MAISON DE MAITRE MARTIN
Le lendemain matin, Frédéric, en s'éveillant, n'aperçut pas son nouvel ami, qui s'était jeté la veille sur une couche de paille, à côté de lui; et comme il ne vit ni son luth ni son sac de voyage, il pensa que Reinhold avait pris un autre chemin. Mais, en sortant de la maison, il le vit venir à lui, le sac sur le dos, le luth sous le bras, tout autrement vêtu que la veille. Il avait ôté la plume de sa barrette, son épée; et, au lieu de son élégant pourpoint de velours, il portait une casaque ordinaire de bourgeois, d'une couleur sombre. « Eh bien, s'écria gaiement Reinhold, à présent, me regardes-tu comme ton vrai compagnon? Mais écoute : pour an amoureux, tu as bien longtemps dormi ; regarde comme ie soleil est déjà levé à l'horizon. Hâtons-nous de partir. »
Frédéric était silencieux, concentré en lui-même, répondant à peine aux questions de Reinhold, et faisant à peine attention à ses plaisanteries.
Reinhold sautait gaiement de côté et d'autre, chantait, et jetait sa barrette en l'air ; mais, à mesure qu'il approchait de la ville, il devint aussi plus silencieux.
Arrivés près de la porte de Nuremberg, Frédéric lui dit : « J'éprouve un tel saisissement, que je ne puis aller plus loin; reposons-nous un instant sous ces arbres. » Et il se jeta sur le gazon.
Reinhold s'assit près de lui, et lui dit : c< Hier au soir, cher frère, j'ai dû te paraître bien singulier; mais lorsque tu me parlais de ton amour, lorsque tu te montrais si malheureux, il me passait par la tête mille sottes idées qui
eussent troublé ma raison^ si ton chant et mon luth n'avaient chassé les méchants esprits. Ce matin^ en me levant^ aux premiers rayons du soleil, tous les fantômes avaient disparu, et je repris ma gaieté naturelle. Je courus hors de la maisoK, j'errai sous les arbres, et il me vint mille pensées agréables. Je songeais au plaisir que j'avais eu à te rencontrer, et à Taffection que tu m'avais inspirée. Je me rappelai une histoire qui s'est passée en Italie, lorsque j'étais dans ce pays ; je veux te la raconter, car elle montre d'une manière frappante ce que peut la véritable amitié.
« Un prince, protecteur zélé des beaux-arts, offrit un prix considérable pour une peinture dont il avait désigné le sujet, très-élevé, il est vrai, mais très-difficile à traiter. Deux jeunes artistes, unis l'un à l'autre par l'amitié la plus étroite, résolurent de concourir pour ce prix. Ils se communiquèrent leur projet, et réfléchirent ensemble aux moyens d'en vaincre les difficultés. Le plus âgé, qui avait une grande expérience dans le dessin et la composition des groupes, eut bientôt conçu et dessiné son plan ; tandis que le plus jeune, découragé de ses premiers essais, eût renoncé à l'entreprise si son ami ne l'avait soutenu par ses encouragements et aidé de ses conseils. Lorsqu'ils commencèrent à peindre, le plus jeune, qui était un grand maître en coloris, donna à son camarade plusieurs indications excellentes, dont celui-ci sut profiter de telle sorte, que jamais le plus jeune n'avait dessiné si correctement, et que jamais l'aîné n'avait si bien employé la couleur. Quand les deux tableaux furent achevés, les deux artistes tombèrent dans les bras l'un de l'autre; chacun d'eux était ravi du travail de son camarade, et le reconnaissait digne du prix. Ce lut le plus jeune qui l'obtint; alors il s'écria tout confus : «Oh! pourquoi m'a-t-on donné ce prix? qu'est-ce que mon talent auprès de celui de mon ami ? qu'aurais-je fait sans ses conseils et son aide généreuse ?
« — Et ne m'as-tu pas , reprit l'aîné, assisté aussi de tes conseils ? Mon tableau n'est pas mauvais, il est vrai ; mais c'est toi qui as mérité la p aime . S'efforcer franchement
et noblement d'atteindre le même but, voilà le devoir de deux amis, et le laurier du vainqueur honore le vaincu. Je t'aime encore plus ; car la victoire que tu as remportée ajoute à ma réputation. . . » N'est-ce pas, Frédéric, le peintre avait raison? Un même but, une même ambition doivent resserrer les liens de deux vrais amis, au lieu de les désunir. Une basse envie ou une haine funeste pourrait-elle trouver place dans de nobles cœurs?
— Jamais, répondit Frédéric, non, jamais ! nous sommes devenus trères. Bientôt nous ferons tous deux à Nuremberg notre chef-d'œuvre, une belle tonne de deux foudres poussée sans feu ; mais que le ciel me garde d'éprouver la moindre envie si la tienne réussit mieux que la mienne !
— Ah ! ah ! s'écria Reinhold en éclatant de rire, tu feras, j'en suis sûr, un chef-d'œuvre qui plaira à tous les bons tonneliers; et pour ce qui concerne le calcul des dimensions, la courbure des cercles, je suis ton homme. Tu peux aussi t'en rapporter à moi pour la qualité du bois. Fiet'en à mes yeux pour trouver de belles tiges de chêne abattues en hiver, sans piqûre de vers, sans bandes rouges ou blanches et sans nœuds. Je t'aiderai de mon bras, de mes conseils, et n'en ferai pas moins mon chef-d'œuvre.
— Mais, Dieu du ciel ! s'écria Frédéric, pourquoi restonsnous ainsi à jaser sur notre chef-d'œuvre? Sommes-nous donc en rivalité? Il s'agit de Rosa... Comment en sommesnous venus là? La tête me tourne.
— Allons ! frère, dit Reinhold en riant, il n'était point question de Rosa; tu es un rêveur. Poursuivons notre chemin vers la ville. »
Frédéric se leva et se mit en route tout troublé. Lorsque les deux compagnons furent entrés dans une auberge pour se laver et essuyer la poussière de leurs habits, Reinhold dit à son camarade : « En vérité, je ne sais chez quel maître je puis aller travailler; je ne connais personne ici, et je pense que tu pourrais me conduire avec toi chez maître Martin ; prut-être pourrai-je travailler dans son atelier.
— Tu délivres mon cœur, répondit Frédéric, d'ur lourd fardeau ; car avec toi j'aurai plus de courage pou vaincre mon embarras et mon anxiété. »
Tous deux se dirigèrent alors vers la maison du célèbre tonnelier ; c'était justement le dimanche où maître Martin donnait son banquet de syndic. En entrant dans sa demeure, les deux compagnons entendirent le bruit des verres et la rumeur d'une société joyeuse.
« Ah! dit Frédéric avec timidité, nous arrivons dans un moment inopportun.
— Je pense, au contraire, répondit Reinhold, que c'est un très-bon moment ; car, dans un gai festin, maître Martin doit être de bonne humeur et disposé à écouter nos vœux. »
Bientôt maître Martin, auquel les deux amis s'étaient fait annoncer, arriva dans ses habits de fête, le nez et les joues couverts d'un respectable vermillon. En apercevant Frédéric, il s'écria : « Est-ce toi, mon brave garçon? te voilà donc de retour ? à merveille ! Et tu t'es donc consacré à la noble profession de tonnelier? Il est vrai que messire Hoîzschuer fait une terrible grimace quand il est question de toi. Il pense qu'on a perdu en toi un grand artiste, que tu aurais fait de jolies figures comme on en voit dans l'église de Saint-Sébald, et à Augsbourg dans la maison de Fugger. Mais ce sont de vains propos, et tu as eu raison de prendre un bon métier. Sois mille fois le bienvenu. »
En parlant ainsi, maître Martin le prit par les épaules et le serra avec joie sur son cœur, selon sa coutume. Frédéric se ranima à ce cordial accueil ; tout son embarras disparut. Il exposa librement sa demande, non-seulement pour lui, mais encore pour son ami Reinhold.
a Bien , répondit maître Martin , vous ne pouvez arriver plus à propos; car le travail augmente et j'ai besoin d'ouvriers. Soyez tous deux les bienvenus! déposez votre sac de voyage, et entrez. Le repas est, à la vérité, presque fini; mais vous pouvez encore prendre place à table, et Rosa aura soin de vous. »
Maître Martin rentra avec les deux compagnons dans la salle. Là étaient les respectables maîtres de la corporation avec le digne Jacob Paumgartner^ et tous avaient le visage enluminé. On venait d'apporter le dessert, et un vin généreux brillait dans les coupes. Dans ce moment chaque maître parlait à haute voix de choses différentes; tous croyaient se comprendre, et tantôt Tun, et tantôt Tautre, riait sans savoir pourquoi. Dès que maître Martin, prenant par la main les deux jeunes gens annonça que tous deux, pourvus de bonnes attestations, allaient entrer dans son atelier, il se fit un grand silence, et chacun regarda avec plaisir les deux beaux compagnons. Reinhold promenait autour de lui un regard presque orgueilleux, tandis que Frédéric baissait les yeux et tournait sa barrette entre ses mains. Maître Martin leur indiqua une place au bas bout de la table, et c'était précisément la meilleure, car bientôt Rosa vint s'asseoir entre eux, et leur servit des mets choisis et un vin excellent. C'était une charmante chose à voir que cette jeune et gracieuse enfant assise entre ces deux jeunes gens au milieu de tous ces vieux maîtres à longue barbe : on eût dit une riante nuée du matin s'élevant sur un ciel sombre, ou trois beaux arbres printaniers portant leur tête fleurie au sein d'un gazon desséché.
Dans sa béatitude, Frédéric pouvait à peine respirer. Il jetait de temps à autre à la dérobée un regard qui trahissait son émotion, puis baissait les yeux sur son assiette, et ne pouvait manger.
Reinhold, au contraire, fixait ses yeux étincelants sur la jeune fille, et il commença à raconter ses voyages d'une façon si merveilleuse, que Rosa n'avait jamais rien entendu de pareil. Tout ce qu'il disait se représentait à la fille du tonnelier sous mille formes vivantes et variées. Elle était tout yeux, tout oreilles, et ne savait ce qui se passait en elle, lorsque le jeune narrateur prit sa main et la serra sur sa poitrine.
« Mais, Frédéric, s'écria tout à coHp Reinhold, pourquoi restes-tu donc là muet et immobile? As-tu perdu
Tusage de la parole? Allons^ buvons tous deux à la belle et gracieuse demoiselle qui nous traite si bien. »
Frédéric saisit d'une main tremblante la coupe que Reinhold avait remplie jusqu'au bord, et qu'il le força de vider jusqu'à la dernière goutte.
« Maintenant, à la santé de notre digne medtre ! » dit Reinhold en remplissant de nouveau le verre et en le présentant à Frédéric.
Alors la chaleur du vin monta au cerveau de Frédéric ; son sang s'agita et bouillonna dans ses veines.
« Ah ! murmura-t-il en rougissant, j'éprouve un bienêtre inexprimable que je n'avais jamais ressenti. »
Rosa, qui pouvait donner à ces paroles une autre interprétation, lui sourit avec une admirable douceur.
« Chère Rosa, dit Frédéric, délivré de toute gêne, vous ne vous souvenez sans doute pas de moi ?
— Comment, cher Frédéric, répondit Rosa les yeux baissés, comment serait-il possible que je vous eusse oublié en si peu de temps? Lorsque je vous vis chez le vieux Holzschuer, je n'étais encore qu'une enfant; mais vous ne dédaigniez pas de jouer avec moi, et vous saviez toujours imaginer quelque charmante récréation. J'ai conservé, conrnie un précieux souvenir, la jolie corbeille en filigrane d'argent dont vous me fîtes cadeau à Noël. »
Des larmes brillèrent dans les regards enchantés du jeune homme; il voulut parler, et no put exhaler que comme un loupir ces mots interrompus : « 0 Rosa ! . . . chère. . . chère Rosa!...
— J'ai toujours, continua Rosa, désiré cordialement do rous revoir ; mais jamais je n'aurais cru que vous vous consacreriez à la profession de tonnelier, quand je pense jiux charmants ouvrages que vous faisiez autrefois chez maître Holzschuer. C'est pourtant dommage que vous lyez renoncé à votre art !
— Ah ! Rosa, dit Frédéric, c'est pour vous que j'y ai renoncé. »
A peine ces mots furent-ils prononcés, que Frédéric,
honteux et troublé, eût voulu s'abîmer sous terre. L'aveu irréfléchi s'était échappé de ses lèvres. Rosa, comme si elle eût tout compris, détourna la tête, et le pauvre compagnon chercha en vain quelques paroles.
Dans ce moment, Paumgartner frappa du manche de son couteau sur la table, et annonça que le digne maître chanteur, messire Volrad, allait entamer une chanson.
Maître Volrad se leva aussitôt, et commença, sur le mode de Jean Vogelgesang, une chanson si belle, que le cœur de tous les assistants en fut réjoui, et que Frédéric lui-même sortit de son embarras. Après que le poëte eut chanté encore plusieurs autres chansons sur d'autres modes, tels que le mode paridisias oranger, il dit que si quelqu'un des auditeurs était exercé dans l'art admirable du chant, il devait faire entendre aussi sa voix.
A ces mots, Reinhold se leva, et répondit que, s'il lui était permis de se servir du luth à la manière italienne, il essayerait de chanter, en conservant le mètre allemand. Comme personne ne lui faisait d'objections, il prit son instrument, et, après quelques agréables préludes, il chanta la chanson suivante :
Où est la source précieuse • D'où coule un vin parfumé ?
Sous un bois arrondi On voit ses flots dorés, On entend son doux murmure.
Qui conserve avec art.
Qui protège avec soin La jolie source?
C'est le brave tonnelier.
Plaisir de l'amour, Chaleur du bon vin, Joie de la vie, Voilà l'œuvre du tonnelier.
Cette chanson charma tous les auditeurs, et surtout maître Martin, dont les yeux pétillaient de joie. Sans faire attention à Volrad, qui disait que le compagnon avait imité le rhythme de Jean MuUer, maître Martin se leva, et s'é-
MAITRE MARTIN ET SES OUVRIERS. 26i
cria en balançant dans sa main la grande coupe destinée à passer à la ronde : a Viens ici , mon brave tonnelier et maître chanteur, viens ici I il faut que tu vides ce verre avec ton maître Martin. »
Reinhold obéit. Lorsqu'il fut de retour à sa place, il dit tout bas à Frédéric, absorbé dans une profonde rêvene : « C'est à toi maintenant à chanter : chante ta chanson d'hier.
— Es-tu fou? répondit Frédéric en colère.
— Nobffes messires, et chers maîtres, s'écria Reinhold en s'adressant à l'assemblée, voici mon frère Frédéric qui sait beaucoup de chansons plus belles ; mais son gosier est desséché par la poussière du voyage, et il vous montrera son admirable talent une autre fois. »
Tout le monde se mit alors à louer Frédéric comme s'il eût déjà chanté. Plusieurs maîtres prétendirent même que sa voix était plus agréable que celle de Reinhold; et Volrad, après avoir bu encore un grand verre, affirma que Frédéric reproduisait mieux les beaux modes allemands que Reinhold, dont le chant était trop italien. Mais maître Martin, rejetant la tête en arrière, et frappant vigoureusement sur son gros ventre, s'écria : « Ce sont mes compagnons, les compagnons de Tobie Martin^ maître tonnelier à Nuremberg! »
Tous les maîtres secouèrent la tête, et dirent en savourant les dernières gouttes de leur large coupe : « Oui, oui, maître Martin, ce sont de braves compagnons. »
Chacun se retira enfin dans sa demeure, et Reinhold et Frédéric allèrent occuper deux agréables chambres que maître Martin leur avait assignées dans sa maison.
COMMENT UN TROISIÈME COMPAGNON SE PRÉSENTA A HAITRB MARTIN, ET CE QUI EN ARRIVA.
Lorsque les deux compagnons eurent passé quelques semaines dans l'atelier de maître Martin, celui-ci remarqua que Reinhold n'avait point son pareil pour ce qui concernait les proportions, les courbures et les cercles, mais qu'il
n'en était pas de même quand il s'agissait pour lui de manier la hache ou le maillet. Reinhold se fatiguait alors bien vite, et semblait peu disposé à continuer son ouvrage. Frédéric, au contraire, usait de ces instruments sans se lasser. Ils se distinguaient, du reste, l'un et Fautre par l'honnêteté de leur conduite, et Reinhold en particulier par sa gaieté et sa bonne humeur. Ils n'épargnaient pas leur gosier, surtout en présence de la belle Rosa, et chantaient ensemble d'une voix harmonieuse maintes chansons fort agréables ; et si Frédéric, en regardant Rosa, se laissait aller à des accords mélancoliques, Reinhold entonnait aussitôt une chanson légère qui commençait par ces mots : « La tonne n'est pas la lyre, la lyre n'est pas la tonne, » laquelle chanson égayait tellement maître Martin, qu'il laissait tomber son rabot, et se tenait le ventre en éclatant de rire. Du reste, les deux compagnons, et surtout Reinhold, s'étaient parfaitement insinués dans les bonnes grâces de leur patron, et l'on pouvait remarquer que Rosa cherchait souvent un prétexte pour venir dans l'atelier et s'y arrêter plus longtemps qu'elle n'en avait autrefois l'habitude.
Un jour, maître Martin entra tout pensif dans l'atelier où il avait établi son travail d'été. Reinhold et Frédéric venaient d'achever un petit tonneau. Maître Martin se plaça devant eux, les bras croisés, et leur dit : « Je ne saurais vous exprimer, mes chers compagnons, combien je suis content de vous; mais je me trouve à présent dans un grand embarras. On écrit des bords du Rhin que la vendange sera cette année meilleure que jamais. Un savant a prédit que la comète que nous avons vue briller au ciel féconderait le sol de ses rayons merveilleux. Toute la chaleur qu'elle renferme, et qui durcit les métaux, se répandra à la surface de la terre, et remplira d'une nouvelle sève les ceps altérés, qui porteront alors une quantité de grappes. On ne reverra une telle constellation que dans trois cents ans. Nous allons donc avoir force travail; voilà que le digne évêque de Ramberg me commande une grande tonne. Nous ne pourrons jamais en finir, et il faut que je me procure
un vigoureux compagnon ; mais je ne voudrais pas prendre le premier venu, et pourtant j'ai le feu sous les ongles. Si vous connaissiez un bon ouvrier que vous aimeriez à vous associer, dites-le-moi, je le ferai venir, dût-il m'en coûter une bonne somme d'argent. »
A peine maître Martin avait-il dit ces mots, qu'un jeune homme d'une haute taille et d'une forte structure entra en s'écriant d'une voix retentissante : « Oh ! oh ! est-ce ici l'atelier de maître Martin ?
— Oui vraiment, répondit le tonnelier en s'avançant vers le nouveau venu ; mais vous n'avez pas besoin de crier comme si vous vouliez tout massacrer, et de frapper de cette sorte sur les tonnes. On ne se présente pas ainsi chez les gens.
— Ah ! s'écria l'étranger, vous êtes sans doute maître Martin lui-même, avec ce ventre arrondi, ce double menton, ces yeux étincelants et ce nez rubicond ? Vous voilà tel qu'on vous a décrit. Salut à vous, maître Martin !
— Eh bien, que voulez-vous de moi? demanda le tonnelier avec aigreur.
— Je suis un compagnon tonnelier, et je voudrais savoir si on peut trouver de l'ouvrage chez vous. »
Maître Martin recula de deux pas en arrière, et mesura le jeune homme des pieds à la tête, tout étonné de voir apparaître un compagnon au moment même où il désirait l'avoir. L'étranger le regarda hardiment; et lorsque maître Martin l'eut observé avec sa large poitrine, ses muscles vigoureux, ses forts poignets, il se dit : Voilà précisément l'homme dont j'ai besoin, et il lui demanda ses certificats de corporation.
a Je ne les ai pas sur moi, répondit le jeune homme ; mais je vous les procurerai en peu de temps, et je vous donne ma parole que je puis travailler loyalement. Cela doit vous suffire. »
Là-dessus, sans attendre la réponse du maître, il rejeta sa barrette et son casque de voyage, ôta sa casaque, prit le
tablier, et dit : « Voyons, maître Martin, montrez-moi ce que je dois faire. »
Le tonnelier, très-choqué des façons un peu rudes de rinconnu, réfléchit quelques instants, puis il lui dit : « Eh bien, montrez-nous que vous êtes un bon ouvrier; faites le trou de la bonde à ce tonneau qui est sur rétabli. »
Le jeune homme accomplit cette tâche avec une force, une célérité et une adresse remarquables ; puis il s'écria en riant à haute voix ; « Doutez-vous maintenant, maître Martin, que je sois un habile ouvrier? Mais, ajouta-t-il en se promenant de long en large dans Tatelier, et en mesurant du regard les pièces de bois et les outils, avez-vous de bons ustensiles? Qu'est-ce que ce maillet? c'est sans doute pour amuser vos enfants ; et cette petite hache, c'est bon pour des apprentis. » En parlant ainsi, il jetait en l'air le lourd maillet que Reinhold pouvait à peine manier, et la hache avec laquelle maître Martin travaillait lui-même. Puis il roula comme des balles légères de larges tonnes, et, prenant une des plus grandes douves qui n'étaient pas encore travaillées : «Qu'est-ce que cela ? s'écria-t-il ; si c'est de bon bois de chêne, cela doit se rompre comme un verre. » Il lança contre une pierre la douve, qui se brisa en deux morceaux.
c( Mon xîher compagnon, dit maître Martin, voulez-vous jeter hors de l'atelier cette tonne de deux foudres, ou détruire tout mon établissement? Vous pourriez vous servir de cette poutre; et, pour que vous ayez une hache qui vous convienne, j'enverrai chercher à Thôtel de ville l'épée de Roland, qui a trois aunes de longueur.
— C'est ce qu'il me faudrait, » s'écria le jeune homme avec un regard étincelant; puis, baissant aussitôt les yeux, il dit d'une voix plus douce : « Je pensais, maître Martin, que vous aviez besoin de quelque vigoureux compagnon pour vos travaux. Peut-être ai-je trop fait parade de ma force ; mais donnez-moi du travail, je suivrai bravement vos instructions. »
Maître Martin regarda le jeune homme en face, et se dit que jamais il n'avait vu un visage plus honnête et plus noble. 11 lui semblait même que cette figure lui rappelait vaguement un homme qu'il aimait et estimait depuis longtemps; mais il ne put se rendre compte de ses souvenirs, et il céda aux vœux du jeune homme, tout en le priant de se procurer au plus tôt les certificats de sa corporation.
Reinhold et Frédéric posaient pendant ce temps les cercles de leur tonneau. En travaillant ainsi, ils avaient coutume d'entonner une chanson à la manière d'Adam Puschmann. Le nouveau compagnon, nommé Conrad, s'écria : « Qu'est-ce que ce miaulement? On dirait que les souris sifflent dans l'atelier. Voulez-vous chanter ? chantez donc de façon à fortifier le cœur et à égayer le travail : je vais vous en donner l'exemple. » A ces mots, il entonna une fanfare de chasse, avec des cris de hallali et de hussa ! et il imitait l'aboiement des chiens, le cri des chasseurs, d'une voix si sonore , que les grandes tonnes en retentissaient, et que tout batelier en était ébranlé. Maître Martin se couvrit les oreilles avec les deux mains, et les enfants de Marthe, qui jouaient dans l'atelier, se cachèrent, effrayés, sous les cuves. Au même instant Rosa entra, trèssurprise de ce vacarme. Dès que Conrad l'aperçut, il se tut aussitôt; puis, s'approchant d'elle, et la saluant avec grâce, il lui dit d'une voix douce : c< Ma belle demoiselle, quel rayon charmant a pénétré dans ce hangar lorsque vous y êtes entrée î Si je vous avais vue plus tôt, je n'aurais point blessé vos oreilles par cette sauvage chanson de chasse; et vous autres, s'écria-t-il en se tournant vers maître Martin et ses deux compagnons, cessez donc cet affreux bruit de vos ustensiles. Aussi longtemps que la charmante demoiselle nous gratifie de sa présence, il faut que le maillet et la hache se reposent : nous ne devons entendre que sa voix mélodieuse, et nous courber humblement devant elle comme des serviteurs, pour recevoir ses ordres. »
Reinhold et Frédéric se regardèrent tout étonnés; mais Martin partit d'un éclat de rire et s'écria : « Allons^ Con-
vàà, il est clair que vous êtes le plus grand fou qui ait jamais porté le tablier de compagnon. D'abord vous arrivez ici comme une espèce de géant farouche, pour tout briser; puis vous beuglez de façon à nous déchirer les oreilles, et, pour terminer toutes ces extravagances, vous traitez ma petite Rosa comme une noble demoiselle, et vous lui parlez comme un gentilhomme amoureux.
— Je connais bien votre charmante fille, reprit Conrad, et je vous dis que c'est la plus ravissante demoiselle qu'il y ait au monde; et Dieu veuille qu'elle permette au plus noble gentilhomme de lui montrer son fidèle amour et d'être son paladin. »
Maître Martin se tenait les côtes. Il était sur le poinf d'étouffer. Enfin, après un long éclat de rire, il dit : c< Bien ! très-bien, mon cher compagnon; regarde, si tu le veux, ma Rosa comme une noble demoiselle, mais retourne à ton établi. »
Conrad resta comme fixé à sa place ; puis, se frottant le front, il murmura : « C'est vrai! » et il obéit. Rosa s'assit, comme elle avait coutume de le faire, sur un petit tonneau que Reinhold essuya avec soin, et que Frédéric apporta près d'elle. Tous deux recommencèrent, sur la demande de maître Martin, la mélodieuse chanson interrompue par Conrad, qui se mit, pendant ce temps, à travailler en silence à son étabU.
Lorsque la chanson fut finie, maître Martin leur dit ; « Le ciel vous a fait, mes chers compagnons, un don précieux. Vous ne sauriez croire combien j'estime l'art do chanter. J'ai voulu' aussi devenir maître chanteur; mai-, cela n'a pas réussi, malgré tous mes efforts, et je n'ai rt cueilli de mes tentatives que des moqueries et du dégoûî Dans les concerts, je faisais tantôt de faux accords, tantes t d'inutiles enjolivements, puis de vains essais de mélodie. Vous réussirez mieux que moi, et on dira; « Ce que hî maître n'a pu faire, ses compagnons l'ont fait. » Dimanche prochain, après le sermon de midi, il y aura une séance de chant dans l'église de Sainte-Catherine. Vous pourrei y
acquérir beaucoup d'honneur par votre talent; chacun est hbre de s'associer à cette partie. Et vous^ Conrad, ajoutât-il en se tournant vers le nouveau venu, vous pourriez monter au lutrin, et entonner votre chanson de chasse.
—Ne raillez pas, cher maître, répondit Conrad; chacun a sa place. Tandis que vous vous réjouirez en écoutant les :iiaîtres chanteurs, moi je me distrairai dans la prairie commune. »
Tout se passa comme maître Martin Tavait prévu. Reînhold chanta des airs sur différents modes qui charmèrent tous les maîtres chanteurs, bien qu'ils exprimassent l'opinion qu'il y avait dans le chant du jeune homme un certain ton étranger qu'on ne pouvait approuver. Frédéric monta ensuite au lutrin, et, après avoir jeté un regard autour de lui, un regard qui pénétra dans le cœur de Rosa et la fit soupirer, il entonna un superbe chant dans le ton mélodieux de Frauenlob. Tous les maîtres déclarèrent d'une voix unanime que nul chanteur ne surpassait le jeune compagnon.
Vers le soir, maître Martin, pour terminer gaiement la journée, se rendit avec Rosa dans la prairie commune. Les deux compagnons Reinhold et Frédéric eurent la permission de le suivre; Rosa marchait entre eux. Frédéric, enhardi par l'éloge des maîtres, osa lui adresser quelques paroles, que la jeune fille semblait ne pas vouloir entendre. Elle se retournait plus volontiers vers Reinhold, qui jasait joyeusement, selon sa coutume, et ne craignait pas de lui prendre le bras. De loin on entendait les cris éclatants qui retentissaient dans la prairie. Arrivés à l'endroit où les jeunes gens de la ville se livraient à toute sorte d'exercices, ils distinguèrent l'accent des voix de la foule , qui s'écriait : « Gagné ! gagné ! c'est encore lui qui est le plus fort; personne ne peut lui résister. » En s'avançant au milieu de l'assemblée, maître Martin reconnut que tous les éloges s'adressaient à son compagnon Conrad, qui avait vaincu tous ses rivaux à la course, h la lutte et au jeu de
palet. Au moment où maître Martin parut, Conrad demandait si personne ne voudrait s'essayer contre lui au jeu desépées émoussées. Plusieurs jeunes patriciens, habi-. tués à ce combat chevaleresque, descendirent dans la lice. Mais, quelques instants après, Conrad les avait tous facilement vaincus, et on ne se lassait pas de louer sa force et son adresse.
Le soleil se penchait à Thorizon; les vapeurs du soir montaient à la surface du ciel ; maître Martin, Rosa et les deux compagnons s'étaient assis au bord d'une source murmurante. Reinhold faisait de magnifiques récits de son voyage en Italie, tandis que Frédéric regardait en silence la jeune fille. Conrad s'approcha d'un pas incertain, comme s'il hésitait à se joindre à eux. « Approche, Conrad, lui cria maître Martin; tu t'es bravement conduit dans la prairie, et tu mérites que je t'associe à mes compagnons. N'aie pas peur, assois-toi près de nous, je te le permets. » Conrad jeta un regard perçant sur le maître qui lui adressait un salut bienveillant, et dit d'une voix sourde : « Ce n'est pas vous qui m'intimidez, et je n'ai pas besoin de votre permission pour m'asseoir ici; je ne viens point me joindre à vous. J'ai vaincu tous mes concurrents, et je viens demander à cette charmante demoiselle si, pour prix de ma victoire, elle voudra m'accorder le beau bouquet qu'elle porte sur son sein. »
En parlant ainsi, Conrad fléchit le genou devant Rosa, la regarda avec ses grands yeux noirs, et lui dit . « Chère Rosa, vous ne pouvez me refuser cette grâce; accordezmoi ce beau bouquet, comme prix de ma victoire. »
Rosa détacha en souriant le bouquet de sa poitrine et le lui remit en disant: «Je sais qu'un brave chevalier comme vous a le droit de requérir ce don d'une dame. Recevez donc mes fleurs fanées. »
Conrad baisa le bouquet et l'attacha à sa barrette, tandis que Martin se levait et s'écriait : « Encore une nouvelle folie! Allons! mettons-nous en route, voilà la nuit qui approche, d II marcha en avant; Conrad prit avec respect
le bras de Rosa, et les deux autres compagnons le suivirent d'un air mécontent.
Les bourgeois qu'ils rencontraient s'arrêtaient pour les regarder passer, et disaient ; « Regardez ! voilà le riche Tobie Martin avec sa charmante fille et ses compagnons. Ce sont de braves gens. »
COMMENT MARTHE s'eNTRETINT AVEC ROSA DES TROIS COMPAGNONS, ET COMMENT CONRAD SE QUERELLA AVEC MAITRE MARTIN.
Le matin, les jeunes filles ont coutume de songer à toutes les joies d'une fête de la veille, et cette réminiscence est pour elles souvent aussi agréable que la fête même. La belle Rosa était assise dans sa chambre, les mains jointes sur sa poitrine, la tête baissée, laissant reposer son rouet et son aiguille. Peut-être entendait-elle les chants de Reinhold et de Frédéric; peut-être voyait-elle Conrad remportant la victoire sur ses concurrents. Tantôt elle murmurait le refrain d'une petite chanson, tantôt elle disait à voix basse : a Voulez-vous mon bouquet? » et une rougeur subite colorait son visage; ses yeux étincelaient sous ses cils, et un soupir fugitif s'échappait de sa poitrine. Marthe entra, et Rosa se réjouit de pouvoir raconter tout ce qui s'était passé dans l'église Sainte-Catherine et dans la prairie commune.
Lorsqu'elle eut fini, Marthe lui dit en souriant : « Eh bien, chère Rosa, vous aurez bientôt à choisir entre trois beaux amoureux.
— Au nom du ciel ! s'écria Rosa effrayée et le visage rouge, que dites-vous, Marthe!... moi... trois amoureux!
— Ma chère enfant, reprit Marthe, n'ayez donc pas l'air de ne rien savoir et de ne rien soupçonner. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que Reinhold, Frédéric et Conrad sont très-amoureux de vous.
— Quelle idée! murmura Rosa en se cachant le visage avec ses mains.
— Allons, ma timide enfant, continua Marthe en s'as-
seyant près d'elle^ regarde-moi, et avoue que tu as rema^ que depuis longtemps combien les compagnons sont occupés de toi. Avoue-le. Tu vois bien que tu ne peux le nier, et il serait bien étrange qu'une jeune fille ne remarquât point cela tout de suite. N'as-tu pas vu comme les regards se tournent vers toi, comme tout s'anime dans Tatelier, dès que tu parais, comme Reinhold et Frédéric entonnent leur plus belle chanson, et comme le fougueux Conrad s'adoucit à ton approche ? N'as-tu pas vu comme chacun deux s'efforce d'arriver à toi, et quelle ardeur anime le visage de celui auquel tu adresses une douce parole et un doux regard? Ah ! ma fille, n'est-ce pas un bonheur que de tels jeunes gens s'empressent ainsi autour de toi ? Choisiras-tu un des trois, et lequel? c'est ce que je n'ose dire, car tu les traites bien tous trois, quoique je Mais silence là-dessus. Si tu venais à moi, et que tu me disses : « Donnez-moi un conseil, Marthe : auquel de ces jeunes gens dois-je accorder mon cœur et ma main? » je te répondrais : c( Si ton cœur ne parle pas clairement, renvoieles tous trois. » Du reste, Reinhold me plaît beaucoup, ainsi que Frédéric et Conrad, et j'ai pourtant bien quelqutj chose à objecter contre chacun d'eux. Oui, chère Rosa, quand je vois travailler si ardemment ces jeunes compagnons, je pense toujours à mon pauvre Valentin, et je me dis qu'il n'aurait pu faire un meilleur ouvrage; mais li avait un tout autre élan et une autre manière de se mettre à l'œuvre. On voyait qu'il y allait de cœur et d'âme, tandis que ces jeunes gens semblent avoir en tête tout autre chose que leur travail; car l'on dirait qu'ils se sont imposé un fardeau qu'ils portent avec courage. C'est Frédéric qui me convient le mieux; c'est une douce et honnête nature. Il me paraît qu'il nous appartient de plus près que les autres. Je comprends tout ce qu'il dit; et ce qui me plaît, c'est de voir qu'il ose à peine te regarder, qu'il rougit quand tu lui adresses la parole, qu'il a conservé une pieuse timidité d'enfant. »
Tandis que Marthe parlait ainsi, une larme brillait dans
MAITRE MARTIN ET SES OUVRIERS. *eii
les yeux de Rosa ; elle se leva, et, se tournant vers la Iftnêtre, elle dit : « Oui, j'aime aussi Frédéric, mais il ne faut pas mépriser Reinhold.
— Comment pourrais-je le mépriser? s'écria Marthe; Reinhold est évidemment le plus beau de tous. Quels yeux ! jNon, quand il vous jette un de ses regards perçants, on Aie peut le supporter. Mais il y a en lui je ne sais quoi de singulier qui me déconcerte. Il me paraît que maître Martin doit éprouver, en le voyant dans son atelier, ce que j'éprouverais si quelqu'un déposait dans ma cuisine un ustensile d'or et de diamant pour que je m'en servisse comme d'un meuble ordinaire; je n'oserais y toucher. II parle, il raconte, toutes ses paroles résonnent comme une douce musique et vous entraînent ; mais, lorsque ensuite je songe à ce qu'il a dit, il se trouve que je n'ai pas compris le moindre mot. Et lorsqu'il plaisante à notre manière et qu'il veut être comme nous, tout à coup il a un air distingué qui m'eftraye. Je ne puis dire cependant qu'il ait les façons de nos gentilshommes et de nos patriciens; non, c'est quelque chose d'autre. En un mot, il me paraît. Dieu sait pourquoi, comme s'il était en relation avec les esprits supérieurs, et comme s'il appartenait à un autre monde. Conrad est un gaillard rude, impétueux, et a dans toute sa nature une distinction qui ne s'accorde pas avec le tablier. De plus, il agit comme s'il devait être le seul maître ici, et comme si tous les autres devaient lui obéir. Depuis le peu de temps qu'il est arrivé, il a déjà réussi à subjuguer maître Martin. Cependant c'est un caractère si bon et si honnête, qu'on ne peut lui garder rancune. J'ajouterai même que, malgré ses façons impérieuses, il me plaît mieux que Reinhold; car tout ce qu'il dit avec violence, on le comprend. Je parierais qu'il a été soldat; il s'entend à manier les armes, et il a des expressions de guerre qui ne lui vont pas mal. Maintenant, ma chère Rosa, dis-moi sans détour lequel des trois compagnons te plaît le plus.
— Ne me faites pas de ces vaines questions, chète
Marthe, répondit Rosa. Ce qu'il y a de sur, c'est que Keinhold ne m'effraye pas comme vous. Il est vrai qu'il est d'une tout autre nature que ses camarades; mais son entretien est pour moi comme un beau jardin rempli de fleurs riantes, de fruits inconnus que j'aime à contempler. Depuis que Reinhold est ici, maintes choses, qui me semblaient tristes et décolorées, ont pris à mes yeux une forme éclatante et un attrait puissant. »
Marthe se leva, et, menaçant du doigt Rosa en s'en allant, lui dit : c( Oh ! Rosa, c'est donc Reinhold que tu choisis? Je ne l'aurais pas cru.
— Je vous en prie, Marthe, répondit Rosa, ne croyez rien, ne soupçonnez rien. Laissons les volontés du ciel s'accomplir, et acceptons-les en toute humilité. »
Pendant ce temps, l'atelier de maître Martin était fort animé. Pour satisfaire à toutes ses commandes, il avait pris de nouveaux ouvriers, et le bruit du marteau, de la hache, retentissait au loin. Reinhold venait de prendre les mesures de la grande tonne destinée à l'évêque de Bamberg, et y avait si bien réussi, à l'aide de Frédéric et de Conrad, que le cœur de maître Martin en tressaillait de joie : « Voilà, s'écria-t-il, ce que j'appelle un beau travail ! Ce sera une tonne comme on n'en a encore point vu, excepté mon chef-d'œuvre. »
Les trois compagnons enfonçaient à grand bruit les cercles sur les douves. Le vieux Valentin rabotait avec ardeur, et Marthe était assise derrière Conrad avec ses petits enfants, qui couraient de côté et d'autre en criant. C'était un joyeux spectacle, et l'on aperçut à peine le vieux Holzschuer qui entrait dans l'atelier. Maître Martin, en le voyant enfin venir, alla au-devant de lui, et s'informa poliment du but de sa visite.
et Je voulais voir encore une fois, dit Holzschuer, mon cher Frédéric, qui travaille là avec tant de zèle. Puis j'ai besoin pour ma cave d'une bonne tonne, et je viens vous la demander. Mais celle que vos compagnons achèvent là
est précisément ce qu'il me faudrait. Voulez-vous me la céder et m'en dire le prix? »
Reinhold, qui se reposait en ce moment de son travail, lui dit : a Ah ! mon cher maître, renoncez à cette tonne, car elle est destinée au vénérable évêque de Bamberg. »
Maître Martin, les bras croisés sur le dos, le pied gauche en avant, et la tète renversée en arrière, jeta un regard radieux sur la tonne, et dit avec fierté : « Mon cher maître, à voir ce bois choisi et cette délicatesse de travail, vous auriez dû comprendre qu'une telle tonne ne pouvait être réservée qu'à une cave princière. Reinhold a bien parlé : ne demandez pas un tel ouvrage. Mais lorsque les vendanges seront finies, je vous ferai une bonne tonne, bien solide, comme il en faut une pour votre cave. »
Le vieux Holzschuer, irrité de l'orgueil de maître Martin, prétendit que ses pièces d'or étaient d'un aussi bon poids que celles de Tévêque de Bamberg, et que, pour son argent, il trouverait dans quelque autre atelier une tonne tout aussi belle.
Maître Martin eut peine à contenir sa colère; il n'osait offenser le digne Holzschuer, estimé du conseil et de tous les bourgeois. Au même instant, Conrad frappa sur les douves avec tant de force, que tout l'atelier en retentit. La colère de maître Martin éclata contre lui; il s'écria avec violence : « Conrad, malheureux, enragé, pourquoi frapper ainsi? Veux-tu donc briser ma tonne?
— Pourquoi pas? répondit Conrad en le regardant avec audace ; pourquoi pas, mon petit maître ? » En disant ces mots, il redoubla ses coups de telle sorte, que les cercles éclatèrent, et que les douves renversèrent Reinhold de l'échafaudage où il était assis.
Emporté par sa fureur, maître Martin arracha un bâton des mains de Valentin, et frappa sur le dos de Conrad en lui disant : « Tiens, maudit chien ! »
Dès que Conrad se sentit frappé, il se retourna vivement, et resta un instant comme pétrifié; puis ses yeux flanaboyèient, il grinça des dents, et s'écria :
c< Me frapper, moi ! » Il s'élança d'un bond, et, ramas" sant une hache sur le sol, il en porta un coup si vigoureux à Martin, qu'il lui eût fendu la tête si Frédéric n'eût poussé le vieux tonnelier de côté, en sorte que la hache lui rasa seulement le bras et en fit jaillir le sang; Martin perdit l'équilibre et tomba par terre. Tout le monde se jeta au-devant du furieux Conrad, qui, agitant sa hache ensanglantée dans l'air, s'écriait d'une voix terrible : a II faut que je l'envoie au diable ! » Et, repoussant avec une force de géant tous ceux qui l'entouraient, il allait porter à Martin, couché sur le sol, un second coup qui l'eût achevé, lorsque soudain Rosa apparut à la porte de l'atelier, le visage pâle et épouvanté.
Dès que Conrad aperçut Rosa, il resta, la hache à la main, immobile comme une statue; puis, rejetant son arme loin de lui, il joignit les deux mains sur sa poitrine et s'écria d'une voix qui émut tout le monde : « 0 Dieu du ciel! qu'ai-je fait! » et il quitta l'atelier. Personne ne songea à le poursuivre. On releva le pauvre maître Martin. La hache n'avait pénétré que dans l'enveloppe de graisse qui couvrait son bras, et sa blessure ne pouvait être dangereuse. On retira du milieu des cercles et des douves le vieux Holzschuer, que Martin avait entraîné dans sa chute, et l'on apaisa aussi bien que possible les enfants de Marthe, qui criaient et pleuraient. Martin était fort abattu, et disait cependant qu'il se consolerait de sa blessure si ce diabolique compagnon n'avait pas détruit sa belle tonne.
On apporta une litière pour les vieux maîtres; car Holzschuer s'était blessé en tombant. Il maudit un métier où l'on se servait d'instruments si meurtriers, et conjura Frédéric de reprendre sa noble profession d'artiste.
Frédéric et Reinhold, que cet événement avait épouvantés, reprirent tristement vers le soir le chemin de la ville. En marchant, ils entendirent derrière eux des sanglots et des soupirs; ils s'arrêtèrent, et virent Conrad qui s'approchait d'eux.
« Ah ! mes chers compagnons, leur dit-il d'une voix
gémissante, ne vous effrayez pas de me voir. Vous me regardez comme un misérable assassin; mais non, non, je ne le suis pas. Je ne pouvais agir autrement. Je devais tuer ce vieux maître, et je devrais à présent aller avec vous et lui fendre la tête, s'il était possible. Mais non ! c'en est fait, vous ne me reverrez plus. Saluez la douce Rosa, que j'aime par-dessus tout ; dites-lui que je conserverai toute ma vie son bouquet sur mon cœur, que je m'en parerai, si... ; enfin, un jour peut-être elle entendi'a parler de moi. Adieu, mes chers compagnons! » Et il s'enfuit à travers la campagne.
c( Il y a, dit Reinhold, quelque chose de singulier dans ce jeune homme. Nous ne pouvons juger son action selon la mesure ordinaire. L^avenir nous révélera peut-être le mystère qu'il nous cache. »