‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 75 sur 76 · LE VŒU · texte numérisé non relu

LE VŒU

menegild recula en arrière avec effroi^ et lorsque, après <i voir contemplé l'inconnu, elle vit qu'elle avait été le jouet à une vaine ressemblance, elle s'enfuit en gémissant. Le comte Népomucène pouvait à peine croire que Tofficier qui s'annonçait sous le nom du com.te Xavier R..., cousin de Stanislas, eût grandi en si peu de temps. La vie militaire lui avait donné prématurément une mâle expression. Xavier avait quitté la Pologne en même temps que son cousin, et avait, comme lui, servi dans l'armée française en Italie. A l'âge de dix-huit ans il s'était tellement distingué par son courage, que le général l'avait choisi pour aide de camp, et deux ans après il était parvenu au grade de colonel. Ses blessures l'avaient forcé à prendre quelque repos ; il était revenu dans sa patrie, et se présentait dans le château de Népomucène, chargé d'une commission de son cousin pour Hermenegild. Le comte et le médecin essayèrent de décider la jeune fille à quitter sa chambre. Subjuguée par la honte et la douleur, elle déclara qu'elle ne sortirait de sa retraite que lorsque l'étranger aurait quitté la maison.

Xavier lui écrivit qu'elle lui faisait cruellement expier la ressemblance dont il n'était pas coupable ; que cette rigueur ne l'atteignait pas seul , qu'elle atteignait aussi Stanislas, dont il apportait une lettre qui ne devait être remise qu'à Hermenegild elle-même.

La femme de chambre de la jeune comtesse, que Xavier avait mise dans ses intérêts, promit de donner à sa mai» tresse, dans un moment opportun, la missive de l'officierp et Hermenegild se décida à le recevoir.

Elle le reçut dans sa chambre, en silence, et les yeux baissés. Xavier s'approcha d'elle d'un pas chancelant, prit place devant le canapé où elle Hait assise, s'agenouilla plutôt qu'il ne s'assit en face d'elle, et, comme s'il eût commis un crime impardonnable, la conjura, dans les termes les plus touchants, de ne point faire peser sur lui une erreur qui lui apprenait à connaître la félicité de son ami. « Ce n'était pas lui, disait-il, c'était Stanislas même

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qui avait reçu ses baisers^ dans Tivresse du revoir. » En disant ces mots, il lui remit la lettre qui lui avait été confiée, et lui parla du courage de Stanislas, de la fidélité qu'il conservait à son pays et à sa bien-aimée.

Xavier mettait dans son récit une ardeur entraînante. li toucha le cœur de la jeune comtesse, qui, surmontant sa confusion, arrêta sur lui son regard céleste, de telle sorte que, comme le Calaf de Gozzi frappé du regard de Turandot, le jeune officier, tout ému, eut grand'peine à continuer sa narration. Sans le savoir lui-même, agité par la lutte intérieure d'une passion soudaine, il se perdit dans des descriptions de marches militaires et de batailles. Il parla des attaques de cavalerie, des légions enfoncées, des batteries enlevées.

Hermenegild l'interrompit avec impatience, et lui dit : « Cessez, cessez de me représenter ces scènes sanglantes ; dites-moi plutôt qu'il m'aime, que Stanislas m'aime, »

Xavier saisit la main d'Hermenegild, et, la serrant sur son cœur, lui dit : «Écoute-le donc lui-même, ton Stanislas, ton Stanislas ! » Et il lui adressa les protestations les plus ardentes de l'amour.

Il était tombé aux pieds de la jeune fille ; il l'enlaçait dans ses bras ; mais, tandis qu'il allait la serrer sur son cœur, il se sentit violemment repoussé. Hermenegild le regardait fixement, et lui dit d'une voix sourde : « Vaine poupée, quand même je te donnerais la chaleur de mon sein, tu n'es pas Stanislas, et tu ne le seras jamais ! » A ces mots, elle quitta la chambre.

Xavier reconnut trop tard son inconséquence. Il sentit qu'il était follement épris d'Hermenegild, et que chaque tentative qu'il ferait pour satisfaire sa passion serait une trahison à l'amitié. Partir à la hâte sans revoir Hermenegild, ce fut là son héroïque résolution, et il l'exécuta à l'instant même, en faisant atteler ses chevaux à sa voiture.

Le comte Népomucène fut très-surpris de ce que Xavier vînt prendre congé de lui. Il essaya de le retenir; mais Xavier persista dans sa décision avec une sorte d'ardeur

convulsive qui lui donnait plus de fermeté. Le sabre au 'ôté, le bonnet de campagne à la main, il était au milieu du salon, et son domestique l'attendait dans l'antichambre avec son manteau. Au dehors^ on entendait piétiner les chevaux impatients.

Soudain la porte s'ouvre^ Hermenegild s'avance vers le comte avec une grâce inexprimable, et lui dit en souriant : « Vous voulez partir, cher Xavier, et il me semblait que vous aviez encore tant de choses à me raconter de mon Stanislas. Savez-vous que vos récits ont été pour moi une merveilleuse consolation ? »

Xavier baissa les yeux en rougissant. On s'assit; le comte Népomucène affirma à diverses reprises que depuis plusieurs mois il n'avait pas vu Hermenegild dans une aussi bonne disposition d'esprit. Il fit un signe, et on apporta le souper dans le salon. Le meilleur vin de Hongrie brillait dans les verres, et Hermenegild porta une coupe à ses lèvres en mémoire de son bien-aimé, de la patrie *et de la liberté. « Cette nuit, je partirai, » se disait Xavier ; et lorsqu'on se leva de table, il demanda à son domestique si sa voiture était prête. Celui-ci répondit qu'il l'avait dételée et replacée sous la remise par l'ordre du comte Népomucène, que les chevaux étaient à l'écurie, et que le cocher ronflait sur la paille. Xavier se résigna.

L'apparition inattendue d'Hermenegild l'avait convaincu qu'il serait doux et convenable de rester, et cette persuasion en amena une autre. Il pensa qu'il ne s'agissait pour lui que de savoir se dominer, c'est-à-dire de résister à une passion qui ne ferait qu'enflammer davantage l'âme maladive de la jeune comtesse, et lui serait, à lui, très-funeste; que si Hermenegild devait préférer un bonheur présent à un vague avenir, ce serait l'effet de la destinée, et il .n'était plus question de violer les lois de l'amitié.

Le lendemain, Xavier, en se retrouvant avec Hermenegild, parvint à réprimer l'élan de sa pensée ardente. Il sut se maintenir dans les limites des convenances les plus strictes, et conserver même un froid cérémonial. Il ne

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donna à son entretien que le caractère de ces galanteries doucereuses qui sont pour les femmes un poison fatal. Tout jeune eticore et inexpérimenté dans les relations d'amour^ il agit avec son innocence comme aurait pu le faire un maître très-habile. Il ne parlait que de Stanislas et de son inviolable fidélité; mais, à travers ses discours, il laissait entrevoir lui-même son ardeur, de telle sorte que la jeune comtesse, égarée par cette conversation, ne savait comment séparer Stanislas de Xavier.

Bientôt la société du jeune officier devint un besoin pour Hermenegild, et on les trouvait presque toujours ensemble, engagés dans un entretien d'amour. L'habitude fit disparaître peu à peu la réserve d'Hermenegild, et Xavier s'affranchit aussi du cérémonial qu'il avait voulu sagement conserver. La jeune fille lui donnait le bras, et s'en allait ainsi se promener avec lui dans le parc ; elle laissait sans inquiétude sa main reposer dans la sienne, lorsqu'assise dans sa chambre, elle l'entendait parler de Stanislas. Lorsqu'il n'était pas question d'affaires d'État et de la cause de la patrie, le comte Népomucène ne pénétrait point la pensée des autres ; il ne voyait le reste qu'à la surface : son cœur, mort à toute autre préoccupation, ne reflétait les images ordinaires de la vie que comme un miroir où tout passait sans lais^icr de traces. II ne devina point les sentiments d'Hermenegild, et fut satisfait de la voir échanger le jeu enfantin de sa poupée pour un beau jeune homme, et il remarqua avec plaisir que Xavier, dont il ferait volontiers son gendre, prendrait bientôt la place de Stanislas.

Xavier avait aussi la même pensée. Quelques mois s'écoulèrent, et la jeune comtesse semblait de plus en pluj se complaire aux assiduités empressées du jeune officier. Un matin, on annonça qu'Hermenegild s'était enfermée dans son appartement avec sa femme de chambre, et ne voulait voir personne. Le comte crut que c'était un nouveau paroxysme de maladie qui n'avait pas de durée, e* pria Xa^ ier d'user de son influence sur Hermenegild pour

la ramener à son état naturel; mais quelle fut sa surprise lorsque le jeune officier refusa de chercher à se rapprocher de sa bien-aimée, et se montra complètement changé! Au lieu d'être hardi, selon sa coutume, il paraissait tout tremblant, comme s'il eût vu des spectres; sa voix était mal assurée, son langage timide et incohérent. Il affirma qu'il devait retourner à Varsovie; que jamais il ne reverrait Hermenegild, dont la nature jetait le trouble dans son âme; que la fidélité passionnée d'Hermenegild lui rappelait celle qu'il devait à son ami, et qu'une fuite instantanée était son unique moyen de salut. Le comte ne comprenait pas ces paroles ; il lui sembla seulement que la folie de sa fille avait atteint le jeune homme. Il essaya de le faire revenir à d'autres idées, mais tout fut inutile; plus il insistait, plus Xavier se montrait décidé à partir. Enfin, lo jeune officier, poussé comme par une force irrésistible, se jeta dans sa voiture, et disparut.

Le comte Népomucène, affligé et irrité de la conduite d'Hermenegild, ne s'occupa plus d'elle, et elle passa plusieurs jours enfermée dans ses appartements, ne voyant d'autre personne que sa femme de chambre.-

Un matin, il était assis, pensif, dans sa chambre, tout occupé des actions héroïques de l'homme que les Polonais vénéraient comme une idole ; la porte s'ouvrit, et Hermenegild apparut en habit de deuil. Elle s'avança d'un pas majestueux vers son père, se mit à genoux devant lui, et lui dit : c( 0 mon père ! le comte Stanislas, mon époux chéri, n'est plus; il est mort en combattant comme un héros. Sa veuve malheureuse est à genoux devant toi. »

La veille même, le comte avait reçu des nouvelles de Stanislas, en sorte qu'il ne considéra toute cette scène que comme un nouvel accès de la maladie morale de sa fille.

« Calme-toi, chère enfant, lui dit-il, Stanislas vit et bientôt il sera dans tes bras. »

A ces mots, Hermenegild poussa un profond soupir, et tomba à demi inanimée sur les coussins du canapé; puis, revenant à elle, elle dit d'une voix calme et ferme : « Per-

mets, mon père, que je te raconte comment tout s'est passé, et tu verras que je suis la veuve de Stanislas. Il y a six jours, j'étais, le soir, dans le pavillon construit à Tune des extrémités du parc; toutes mes pensées étaient concentrées sur celui que j'aime. Involontairement je sentis mes yeux se fermer, je ne dormais pas, je veillais et rêvais. Bientôt j'entendis une rumeur confuse et des coups de feu répétés qui retentissaient dans le voisinage; je me levai, et ne fus pas peu surprise de me trouver sous une tente. Devant moi était agenouillé mon Stanislas. Je Tenlaçai dans mes bras, je le serrai sur mon cœur. « Dieu soit loué ! s'écria-t-il, tu vis, tu es à moi ! » Il me dit que j'étais tombée évanouie après nos fiançailles, et je me rappelai alors que le père Cyprien, que je voyais en ce moment dans la tente, nous avait unis dans la chapelle voisine, en face des canons, au moment de la bataille. L'anneau de mariage brillait à mon doigt. J'éprouvai une joie inexprimable à enlacer mon époux dans mes bras. L'ivresse d'une femme heureuse dominait toute mon âme. Je perdis connaissance, puis tout à coup j'éprouvai un froid glacial,

j'ouvris les -yeux Quel horrible spectacle! j'étais au

milieu de la bataille; la tente où je venais d'entrer était livrée aux flammes, et. en face de moi je voyais Stanislas cerné par une troupe ennemie. Ses compagnons accoururent pour le sauver, mais trop tard; un cavalier le jeta d'un coup de sabre à bas de son cheval. »

Hermenegild, vaincue par sa douleur, s'évanouit de nouveau. Le comte parvint à la ranimer, et elle dit d'un ton solennel : « Que la volonté de Dieu soit faite ! Il ne me convient pas de me plaindre, mais je resterai jusqu'à la mort fidèle à mon époux. Nul lien terrestre ne me séparera de lui ; je prierai pour son salut, pour le nôtre : voilà ma destinée. »

Le comte Népomucène pensa avec raison que le troubl-e moral d'Hermenegild avait seul enfanté ces scènes de terreur; et comme elle vivait d'une vie retirée et paisible, il ne s'affligea point d'une situation à laquelle il espérait

d'ailleurs que le retour prochain de Stanislas mettrait fin. Que si quelquefois il lui arrivait de faire une plaisanterie sur les rêves et les visions, Hermenegiid souriait douloureusement, portait son anneau à ses lèvres et Tarrosait de ses larmes. Le comte remarqua avec surprise qu'il n'avait jamais vu cet ann eau au doigt de sa fille ; mais comme elle avait eu mille moyens de se le procurer, il n'y songea pas davantage. Cependant il apprit que le comte Stanislas avait été fait prisonnier, et cette nouvelle l'affecta vivement. A cette époque, Hermenegiid commença à se plaindre d'un malaise singulier qu'elle ne savait comment définir, et qui troublait tout son être.

Le prince Z... arriva au château avec sa femme. La mère d'Hermenegild étant morte d'une mort prématurée, la princesse Z... avait pris la place de la jeune comtesse, et celle-ci lui était profondément attachée. Elle lui confia ses douleurs, et se plaignit amèrement de voir qu'on la traitât comme une visionnaire lorsqu'elle pouvait donner les preuves les plus convaincantes de son union avec Stanislas. La princesse, connaissant la maladie morale de la jeune fille, évita de la contredire; elle lui affirma que le temps éclaircirait toutes ces circonstances mystérieuses, et ajouta qu'en tout cas il fallait se soumettre à la volonté du ciel. Mais elle devint plus attentive lorsque Hermenegiid lui parla de son état physique et des symptômes qui l'inquiétaient. On vit alors la princesse observer Hermenegiid avec une vive sollicitude qui semblait s'accroître à mesure que l'esprit de la jeune comtesse recouvrait plus de calme. Les joues pâles, les lèvres ternes d'Hermenegild se colorèrent de nouveau, ses yeux recouvrèrent leur éclat naturel, son corps amaigri prit un nouveau développement; elle reparut dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Cependant la princesse semblait la regarder comme plus malade que jamais, et dès qu'elle la voyait soupirer, elle ne cessait de lui dire: a Comment te trouves-tu, qu'éprouves-tu donc, mon enfant ? »

Le comte, le prince et la princesse délibérèrent ensemble

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sur les moyens à employer pour arracher Hermenegiid à son idée fixe, à Tidée qu'elle était veuve de Stanislas.

c( Je crois malheureusement, dit le prince, que sa folie est incurable, car son état physique est excellent et ne fait qu'entretenir le désordre de son âme. Oui, continua-t-il en regardant la princesse, qui avait une expression de douleur, elle se porte très-bien, quoique, à son grand préjudice, on s'obstine à la traiter comme si elle était malade. »

La princesse regarda fixement le comte, et lui dit d'un ton de voix décidé : « Non, Hermenegiid n'est pas malade ; mais, s'il était possible de supposer qu'elle se fût oubliée, je serais convaincue qu'elle est enceinte. »

A ces mots, elle se leva et quitta la chambre.

Le comte et le prince se regardèrent stupéfaits. Celui-ci dit que sa femme avait quelquefois aussi de singulières visions.

Le comte répondit : a La princesse a parfaitement raison de regarder le fait dont elle a parlé comme une chose impossible ; mais que direz-vous quand je vous avouerai qu'hier en regardant Hermenegiid, la même idée a traversé mon esprit?

— Il faut alors, dit le prince, consulter le médecin et la sage-femme, afin que leur décision anéantisse le jugement précipité de la princesse ou confirme notre honte. »

Plusieurs jours se passèrent à prendre et à rejeter diverses résolutions. La princesse ne voulait pas qu'on eût recours à un médecin, peut-être indiscret; elle ajoutait que dans quelques mois il serait temps de l'appeler.

c( Que voulez-vous dire? s'écria le comte effrayé.

— Oui, répondit la princesse, il n'y a plus de doute : ou Hermenegiid est la plus profonde hypocrite qui ait jamais existé, ou elle a été indignement trompée, car elle est enceinte. »

Le comte, hors de lui-même, resta quelques instants muet; puis, reprenant ses forces, conjura la princesse de chercher à savoir, coûte que coûte, quel était le malheureux qui avait couvert sa maison d'une honte ineffaçable.

« Hermenegild^ répondit la princesse^ ne sait pas encore que je connais son état. J'attends tout du moment où je lui dirai ce qu'il en est. Dans sa surprise, elle laissera tomber le masque de rh^T)ocrisie, ou révélera son innocence d'une façon merveilleuse , et dont je n'ai aucune idée. » «

Le soir même, la princesse se trouva seule avec la jeune comtesse. Elle la prit par la main, la regarda en face, et lui dit d'une voix décidée : « Mon entant, tu es enceinte. »

A ces mots, Hermenegild leva vers le ciel un regard où se peignait une félicité inexprimable, et s'écria avec ravissement : « Oui, ma mère, je le sais; il y a longtemps que j'ai senti que si mon époux avait succombé au milieu des rangs ennemis, je pouvais encore avoir un bonheur infini. Oui, le moment de la plus grande joie que j'aie éprouvée se continue pour moi. Je reverrai mon époux dans le gage qu'il m'a laissé de notre douce union. »

La princesse se sentit si étonnée, qu'elle crut qu'elle en perdrait aussi la raison. L'accent de vérité d'Hermenegild, ses transports, son aveu, éloignaient toute idée de fourberie, et la folie seule pouvait expliquer sa situation.

Saisie de cette pensée, la princesse repoussa Hermenegild, et lui dit avec violence : «Insensée! est-ce un rêve qui t'a mise dans cette situation honteuse pour nous tous ? Penses-tu pouvoir m'échapper par des contes pareils ? Réfléchis, rappelle-toi toutes les circonstances du passé; une confession sincère, repentante, peut seule noUs réconcilier avec toi. »

Le visage baigné de larmes et le cœur navré, Hermenegild tomba à genoux devant la princesse, et lui dit: Quoi ! ma mère, toi aussi tu me traites comme une visionnaire î tu ne crois pas que j'aie été unie par l'Église à Stanislas, que je suis sa femme ? Mais vois donc cet anneau que je porte au doigt. Quedis-je? tu connais mon état, que faut-il de plus pour te convaincre que je n'ai pas rêvé ? »

La princesse s'aperçut, à sa grande surprise, que la jeune

comtesse n'avait pas même Tidée qu'elle eût commis une faute, et qu'elle ne comprenait pas les reproches de sa mère adoptive. Prenant les deux mains de la princesse, et les serrant sur son cœur, elle la conjurait de croire à tout ce qu'elle lui avait raconté de son époux ; et celle-ci, toute troublée, hors d'elle-même, ne savait que répondre à la pauvre fille, et quel moyen employer pour découvrir tout ce mystère. Quelques jours après, elle dit au comte et au prince que la jeune fille persistait à se déclarer enceinte de son époux, et qu'elle-même croyait à la réalité du fait. , Les deux seigneurs traitèrent Hermenegild comme une hypocrite, et le comte Népomucène jura que si, par la douceur on ne pouvait la faire revenir de ses extravagantes pensées, il emploierait avec elle les moyens rigoureux. La pirincesse prétendait, au contraire, que toute rigueur serait une cruauté inutile. Elle était persuadée, comme elle l'avait déjà dit, que la jeune comtesse exprimait franchement sa pensée. « Il y a, ajouta-t-elle, bien des secrets dans le monde que nous ne sommes pas encore en état de comprendre. Ne. serait-il pas possible que l'union même des cœurs produisît une influence physique, et que cette union eût mis Hermenegild dans l'état où elle se trouve ? »

Malgré toute leur colère et toute la gravité des circonstances, le prince et le comte ne purent s'empêcher de rire en entendant énoncer cette pensée, qu'ils proclamèrent la pensée la plus éthérée qui fût jamais sortie d'une tête humaine. La princesse déclara en rougissant que la sensualité des hommes les empêchait de comprendre de telles choses, qu'elle était persuadée de l'innocence de la jeune fille, et qu'elle ferait un voyage avec elle pour la soustraire aux soupçons et aux sarcasmes de ceux qui l'entouraient. Le comte approuva ce projet; car, comme Hermenegild ne dissimulait pas son état, il était nécessaire de la dérober aux regards de toutes les personnes de sa connaissance.

Cette résolution calma les esprits. Le comte se tranquit-

lisa en entrevoyant un moyen de cacher aux railleries du monde ce pénible événement ; et le prince jugea que ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était d'attendre du temps l'explication de cotte étrange énigme. Les trois personnages allaient se séparer après cette décision, quand l'arrivée subite du comte Xavier de R. . . les jeta dans un nouvel embarras et de nouvelles perplexités. Echauffé par une course à cheval, et couvert de poussière, il entra dans l'appartement, hors de lui-même ; et, sans saluer personne, sans observer une seule forme de politesse, il s'écria : « Le comte Stanislas est mort ! il n'est pas captif... non ! il a été massacré par les ennemis; en voici la preuve. » A ces mots, il remit à Népomucène plusieurs lettres, que celuici se hâta de Hre. La princesse y jeta un coup d'œil , et, levant les yeux vers le ciel et joignant les mains, dit avec douleur : « Hermenegild 1... pauvre enfant !... quel secret , impénétrable i » Elle venait de voir que Stanislas était mort le jour même où Hermenegild croyait l'avoir vu, et que tout s'était passé comme la jeune fille l'avait raconté. « Il est mort ! reprit Xavier impétueusement; Hermenegild est libre; il n'y a plus d'obstacle pour moi, qui l'aime plus que ma vie. Je demande sa main. »

Népomucène ne pouvait répondre. Le prince prit la parole, et déclara que certaines circonstances ne permettaient pas de satisfaire à sa demande ; que Xavier ne pouvait voir Hermenegild en ce moment, et que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de s'en retourner comme il était venu. Xavier répondit qu'il connaissait le trouble moral d'Hermenegild, dont on voulait sans doute parler; que ce n'était pas là un obstacle, car il espérait que son mariage mettrait fin à cette maladie. La princesse assura que la jeune comtesse resterait jusqu'à la mort fidèle à son fiancé, et que d'ailleurs elle ne se trouvait plus au château.

Xavier, éclatant de rire à ces paroles, déclara qu'il sollicitait seulement l'assentiment du comte^ et qu'il arrangerait le vcsic.

Irrité de ces instances importunes^ Népomucène ditqu'3. était inutile d'attendre son consentement, et que le jei homme devait quitter à Tinstant même le château. P< toute réponse, Xavier ouvrit la porte de Tantichambi ordonna à son valet d'apporter sa valise, de desseller le chevaux, et de les conduire dans Técurie; puis il se jet dans un fauteuil près de la fenêtre, et affirma que jusqu'à! ce qu'il eût vu Hermenegild et causé avec elle il ne sortirait du château que par la force. Le comte répondit qu'il ne pouvait l'empêcher de rester là, mais que pour lui il se retirerait ailleurs. A ces mots, il sortit avec le prince et la princesse pour hâter autant que possible le départ d'Hermenegild. Par hasard, dans ce moment-là même, la. jeune comtesse se promenait, contre sa coutume, dans le' parc. Xavier l'aperçut par la tenêtre, courut à sa poursuite , et l'atteignit à l'instant où elle entrait dans le pavillon isolé; son état était on ne peut plus manifeste.

« 0 puissances du ciel ! » s'écria Xavier en se précipitant à ses pieds ; et il la conjura, par les protestations les plus tendres, de céder à son amour, de l'accepter pour époux. Hermenegild, effarée et tremblante, lui dit qu'un, démon funeste l'envoyait pour troubler son repos; qu'elle' serait à tout jamais fidèle à son cher Stanislas, et n'en' épouserait jamais un autre.

Xavier réitéra ses prières, et lui dit qu'elle se trompait; elle-même, qu'elle lui avait déjà accordé les plus douces:; preuves d'amour ; puis il se leva pour l'enlacer dans seSj bras. Alors Hermenegild, le repoussant avec horreur et mépris, s'écria : « Insensé ! il est pour toi aussi impossible de me faire manquer à ma fidélité que d'anéantir le gage^ d'amour que je porte dans mon sein. Va-t'en î va, fuis loin^ de mes yeux !

— N'est-ce pas toi, répondit Xavier en fureur, n'estpas toi-même qui as manqué à tes serments extravagants?] L'enfant que tu portes dans ton sein est mon enfant; c'est i moi que tu as embrassé en ce lieu même. Tu as été ma| maîtresse, et tu l'es encore si tu ne deviens mon épouse, m

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Hermenegild, lui lançant un regard effroyable, s'écria : « Infâme ! » et tomba par terre.

Xavier se précipita dans le château comme s'il était poursuivi par les Furies, rencontra la princesse, Tentraîna dans une chambre, et lui dit :

« Elle m'a repoussé avec horreur, moi, le père de son enfant !

— Toi, Xavier! répondit la princesse; grand Dieu! est-il possible?

— Condamnez-moi si vous voulez, reprit Xavier; mais quiconque a le sang bouillant comme le mien faillira comme moi dans un tel moment. Je trouvai dans le pavillon Hermenegild dominée par une influence étrange que je ne puis décrire; elle était assoupie et rêvant sur le canapé. A peine étais-je entré, qu'elle se leva, vint à moi, et, me prenant par la main, me conduisit d'un air solennel a travers le pavillon. Elle s'agenouilla, j'en fis autant; elle se mit en prière , et je remarquai qu'elle croyait voir un prêtre devant nous. Elle tira un anneau de son doigt, qu'elle présenta au prêtre ; je le pris, et je lui en donnai un autre. Alors elle tomba dans mes bras avec amour. Lorsque je m'éloignai, elle était plongée dans une sorte de sommeil proiond qui ressemblait à un évanouissement.

— Misérable ! s'écria la princesse, indigne scélérat ! ... » Le comte et le prince entrèrent au même instant, et apprirent en peu de mots ce qui s'était passé; et la princesse fut vivement blessée en les entendant dire que le crime de Xavier était très-pardonnable, et que son mariage avec Hermenegild pouvait tout réparer.

« Non, s'écria-t-elle, jamais Hermenegild ne sera l'épouse de celui qui a osé empoisonner l'extase de cette jeune fille par un crime honteux !

— Elle sera mon épouse, reprit Xavier d'un ton froid 3t sardonique; elle me donnera sa main pour sauver son honneur. Je reste ici, et tout s'arrangera. »

En ce moment on entendit une rumeur sourde; on ap-

portait Hermenegild, que le jardinier avait trouvée înanîmée dans le pavillon. On la déposa sur le canapé^ et, avant que la princesse pût s'y opposer, Xavier avait pris sa main. Tout à coup elle se leva, lança sur le jeune homme im regard flamboyant en poussant un cri qui ressemblait '-iu rugissement d'une bête fauve. Xavier, atterré comme s'il avait été frappé par la foudre, ne put que prononcer ces mots : « Des chevaux !» A un signe de la princesse, on le conduisit dans le vestibule. « Du vin ! du vin ! » s'écriat-il. Il vida coup sur coup plusieurs verres, puis s'élança à cheval, et partit au galop.

L'état d'Herm^^negild, qui touchait à la folie, changea les dispositions au prince et de Népomucène. Ils virent que l'attentat de Xavier était irréparable; ils voulaient envoyer chercher un médecin, mais la princesse déclara que la jeune fille n'avait besoin que de consolations spirituelles, et, au lieu du médecin, on appela le père Cyprien, confesseur de la maison. Il réussit d'une façon merveilleuse à apaiser l'égarement d'Hermenegild ; il fit plus, il lui rendit le calme et la fermeté. Elle s'entretint paisiblement avec la princesse, et lui exprima le vœu de se retirer après ses couches dans le cloître d'O..., et d'y passer sa vie dans le deuil et le repentir.

Dès ce moment elle prit un voile noir qui lui cachait entièrement le visage, et qu'elle ne soulevait jamais. Le prince écrivit au bourgmestre de L... et à l'abbesse du cloître de Cîteaux, qui devait conduire Hermenegild dans la maison oii elle ferait ses couches, tandis que la princesse partirait pour l'Italie, en annonçant qu'elle emmènerait Hermenegild avec elle.

Il était minuit, la voiture qui devait conduire Hermenegild au cloître était devant la porte. Le prince, la princesse et Népomucène, accablés de douleur, étaient réunis pour prendre congé de la malheureuse fille. Elle apparut, enveloppée dans son voile et accompagnée du moine, dans la salle éclairée par des flambeaux.

« La sœur Célestine, dit Cyprien d'un ton solennel. ^

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