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CHAPITRE IV

J'étais placé depuis deux ans à B... lorsque j'entrepris un voyage dans le midi de l'Allemagne. Un soir, je vis se dessiner dans la pourpre du crépuscule les tours de H... ; à mesure que j'approchais, je me sentais saisi d'une anxiété inexprimable ; j'avais comme un fardeau pesant sur la poitrine, j'étouifais, et je descendis de voiture pour, respirer librement. Bientôt cet abattement moral devir** une douleur physique; U me semblait que j'entendais

sonner dans Tair des accents d'un chant soIenneL Les sons devinrent plus intelligibles^ je distinguai des voix d'hom:aes qui modulaient un chant d'église.

c Qu'y a-t-il donc? qu'y a-tril donc? m'écriai-je avec une indicible douleur.

— Ne le voyez-vous pas? répondit le postillon : on enterre là-bas quelqu'un dans le cimetière. »

En effet, nous approchions du cimetière, et je vis un cercle d'hommes vêtus de noir et entourant une fosse qu'on allait combler. Les larmes s'échappèrent de mes yeux ; il me semblait qu'on enterrait là toutes les joies et toutes les félicités de ma vie. J'étais descendu au bas de la colline, je ne pouvais plus voir ce qui se passait dans le cimetière. Le chant cessa, et je remarquai, sur le chemin, des hommes en deuil qui revenaient de l'enterrement. Le professeur passa près de moi avec sa nièce, sans me remarquer. La nièce tenait un mouchoir sur ses yeux et sanglotait violemment. Il me tut impossible d'entrer dans la ville; j'envoyai à l'auberge mon domestique avec ma voiture, et je me mis à parcourir ces lieux que je connaissais si bien, pour essayer de me remettre d'une émotion qui ne provenait peut-être que de la fatigue du voyage ou de quelque autre cause physique. En entrant dans une allée qui conduisait à un jardin public, je fus témoin d'un singulier spectacle. Le conseiller Crespel était conduit par deux hommes en ieuil, et bondissait et sautait pour leur échapper. Il portait comme de coutume son vêtement gris, taillé d'une iaçon bizarre ; de son chapeau à trois cornes, posé d'un air martial sur l'oreille, tombait un long crêpe flottant, sur ses flancs il avait mis un ceinturon noir, et il y avait placé, au lieu d'une épée, un archet de violon. Un froid glacial fit frissonner mes membres. Il est fou^ me dis-je; et je le suivis lentement. Ceux qui le concnnsaient le menèrent à sa maison, et il les embrassa en éclatant de rire. Lorsqu'ils le quittèrent, son regard tomba sur moi ; il m'observa fixement, et dit d'une voix sourde : « Soyez le bienvenu, messire étudiant; vous comprenez sans doute...»

A ces mots, il me saisit par le bras et me fit monter dans la chambre où étaient suspendus ses violons ; tous étaient revêtus d'un voile noir ; mais le beau violon de Crémone avait été remplacé par une couronne de cyprès. Je devinai ce qui était arrivé : a Antonia ! Antonia ! » m'écriai-je avec une profonde douleur. Le conseiller resta devant moi immobile, les bras croisés; je lui montrai la couronne de cyprès.

« Lorsqu'elle mourut, me dit-il d'un air solennel, l'archet de ce violon se brisa avec éclat, et la table d'harmonie tomba en pièces. Cet instrument fidèle ne pouvait vivre qu'avec elle et pour elle : il est dans sa tombe, enseveli avec elle. »

Je tombai sur un fauteuil, dans une vive émotion. Le conseiller se mit à chanter d'une voix rauque une chanson joyeuse. C'était un affreux spectacle que de le voir sauter sur un pied, tandis que le crêpe suspendu à son chapeau voltigeait sur les violons suspendus à la muraille. Je ne pus retenir un cri d'effroi lorsque, dans un mouvement rapide du conseiller , ce crêpe tomba sur mon visage ; il me semblait qu'il allait m'envelopper dans les voiles funèbres de la folie.

Tout à coup Crespel s'arrête devant moi et me dit : «Enfant! enfant î pourquoi cries-tu ainsi? As-tu vu l'ange de la mort ? C'est ce que l'on voit toujours avant la cérémonie. »

Il s'avança au milieu de la chambre, prit l'archet de violon attaché à sa ceinture, le tint avec les deux mains sur sa tête, et le brisa; puis il s'écria en poussant un éclat de rire : « Maintenant la baguette est brisée sur moi. N'est-ce pas que je suis libre? libre? Salut à laHbertél Je ne ferai plus de violons... bravo!... je ne ferai plus de violons. D Et il se remit à chanter d'un ton plus terrible une mélodie riante, en courant et sautant de nouveau sur un pied. Épouvanté de cette scène, je voulais fuir : il me retint d'une main ferme, en me disant avec calme : a Restez, monsieur l'étudiant. Ne prenez pas pour de la

folie ces explosions d'une douleur qui me tue. Tout cela m'est arrivé parce que je me suis fait faire dernièrement une robe de chambre qui devait me donner l'apparence du Destin ou de Dieu. » Il continua à dire toute sorte de choses extravagantes,, jusqu'à ce qu'enfin il tomba épuisé. J'appelai sa vieille servante, et me réjouis entin de pouvoir sortir. Je ne doutai pas que Crespel ne fût fou ; le professeur soutint cependant le contraire. « Il y a des hommes, me dit-il, que la nature ou quelque événement particulier dépouille du voile sous lequel nous autres nous connnettons nos folies sans qu'on s'en aperçoive. Ils sont comme ces insectes revêtus d'une peau transparente qui laisse voir tout le jeu de leurs muscles. Tout ce qui est chez nous à l'état de pensée se traduit en action chez Crespel. Par ses contorsions, par ses danses extravagantes, il exprime l'amère ironie du sort qui souvent s'est joué de lui en ce monde ; mais là est son salut. Ce qui vient de la terre, il le rendra à la terre; ce qui est d'origine céleste, il saura le garder, et, malgré cette folie éclatante, il a conservé le sentiment de lui-même La mort subite d'Antonia doit l'accabler; cependant je suis sûr que demain il reprendra déjà ses habitudes. » En efîét, tout se passa à peu près comme le professeur l'avait prévu. Le conseiller reparut le lendemain tel qu'il était autrefois ; seulement il déclara qu'il ne ferait plus de violons et ne jouerait plus de cet instrument. Plus tard, j'ai appris qu'il avait tenu sa parole.

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