‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 54 sur 76 · REINHOLD QUITTE LA MAISON DE MAITRE MARTIN · texte numérisé non relu

REINHOLD QUITTE LA MAISON DE MAITRE MARTIN

Autant l'atelier de maître Martin était animé naguère, autant il devint triste : Reinhold, incapable de travailler, restait dans sa chambre; Martin, le bras en écharpe, se plaignait sans cesse de Conrad; Rosa et Marthe et ses enfants n'osaient retourner sur le théâtre d'une scène si désolante. Frédéric travaillait seul sans relâche, et les coups de son maillet retentissaient dans l'atelier désert comme ceux du bûcheron retentissent en automne dans la forêt. Un chagrin profond pesait sur Tânie de Frédéric ; car il croyait reconnaître clairement ce que depuis longtemps il avait soupçonné : il ne doutait plus que Rosa n'aimât Reinhold. Non-seulement elle adressait autrefois à Reinhold de douces paroles et des regards affectueux, mais, depuis qu'il ne venait plus à l'atelier, elle restait aussi à la maison, sans doute pour prendre soin de lui.

Par une belle journée de dimanche, maître Martin, guéri de sa blessure, invita son jeune compagnon à venir avec lui et Rosa dans la prairie commune ; mais Frédéric, oppressé par sa douleur, refusa cette invitation, et se ro-

tira près de la colline où il avait rencontré pour la première fois Reinhold. Il se jeta sur le gazon; et lorsqu'il se mit à songer à cette belle étoile d'espérance qui luisait sur son chemin^ et qui maintenant avait disparu dans les ténèbres, lorsqu'il se rappela que tous ses efforts ne ressemblaient plus qu'à un vain rêve, ses yeux se remplirent de larmes, et ses larmes tombèrent sur les fleurs, qui élevaient vers lui leurs têtes comme pour s'associer à ses regrets. 11 soupira^ et murmura cette chanson :

Où es-lu, 6 ma douce espérance ?

Hélas! bien loin, bien loin tu t'es enfuite,

Pour réjouir un autre cœur.

Levez-vous, vents du soir !

Réveillez dans mon sein

Toutes mes joies éteintes,

Toutes mes douleurs mortelles, Afin que mon cœur, abreuvé de larmes Se brise dans ses inutiles désirs.

Que murmurez-vous si tendrement,

Jolies fleurs de la prairie ?

Pourquoi me regardez-vous Avec vos yeux bleus ?

Est-ce pour mo montrer mon tombeau?

Là est mon dernier asile,

Là je trouverai la paix.

Souvent la tristesse la plus profonde se calme par les soupirs et par les larmes, un rayon joyeux pénètre dans rame à travers les pleurs ; et lorsque Frédéric eut chanté cette chanson, il se sentait plus calme et plus fort. La brise du soir, les arbres qu'il avait invoqués, semblaient lui adresser des paroles de consolation, et sur le ciel sombre il vit briller des rayons d'or, comme les songes d'un bonheur lointain. Il se leva et descendit au village; il lui paraissait que Reinhold marchait encore à côté de lui. U se rappelait tout ce qu'il avait entendu dire ; et quand il se souvint de la comparaison des deux peintres amis luttant l'un contre l'autre, il crut voir tomber un voile de ses

yeux, a Sans doute, se dit-il, Reinhold avait déjà vu et aimé Rosa. C'était cet amour qui l'attirait à Nuremberg dans la maison de maître Martin, et en parlant des deux peintres il voulait sans doute se désigner lui-même et désigner son jeune compagnon recherchant tous deux la main de Rosa. » Frédéric entendait encore les paroles que Reinhold lui adressait alors : De vrais amis doivent marcher ensemble vers le même but, sans artifices et sans désunion. L'envie et la haine ne peuvent pénétrer dans de nobles cœurs. « Oui, s'écria-t-il, je veux, ô mon ami, m'adresser à toi franchement; tu me diras si tout espoir est perdu pour moi. »

Le lendemain matin il frappa à la porte de Reinhold ; comme personne ne répondait, il tourna la clef et entra. Au même instant il resta pétrifié : Rosa était peinte devant lui, dans tout Téclat de sa grâce, de sa jeunesse, éclairée par les rayons du soleil. L'appui-main posé sur la table, les couleurs humides étendues sur la palette, indiquaient qu'on venait de travailler à ce tableau.

a 0 Rosa ! Rosa î Dieu du ciel ! » murmura Frédéric.

Reinhold, qui s'était avancé derrière lui, lui frappa sur Fépaule et lui dit en riant : « Eh bien, Frédéric, que

înses-tu de mon tableau? »

Frédéric le pressa sur son cœur, et s'écria : « 0 merveilleux artiste! je comprends tout à présent; c'est toi qui as remporté le prix. Comment aurais-je pu, pauvre être que je suis, te le disputer? Que suis-je auprès de toi? qu'est-ce que mon art comparé au tien? Hélas ! j'avais aussi quelque chose dans le cœur. Ne te moque pas de moi, cher Reinhold. Vois-tu, je songeais combien il serait beau de modeler !a charmante figure de Rosa, et de la couler en argent fin. Mais c'était un enfantillage. Et toi... et toi... Comme elle est belle, comme elle nous sourit dans ce portrait ! Ah ! Reinhold! heureux homme! ce que tu avais prédit s'est réalisé ! Nous avons lutté tous les deux, et la victoire est à toi; c'esttoiquidevaisvaincre,maismoncœur te reste dévoué. ^Sieulement il faut que je quitte cette maison, que le m'é-

loigne de ce pays : je ne puis y rester. Je mourrais, s'il fallait revoir Rosa. Pardonne-moi, mon digne ami. Aujourd'hui même je veux partir, je veux m'en aller porter au loin ma douleur et mes regrets. »

A ces mots, Frédéric fit un mouvement pour s'éloigner; Reinhold le retint et lui dit avec tendresse ; « Ne t'en va pas! tout se terminera autrement que tu ne le supposes. Le temps est venu où je dois te dire ce que je t'ai caché. Tu vois à présent que je ne suis pas un tonnelier, mais un peintre, et tu peux reconnaître que je ne suis pas un artiste grossier. Dans ma première jeunesse, j'allai en Italie, terre des arts, et je parvins à me mettre en rapport avec de grands peintres, dont les leçons et les encouragements entretinrent en moi le feu sacré. J'acquis de la célébrité; mes tableaux furent renommés dans toute l'Italie, et le duc de Florence m'appela à sa cour. Alors je dédaignais l'art allemand, et, sans avoir vu vos chefs-d'œuvre, je parlais de la sécheresse de ton et du mauvais dessin de vos Diirer et de vos Kranach. Un jour, un marchand de lableaux apporta dans la galerie du grand-duc une madone de votre vieux Durer, qui fit sur moi une telle impression, qu'à l'instant même je résolus de partir pour l'Allemagne et d'observer ses œuvres d'art. J'arrivai à Nuremberg, et en voyant Rosa je crus voir l'image vivante de cette madone qui m'avait si vivement ému. De même que toi, cher Frédéric, mon cœur fut enflammé d'amour. J'espérais pouvoir m'approcher de la jeune fille à la façon un peu Mbre des Italiens; mais toutes mes tentatives furent inutiles : impossible d'entrer dans la maison de maître Martin BOUS un prétexte frivole. L'idée me vint alors de me présenter comme un prétendu, et j'appris que maître Martin avait résolu de ne donner sa fille qu'à un tonnelier. Enfin je me décidai à m'en aller à Strasbourg, étudier la profession de tonnelier, et à revenir ensuite chez maître Martin. J'abandonnai le reste aux lois de la Providence. Tu sais comme j'ai accompli mon projet; mais sache que Diaître Martin m'a dit, il y a quelques jours, que je pour-

rais devenir un bon tonnelier et qu^il m'accepterait volontiers pour gendre, car il avait remarqué que je cherchais les bonnes grâces de Rosa, et qu'elle m'écoutait avec plaisir.

— Peut-il en être autrement? s'écria Frédéric avec une violente douleur. Oui, oui, Rosa doit être à toi. Comment pouvais-je espérer un tel bonheur ?

— Tu oublies, reprit Reinhold, que Rosa n'a point encore confirmé les remarques de l'habile tonnelier. Il est vrai qu'elle a toujours été bienveillante et amicale envers moi ; mais ce n'est pas là le langage de l'amour. Prometsmoi, mon frère, de rester encore paisiblement ici pendant trois jours, et de travailler comme de coutume à l'atelier. Je pourrais bien travailler aussi avec toi ; mais, depuis que j'ai commencé ce portrait, tout le métier de tonnelier me cause une répugnance extrême ; je ne puis plus reprendre un maillet. Quoi qu'il arrive, dans trois jours je te dirai franchement où j'en suis avec Rosa : si c'est moi qu'elle aime, pars ; tu apprendras que le temps guérit les plus profondes blessures. »

Frédéric promit d'attendre son sort.

Pendant trois jours, il évita soigneusement de rencontrer la jeune fille ; son cœur était en proie à une vive agitation. L'heure décisive étant venue, il se glissa, rêveur, dans l'atelier, et sa maladresse lui attira plus d'une fois les reproches de maître Martin, qui semblait d'ailleurs péniblement préoccupé, et parlait de ruse et d'ingratitude sans expliquer clairement sa pensée. Vers le soir, Frédéric reprit le chemin de la ville, et aperçut un cavalier qui venait à lui. C'était Reinhold.

« Oh î :,'écria celui-ci, je te cherchais. » Il mit pied à terre, et prenant son ami par la main : « Marchons un peu ensemble, lui dit-il, je t'apprendrai où en est moiî amour. »

Frédéric remarqua que Reinhold portait le même costume que le jour où il l'avait aperçu pour la première fois, et qu'il avait mis sur son cheval un sac de voyage. S<* figure était pâle et altérée.

« Sois heureux ! s'écria-t-il d'un ton brusque , tu peux continuer ton travail^ je te cède la place ; car je viens de prendre congé de la belle Rosa et de maître Martin.

— Comment, répondit Frédéric en frissonnant, tu veux partir lorsque maître Martin désire Savoir pour gendre et que tu es aimé de Rosa ?

— C'est la jalousie qui fa aveuglé, cher frère; il est évident pour moi que Rosa ne m'acceptait que par obéissance, et qu'il n'y a pas une étincelle d'amour dans son cœur. Oh ! oh ! j'aurais pu devenir un bon tonnelier, cercler des douves toute la semaine, aller le dimanche avec ma digne épouse à l'église de Sainte-Catherine et de Saint-Sébald , puis , le soir , à la prairie commune , une année comme l'autre.

— Ne ris pas, lui dit Frédéric, de la vie paisible et honnête de nos bons bourgeois; si Rosa ne t'aime pas, ce n'est pas de sa faute : tu es si vif, si emporté !

— Tu as raison, reprit Reinhold, c'est une sotte habitude; quand je me crois blessé, je crie comme un enfant gâté. J'ai parlé à Rosa de mon amour et de la volonté de son père ; des larmes ont coulé de ses yeux, sa main à tremblé dans la mienne, et, détournant la tête, elle m'a dit : « Il faut que j'obéisse aux vœux de mon père. » C'en était assez. Comprends tout ce qui se passe en moi : le désir que j'éprouvais de posséder Rosa n'était qu'une illusion. Quand j'ai eu fini son portrait, mon cœur est devenu calme, et souvent il m'a semblé que je n'avais voulu satisfaire qu'une passion de peintre. La profession de tonnelier m'est devenue odieuse, la vie d'artisan insupportable ; je me regardais comme enfermé dans une prison et oppressé par des chaînes. Comment la vierge céleste que je porte en mon cœur pourrait-elle devenir ma femme ? Non, il faut que je la voie avec l'éternelle jeunesse, l'éternelle beauté que je lui ai donnée dans mon imagination. Ah ! qu'il me tarde d'être loin d'ici, de me livrer sans réserve îi l'art divin ! Rientôt je te reverrai dans ta splendeur, adorable patrie de l'art ! »

Les deux amis étaient arrivés à Tendroit où le chemin que Reinhold devait suivre prenait une autre direction.

« Séparons-nous ici, » s'écria Reinhold après avoir pressé Frédéric sur son sein. Il monta à cheval^ et s'éloigna rapidement.

Frédéric le regarda longtemps en silence, puis s'en retourna chez maître Martin^ le cœur agité de mille pensées diverses.

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