‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 65 sur 76 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le conseiller avait été plus frappé de la malédiction de Manassé que des sortilèges de Torfévre. Cette malédiction était aftreuse en effet, car elle annonçait au conseiller la présence de Dalès.

Je ne sais si tu connais, cher lecteur, ce que les juifs appellent Dalès.

La femme d'un pauvre juif, au dire du talmudiste, trouva un jour, en montant au grenier de sa petite maison, un homme nu, sec et décharné, qui la pria de lui accorder un asile et quelques aliments. La femme descendit avec effroi Tescalier, et dit à son mari : a Un homme nu et affamé est entré dans notre maison et demande que nous ayons pitié de lui; mais comment nourrir cet étranger, quand nous avons tant de peine à gagner au jour le jour notre misérable vie ?

— Je vais monter, dit le mari, et j'aviserai aux moyens de le faire partir. Pourquoi, dit-il à l'étranger, es-tu venu te réfugier chez moi, qui suis pauvre et hors d'état de te nourrir? Lève-toi, et va-t'en dans la maison du riche, là où il y a des vivres en abondance et de splendides festins.

— Comment, répondit l'inconnu, veux-tu me renvoyer de l'asile que j'ai trouvé? Tu vois que je suis nu; je ne pourrai entrer ainsi dans la maison du riche. Fais-moi faire un vêtement qui me convienne, et je te quitterai. »

Il vaut mieux, pensa le juif, employer le peu qui me reste à renvoyer d'ici cet homme, que de le garder et de le voir dévorer tout ce que je gagne avec tant de peine. Il tua son dernier veau, dont il avait espéré se nourrir longtemps avec sa femme ; il en vendit la chair, et acheta un vêtement pour l'étranger. Mais lorsqu'il alla le lui présenter, cet homme, qu'H avait vu si petit et si maigre, était

devenu grand et fort, et Vhabit était pour lui trop étroit. Le pauvre juif se désola en voyant cette métamorphose, et ^étranger lui dit : a Renonce à la folle idée de vouloir me Dhasser d'ici, car apprends que je suis le Dalès. » Le pauvre juif se tordit les mains, poussa des cris de désespoir. « Dieu de mes pères, dit-il, je suis châtié avec la verge de la colère ; si tu es le Dalès, tu ne t'en iras plus, et tu grandiras jusqu^à ce que tu aies tout dévoré dans ma maison. »

Le Dalès, c'est la misère, qui, une fois entrée quelque part, ne s'en retire plus et s'étend sans cesse.

Si le conseiller était épouvanté de la malédiction de Manassé, il craignait aussi le vieux Léonard, qui avait tant de sortilèges à sa disposition, et dont l'aspect éveillait une terreur singulière. Ne pouvant s'attaquer à ces deux hommes, toute sa colère retomba sur Edmond, auquel il attribuait ce qui était arrivé. Albertine accrut encore cette colère en lui déclarant qu'elle aimait le jeune peintre pardessus tout, et qu'elle ne consentirait jamais à épouser ni le pédant Tusmann ni l'insupportable baron.

Le Conseiller écrivit à Edmond une lettre dans laquelle il exhalait toute sa bile, et finit en lui interdisant à tout jamais le seuil de sa maison.

Le soir, Léonard, en allant voir, selon sa coutume, le îeune artiste, le trouva dans un désespoir affreux. « Que me sert à présent, s'écria Edmond, que vous m'ayez prêté votre appui, et que vous ayez éloigné mes rivaux ? Vos actes de magie ont jeté le trouble partout, et vous avez mis sur ma route des obstacles insurmontables. Je vais partir le cœur déchiré, je vais aller à Rome.

— Eh bien, dit l'orfèvre, en agissant ainsi, tu feras précisément ce que je désire. Rappelle-toi que, lorsque tu me parlas pour la première fois de ton amour pour Albertine, je te dis que, selon moi, un jeune artiste devait être amoureux, mais non pas songer immédiatement au mariage. Je te présentai alors en riant l'exemple du jeune Sternbald, et maintenant je te dis très-sérieusement : Si

tu veux devenir un peintre recommandable^ renonce à toutes tes idées de mariage ; va dans la patrie des arts, étudie les monuments avec ardeur, et alors tu acquerras ' le talent pratique qui pourra t'illustrer ici.

— Ah ! répondit Edmond, quelle folie j'ai faite de voua confier mon amour ! Je le vois, c'est vous dont j'attendais un secours efficace, c'est vous qui agissez contre moi, et vous plaisez à détruire mes plus belles espérances.

— 0 jeune homme, reprit l'orfèvre, modérez vos expressions ; soyez moins violent, et pensez que vous êtes trop inexpérimenté pour pénétrer mes desseins; mais je vous pardonne votre colère par respect pour votre amour.

— Si j'avais pu épouser Albertine, répliqua Edmond, si j'avais été fiancé avec elle, je serais parti pour l'Italie, j'aurais passé là une année d'études, et je serais revenu joyeusement près de celle que j'aime.

— Quoi ! Edmond, s'écria l'orfèvre, était-ce là vraiment ton projet?

— Sans doute, répondit le peintre, l'amour que j'éprouve pour Albertine n'a pas étouffé en moi le sentiment de l'art.

— Peux-tu me donner ta parole, dit l'orfèvre, que si la main d' Albertine t'était promise, tu partirais aussitôt pour l'Italie?

— Oui, c'était ma ferme résolution, et je l'exécuterai, quoi qu'il arrive.

— Eh bien, Edmond, dit gaiement l'orfèvre, prends courage; celte résolution t'assure ta fiancée. Je te donne ma parole que dans quelques jours Albertine te sera promise. Je suis en état de faire ce que je te dis, n'en douti pas. »

La joie, l'enthousiasme, éclatèrent dans les regard d'Edmond; et l'orfèvre s'éloigna, laissant son ami livré au: plus douces espérances.

Page 1