‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 56 sur 76 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Si irrité que fût maître Martin contre Reinhold et Frédéric, il devait reconnaître que toutes les joies et tous les plaisirs avaient disparu de l'atelier avec eux. Les nouveaux apprentis ne lui causaient que des inquiétudes et du chagrin. Il devait s'occuper de tous les détails de leur ouvrage, et ne pouvait obtenir une besogne satisfaisante. Fatigué de tous ces soucis, il s'écriait souvent : « Ah ! Reinhold ! ah ! Frédéric ! pourquoi m'avez-vous trompé? pourquoi n'avoz-vouspas voulu rester tonneliers? » Parfois sa tristesse était si grande, qu'elle l'empêchait de travailler.

Un soir, il se trouvait assis chez lui, dans une de ces sombres dispositions d'esprit, lorsque Jacob Paumgartner

et maître Jean Holzschuer entrèrent tout à coup. Il pensa bien qu'il serait question de Frédéric, et en etfet Paumgartner ne tarda pas à parler du jeune homme, et Holzschuer en fit le plus grand éloge ; il dit que Frédéric serait non-seulement un excellent orfèvre, mais un illustre fondeur dans le genre de Pierre Fischer.

Paumgartner reprocha alors vivement à maître Martin la dureté avec laquelle il avait traité le pauvre ouvrier, et tous deux prièrent le vieux tonnelier de ne pas refuser sa fille à Frédéric, dans le cas où celle-ci Taimerait.

Maître Martin les laissa parler, puis leur dit en souriant : « Mes chers sires, vous prenez bien chaudement la défense d'un garçon qui m'a indignement trompé. Je veux bien lui pardonner; mais quant à Rosa, qu'il n'en soit plus question. »

Au même instant, Rosa entra, le visage pâle, les yeux humides de larmes, et déposa en sileiice des verres et du vin sur la table.

« Il faut donc, reprit Holzschuer, céder à la résolution de Frédéric, qui veut quitter son pays pour toujours. Il a fait chez moi un beau travail, qu'il vous demande, cher maître, la permission d'offrir à votre Rosa. »

A ces mots Holzschuer tira de sa poche une petite coupe en argent artistcment ciselée, et la présenta à maître Martin, qui était un grand amateur de pareils bijoux, et qui la regarda en tous sens avec attention. On ne pouvait rien voir de plus beau que cette coupe. De légères guirlandes de vigne et de roses l'enlaçaient, et du milieu des boutons de roses sortaient de charmantes têtes d'anges. L'intérieur du vase était doré et orné de figures de chérubins. Quand on versait du vin dans cette coupe, on eût dit que tous ces petits anges jouaient dans la liqueur limpide.

« En effet, dit Martin, c'est un délicieux travail, et je le conserverai, si Frédéric veut en recevoir deux fois la valeur en bonnes pièces d'or. »

Au même moment, la'porte s'ouvrit doucement, et Fré- ; déric apparut, le visage pâle comme la mort.

A peine Rosa Teut-elle aperçu^ qu'elle s'écria : « 0 mon cher Frédéric ! » et courut se jeter à demi morte dans ses bras.

Maître Martin les regarda tous deux, stupéfait, puis contempla de nouveau l'intérieur de la coupe, puis s'écria d'une voix retentissante : a Rosa, Rosa, aimes-tu Frédéric?

— Oh ! murmura Rosa, je ne puis le taire plus longtemps. Je l'aime comme moi-même. J'ai senti mon cœur se briser quand vous l'avez chassé.

— Eh bien, Frédéric, dit maître Martin, embrasse ta (lancée. »

Paumgartner et Holzschuer se regardèrent avec surprise ; liiais Martin, reprenant la coupe, leur dit : « 0 Dieu du ciel ! tout ce que la vieille grand'mère avait prophétisé est accompli. Il apportera une brillante petite maison, où de beaux anges chanteront dans les flots odorants. Voici la maison, voilà les anges, voilà le fiancé. Allons! allons! mes chers sires, tout va bien, nous avons notre gendre. »

Celui à qui il est arrivé de se trouver transporté par un mauvais rêve dans une nuit profonde et sinistre, et de se réveiller tout à coup au milieu des fleurs embaumées, de l'air pur du printemps, celui-là peut comprendre l'émotion de Frédéric. Incapable de parler, il tenait Rosa enlacée dans ses bras ; puis enfin il s'écria : « 0 mon cher maître, est-il vrai? Voulez-vous me donner la main de Rosa, et puis-je me livrer à mon art ?

— Oui, oui, sans doute, répondit Martin; je ne puis faire autrement, puisque tu as accompli la prophétie de la §3^rand'mère. Ton chef-d'œuvre en restera là.

— Non, cher maître, j'achèverai ma dernière tonne avec courage, et alors je reprendrai mon œuvre de ciseleur.

— Ah! mon brave garçon, dit Martin, tandis que la joie éllncelait dans ses yeux, fais donc ton chef-d'œuvre, puis nous célébrerons les noces. »

Frédéric remplit loyalement sa promesse. 11 termina su

tonne de deux foudres,, et tous les maîtres déclarèrent qu'on trouverait difficilement un plus bel ouvrage. Maître Martin bénissait le ciel de lui avoir donné un tel gendre.

Le jour du mariage arriva. La tonne de Frédéric, pleine de bon vin et couronnée de fleurs, était dans le vestibule de la maison. Les maîtres de la corporation des tonneliers, ayant Paunigartner en tête, se rassemblèrent là avec leui's femmes; puis vint la corporation des orfèvres. Le cortège allait se diriger vers Téglise de Saint-Sébald, où le jeune couple devait recevoir la bénédiction nuptiale, lorsqu'on entendit le son des trompettes et des hennissements de chevaux qui s'arrêtaient à la porte de maître Martin. Le tonnelier courut à la fenêtre, et il aperçut Henri de Spangenberg en habit de gala, et à quelques pas derrière lui un jeune homme à cheval, portant une épée brillante à sa ceinture, et une barrette ornée de plumes flottantes et de pierres précieuses. Près du jeune cavalier était une femme d'une admirable beauté, vêtue avec la même élégance, et montée sur un palefroi blanc comme la neige. Des pages et des valets, en grande livrée, les entouraient. Le son des trompettes cessa de se faire entendre, et Spangenberg s'écria ; « Holà ! holà ! maître Martin, je ne viens ici ni pour le vin de votre cave, ni pour vos ducats, mais pour le mariage de Rosa. Voulez-vous me laisser entrer ? »

Maître Martin, se souvenant des parole* qu'il avait dites, éprouva une légère confusion, et courut recevoir le vieux gentilhomme.

Spangenberg descendit de cheval, et entra dans la maison en faisant un salut. La jeune dame le suivit avec le chevalier. Dès que maître Martin aperçut ce beau cavalier, il joignit les mains, et s'écria : « Dieu du ciel ! Conrad! »

— Oui, cher maître, di4 celui-ci, je suis votre apprenti Conrad. Pardonnez-moi la blessure que je vous ai faite; j'aurais dt vous tuer, mais les choses se sont arrangées autrement. »

Maître Martin, fort troublé, répondit qu'il valait mieux qu'il n'eût pas été tué, et qu'il ne songeait plus à la

légère égratignure qu'il avait reçue. Lorsque la noble société fut entrée dans la salle, tout le monde s'étonna d^ roir combien la jeune femme ressemblait à Rosa. Le chevalier s'approcha de la fiancée, et lui dit : « Permettez, charmante Rosa, que Conrad assiste à votre mariage, et pardonnez au fougueux apprenti qui a failli causer un grand malheur. »

Le vieux Spangenberg prit alors la parole, et dit : «Il faut que je fasse cesser votre surprise. Voilà mon fils Conrad et voilà sa femme, qui porte aussi le nom de Rosa. Vous souvenez-vous, maître Martin, de la soirée où je vous demandais si vous voudriez donner votre Rosa à mon fils? Il était alors passionnément épris d'elle, et m'avait décidé à venir vous adresser cette demande. Quand je lui racontai de quelle façon vous m'aviez répondu, il entra chez vous comme apprenti pour gagner les bonnes grâces de votre fille, et peut-être pour vous l'enlever. Vous l'avez guéri par les coups que vous lui avez donnés, je vous en remercie. Il a trouvé une noble fille, qui est sans doute la Rosa qu'il portait en son cœur. »

La jeune dame fit un gracieux salut à la fiancée, et lui dit en lui offrant pour présent de noces un collier de perles : « Voyez," chère Rosa, voici le bouquet de fleurs que vous avez donné à mon Conrad pour prix de sa victoire; il l'a conservé précieusement ; mais, lorsqu'il vous est devenu infidèle, il m'en a fait hommage. Ne lui en voulez pas.

— Ah ! madame, que dites-vous? répondit Rosa; le noble Conrad pouvait-il jamais aimer une pauvre fille comme moi? Vous seule deviez être son amour, et c'est sans doute parce que je porte le môme nom que vous qu'il s'occupait de moi en ne songeant qu'à vous. »

Une seconde fois le cortège allait se mettre en marche, lorsqu'on vit arriver un jeune homme vêtu de velours uni, à la façon italienne, et portant des chaînes d'honneur sur sa poitrine.

aOReinhold, mon cher Reinhold ! » s'écria Frédéric en se précipitant tlans les bras du jeune homme. En même

temps, maître Martin et la fiancée' poussaient une exclamation de joie.

«Ne fai-je pas dit, s'écria Reinhold en serrant son compagnon sur son cœur, que tout s'arrangerait pour le mieux? Je viens fêter ton mariage, et je veux t'offrir le tableau que j'ai fait pour toi. »

A ces mots, il ordonna à deux serviteurs d'apporter un grand tableau, entouré d'un cadre d'or, qui représentait maître Martin dans son atelier, avec ses compagnons Reinhold, Frédéric, Conrad, travaillant à la grande tonne au moment où la belle Rosa venait les visiter. Chacun fut surpris de la vérité et de l'éclat du coloris de cet ouvrage.

« Ah ! dit Frédéric en souriant, c'est là ton chef-d'œuvre. Le mien est dans le vestibule; mais bientôt j'en ferai un autre.

— Je sais tout, répondit Reinhold, et je t'estime heureux. Reste fidèle à ta profession, qui, après tout, donne plus de joie domestique que la mienne. »

Au repas de noces, Frédéric était assis entre les deux Rosa, et en face de lui était maître Martin entre Conrad et Reinhold.

Paumgartner remplit jusqu'au bord la coupe de Frédéric, et la vida à la santé de maître Martin et de ses braves compagnons. La coupe circula à la ronde, et le vieux Spangenberg et tous les maîtres portèrent de joyeux toasts au tonnelier, à sa fille et à ses anciens apprentis.

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