à la santé de votre fils, qui est, dit-on, un charmant gentilhomme. »

A ces mots, maître Martin prit son verre; Paumgartner suivit son exemple, en disant : «Terminons tous ces vains discours. A la santé du jeune seigneur! »

Spangenberg but comme eux, et dit avec un sourire forcé : «Vous pensez bien que je vous ai parlé en riant; car ce serait de la part de mon fils, qui peut se choisir une femme parmi les plus nobles familles, une grande folie que d'oublier son rang et sa naissance pour s'unir à votre fille. Cependant, maître Martin, vous auriez pu me répondre d'une façon un peu plus amicale.

— Hélas! monseigneur, répliqua le tonnelier, je n'aurais pu répondre autrement, dans le cas même où tout ce que vous avez dit en riant serait réellement arrivé. Pardonnez-moi ma fierté. Vous devez connaître vous-même que je suis le plus habile tonnelier qui existe au loin; que je m'entends à conserver le vin ; que je suis toujours resté

t4i CONTES FANTASTIQUES.

fidèle aux excellentes ordonnances de Tempereur Maximilien, dont Tâme repose en Dieu; que j'ai horreur de toute méchante action^ et que je ne brûle jamais, dans mes plus grandes tonnes, que ce qu'il faut rigoureusement de soufre pour les conserver. Vous devez reconnaître tout cela, mes chers sires, en goûtant mon vin. »

Spangenberg s'efforça de reprendre un visage serein, et le conseiller changea la tournure de l'entretien ; mais de même que lorsque les cordes d'un instrument ont été mises en désaccord elles résistent à la main du maître qui essaye d'en tirer des sons harmonieux, de même les trois vieillards tentèrent inutilement de renouer d'une façon agréable leur conversation. Le chevalier appela ses gens, et quitta d'un air de mauvaise humeur la maison de maître Martin, où il était entré avec joie.

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