CHAPITRE VI
Dans une des parties écartées du parc, le secrétaire d
chancellerie était assis sous un grand arbre, comme un chevalier blessé, contant les peines de son cœur aux brises infidèles de Tautomne.
« 0 Dieu de justice, s'écria-t-il, malheureux secrétaire privé, comment as-tu mérité tous les affronts que tu viens de subir?
«Tomasius ne dit-il pas que le mariage n'empêche point d'arriver à la sagesse? et cependant, depuis que tu as commencé à songer au mariage, tu as presque perdu ton heureuse întellig3nce! D'où vient donc cette répulsion que Faimable demoiselle Albertine maniteste contre ta personne, douée de louables qualités? Es-tu donc un politique qui ne doit point se marier, ou un juriste qui, d'après les principes de Cléobule, se croit obligé de battre sa femme lorsqu'elle commet quelque faute? 0 juste ciel ! quelle calamité ! Pourquoi, mon cher secrétaire privé, faut-il que tu sois en guerre ouverte avec des nécromanciens qui prennent ta tendre figure pour une toile, et te barbouillent la face avec un pinceau impudent, sans façon et sans gêne ! Oui, c'est là un affreux malheur; j'espérais encore en mon ami Streccius, qui est un grand chimiste ; mais tous ses efforts ont été inutiles. Plus je me lave avec l'eau qu'il m'a donnée, plus je deviens vert, quoique ce vert se change en différentes nuances, et que mon visage présente tour à tour les teintes du printemps, de Tété et de l'automne. Oui, cette fatale couleur causera ma ruine, et si l'hiver ne me blanchit pas, c'en est fait de moi ; je m'abandonne à mon désespoir et je me jette dans un étang. »
Tusmann avait bien raison de se plaindre ainsi. La couleur de son visage n'était point une couleur ordinaire : c'était ime sorte de teinture incrustée dans sa peau. Le jour, il n'osait sortir qu'en enfonçant son chapeau sur son front, et en se cachant la figure avec son mouchoir ; le soir, il traversait les rues au galop, car il craignait à la fois les railleries des enfants et la rencontre de quelque employé de son bureau, où il ne paraissait plus, sous prétexte qu'il était malade.
Il arrive souvent que nous ressentons plus vivement no.« douleurs dans le silence de la nuit que dans les rumeur.*? du jour ; et plus les nuages s'épaississaient, plus le vent d'automne soupirait dans les bois^ plus Tusmann sentait le poids de sa misère.
L'horrible pensée de mettre fin à sa malheureuse vie en se précipitant dans un étang le saisit avec tant de force, qu'il la regarda comme un signe du destin.
« Oui, s'écria-t-il d'une voix tremblante et en se levant, oui, pauvre secrétaire privé, c'en est fait de toi, nul Tomasius ne pourrait te sauver ; meurs, bon Tusmann ! Adieu, cruelle Albertine ! vous ne reverrez jamais le fiancé que vous avez si cruellement repoussé ! »
Il se précipita vers le bassin qu'il apercevait à la lueur du crépuscule, et s'arrêta au bord.
La pensée d'une mort prochaine avait sans doute troublé son jugement, car il se mit à entonner ce refrain d'une chanson anglaise : « Vertes sont les prairies, vertes sont les prairies. » Puis il jeta dans l'eau la Sagesse politique, le Calendrier de la cour^ et VArt de prolonger la vie d'Hufeland ; il se disposait à suivre ces livres chéris, lorsqu'il se sentit arrêté par un bras vigoureux.
Au même instant il entendit la voix du maudit orfèvre, qui lui disait : « Tusmann, que taites-vous? Je vous en prie, ne vous abandonnez pas ainsi à vos folies. »
Le secrétaire employa toutes ses forces à se dégager des bras de Torfévre ; il lui disait : « Monsieur le professeur, je suis au désespoir, et alors toutes les considérations cessent. Je vous en prie, monsieur le professeur, pardonnez à un malheureux secrétaire privé qui sait ce que les convenances exigent je suis désespéré, et, je vous le dis sans détour, je voudrais que le diable vous emportât avec tous vos sortilèges. »
L'orfèvre lâcha le secrétaire privé, qui tomba hors d'haleine sur le gazon humide.
U se crut dans le bassin et s'écria : « 0 mort froide ! ô verte prairie î Adieu, mademoiselle Albertine! Adieu,
digne conseiller ! Le malheureux fiancé est au milieu des grenouilles, qui louent le Seigneur dans les jours d'été.
— Voyez, Tusmann, dit Torfévre, vous perdez la raison, et vous êtes dans un état pitoyable. Vous vouliez tout à rheure m'envoyer aux enfers; que diriez-vous si le diable lui-même vous tordait ici le cou ? »
Tusmann gémit, soupira, les membres agités par la vre.
« Mais, continua Torfévre, je ne suis pas méchant, et je DUS pardonne vos cris de désespoir. Levez-vous, et allonsous-en. »
L'orfèvre aida le secrétaire à se relever, tandis que celui-ci murmurait : « Je suis en votre pouvoir, très-digne professeur ; faites de mon misérable corps ce que vous voudrez, mais épargnez mon âme.
— Ne jasez pas ainsi, » répliqua Torfévre en prenant le secrétaire par le bras, et il Tentraîna avec lui. Tout à coup il s'arrêta, et lui dit : « Vous êtes tout mouillé, laissez-moi vous essuyer au moins le visage. » A ces mots, il lui passa un mouchoir blanc sur la figure.
En apercevant, à travers les arbres, les lanternes du café Weber, Tusmann s'écria avec effroi : « Au nom de Dieu, où me conduisez-vous donc ? Par pitié, n'allons pas au milieu de la foule, je ne puis me montrer ; ma présence causerait un scandale.
— Je ne sais, répondit l'orfèvre, ce que signifie votre aversion des hommes. Il faut absolument que vous buviez un verre de punch, sinon le froid vous donnera la fièvre. Venez avec moi. »
En vain le secrétaire se lamenta, parlant sans cesse de son visage vert ; l'orfèvre ne faisait nulle attention à ses paroles, et l'entraînait avec une force irrésistible.
En entrant dans la salle, et en apercevant quelques personnes à table, Tusmann se cacha le visage avec son mou choir.
« Pourquoi donc cette précaution ? vous avez une honnête figure.
— Ah ! Dieu ! s'écria le secrétaire, vous savez, mon digne professeur, comment, dans sa colère, le jeune peintre m'a verdi le visage.
— Quelle folie ! » reprit Torfévre en entraînant de vive force le secrétaire devant une glace où se réfléchissait l'éclat des bougies.
Tusmann y jeta un regard et poussa une exclamation de surprise.
Non-seulement l'affreuse couleur verte qui lui avait été imprimée avait disparu, mais le visage de Tusmann était couvert d'un coloris plus vif, de telle sorte qu'il semblait raieuni. Dans le transport de sa joie, Tusmann sauta en l'air, et s'écria d'une voix attendrie : a Oh ! que vois-je ? mon digne, excellent professeur, c'est à vous que je dois cette félicité; maintenant mademoiselle Albertine, pour qui je me suis presque jeté dans l'étang, ne refusera plus de m'accepter pour époux. Oui, vous m'avez arraché à un profond désespoir; vous êtes mon sauveur, mon bienfaiteur...
— Je ne nierai pas, répondit Torfévre, que c'est mcf qui vous ai enlevé votre couleur verte, et vous voyez par là que je ne vous suis point aussi hostile que vous paraissiez le croire. Je ne condamne que la folle idée qui vous est venue d'écouter les propositions du conseiller, et de vouloir épouser sa jeune fille; mais je ne veux point détruire vos projets, je veux seulement vous conseiller de ne faire aucune tentative auprès de mademoiselle Albertine jusqu'à dimanche prochain à hiidi, alors vous saurez le reste ; que si vous essayez de la revoir plus tôt, je vous fais danser de telle sorte que vous en perdrez la raison ; je vous change en grenouille, je vous jette dans le bassin du parc, où vous pourrez rester jusqu'à la fin de votre vie. Adieu; une aôaire m'appelle en ville, vous ne pourriez me suivre ; adieu. »
L'orfèvre avait raison de dire que Tusmann n'eût pu le suivre, car il s'éloigna comme s'il avait eu des bottes de sept lieues. Un instant après^ il tomba comme un spectre
dans la chambre du conseiller, et lui souhaita le bonsoir d'une voix rude. Le conseiller, eftrayé de cette apparition, essaya de se remettre, et demanda à Tortévre ce qu'il venait faire si tard chez lui, le priant de vouloir bien se retirer, et de ne pas recommencer ses jongleries.
« Voilà bien comme sont les hommes, répondit Torfévre d'un air très-calme, et surtout les conseillers ! Ce sont préisément ceux auxquels ils devraient avoir le plus de conlance qu'ils repoussent rudement. Vous êtes mon ami, menacé d'un grand malheur, et j'accours à vous, au milieu de la nuit, pour vous donner un conseil, et détourner le coup qui va vous frapper.
— 0 Dieu î s'écria le conseiller hoi de lui-même, venez-vous m'annoncer encore une failh ^- à Hambourg, à Brème, à Londres? Suis-je un homme ruiné ? 0 malheureux !
— Non, répondit l'orfèvre, il s'agit de tout autre chose ; vous ne voulez pas donner à Edmond la main d'Albertine?
-^ Quoi ! s'écria le conseiljer, allez-vous recommencer ces sottes propositions? Moi, donner ma fille à un misérable barbouilleur !
— Cependant, dit l'orfèvre, il vous a très-bien peints, vous et votre fille.
— Ah ! ah ! répliqua le conseiller, ce serait un joli marché, ma fille pour deux tableaux! je lui ai renvoyé ces misères.
— Eh bien, si vous lui refusez Albertine, Edmond se vengera.
— Je voudrais bien savoir comment ce manant, ce blancbec, pourrait se venger du conseiller de commission Melchior Vosw^inkel ?
— Je vais vous le dire, mon honorable conseiller ; Edmond va retoucher votre portrait. A la place de votre riante expression de visage, il vous donnera des traits grimaçants, un air sombre, des yeux ternes, des lèvres pendantes ; il dessinera plus fortement les rides du front et des joues, etn'oublierapasces mombreux cheveux gris que vous prenez soin de cacher. A la place de l'agréable lettre
qui vous annonçait votre gain à la loterie,, il mettra celle que vous avez reçue hier^ et qui vous apprend la faillite de la maison Campbell et compagnie. Sur l'enveloppe il inscrira : « Au conseiller aulique manqué...; » car il sait qu'il y a six mois vous avez cherché en vain à obtenir ce titre. De vos poches déchirées sortiront des ducats^ des bons du Trésor, symbole de la perte que vous venez de faire. Le portrait sera exposé chez le marchand de tableaux qui est près de la Banque.
— Mille diables î s'écria le conseiller^ qu'il ne s'aventure pas à faire telle chose; j'appelle la justice et la police à mon secours.
— Mais, reprit l'orfèvre avec le même calme, en un quart d'heure cinquante personnes auront vu ce portrait, et la description en sera faite de mille manières différentes dans la ville entière. Tous les ridicules, toutes les sottises qu'on vous prête se reproduiront sous une couleur plus vive. Quiconque viendra à vous rencontrer vous rira au visage, et, ce qu'il y a de pire, c'est qu'on parlera sans cesse de la perte que vous éprouvez dans la faillite Campbell, et c'en est fait de votre crédit.
— 0 Dieu î s'écria le conseiller, il faut que le misérable me rende mon portrait dès demain matin au point du jour.
— Et quand il vous le rendrait, ce dont je doute fort, à quoi cela vous servirait-il? Il le gravera tel que je vous l'ai (lit sur une planche de cuivre, en tirera des centaines d'exemplaires, et les enverra dans toutes les grandes villes do commerce^ à Hambourg, à Brème, à Lubeck, à Londres.
— Arrêtez ! s'écria le conseiller, arrêtez ! parlez à cet homme, offrez-lui cinquante et même cent écus pour qu'il renonce à son affreuse pensée.
— Ah ! ah ! dit l'orfèvre en riant, vous oubliez que Lehsen n'a nul besoin d'argent, que ses parents sont à leur aise, et que sa tante lui a depuis longtemps assuré sa fortune, qui s'élève bien à quatre-vingt mille écus.
— Comment! s'écria le conseiller stupéfait, quatre-vingt mille... Écoutez, monsieur Léonard, je crois que ma petite Albertine est fort amoureuse du jeune peintre. Je suis un bon homme, un père tendre qui ne sais résister ni aux larmes ni aux prières; d'ailleurs Edmond me plaît, c'est un brave artiste, et j'ai pour Tart une folle prédilection. Ce cher Edmond, il a vraiment de bonnes qualités... quatre-vingt mille!... Allons, Léonard, par bonté de cœur, je donne ma fille à cet excellent garçon.
— Maintenant, reprit Torfévre, il faut que je vous conte une chose plaisante. Je viens du parc. Près du grand bassin , j'ai trouvé votre vieil ami et camarade le secrétaire Tusmann, qui, désespéré des dédains d' Albertine, voulait se jeter à l'eau. J'ai eu beaucoup de peine à le dissuader de son affreux projet en lui disant que vous tiendriez fidèlement votre parole, et que, par vos exhortations paternelles, vous décideriez Albertine à lui donner sa main. Si vous renoncez à cette résolution, si vous mariez Albertine avec Edmond, le pauvre secrétaire va certainement se tuer. Pensez quel bruit fera ce suicide. Chacun vous regardera comme le meurtrfer de Tusmann, et vous traitera avec un profond mépris. Vous ne serez plus invité à dîner nulle part, et, quand vous entrerez dans un café pour apprendre quelque nouvelle, on vous mettra à la porte. Bien plus, on sait que le secrétaire privé est estimé de ses chefs : son travail est renommé dans tous les bureaux. Si l'on peut penser que, par votre irrésolution, par votre manque de foi, vous avez porté ce malheureux au suicide, jamais de votre vie vous ne serez reçu par un conseiller de légation ou un conseiller de finances, pas même par les plus minimes employés. Aucun de ceux avec lesquels vous avez des affaires à traiter ne s'occupera de vous. Depuis les hauts fonctionnaires jusqu'aux plus simples expéditionnaires , tout le monde vous insultera et se présentera à vous le chapeau sur la tête. On vous retirera votre titre de conseiller de commission ; vous recevrez injure sur injure ; votre crédit sera
ruiné, votre fortune attaquée de toutes parts; vous tomberez de degré en degré, jusqu'à ce qu'enfin vous ensoyei réduit à la misère et à la honte.
^- Arrêtez ! s'écria le conseiller, vous me torturez. Qui jamais eût pu croire que le secrétaire ferait, à son âge, de telles folies? Mais vous avez raison; arrive ce qui pourra, il faut que je tienne ma parole, sinon je suis un homme perdu. Oui, c'est décidé, le secrétaire aura la main d'Albertine.
— Vous oubliez, répondit l'orfèvre, la demande du baron Benjamin et la malédiction du vieux Manassé. Si vous méprisez le neveu de ce juif, vous avez en lui un ennemi terrible ; un ennemi qui vous entravera dans toutes vos spéculations, qui ne reculera devant aucun moyen pour vous enlever votre crédit, qui saisira chaque occasion de vous nuire , et n'aura de repos que quand il vous aura ruiné, désolé, quand le Dalès qu'il a appelé s'installera réellement dans votre demeure. Bref, de quelque façon que vous disposiez de votre fille, vous tomberez toujours dans l'embarras; et voilà pourquoi je vous regarde comme un malheureux, comme un homme bien à plaindre. »
Le conseiller courut de long en large dans sa chambre en s'écriant : « Je suis perdu ! je suis ruiné ! Ah ! si au moins je n'avais pas de fille !... Que le diable les emporte tous, Edmond, Benjamin et le secrétaire !
— Allons, allons, dit l'orfèvre, il y a encore un moyen de salut.
— Lequel ? répliqua le conseiller en s'arrêtant tout à coup, lequel? Je souscris à tout.
— Avez-vous vu au théâtre le Marchand de Venise? C'est dans cette pièce que notre acteur Devrient représente un juif cruel nommé Shylock, qui a grande envie de goûter de la chair fraîche de négociant.
— Sans doute, j'ai vu cette pièce; mais où voulez-vous en venir?
— Si vous connaissez le Marchand de Venise y vous devez vous rappeler qu'il y a là une certaine demoiselle
Porcia, fort riche, dont la main a été, en quelque sorte, mise en loterie par une disposition testamentaire de son père. On apporte trois cassettes, et chacun de ses prétendants doit en choisir une et l'ouvrir. Celui d'entre eux qui prend la cassette où est placé le portrait de Porcia devient son fiancé. Faites comme le père de Porcia; dites aux trois rivaux que, comme ils vous sont tous trois également chers, vous abandonnez leurs prétentions au sort. Celui-là aura la main d'Albertine, qui choisira la cassette où se trouve son portrait.
— Quelle singulière proposition ! s'écria le conseiller, et, si je l'acceptais, croyez- vous qu'elle me soit utile, et qu'elle ne m'expose pas également à la haine de ceux que le sort n'aurait pas favorisés ?
— C'est là que je vous arrête, reprit l'orfèvre. Je vous promets solennellement d'arranger les cassettes de façon à ce que tout le monde soit satisfait. Ceux qui n'auront point le portrait trouveront, comme les princes de Maroc et d'Aragon, dans les deux autres cassettes, quelque chose qui leur plaira fort et leur fera oublier leur mariage avec Albertine. Bien plus, ils vous regarderont comme un homme auquel ils doivent la plus profonde reconnaissance.
— Est-il possible ! s'écria le conseiller.
— Non-seulement c'est possible, répondit l'orfèvre, ! mais certain, je vous en donne ma parole. »
j Le conseiller n'hésita plus à suivre le plan de l'orfèvre, î et tous deux convinrent de le mettre à exécution le di- ' manche suivant.
L'orfèvre promit d'apporter lui-même lestroiscassettes.
j CHAPITRE fïl.
Albertine (ut désespérée le jour où le conseiller lui parla , de la malheureuse loterie qui venait d'être décidée ; mais I toutes ses prières, toutes ses larmes, furent inutiles. Elle j était irritée aussi de voir l'indifférence d'Edmond ; il ne se i montrait plus, et n'essayait plus de l'entretenir de son
amour. La veille du dimanche décisif^ Albertine était assise le soir dans sa chambre. Livrée à la pensée du malheur qui la menaçait^ elle se demandait s'il ne vaudrail pas mieux prendre une résolution subite, s'enfuir de h maison paternelle , que de se voir condamnée à épouseï le pédant secrétaire ou Taffreux baron. Elle se mit alorj à songer au mystérieux orfèvre et à ses sortilèges, et Tespoir rentra dans son âme ; car il lui paraissait certain qu( Léonard ne pourrait abandonner Edmond au moment cri [ tique. Elle éprouvait alors un vif désir de parler à Tor févre, et, un instant après, Torfévre apparut devant elle II lui dit d'une voix douce et grave :
« Chère enfant , éloigne ta tristesse et tes sollicitudes apprends que cet Edmond, que tu crois aimer à présent est mon protégé, et que je le soutiendrai de tout moi pouvoir. Apprends que c'est moi qui ai donné à ton pèn ridée de la loterie, qui ai préparé les merveilleuses ct^ settes, et que nul autre qu'Edmond ne prendra celle où sa trouvera ton portrait. »
Albertine jeta un cri de joie. L'orfèvre continua : « J'au rais pu trouver un autre moyen de faire obtenir ta maii à Edmond, mais j'aurais irrité vivement ces deux ri vaux. »
Albertine se confondit en remercîments. Elle prit lei mains de l'orfèvre, les serra sur son cœur, et lui affirmî qu'en dépit de ses sortilèges elle le voyait sans frayeur puis elle lui demanda naïvement qui il était.
c( Ah ! ma chère enfant, reprit l'orfèvre en souriant, i me serait très-difficile de te dire qui je suis. Je ressembh - à beaucoup de gens qui savent mieux pour qui on lei prend que ce qu'ils sont réellement. Apprends que beau coup de personnes me prennent pour l'orfèvre Léonard qui, au seizième siècle, vivait en grand honneur à la coui de l'électeur Jean-Georges, et qui, poursuivi par la haini et l'envie, disparut on ne sait comment. Tu peux penseï ce que j'ai à souffrir de cette supposition de la part dei honnêtes bourgeois et desjgens d'affaires, qui m'attaquen
comme un esprit fantastique, et cherchent à me rendre li vie aussi amère que possible. Quoique j'apparaisse partout comme un vrai Deus ex machina, beaucoup de gens ne peuvent me souffrir, parce qu'ils doutent encore de mon existence réelle. Pour me mettre en garde contre toutes ces défiances, je n'ai jamais avoué que je sois Torfévre suisse Léonard, et il est convenu pour un grand nombre de personnes que je suis tout simplement un homme habile, et que la magie naturelle me donne tous mes moyens d'action. Prends donc courage, ma chère enfant ; demain matin, revêts-toi de ta plus belle robe, natte tes cheveux avec soin, et attends avec calme et patience ce qui doit arriver. »
A ces mots Torfévre disparut.
Le dimanche, à l'heure indiquée, on vit venir le vieux ' Manassé avec son charmant neveu, le secrétaire privé, et i Edmond avec Torfévre. Les prétendants, sans en excepter le vaniteux baron, furent surpris de voir Albertine, qui ne ; leur avait jamais paru si belle. Ce qui ajoutait à sa beauté, i' bien plus que l'élégance de ses vêtements et de sa coiffure, |; c'était le rayon d'amour et d'espérance qui brillait dans j ses yeux et colorait ses joues.
Dans un accès de générosité, le conseiller avait fait préparer un superbe déjeuner.
Lorsqu'il invita Manassé à se mettre à table, on pouvait lire dans les yeux du juif cette réponse de Shylock : « Oui, pour sentir l'odeur du jambon, pour toucher à cet animal où votre prophète le Nazaréen fit entrer le diable, je veux bien faire le commerce avec vous, aller et venir avec vous ; mais je ne puis ni manger, ni boire, ni prier avec vous. » Le baron y mit moins de conscience; il mangea d'une façon démesurée et babilla selon sa coutume.
Le conseiller, se laissant aller à une libéralité extraordinaire, versa sans ménagement son vin de Porto, de Madère, et même du vin de Malaga conservé dans sa cave depuis cent ans. Le déjeuner fini, il annonça aux prétendants de quelle manière devait être décidé le mariage de sa
fille. Celui-là aurait le droit d'épouser Albertine qui choisirait la cassette où se trouverait son portrait.
A midi la porte de la salle s'ouvrit^, et Ton aperçut sur une table couverte d'un riche tapis trois cassettes.
La première était d'or; sur le couvercle il y avait une guirlande de ducats, et au milieu étaient inscrits ces mots :
« Celui qui me choisira aura le bonheur selon le désir de son âme. »
La seconde cassette était en argent ; on lisait sur le cou-^ vercle ces mots écrits en caractères étrangers :
c( Celui qui me choisira aura beaucoup plus qu'il n'espère. »
La troisième cassette était en ivoire ciselé et portait pour inscription :
« Celui qui me choisira aura le bonheur qu'il a rêvé. »
Albertine s'assit derrière la table sur un fauteuil. Le conseiller se mit à ses côtés ; Manassé et l'orfèvre se retirèrent au fond de la salle.
Le sort ayant décidé que Tusmann devait choisir le premier, ses deux rivaux passèrent dans une chambre voisine.
Le secrétaire s'avança près de la table ; regarda, l'une après l'autre, les inscriptions. Bientôt il se sentit attiré par les caractères inscrits sur la cassette d'argent. « Dieu du ciel ! s'écria-t-il avec enthousiasme, quelle belle écriture arabe ! et comme elle s'allie bien à ces lignes latines ; « Celui qui me choisira aura beaucoup plus qu'il n'espère ! » Ai-je jamais osé espérer que mademoiselle Albertine m'accorderait sa main ? n'ai-je pas plutôt renoncé à tout avenir? ne me suis-je pas jeté dans le bassin? Allons, voici ma consolation, voici mon bonheur, je choisis la cassette d'argent. »
Albertine se leva et présenta au secrétaire une petite clef, avec laquelle il ouvrit la cassette. Mais quel fut son effroi lorsque, au lieu d'apercevoir l'image d'Albertine, il ne vit qu'un petit livre relié en parchemin, et sur lequel •e trouvait une inscription ainsi conçue :
^m LE CHOIX D'UNE FIANCÉE. 371
I^Pà Si tu t'es trompé, tu auras pourtant une grande joie : a ce que tu viens de trouver corrige rignorance, et donne « la sagesse. »
a 0 grand Dieu ! s'écria Tusmann, un livre, non pas I même un livre, c'est du papier blanc. Adieu, mes espérances ! 0 malheureux secrétaire ! Allons, c'en est fait de toi ! retournons au bassin ! »
Tusmann voulait s'éloigner; Léonard l'arrêta et lui dit : « Vous n'êtes pas raisonnable; nul trésor ne vaut mieux pour vous que celui que vous venez de trouver, l'inscription aurait déjà dû vous le faire reconnaître. Faites-moi le plaisir de mettre ce livre dans votre poche. »
Tusmann obéit. « Maintenant, reprit l'orfèvre, pensez à un livre que vous voudriez avoir en ce moment.
— 0 Dieu ! s'écria le secrétaire, j'ai jeté, avec une vraie folie, le livre de Tomasius dans l'étang.
— Prenez ce livre que vous avez dans votre poche, dit l'orfèvre, et voyez. »
Tusmann prit ce livre, et c'était le Iraiié de Politique de Tomasius.
« Ah 1 mon cher Tomasius, s'écria-t-il avec ravissement, te voilà donc arraché aux grenouilles, auxquelles tu n'aurais rien appris.
— Silence ! reprit l'orfèvre ; remettez ce livre dans votre poche, et pensez à quelque autre ouvrage que vous avez inutilement cherché dans mainte bibliothèque.
— Dieu ! répondit Tusmann, quand j'ai voulu aller à rOpéra pour me distraire, j'ai bien désiré, mais toujours vainement, avoir un petit livre qui traite d'une façon allégorique de l'art des compositeurs et des musiciens. Je veux parler de la Guérite musicale de Jean Béer, ou description de la rencontre entre les deux héroïnes, la Composition et r Harmonie, comme elles entrèrent en campagne Cune contre Vautre, et comme elles se réconcilièrent après une bataille sanglante.
— Cherchez dans votre poche, et voyez ! » dit l'orfèvre. Le secrétaire poussa un cri de joie en retrouvant dans
son livre mystérieux la Guerre musicale de Jean Béer.
« Eh bien, reprit Torfévre, avec le livre que vous avez pris dans la cassette, vous possédez la plus riche, la plus complète bibliothèque, et vous pouvez la porter partout où vous voudrez avec vous; car il vous suffit de faire un vœu, et ce livre, que vous aurez dans votre poche, sera précisément celui que vous désirerez lire. »
Sans s^occuper plus longtemps d'Albertine et du conseiller, le secrétaire se retira dans un coin de la chambre, se jeta dans un fauteuil, mit le livre dans sa poche, le reprit, et Ton vit à Téclair de ses yeux qu'il était le plus heureux des hommes.
Alors arriva le tour du baron ; il s'en alla en se dandinant vers la table, lorgna les cassettes, et en lut à voix basse les inscriptions. La cassette d'or avec les ducats éblouit ses regards : « Celui qui me choisira aura le bonheur selon les désirs de son âme. » Les ducats, dit-il, voilà mon bonheur, et Albertine est aussi ce que mon âme désire. En disant ces mots, il ouvrit la cassette, et y trouva une petite lime anglaise, avec cette inscription :
« Tu as conquis ce que ton cœur pouvait désirer; le a reste n'est rien. Va toujours en avant sans hésiter : voilà « ce qui fait la prospérité de la vie. »
« Ah ! s'écria-t-il avec colère, qu'ai-je besoin de cette lime ? La lime n'est pas un portrait ; ce n'est pas le portrait d'Albertine. Je prends la cassette, et je la donne à Albertine comme présent de noces.
— Vous allez trop loin, monsieur, dit l'orfèvre ; estimez-vous heureux d'avoir cette lime, et, dès que vous l'aurez essayée, vous reconnaîtrez que c'est un précieux trésor. Avez-vous sur vous un ducat couronné?
— Oui, répondit Benjamin d'un ton pénible ; mais poui quoi faire?
— Rognez-le, reprit l'orfèvre, avec cette lime. » Benjamin exécuta cette tâche avec une habileté qui annonçait de l'expérience, et, à mesure qu'il rognait le ducat, la bordure redevenait plus belle et plus brillante.
Manassé, qui jusque-là était resté immobile, s'élança, les yeux étincelants, sur son neveu, et s'écria avec emportement : « Une de mes pièces! que voîs-je? Cette lime est à moi ! elle est à moi ! C'est l'instrument magique pour lequel j'ai vendu mon âme il y a plus de trois cents ans. »
Il voulait arracher la lime des mains de son neveu; mais celui-ci le repoussa en s'écriant : « Loin de moi, vieux fou! c'est moi qui l'ai trouvée, c'est à moi qu'elle appartient ! » Et il défendit sa lime comme une lionne défend ses petits, tandis que Manassé, grinçant des dents, écumant de rage, l'accablait de malédictions. Enfin Benjamin, saisissant d'une main vigoureuse son oncle, le jeta à la porte, puis revint s'asseoir près d'une petite table en face du secrétaire, et se mit à rogner ses ducats avec activité.
a Nous voilà enfin délivrés de cet affreux homme, de ce vieux Manassé, dit l'orfèvre ; on prétend que c'est un second Ahasvérus, et qu'il erre dans ce monde depuis l'année i 572. Alors il fut jugé sous le nom de Lippold, et condamné comme coupable de sorcellerie ; mais le diable l'a sauvé en se faisant donner son âme. Beaucoup de gens croient l'avoir vu à Berlin sous différentes figures. Grâce à mon expérience, le voilà loin pour toujours. »
Edmond prit enfin la cassette d'ivoire, et y trouva un beau portrait en miniature, avec ces vers :
« Oui, tu as trouvé ton bonheur, contemple-le dans les « regards de ta bien-aimée. Ce qui a été ne revient plus, « c'est le destin de ce monde. Ce que tu as vu dans tes « rêves, tu le trouveras dans le baiser de celle qui t'aime. »
Edmond pressa sur son cœur Albertine, et le conseiller le regarda, tout joyeux de cette heureuse solution à tous les embarras suscités par le mariage de sa fille. Pendant ce temps. Benjamin continuait à rogner ses ducats, et Tusmann à lire son livre, sans se soucier ni l'un ni l'autre de 3e qui se passait devant eux. Le conseiller leur annonça jue le jeune peintre venait de gagner la main d' Albertine. fous deux écoutèrent cette nouvelle sans émotion. Ils étaient trop occupés du lot qui leur était échu, pour en
envier un autre. Un instant après, ils quittaient le conseiller, en le remerciant avec ardeur du trésor qu'ils lui devaient.
Quelques semaines se passèrent pleines de joie et de ravissement pour Edmond et Albertine. L'orfèvre vint tout à coup troubler le bonheur du jeune couple, en rappelant à Edmond qu'il lui avait solennellement promis de partir pour ritalie.
Malgré le regret profond que le jeune peintre éprouvait à se séparer de sa bien-aimée, il se sentait si vivement entraîné vers la patrie des arts, qu'il se décida à entreprendre ce voyage.
Edmond est depuis un an à Rome, et on prétend que sa correspondance avec Albertine devient de jour en jour moins fréquente et moins tendre. On a remarqué qu'un beau et élégant référendaire, à la taille mince, aux vêtements coquets, fait de fréquentes promenades au parc avec mademoiselle Albertine, après avoir dansé avec elle tout l'hiver, et que le conseiller le regarde d'un air fort satisfait. Le référendaire a subi honorablement les examens qui doivent lui servir de titre dans sa carrière. Peut-être épousera-t-il Albertine, s'il obtient un emploi convenable.