‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 74 sur 76 · MOI · texte numérisé non relu

MOI

Au nom du ciel ! j'espère que ces attaques ne sont pas dangereuses. Reverrons-nous bieAtôtIa signora?

l'homme raisonnable, prenant une prise.

Difficilement, car la signora est morte cette nuit à deux heures sonnant.

Le jour de la Saint-Michel, à Theure où Ton sonnait les vêpres dans le couvent des carmélites, une belle voiture, attelée de quatre chevaux de poste, roulait à travers les rues de la petite ville de L...., située sur les frontières de la Pologne, et s'arrêtait à la porte du vieux bourgmestre allemand. Les enfants, curieux, passèrent la tête à la fenêtre, tandis que la maîtresse de maison, se levant de sa chaise et rejetant avec humeur son ouvrage sur la table, disait au vieux fonctionnaire, qui accourait de la chambre voisine : «Encore des étrangers qui prennent votre paisible maison pour une auberge 3 cela vient de ses ornements. Pourquoi as-tu fait dorer de nouveau la colombe de pierre qui est sur la porte ? »

Le vieillard sourit d'un air fin sans rien répondre. En un instant il s'était dépouillé de sa robe de chambre, et il avait endossé Thabit d'apparat, qui était étendu sur une chaise. Avant que sa femme, surprise, eût eu le temps de lui adresser une question, il était à la portière de la voiture, sa calotte de velours à la main, découvrant sa iéte blanche, argentée par les rayons de la lune. Une femme d'un âge mûr, vêtue d'un manteau gris, descendit de voiture, et fut suivie d'une autre femme jeune, élégante, la figure voilée, qui entra d'un pas chancelant dans la maison, appuyée sur le bras du bourgmestre, et qui, après avoir franchi le seuil de l'appartement, tomba à demi inanimée sur un fauteuil que la femme du magistrat se hâta de lui apporter à un signe de son mari.

« La pauvre enfant ! murmura d'une voix plaintive la plus âgée des voyageuses. Il faut que je reste encore quelques instants près d'elle. » En même temps elle ôta, à ^aide de la fdle aînée du bourgmestre, son manteau de îoyage, et se montra avec une robe de religieuse et une

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croix étîncelante sur la poitrine, qui la fit reconnaître pour une abbesse de Tordre de Cîteaux.

La jeune femme voilée ne donnait d'autre signe de vie que par un profond soupir. Enfin, elle demanda un verre d'eau. La maîtresse de maison apporta toute sorte '< d'essences dont elle vantait Tefficacité, et pria la jeune femme de se débarrasser des vêtements épais qui l'empêchaient de respirer. Mais celle-ci, baissant la tête avec des signes d'effroi, repoussa cette prière, et usa d'un flacon d'eau de senteur sans soulever son voile.

« Vous avez, je l'espère, cher monsieur, dit l'abbesse au^ bourgmestre, tout préparé selon nos vœux.

— Oui, sans doute, répondit le vieillard; j'espère que mon gracieux prince sera content de moi, ainsi que la dame pour laquelle je suis disposé à faire tout ce qui sera en mon pouvoir.

— Laissez-moi quelques moments seule avec ma pauvre enfant, » reprit l'abbesse.

La famille sortit de la chambre, et entendit l'abbesse parler avec vivacité et attendrissement à la jeune femme, et celle-ci lui répondre avec un accent qui pénétrait k cœur. Sans vouloir précisément écouter, la maîtresse d( maison resta à la porte de la chambre ; les deux temmeî parlaient en italien, et donnaient par là un caractère plui mystérieux et plus étrange à cette aventure. Lebourgmestr( envoya sa femme et sa fille chercher des rafraîchisse ments, et rentra seul dans la chambre ; la jeune femm< était debout devant l'abbesse, la tête baissée, les maini jointes, et paraissait avoir repris plus de fermeté. L'ab besse ne dédaigna pas d'accepter les ratraîchissements q^ lui étaient offerts, puis s'écria : « Maintenant il en eî temps. » La dame voilée tomba à genoux, tandis que sj compagne de voyage lui posait les mains sur la tête, e priait à voix basse. Lorsqu'elle eut finit sa prière, elle pi en pleurant la jeune femme dans ses bras, la serra sur sein avec une douleur profonde, puis, ayant donné ave dignité sa bénédiction à la famille, elle se précipita vei

sa voiture, à laquelle on venait d'atteler de nouveaux chevaux. Le postillon partit au galop, en faisant retentir sa li'oinpette dans les rues.

Quand la maîtresse de maison reconnut au large coffre qu'on avait apporté que la dame voilée se disposait à faire un long séjour dans sa demeure, elle ne put dissinuiler sa curiosité et sa sollicitude : elle s'avança dans le vestibule au-devant de son mari, qui venait d'accompagner la vieille dame, et lui dit :

c( Au nom du ciel î quelle femme as-tu amenée dans la ^ maison ;, car tu sais tout, et tu ne m'as prévenue de rien ?

— Tu apprendras tout ce que je sais moi-même, répondit le vieillard tranquillement.

— Ah ! ah ! tu ne sais peut-être pas tout, reprit-elle d'un air plus inquiet ; tu n'étais pas tout à l'heure dans la chambre. Au moment où l'abbesse est partie, la j-eune femme, se trouvant sans doute trop gênée par ses lourds vêtements, souleva le long voile noir qui l'enveloppe de la tête aux pieds, et alors que vis-je?

— Eh bien, qu'as-tu vu ? dit le vieillard à sa femme^ qui regardait autour d'elle toute tremblante, comme si elle apercevait des spectres.

— Non, s'écria la vieille femme, je ne pouvais reconnaître les traits de son visage sous son voile; mais c'était ia pâleur, l'affreuse pâleur de la mort, et, je le le dis, il est clair pour moi, clair comme le jour, que cette dame est enceinte, et que dans quelques semaines...

— Je le sais, femme, répondit le vieillard d'un air mo rose, et, pour que tu ne succombes pas à ton inquiétude et à ta curiosité, apprends en deux mots tout ce qu'il en est Apprends que le prmceZ..., notre puissant patron, m'écrivit, il y a quelques semaines, que l'abbesse du couvent d'O.... m'amènerait une dame que je devais recevoir dans ma maison en silence et sans appareil. Cette dame, (jui ne veut être connue que sous le nom de Célestine,'doit attendre ici le jour de ses couches, et on viendra la chercher avec l'enfanl qu'elle aura mis au monde. Si j'ajoute à cela

que le prince m'a très-instamment prié d'avoir pour ell; les plus grandes attentions^ et qu'il m'a envoyé un bear sac de ducats que tu trouveras dans ma commode, j'espèrt que \u mettras fin à toutes tes inquiétudes.

— Il iaut donc, reprit la vieille femme, que nous prêtions les mains aux péchés commis par les grands ? »

Avant que le bourgmestre pût lui répondre, sa fille sortit de la chambre, et lui dit que la dame désirait aller se reposer dans l'appartement préparé pour elle.

Le vieillard avait fait décorer aussi bien que possible deux petites chambres à l'étage supérieur de sa maison, et ne fat pas peu surpris lorsque Gélestine lui demanda s'il n'en aurait pas encore une dont les fenêtres donnassent sur le derrière de l'habitation. Il répondit d'abord négativement, puis ajouta qu'il possédait encore une petite chambre avec une tenêtre sur le jardin, mais que ce n'était qu'une pauvre cellule, où l'on pouvait à peine mettre un lit, une chaise et une table.

Gélestine demanda à la voir aussitôt, et à peine y futelle entrée, qu'elle déclara que c'était là précisément ce qu'il lui fallait, et qu'elle ne la quitterait que lorsque son état la forcerait à en prendre une plus spacieuse. Le bourgmestre avait comparé cette chambre à une cellule, et le lendemain elle en avait toute Tapparence.

Gélestine avait suspendu à la muraille une image de la Vierge, et placé sur la table un crucifix. Le lit se composait d'un sac de paille, d'une couverture de laine, et Gélestine ne voulut avoir d'autres meubles qu'un escabeau de bois et une petite table. La maîtresse de maison, touchée de l'expression de douleur de l'étrangère, crut qu'il était de son devoir de chercher à la distraire; mais l'inconnue la pria, dans les termes les plus touchants, de ne point troubler la solitude où elle vivait en contemplation de la Vierge et des saints.

Ghaqué matin, au point du jour, Gélestine se rendait au couvent des carmélites pour y assister à la première messe; le reste du temps elle le passait dans sa chambre en exer-

cices de piété ; car, chaque fois qu'on avait besoin d'aller près d'elle, on la trouvait priant ou lisant des livres religieux. Elle ne voulait d'autres aliments que des légumes, et d'autre boisson que de l'eau ; et les instances réitérées du bourgmestre, qui lui représentait que, dans son état, elle avait besoin d'une nourriture plus substantielle, la décidèrent seules à prendre un peu de vin et de bouillon. C?tte vie si austère, qu'elle semblait s'imposer comme une pénitence, éveillait une profonde pitié, en même temps que la noblesse de ses manières et la grâce de son maintien inspiraient le respect. Une circonstance particulière ajoutait à ces sentiments quelque chose de terrible : jamais la jeune femme n'avait enlevé son voile; personne n'approchait d'elle que le vieillard, sa femme, sa fille, et ni l'un ni l'autre n'aurait pu reconnaître sa figure. Pourquoi donc ce voile sinistre ? L'imagination des deux femmes, occupée de ce mystère, inventa bientôt pour l'expliquer une histoire terrible. Elles supposèrent que les grilFes du diable avaient déchiré le visage de l'étrangère, et que de là provenait son obstination à rester constamment voilée. Le bourgmestre eut beaucoup de peine à réprimer ces suppositions, et à empêcher qu'elles ne se répandissent dans le voisinage, où déjà on connaissait l'arrivée de l'étrangère dans sa maison. On avait remarqué aussi ses visites au couvent des carmélites, et bientôt on ne la désigna plus que sous le nom de la femme noire, ce qui impliquait une idée d'apparition fantastique.

Le hasard voulut qu'un jour, lorsque la fille du bourgmestre entrait dans la chambre de l'étrangère pour lui porter son repas, un coup de vent soulevât le voile épais ; la jeune femme se détourna avec la rapidité de l'éclair .pour échapper aux regards de la jeune fille; celle-ci devint pâle et tremblante, et raconta à sa mère qu'elle avait vu une figure de marbre, sur laquelle brillaient des yeux étincelants.

Le bourgmestre accusa sa fille d'avoir été le jouet de son imagination. Cependant il ne laissa pas que d'en être

frappéj et désira réloignement de cette femme, qui, malgré sa piété, jetait le trouble dans sa maison.

Peu de temps après, au milieu de la nuit, il éveilla sa femme, et lui dit que depuis quelques instants il entendait des gémissements et un mouvement inusité dans la chambre de Célestine. La femme, pressentant ce qui arrivait, se leva à la hâte, et trouva Célestine habillée, couverte de son voile, à demi é ianouie sur son lit, et reconnut qu^elle était près d'accoucher. Tous les préparatifs nécessaires furent faits en un instant, et bientôt la jeune femme donna le jour à un beau et vigoureux garçon. Cet événement amena des relations plus amicales entre l'étrangère et la famille du bourgmestre. L'enfant semblait rapprocher Célestine du mond^ réel. L'état de la jeune mère ne lui permettait plus de continuer sa vie ascétique, et les soins dont elle avait besoin habituaient les dignes gens de la maison à son aspect. La femme du bourgmestre, qui s'occupait surtout du mrxlade, oublia peu à peu les étranges idées qu'elle avait conçues. Son mari portait gaiement dans ses bras le jeune enfant, comme si c'eut été son petit-fils, et tous s'étaient tellement habitués à voir Célestine voilée, qu'ils n'y songeaient plus. Elle avait fait jurer à la sagefemme de ne pas soulever ce voile, quelque chose qu'il arrivât, à moins d'un cas de mort. Cependant la femme du bourgmestre avait vu à découvert la figure de Célestine. mais elle n'en voulait pas parler, et s'écriait seulement : « Hélas ! la pauvre jeune dame, il faut bien qu'elle se voile. » Quelques jours après, apparut le moine des carmélites qui avait baptisé le nouveau-né ; il s'entretint seul avec Célestine pendant plus de deux heures : on l'entendait parler avec chaleur et prier. Lorsqu'il fut parti, on trouva Célestine assise dans son fauteuil, et tenant sur ses genoux l'enfant, qui portait sur ses petites épaules un scapulaire, et un Agnus Dei sur la poitrine. Des semaines, des mois s'écoulèrent, et la promesse que le prince avait faite au bourgmestre ne se réalisait pas; on ne venait pas chercher la jeune femme. Elle eût été considérée comme une pei-

sonne de la famille sans le voile fatal, qui arrêtait toute expansion amicale. Le vieillard se hasarda un jour à lui en parler; mais elle lui répondit d'une voix solennelle que ce voile ne tomberait qu'à sa mort. Il se tut, et désira de aouveau voir arriver l'abbesse avec sa voiture.

On était au printemps; la famille du bourgmestre reve< nait un jour de la promenade avec des bouquets de fleurs, dont les plus beaux étaient destinés à Célestine. Au moment où ils allaient entrer dans la maison, un cavalier s'élança au galop, demandant le bourgmestre. Le vieillard se nomma ; le cavalier mit pied à terre, attacha son cheval à un poteau, et s'élança dans la maison en s'écriant : « Elle est ici ! elle est ici ! » On entendit une porte s'ouvrir, et Célestine pousser un cri d'angoisse. Le vieillard courut près d'elle avec effroi. Le cavalier, qui était un officier de chasseurs de la garde française, décoré de plusieurs ordres, avait enlevé l'enfant de son berceau ; il l'enlaçait de son bras gauche, et de la main droite il repoussait les efforts de Célestine, qui voulait le lui reprendre. Dans la lutte, Tofficier fit tomber le voile de la jeune femme, et l'on aperçut une figure pâle comme le marbre, et immobile, sur laquelle brillaient des yeux ardents. Le vieillard reconnut que Célestine portait un masque très-mince, et adhérent à la peau.

« Femme terrible ! s'écria l'officier, veux-tu que je partage ta folie ?» et en disant ces mots, il repoussait si violemment Célestine, qu'il la jeta sur le parquet. Alors elle embrassa ses genoux, et lui dit avec l'accent de la plus profonde douleur : « Laisse-moi cet enfant. Oh ! je t'en prie, au nom de ton salut, ne me l'enlève pas; au nom du Christ et de la sainte Vierge, laisse-moi cet enfant, laissemoi cet enfant î »

Tandis qu'elle le suppliait ainsi, on ne voyait aucun muscle se mouvoir sur son visage ; ses lèvres mêmes semblaient immobiles, et le vieillard et sa femme, et tous ceux qui les avaient suivis, étaient glacés de terreur.

« Non, reprit l'officier avec un cri de désespoir, non, femme inhumaine et impitoyable; tu as pu arracher mon

cœur de mon sein, mais tu ne perdras pas, dans ton extravagance, cette innocente créature, qui doit guérir ma blessure. »

En disant ces mois, Tofficier serra si fortement Tenfant dans ses bras, qu'il le fit pleurer.

a Vengeance ! s'écria Célestine d'une voix sourde, vengeance du ciel sur toi, meurtrier !

— Loin de moi, loin de moi, apparition de l'enfer ! » reprit Tofficier. Et, repoussant parun mouvement convulsif Célestine, il s'élança vers la porte. Le vieillard voulut lui barrer le passage ; mais l'étranger, tirant un pistolet et en tournant vers lui l'embouchure, lui dit : « Cette balle traversera la tête de celui qui voudrait enlever l'enfant à son père. » Puis il se précipita au bas de l'escalier, monta à cheval, et s'enfuit au galop.

La femme du bourgmestre, pleine d'épouvante, monta près de Célestine pour lui porter secours ; elle la trouva au milieu de la chambre, les bras pendants, immobile et muette comme une statue ; elle essaya en vain de la faire parler, et, ne pouvant supporter l'aspect de son masque, elle la revêtit de son voile sans que Célestine fit le moindre mouvement. Elle était tombée dans un état complet d'insensibilité, et la pauvre vieille femme, en proie à la douleur et à l'angoisse, pria du fond du cœur le ciel de la délivrer bientôt de cette terrible étrangère ; sa prière fut exaucée. A l'instant même on entendit rouler dans la rue la même voiture qui avait amené Célestine. L'abbesse en descendit avec le prince de Z. . ., le protecteur du bourgmestre. Lorsque le prince apprit ce qui s'était passé, il dit avec douleur : « Allons, nous arrivons trop tard ; il faut nous résigner à la volonté de Dieu. » On emporta dans la voiture Célestine, qui restait toujours immobile, muette, et nedonnait aucun signe de volonté. Le char s'éloigna rapidement, et le vieillard et sa famille respirèrent comme s'ils venaient d'être agités par un mauvais rêve.

Bientôt après les événements qui s'étaient passés chez le bourgmestre de L..., on enterra à 0..., dans le cloître

de Cîteaux, une religieuse, et le bruit se répandit que cette religieuse était la comtesse Hermenegild, que Ton croyait partie pour l'Italie avec sa tante, la princesse de Z... Dans le même temps, le comte Népomucène de C..., père d'Hermenegild, arriva à Varsovie, et donna, par un acte formel, tous ses domaines à ses neveux, les deux fils du prince Z.., ne se réservant qu'une petite propriété dans l'Ukraine. On lui demanda ce qu^il faisait pour sa fille; il leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes , et dit d'une voix plaintive : « Elle est pourvue. » Il n'essaya ni de confirmer la mort d'Hermenegild dans le couvent d'O..., ni d'éclaircir la rumeur mystérieuse qui la représentait comme une victime conduite précipitamment au tombeau. Plusieurs patriotes courbés, mais non subjugués par la chute de la Pologne, songèrent à faire entrer le comte dans une conspiration secrète qui tendait à rendre la liberté au pays; mais ils ne trouvèrent plus en lui cet homme enthousiaste de la liberté et des idées nationales, et porté à soutenir hardiment toute entreprise énergique. Ce n'était plus qu'un vieillard affaibli par la douleur, désireux d'échapper à toutes les affaires et de s'ensevelir dans une solitude profonde. Quelque temps auparavant, à l'époque où le premier partage de la Pologne soulevait une insurrection, le domaine héréditaire du comteNépomucène avait été le rendezvous secret des patriotes. Là, dans des repas solennels, les esprits s'exaltaient à l'idée de combattre pour la délivrance de la patrie ; là, Hermenegild apparaissait au milieu des guerriers enthousiastes comme un ange du ciel. Fidèle au caractère des femmes de sa nation, elle prenait part à toutes les délibérations politiques; elle examinait la situation des choses, et, à dix-sept ans, elle exprimait parfois une opinion contraire à toutes celles qu'elle entendait énoncer, et la soutenait avec une lucidité, une clairvoyance qui ralliait tous les suffrages. Après elle, personne ne montrait un talent plus distingué, une plus grande pénétration que le comte Stanislas de R.... C'était un homme ardent, généreux, âgé de vingt ans. Souvent Hermenegild

et Stanislas s'emparaient seuls de la discussion, examinaient les projets, les admettaient, les rejetaient, en proposaient d'autres; et le résultat de cette discussion entre la jeune (ille et le jeune homme était admis par les auditeurs les plus expérimentés comme l'idée Fà plus sage et la plus praticable. Il était donc tout naturel de penser à unir ces deux jeunes gens, qui semblaient posséder entre eux le talent nécessaire pour sauver la patrie. D'ailleurs, au point de vue politique, l'alliance de leurs familles paraissait fort importante, car elles avaient été divisées par des vues différentes, comme cela est souvent arrivé aux nobles familles de Pologne. Hermenegild, pénétrée de cette pensée, accepta comme un don de la patrie l'époux qui lui était offert, et les réunions patriotiques se terminèrent dans le château de son père par des fiançailles solennelles. On sait que les Polonais succombèrent, que l'entreprise de Kosziusko, appuyée sur une trop grande confiance et sur une trop haute opinion d'une fidélité chevaleresque, échoua malheureusement. Le comte Stanislas, à qui sa carrière militaire, sa jeunesse, sa force, assuraient un rang dans l'armée, combattit avec un courage héroïque. Il n'échappa qu'avec peine à une captivité honteuse, et s'en revint grièvement blessé. Hermenegild seule l'attachait à la vie; auprès d'elle il espérait trouver une consolation et reprendre un nouvel espoir. Dès qu'il fut rétabli de ses blessures, il courut au château du comteNépomucène pour y éprouver une douleur plus cruelle. Hermenegild le reçut avec une amère ironie : ce Est-ce donc là, lui dit-elle, le héros qui voulait mourir pour son pays? » Dans son exaltation, elle semblait le regarder comme un de ces paladins des temps fabuleux, dont l'épée pouvait anéantir des armées. Toutes les protestations de dévouement à la patrie, toutes les prières de l'amour le plus ardent, furent inutiles : Hermenegild déclara qu'elle ne donnerait sa main au comte Stanislas que lorsque les étrangers seraient chassés de la Pologne. Le comte s'aperçut trop tard que la jeune fille ne l'avait jamais aimé, et que la condition qu'elle lui imposait ne

pourrait peut-éti e jamais s'accomplir. Il quitta sa fiancée en lui jurant une fidélité éternelle, s'engagea dans Tarmée française et alla faire la guerre en Italie.

On dit que les femmes polonaises ont des caprices de caractère particuliers. Un sentiment profond, une frivolité légère, un dévouement stoïque, une passion ardente, une froideur glaciale, tout se réunit dans leur âme, et présente à la surface des mouvements inconstants comme le jeu des ondes au fond d'un ruisseau.

Hermenegild vit sans s'en émouvoir son fiancé partir ; mais, quelques jours après, elle se sentit agitée par des désirs impétueux, tels que l'amour le plus violent peut seul en produire. Le tumulte de la guerre était apaisé, l'amnistie venait d'être proclamée; plusieurs officiers polonais sortirent de prison. Les compagnons d'armes de Stanislas reparurent l'un après l'autre au château du comte. On parlait avec une profonde douleur de ces jours d'infortune, du courage des vaincus, et surtout de celui de Stanislas. Il avait ramené au combat ses bataillons dispersés ; il avait enfoncé avec sa cavalerie les légions ennemies. Les chances du combat étaient encore indécises ; une balle l'atteignit, il tomba de cheval, baigné dans son sang, en s'écriant : «Pologne! Hermenegild I »

Chaque mot de ce récit pénétrait dans le cœur de la jeune fille comme un coup de poignard. « Non, se dit-elle, je ne savais pas que je l'aimais d'un amour si incomparable. Quelle folie m'a aveuglée? Comment ai-je pensé que je pourrais vivre sans celui qui est toute ma vie? Moi-même je l'ai envoyé à la mort; il ne reviendra pas. Hermenegild poussait ainsi des accents de désolation. La nuit, agitée par ses sollicitudes, elle errait dans le parc, et, comme s\ le vent eût dû porter ses plaintes à son bien-aimé absent^ elle s'écriait : « Stanislas! Stanislas! reviens; c'est moi, c'est ta fiancée qui t'appelle. Ne m'entends-tu pas? Reviens, sinon je meurs de désespoir. »

L'exaltation d'Hermenegild touchait à un état de folie, et lui fit commettre mille extravagances. Le comte Népo-

mucône^ très-inquiet de voir sa fille dans cette situation, eut recours aux remèdes de Tart, et décida un médecin à passer quelque temps dans son château. Mais, malgré tous les moyens employés par Thomme de la science, il paraissait fort douteux que la jeune comtesse se rétablît jamais complètement. Après des intervalles de calme, elle éprouvait tout à coup les paroxysmes les plus étranges. Une circonstance singulière vint changer soudain sa situation.

Hermenegild avait une petite poupée habillée en hulan comme son bien-aimé. Elle lui donnait les noms les plus tendres, et un jour elle la jeta au feu, parce que cette poupée ne voulait pas chanter la chanson polonaise : Podrosz twoia dam n imita milsza przaszn 'wkracwbyla, etc. Cette exécution faite, elle allait retourner dans sa chambre, lorsqu'elle entendit quelqu'un qui marchait d'un pas sonore derrière elle. Elle se retourne, aperçoit un officier vêtu de l'uniforme des gardes françaises et portant le bras en écharpe. Elle s'élance vers lui en s'écriant : «Stanislas ! mon Stanislas! mon Stanislas î » et elle tombe évanouie dans ses bras. L'officier, frappé de surprise, eut beaucoup de peine à retenir avec le seul bras dont il pouvait faire usage Hermenegild, qui était grande et torte. Il la pressa contre son sein, et, en sentant battre le cœur de la jeune fille, il dut s'avouer que c'était là une des plus charmantes aventures qu'il eût jamais eues. Les minutes s'écoulaient rapidement; l'officier, enflammé par un sentiment subit d'amour, couvrait de baisers les douces lèvres d'Hermenegild. Le comte Népomucène le trouva en entrant dans cette situation, et s'écria aussi avec joie : « Le comte Stanislas ! »

Dans ce moment, Hermenegild revint à elle, et, serrant l'officier sur sa poitrine, répéta avec enthousiasme : «Stanislas î mon bien-aimé ! mon époux ! »

L'étranger, hors de lui-même et le visage enflammé, s'écria en s arrachant à l'étreinte de la jeune fille : « Voici sans doute le plus beau moment de ma vie ; mais je ne puis m'abandonner à une félicité produite par une erreur. Je ne suis pas Stanislas; hélas! je ne le suis pas. » Her-

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