‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 57 sur 76 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans Tété de 48.., les eaux de Pyrmont attiraient une quantité de monde extraordinaire. Chaque jour s'accroissait Taffluence des riches étrangers^ et chaque jour ravivait Tavide pensée des spéculateurs de toute sorte ; les entrepreneurs de la banque de pharaon se mirent à l'œuvre, et étalèrent sur leurs tapis verts des masses d'or, avec lesquelles ils espéraient, comme de fins chasseurs, attirer un bon gibier.

On sait que, dans la saison des bains et dans ces réunions nombreuses où chacun est éloigné de ses habitudes, on se laisse aller à l'oisiveté, on s'abandonne au magique attrait du jeu. Il n'est pas rare alors de voir des personnes qui, dans d'autres temps, ne touchent jamais une carte, s'installer opiniâtrement à la table de jeu; et d'ailleurs il est dé bon ton, au moins dans la société élégante, de se rendre chaque soir auprès du tapis vert, et d'y perdre quelque argent.

Un jeune baron allemand, que nous appellerons Sigfried, semblait seul vouloir résister à cet attrait des cartes et à ces règles du bon ton. Lorsque tout le monde courait à la table de jeu, qu'il perdait ainsi l'occasion de continuer un entretien agréable, il se retirait dans sa chambre pour lire,, pour écrire, ou il allait se promener solitairement dans la campagne.

Sigfried était jeune, indépendant, riche, d'un aspect noble, d'une nature riante, et il ne pouvait manquer d'être aimé, estimé, et de réussir auprès des femmes. Dans tout ce qu'il entreprenait, il semblait être guidé et soutenu par une étoile heureuse. On parlait de vingt affaires de cœur très-périlleuses en apparence, et qui.

pour lui, furentdéhouées légèrement et heureusement. On racontait surtout Fhistoire d'une certaine montre qui prouvait son bonheur constant. Sigfried, étant encore mineur, entreprit un voyage, et se trouva un jour dans un besoin si pressant d'argent, qu'il fut forcé dt vendre sa montre en or, garnie de brillants. Il était résigné à donner pour une faible somme ce bijou précieux, lorsqu'il arriva dans l'hôtel qu'il occupait un jeune prince qui cherchait précisément un objet semblable, et le paya au delà de sa valeur. Un an après, Sigfried, étant entré en possession de sa fortune, apprend par les journaux qu'une montre est mise en loterie ; il achète un billet pour une bagatelle, et gagne la montre d'or qu'il avait vendue. Peu de temps après, il l'échange contre un anneau de diamants. Il entre au service du prince de Hesse ; celui-ci, voulant un jour lui donner un témoignage de sa bienveillance, lui offre la même montre avec une chaîne précieuse.

Cette histoire rendit plus remarquable l'opiniâtreté de Sigfried à ne toucher aucune carte, à éviter ce moyen d'user de son constant bonheur ; et on s'accorda à penser que le baron, avec toutes ses qualités brillantes, était trop timide, trop avare pour s'exposer à la moindre perte. On ne réfléchit pas que la conduite du baron éloignait au contraire tout soupçon d'avarice; et, conmie il arrive d'ordinaire, on s<^ trouva fort satisfait d'avoir imagine une explication défavorable à un fait peu usité.

Sigfried apprit bientôt ce qu'on disait de lui ; et comme il ne détestait rien tant que les apparences même de l'avarice, il résolut, quelque répugnance qu'il éprouvât pour le jeu, d'employer quelques centaines de louis à confondre ses calomniateurs. Il se rendit au salon avec la ferme résolution de perdre la somme considérable qu'il avait apportée, mais le bonheur qui le suivait partout lui fut encore fidèle. Chaque carte qu'il choisissait se couvrait d'or. Les calculs les plus raffinés des vieux joueurs échouaient contre le laisser-aller du baron. Il avait beau changer de cartes ou conserver les mêmes, toujours il

gagnait. Il offrait le rare spectacle d'un ponteur qui se désespère parce que la chance le favorise, et les spectateurs se regardaient Tun l'autre et semblaient douter de la raison de cet homme, qui se montrait irrité de sa fortune.

Comme il avait gagné des sommes importantes, il se crut obligé de continuer, et il s'attendait à perdre plus qu'il n'avait gagné; mais il n'en fut pas ainsi : son destin l'emporta. Sans qu'il s'en aperçût lui-même, il commençait à prendre goût à ce jeu qui, dans sa simplicité, présente les combinaisons les plus chanceuses.

Il n'était plus mécontent de sa fortune. Le jeu absorba toute son attention, et le retint des nuits entières. Ce n'était plus l'appât du gain, c'était le jeu même, le jeu avec cette magie particulière dont ses amis lui avaient parlé, et qu'il n'avait jamais pu comprendre.

Une nuit, en levant les yeux au moment où le banquier achevait une taille| il aperçut en face de lui un homme d'un certain âge, qui le regardait d'un air fixe, sérieux et triste. Chaque fois que le baron levait la tête, il rencontrait l'œil sombre de l'étranger, qui produisit sur lui une impression pénible et irrésistible. L'inconnu ne quitta la salle qu'à la fin du jeu. Le lendemain il revint se placer en face du baron, et le poursuivit de ses regards sinistres. Le baron se contint encore cette fois; mais lorsqu'il le vit revenir la troisième nuit, il s'écria : « Monsieur, je dois vous prier de choisir une autre place, vous gênez mon jeu. » L'étranger s'inclina avec un sourire mélancolique, et, sans prononcer une parole, il sortit de la salle.

La nuit suivante, il était de nouveau devant le baron, dans la même attitude et avec le même regard. Sigfried se leva en fureur, et lui dit : a Monsieur, si vous croyez faire une plaisanterie en me regardant de la sorte, je vous prie de choisir un autre temps, un autre lieu. Quant à présent... » Un signe de la main dirigé vers la porte en dit plus qu6 les rudes paroles que le baron s'abstint de prononcer.

Comme la nuit précédente^ Tétranger sourit tristement, s'inclina et quitta la salle.

Agité par le jeu, par le vin qu'il avait bu, par la scène avec Tétranger, Sigtried ne put dormir. Lorsque le jour parut, il voyait encore cet homme devant ses yeux; il voyait cette figure expressive, vivement dessinée et altérée par la douleur; il voyait ces yeux creux et sombres, et cet humble vêtement sous lequel on distinguait la noble attitude d'un homme de bonne maison. Il se rsppehit encuitc la douloureuse résignation avec laquelle l'étranger s'était éloigné de la salle.

« Non, s'écria-t-il, j'ai été injuste envers lui, cruellement injuste. Est-il donc dans ma nature de m'emporter comme un étudiant grossier, et d'offenser un inconnu sans le moindre motif. » Le baron pensa alors, que cet homme ne l'avait tant contemplé que parce qu'il était sous l'influence du plus pénible contraste, parce qu'il se trouvait forcé de lutter contre l'amer besoin, tandis qu'en face de lui le jeune joueur amassait des monceaux d'or. Sigfried Jsolut de le chercher le lendemain, et de réparer les torts qu'il se reprochait envers lui.

Par hasard, la première personne que le baron rencontra en se promenant fut précisément l'étranger.

Le baron s'approcha de lui, s'excusa de sa dureté de la veille, et finit par lui demander formellement pardon.

L'étranger répondit qu'il n'avait rien à pardonner; qu'il fallait passer beaucoup de choses au joueur entraîné par l'ardeur du jeu ; que, du reste, il s'était attiré lui-même les rudes paroles du baron, en se tenant opiniâtrement à une place où il devait le gêner.

Le baron reprit la parole, et dit qu'il y avait parfois flans la vie des embarras temporaires qui devaient péniblement affecter un homme comme il faut, et il laissa entendre qu'il était disposé à employer une partie de l'argent qu'il avait gagné à venir au secours de l'étranger.

« Monsieur, lui répondit celui-ci, vous me croyez dans le besoin; cela n'est pas. Quoique je sois, à la vérité, plus

pauvre que riche, ce que j'ai suffit à ma modeste manière de vivre. D'ailleurs vous comprendrez que si, après m'avoir offensé, vous vouliez réparer cette offense par un don d'argent, je ne pourrais, en homme d'honneur, accepter une telle réparation.

— Je crois vous comprendre, répondit le baron, et je suis prêt à vous donner toutes les satisfactions que vous pourrez désirer.

— 0 ciel ! s'écria l'étranger, qu'un combat serait inégal entre nous ! Je suis convaincu que, comme moi, vous ne regardez pas un duel comme une folie d'enfant, et que vous ne pensez pas que deux gouttes de sang tombant d'une égratignure au doigt puissent effacer une tache faite à l'honneur. Il est des cas où deux hommes ne peuvent vivre ensemble sur cette terre, quand l'un d'eux serait au Caucase et l'autre sur les bords du Tibre; car il n'y a point de séparation aussi longtemps que la pensée se porte vers l'existence d'un être haï. Dans un tel cas, c'est le duel qui décide lequel des deux doit faire place à l'autre sur cette terre : alors le duel est nécessaire. Entre nous il serait trop inégal, car ma vie n'a pas la même valeur que la vôtre : si je vous tue, j'anéantis tout un monde d'espérances; si je succombe, vous avez mis fin à une existence pleine d'anxiétés et de souvenirs pénibles. Mais l'essentiel est que je ne me regarde pas comme offensé. Vous m'avez dit de sortir, et je suis sorti. »

L'étranger prononça ces mots d'un ton qui trahissait un ressentiment intérieur. Ce fut pour le baron un motif de renouveler ses excuses, et il dit qu'il ne savait comment le regard de l'étranger produisait en lui un tel trouble, qu'il ne pouvait en soutenir la fixité.

«Puisse mon regard, reprit l'étranger, pénétrer assez avant dans votre cœur pour vous montrer le péril auquel vous êtes exposé ! L'esprit léger, le cœur riant, vous marchez au bord de l'abîme ; un seul coup peut vous y précipiter sans retour. En un mot, vous êtes sur le Doint de devenir un joueur effréné. »

Le baron affirma que l'étranger se trompait complètement; il lui raconta par quelles circonstances il s'était mis à jouer, et ajouta que, lorsqu'il serait parvenu à perdre quelques centaines de louis, il cesserait de ponter. Jusquelà il avait eu un bonheur désespérant.

«Hélas! s'écria l'étranger, ce bonheur est l'amorce trompeuse, effrayante, des puissances ennemies. Ce bonheur avec lequel vous jouez, les motifs qui vous ont porté au jeu, toute votre conduite, qui ne montre que trop clairement combien votre intérêt pour les cartes s'augmente, tout, enfin, me rappelle vivement la destinée effroyable d'un malheureux qui vous ressemblait sous plusieurs rapports, et qui débuta comme vous. Voilà pourquoi je ne pouvais détourner mes yeux de vous; voilà pourquoi je pouvais à peine m'empêcher de vous dire ce que mes regards devaient vous laisser deviner. Que de fois j'ai voulu vous crier : « Prenez garde ! les démons étendent leurs griffes pour vous entraîner dans le précipice. » Je désirais vous connaître, j'y suis parvenu. Apprenez l'histoire du malheureux dont je viens de vous parler; peut-être vous persuadera-t-elle que je ne me laisse point troubler par un vain rêve en cherchant à vous arracher à un péril imminent.» L'étranger s'assit sur un banc solitaire à côté du baron, et commença ainsi :

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