CHAPITRE V
Ce que le professeur me dit ajouta encore aux soupçons que m'avaient fait concevoir les relations d'Antonia avec le conseiller. Je pensai même que la mort d'Antonia devait peser burdement sur la conscience de Crespel. Je ne voulais pas quitter H... sans lui avoir reproché le crime dont je le croyais coupable ; je voulais l'ébranler jusqu'au fond du cœur, et le forcer à me faire l'aveu de
son attentat. Plus je songeais à cette affaire,, plus il mo paraissait évident que ce Crespel devait être un scélérat^ et le discours que je devais lui adresser prenait de plus en plus une couleur vive et ardente. A la fin, c'était un vrai chef-d'œuvre de rhétorique.
Ainsi préparé à ma harangue, échauffé par mon imagination, je cours chez Crespel : je le trouve occupé à tourner, avec im visage calme et riant , plusieurs jouets.
c( Comment^ lui dis-je avec violence, comment pouvezvous garder un instant de paix dans votre âme quand la pensée d'une affreuse action devrait vous torturer ? »
Il me regarde avec surprise, et pose à côté de lui son instrument de travail.
c( Que voulez-vous dire, mon bon ami? me demandat-il; je vous en prie, ayez la complaisance devons asseoir.»
Je m'échauffai de plus en plus ; je l'accusai d'avoir fait mourir Antonia, et je le menaçai de la vengeance céleste. Tout fier encore de ma nouvelle dignité d'homme de justice, j'allai jusqu'à lui affirmer que je mettrais tout en œuvre pour découvrir les traces de son crime, et le livrer aux tribunaux.
Je me trouvai cependant singulièrement embarrassé lorsque, à la fin de ma pompeuse harangue, le conseiller me regarda paisiblement comme s'il attendait que je parlasse encore. J'essayai de continuer; mais tout ce que j'exprimai me parut si embarrassé et si peu convenable, que je n'osai aller plus loin. Crespel jouissait de mon embarras ; un sourire ironique et malin errait sur son visage. Bientôt il reprit un air très-sérieux et me dit d'un ton imposant : c( Jeune homme, tu peux me regarder comme un fou, comme un extravagant, je te pardonne; car nous sommes tous deux enfermés dans la maison de fous, et tu m'en veux parce que je crois être Dieu le Père, et que tu te regardes comme Dieu le Fils. Mais comment oses-tu essayer de pénétrer dans les replis secrets d'une existence qui doit te rester étrangère? Antonia n'est plus, et le mystère a rassé d'être... » Il se leva, traversa la chambre
de long en large ; il me regarda fixement^ me prit par la }: ::ain et me conduisit près de îa fenêtre, dont il ouvrit les deux battants. Il s'appuya sur la pierre du balcon, les yeux fixés sur le jardin, et me raconta l'histoire de sa vie. Lorsqu'il eut fini, je le quittai, ému et honteux. I Toici en peu de mots Fhistoire d'Antonia. Une vingtaine d'années environ avant l'époque dont je parle, le conseiller fut attiré en Italie par le désir de rechercher les meilleurs violons des anciens maîtres. Il ne construisait encore aucun de ces instruments, et ne songeait pas à les démonter. A Venise, il entendit la célèbre cantatrice Angéla, qui brillait alors sur le théâtre de San Beneditto, dans les premiers rôles, et il éprouva un enthousiasme enfanté nonseulement par le talent, mais par Tangélique beauté de la signora. Il chercha à faire connaissance avec elle; et, malgré la rudesse de ses manières, il parvint, par îe jeu hardi et plein d'expression de son violon, à gagner les unes grâces de la jeune actrice. Quelques semaines après contractait avec elle un mariage qui devait rester secret, parce qu' Angéla ne voulait ni quitter le théâtre ni renoncer à son nom célèbre pour prendre le nom peu hamaonieux de Crespel.
Le conseiller me décrivit avec l'ironie la plus folle toutes les tortures que la signora Angéla lui avait fait subir dès qu'elle était devenue sa femme. « Toutes les boutades, toutes les fantaisies de toutes les premières cantatrices réunies étaient, dit Crespel, rassemblées dans le petit corps d' Angéla. » S'il lui arrivait quelque jour l'idée d'avoir une volonté, à l'instant même, Angéla lui dépêchait une légion d'abbés, de maestri, d'académiciens, qui, ne connaissant pas ses droits conjugaux, le traitaient comme amant le plus incivil et le plus insupportable. Une fois, après une de ces attaques orageuses, Crespel s'était réfugie dans la maison de campagne d' Angéla , et oubliait les soulfrances de la journée en exécutant diverses fantaisies sur son violon de Crémone. Quelques instants après, la signora entre dans cette maison. Elle avait en ce moment-
là un caprice de tendresse ; elle embrasse le conseiller, en lui jetant des regards languissants, et pose la tête sur son épaule. Crespel, emporté dans le tourbillon de ses accords^ continue son jeu avec ardeur et touche par hasard la signora du bout de son archet. Alors elle s'élance sur lui, furieuse: Bestia tedesca! s'écrie-t-elle ; et, lui arrachant le violon des mains, elle le brise sur une table de marbre.
Le conseiller resta un moment pétrifié devant elle; et, se réveillant comme d'un rêve , il prit la signora d'une main vigoureuse, la jeta par la fenêtre, et, sans s'inquiéter de ce qui arriverait, il partit pour l'Allemagne. Quelque temps après, il osait à peine se rendre compte de sa violence. Quoiqu'il sût que la fenêtre n'était pas élevée à plus de cinq pieds du sol, et qu'il eût obéi à un mouvement irrésistible en se délivrant d'une façon si rude des colères de sa femme, il se sentait agité par une angoisse secrète qui redoubla encore quand il en vint à se rappeler que la signora lui avait dans ce temps-là donné l'espoir de devenir mère. Il tremblait de demander des informations, et ne fut pas peu surpris lorsque, huit mois après son retour, il reçut une lettre très-tendre d'Angéla. Cette lettre ne faisait pas la moindre mention de ce qui s'était passé à la maison de campagne, et annonçait que la signora était accouchée d'une charmante petite fille. Le marito amato, le padre felicissimo était instamment prié de se rendre le plus tôt possible à Venise. Crespel, avant d'accéder à cette prière, écrivit à quelques-uns de ses amis pour savoir au juste ce qui était arrivé depuis son départ, et il apprit que la signora était tombée de la fenêtre, légère comme un oiseau, sur le gazon, et que cette chute n'avait eu pour elle que des suites heureuses. L'action énergique de Crespel avait entièrement changé la nature capricieuse de la jeune femme. Dès ce jour on n'avait pu remarquer en elle aucune de ses anciennes bizarreries de caractère, Le maestro qui avait composé, cette année-là, les pièces de carnaval, était le plus heureux des hommes, car la signora avait
consenti à chanter sans lui imposer les mille variantes qu'elle exigeait autrefois.
Le conseiller, touché de cette transformation, commanda des chevaux et mcftita en voiture. Tout à coup il s'arrêta : « Il est possible, se dit-il, que mon aspect seul rende à Angéla son humeur fantasque, et que je sois encore obligé de la jeter par la fenêtre. »
Il rentra chez lui, et écrivit à sa femme une lettre des plus tendres, où il lui exprimait la joie qu'il éprouvait d'apprendre que sa fille avait comme lui un petit signe derrière l'oreille. Il lui jurait qu'il l'aimait de tout son cœur, mais qu'il devait rester en Allemagne. La correspondance se poursuivit longtemps sur le même ton. Les protestations d'amour, les prières, les désirs, les expressions de regret volaient de Venise à H... et de H... à Venise.
Angéla vint enfin en Allemagne, et obtint, comme prima donna, un grand succès sur le théâtre de F...; elle n'était plus jeune, mais son chant avait un irrésistible attrait, car sa voix n'avait rien perdu de son éclat. Antonia avait grandi, et sa mère ne pouvait se lasser d'écrire au conseiller que sa fille deviendrait une cantatrice de premier ordre.
Un jour les amis de Crespel lui annoncèrent que deux virtuoses célèbres venaient d'arriver à F..., et l'engagèrent instamment à se rendre dans cette ville pour les entendre. Il ne savait point quels liens étroits l'unissaient à ce couple. Le conseiller avait le plus grand désir de voir sa fille; mais, dès qu'il songeait à sa femme, il se sentait à l'instant même saisi d'une pensée de tristesse, et il resta chez lui au milieu de ses violons brisés.
Un jeune compositeur très-connu devint éperdumeni amoureux d' Antonia ; la jeune fille répondit à son amour, Angéla n'avait rien à objecter à leur union, et le conseiller l'approuva d'autant plus facilement que les œuvres du jeune artiste avaient trouvé grâce devant son tiibiinaî sévère. Chaque pur, Crespel s'attendait à apprendre aui-
a« CONTES FANTASTIQUES.
le mariage était conclu^ et, au lieu de cette heureuse nou* velle, il reçut une lettre cachetée de noir et écrite par une main étrangère. Le docteur R... annonçait au conseiller que le soir, en sortant du théâtre, AngtMa avait eu un refroidissement, et qu'elle était morte la veille du jour où Antonia devait se marier. Angéla avait déclaré au docteur t, d'elle était la femme de Crespel et qu'elle lui confiait le sort de sa fille.
Le même jour le conseiller partit pour F.... Je ne puis dépeindre la manière déchirante avec laquelle Crespel me parla du moment où il vit pour la première fois sa fille. Il y avait dans la bizarrerie même de ses expressions une force dont je ne puis donner aucune idée. Antonia avait toute l'amabilité, toutes les grâces de sa mère, sans aucun de ses défauts. Lorsque Crespel arriva, le jeune fiancé était assis à côté d'elle; et Antonia, connaissant la nature singulière de son père, se mit à chanter un motif du vieux père Martini, qu' Angéla chantait sans cesse devant le conseiller, au temps de leurs amours. Crespel répandit un torrent de larmes; jamais la voix d'Angéla elle-même n'avait vibré si fortement à son oreille. Le chant d' Antonia était d'une nature particulière; tantôt il ressemblait aux soupirs de la harpe éolienne, tantôt aux modulations du rossignol : on eut dit que les sons exhalés par elle ne pouvaient être contenus dans une poitrine humaine. Antonia, enthousiasmée par l'amour et la joie, chanta ses plus beaux airs, tandis que son fiancé jouait à côté d'elle avec ravissement. Crespel était plongé dans une sorte d'extase : tout à coup il devint pensif, silencieux, et s'élançant vers Antonia, il la pressa sur son cœur, et lui dit d'une voix étouffée : « Ne chante plus si tu m'aimes, ton chant me déchire l'âme; une affreuse anxiété m'oppresse, ne chante plus. »
c( Non, dit-il le lendemain au docteur R...; lorsque j'ai remarqué pendant qu'elle chantait deux taches rouges sur ses joues, j'ai bien vu que ce n'était pas simplement une ressemblance de famille, mais un signe redouté.»
Le docteur, dont le visage s'était rembruni en écoutant les paroles du conseiller, lui répondit : « Il est possible, en effet, que, par suite d'un trop grand effort, ou par un défaut d'organisation, Antonia ait un vice dans la poitrine qui donne précisément à sa voix cette force merveilleuse et ces vibrations sonores et surnaturelles. Cette faculté doit être la cause de sa mort; et si elle continue à chanter, je ne lui donne pas six mois de vie. »
Cet aveu du docteur pénétra, comme un trait déchirant, le cœur du conseiller. Il lui semblait voir un arbre fécond, couvert, pour la première fois, des plus beaux fmits, et condamné à ne plus reverdir, à ne plus fleurir, à être coupé dans sa racine. Sa résolution fut aussitôt prise. Il exprima toutes ses craintes à Antonia, et lui demanda si elle aimait mieux suivre son fiancé, se laisser aller aux séductions du monde et succomber bientôt, que de suivre son père dans ses vieux jours, de lui donner un repos, une joie qu'il n'avait jamais connus, et de vivre longtemps. Antonia se jeta en sanglotant dans ses bras. II comprit toute la douleur qu elle éprouvait. Il s'adressa ensuite au fiancé ; et quoique celui-ci assurât que jamais le moindre chant ne s'échapperait des lèvres de la jeune fille, le conseiller pensa que le jeune musicien ne pourrait résister à la tentation d'entendre Antonia exécuter les morceaux composés par lui. Le conseiller disparut avec Antonia et se retira à H.,.. Le fiancé, désespéré de ce brusque départ, suivit leurs traces, et arriva en même temps qu'eux dans leur retraite.
c( Le voir encore une fois, et puis mourir ! » disait Antonia d'une voix gémissante.
« Mourir ! mourir ! » s'écriait Crespel avec fureur; et un frisson glacial pénétrait jusqu'à son cœur. Il vit sa fille, cet être adoré et unique dans le monde, le seul qui lui eût révélé un bonheur ignoré, le seul qui le réconciliât avec l'existence, il le vit s'arracher de son cœur, et il voulut alors se soumettre à l'épreuve la plus affreuse. Le fiancé a'assit au piano, Antonia chanta^ Crespel joua gaiement du
violon, jusqu'à ce qu'il vit deux taches rouges briller sur tes joues de la jeune fille. Il fit alors cesser le concert; et lorsque le musicien prit congé d'Antonia, elle tomba sur le parquet en poussant un cri douloureux. « Je crus, me dit Crespel, qu'elle était morte, comme je Tavais prévu, vraiment morte; et, comme je m^étais résigné à la plus affreuse catastrophe, je restai calme. Je pris avec beaucoup de douceur le musicien par les épaules, et lui dis : 'jc Puisqu'il vous a plu, mon très-digne maître de piano, d'assassiner votre fiancée, vous pouvez aller en paix où il vous plaira, à moins que vous ne préfériez rester ici jusqu'à ce que je vous plonge ce couteau de chasse dans le cœur, afin de colorer, par votre noble sang, le visage pâle de ma fille. Éloignez-vous donc au plus vite, car je ne réponds pas de moi. »
« Mes paroles devaient avoir en ce moment un accent terrible. Il s'enfuit en toute hâte, et descendit précipitamment les escaliers. »
Lorsqu'il fut loin, Antonia, qui reposait inanimée sur le parquet, ouvrit péniblement les yeux, et la mort sembla vouloir les refermer aussitôt. Crespel poussa un cri de désolation. Le médecin, que la vieille gouvernante avait été chercher, déclara que l'état d' Antonia était grave, mais sans danger ; et en effet elle se rétablit plus promptement que le conseiller n'avait osé l'espérer. Dès ce jour, elle témoigna à son père une tendresse extrême; elle s'associait avec abandon à tous ses penchants et même à toutes ses bizarreries; elle l'aidait à démonter de vieux violons et à en fabriquer de nouveaux.
« Je ne veux plus chanter, lui disait-elle souvent en riant, je veux vivre pour toi ! » et elle résistait à toutes les prières qu'on lui adressait pour entendre la mélodie de sa voix. Le conseiller cherchait, autant que possible, à lui épargner les prières. II ne la menait qu'à regret dans le monde, et évitait soigneusement tous les concerts. Il savait tout ce qu'il en coûtait à Antonia de renoncer à l'art qu'elle avait porté à un si haut degré de perfection.
LE VlOLOiN DE CRÉMONE. »
Lorsqu'il eut acheté l'admirable violon qu'il ensevelit avec elle, et qu'il voulut le détruire comme les autres, Antonia le regarda d'un air douloureux, et lui dit : « Quoi ! celui-là aussi ? » Le conseiller ne savait lui-même quelle puissance indéfinissable l'empêchait de démonter cet instrument et l'obligeait à en jouer. A peine en eut-il fait vibrer les premiers sons, qu'Antonia s'écria avec un accent de joie : « Ah ! je me reconnais : je chante de nouveau. » En effet, les sons clairs et argentins du violon semblaient sortir d'une poitrine humaine. Crespel, énm jusqu'au fond de l'âme, joua avec plus d'expression que jamais; et, lorsqu'il parcourait hardiment et avec force tous les tons de la gamme, Antonia battait des mains, et disait, dans une sorte de ravissement : « Ah ! comme je chante bien ! comme je chante bien ! » Depuis ce jour elle redevint gaie et sereine. Souvent elle disait au conseiller : « Mon père, je voudrais bien chanter quelque chose. » Crespel détachait le violon de la muraille, jouait les airs favoris de sa fille, et alors elle sentait son cœur s'épanouir.
Peu de temps avant mon retour à R..., le conseiller crut entendre au milieu de la nuit le son d'un piano dans une chambre voisine. Bientôt il reconnut distinctement le prélude habituel du jeune musicien. Il voulut se lever, mais il se trouvait comme enchaîné dans des liens d'acier, et il ne pouvait faire un mouvement. Quelques instants après, il reconnut la voix d' Antonia, qui d'abord s'exhalait comme un souffle léger, puis qui monta graduellement jusqu'au fortissimo le plus sonore; puis il entendit les accents d'une mélodie saisissante que le fiancé avait composée pour Antonia dans le style religieux des anciens maîtres. Crespel me dit qu'il était dans ce moment en proie à une épouvantable agitation; il éprouvait tout à la fois l'anxiété la plus affreuse et une sorte de volupté idéale.
Tout à coup il est frappé d'une clarté éblouissante; il aperçoit le musicien et Antonia qui s'embrassent et se regardent avec ravissement. La mélodie continuait, quoique Antonia ne chantât plus et que son fiancé ne touchât plus
le piano. Le conseiller tomba évanoui. Lorsqu'il revint à lui-même, il sentit renaître Taffreuse angoisse qu'il avait éprouvée, comme dans un rêve. Il s'élança vers la chambre d'Antonia; il la vit sur son canapé, les yeux fermés, les lèvres riantes, les mains jointes : on eût dit qu'elle dormait, bercée par des rêves célestes.
Elle était morte î
A l'époque de Tannée où le printemps et Thiver se divisent dans la nuit de Téquinoxe, un homme était assis dans une chambre solitaire, et tenait ouvert devant lui le livre de Jean-Christophe Wagenseil où il est traité de Tart charmant des maîtres chanteurs. Lèvent grondait au dehors,, sifflait dans la campagne, et chassait d'épaisses gouttes de pluie contre les vitres retentissantes : Thiver faisait résonner ses adieux dans les cheminées de la maison, tandis que les rayons de la lune se jouaient sur les murailles comme de pâles fantômes. Cependant cet homme ne faisait aucune attention à tout ce vacarme ; il referma son livre, et resta la tête baissée, Fesprit livré tout entier aux magiques tableaux des anciens temps, dont les images se retraçaient à ses yeux dans les flammes pétillantes du foyer. On eût dit qu'un être invisible étendait plusieurs voiles sur sa tête, en sorte que tout ce qui Tentourait s'effaçait de plus en plus sous un nuage épais. Le mugissement de la rafale, le pétillement du feu, devinrent pour lui un doux et harmonieux murmure, et une voix intérieure lui dit : « Voici le rêve dont les ailes se développent et s'abaissent si joyeusement lorsqu'il vient comme un tendre enfant se poser sur le sein de Thomme, et qu'il l'appelle, par ua baiser, à la contemplation des riantes scènes d'une vie idéale. Une lumière éclatante scintilla comme un éclair. L'homme voilé ouvrit les yeux, et nulle ombre, nul nuage n'obscurcissait plus son regard.
Il était couché sur un gazon fleuri, aux rayons du crépuscule qui pénétraient à travers une forêt profonde. Les
a CONTES FANTASTIQUES.
ruisseaux murmuraient; le feuillage des arbres semblait exhaler do mystérieux soupirs d'amour, et un rossignol chantait ses langueurs. Le vent du matin se leva, et, roulant et balayant les nuages, ouvrit un chemin aux rayons du soleil, qui bientôt brilla sur toutes les feuilles. Les oiseaux s'éveillèrent et coururent de branche en branche en faisant retentir leurs accords. Tout à coup on entend le son des cors de chasse; les cerfs, les daims, étendus sur Fherbe, se lèvent précipitamment, jettent un regard prévoyant à travers le feuillage, et s'enfoncent dans le taillis. Le son des cors cesse, et voilà qu'on entend une mélodie de la harpe et du chant qui yibre comme une musique céleste. Ce chant devient de plus en plus distinct; et les chasseurs, l'épieu à la main, la trompe sur l'épaule, s'a-; vancent à cheval au milieu de la forêt. Derrière eux on' voit apparaître sur un noble coursier un seigneur vêtu àj l'antique mode allemande, et portant le manteau de' prince. A côté de lui s'avance, sur une haquenée, unej dame d'une beauté éblouissante, et richement parée ; puis arrivent, sur six beaux chevaux de diverses couleurs, sixj hommes dont la figure expressive porte le caractère des anciens temps. Ils laissaient flotter la bride sur le cou de leurs chevaux, et chantaient, en s'accompagnant de la' harpe et du luth, des airs merveilleux, tandis que leurs coursiers, subjugués et vaincus par le charme de cette musique, suivaient le noble couple en sautant et faisant de gracieuses courbettes. Quelques instants après, les chasseurs sonnèrent du cor, les chevaux y répondirent par un joyeux hennissement, et des pages et des serviteurs magnifiquement vêtus se joignirent au cortège, qui s'enfonça dans les profondeurs de la forêt.
L'homme qui était resté absorbé dans sa surprise, à la vue de cet admirable spectacle, se releva du gazon où il était assis, et s'écria avec enthousiasme : « 0 Dieu du ciel, la splendeur des temps passés est-elle sortie de son (ombeau ? Qui donc était ce brillant personnage ? » Une voix sonore se fit en tendre derrière lui : « Quoi! lui dit*
elle, ne reconnaissez-vous pas ceux que vous portez dans votre cœur et dans vos pensées ? »
Il se retourna, et aperçut un homme au visage digne et grave, la tête couverte d'une grande perruque noire bouclée, et le corps revêtu du costume que Ton portait vers Tan 1680. Il reconnut aussitôt le vieux savant professeur Jean-Christophe Wagenseil, qui lui dit : «Vous auriez dû voir que ce seigneur, paré du manteau de prince, ne pouvait être que le noble landgrave Hermann de Thuringe. A ses côtés chevauchait la comtesse Mathilde, la belle et jeune veuve du vieux comte Cuno de Falkenstein, Tétoile de cette cour. Les six personnages qui chantaient et jouaient de la harpe sont les maîtres célèbres que le digne landgrave, dans son ardent amour pour la poésie, a rassemblés à sa cour. A présent, les chasseurs continuent leur course joyeuse; mais bientôt les maîtres se réuniront au milieu de la forêt, dans une belle prairie, et commenceront une lutte poétique. Allons de ce côté, afin de nous trouver près d'eux quand la chasse sera finie. »
Ils se mirent en marche au bruit des cors, des cris des chasseurs, des aboiements des chiens, qui retentissaient dans les bois et dans les rochers. Comme le professeur Wagenseil Tavait dit, lorsqu'ils arrivèrent dans la prairie étincelante aux rayons du soleil, il vit revenir de loin, à pas lents, le landgrave, la comtesse et les six maîtres.
a Je veux maintenant, dit Wagenseil, vous montrer chacun de ces poètes illustres, et vous le désigner par son nom. Voyez cet homme qui jette autour de lui un regard satisfait, et serre la bride de son cheval pour le faire cabrioler; voyez comme rélecteur lui adresse un salut amical : il rit gaiement. C'est le joyeux Walther de Vogelweid. Celui-là que vous distinguez à ses larges épaules, à sa barbe épaisse et crépue, qui porte des armes brillantes et monte un cheval tigré, c'est Reynhard de Zv^eckstein. Ah! ah! et celui-là qui galope sur son petit cheval, au bord de la forêt : il regarde devant lui d'un air pensif, et sourit comme s'il voyait s'élever de terre de riantes
images. C'est le respectable professeur Henri Schreiber : celui-là a Tesprit entièrement préoccupé^ et ne pense ni à la prairie, ni au chant qui va commencer; car voyez quel circuit il fait en poursuivant sa route, et comniC les branches des arbres lui frappent le visage. Voilà Jean Bitteroltî qui s'avance de son côté : c'est celui que vous voyez avec une petite barbe rouge, monté sur un cheval fauve. Il appelle le professeur, qui sort enfin de sa rêverie, et tous deux cheminent ensemble. Quel bruit étonnant j'ai entendu dans le taillis!... Ahî c'est un cavalier impétueux qui se sert si vivement de l'éperon, que son cheval écume et bondit. Voyez ce beau et pâle jeune homme : comme ses yeux étincellent, comme les traits de son visage sem-; blent contractés par la douleur î On dirait qu'un être invisible s'est élancé derrière lui, et le harcelle. C'est Henri; d'Ofterdingen. Que lui est-il donc arrivé ? Tout à l'heure, il chevauchait si paisiblement, et unissait sa voix harmonieuse à celle des autres maîtres. Mais voyez ce magnifique cavalier sur un cheval arabe blanc comme la neige. Regardez comme il met pied à terre lestement : la bride passée autour de son bras, il s'avance avec une courtoisie chevaleresque vers la comtesse Mathilde, et lui offre la main pour l'aider à descendre de sa haquenée. Avec quelle grâce il reste là, contemplant, avec ses grands yeux bleus, la belle comtesse ! C'est Wolfframb d'Eschenbach. A présent, les voilà tous qui prennent place : la lutte va commencer. »
Les maîtres chantèrent tour à tour un chant choisi. 11 était facile de voir que chacun d'eux s'efforçait de surpasser celui qui avait chanté avant lui. Mais aucun d'eux no put y parvenir, et on ne savait auquel donner la palme. La comtesse Mathilde sembla incliner vers Eschenbach la couronne qu'elle tenait entre ses mains et destinait au vainqueur. Tout à coup, Henri d'Ofterdingen s'élança de sa place, les yeux étincelants ; il s'avança rapidement au milieu du cercle : un coup de vent fit tomber sa coifiure, et l'on vit ses noirs cheveux se dresser sur son front pâle.
« Arrêtez, s'écria-t-il, arrêtez!... le prix n'est pas encore gagné; il faut que je chante, et le landgrave décidera à qui la couronne appartient. » A ces mots il se trouva, on ne sait comment, entre ses mains, un luth d'une forme singulière et qui avait la forme d'un animal effrayant. Il fit vibrer d'une main si vigoureuse les cordes de cet instrument, que toute la forêt en retentit. Puis il chanta d'une voix forte : il célébrait dans ses paroles un roi étranger plus puissant que tous les autres princes, un roi auquel tous les maîtres devaient humblement rendre hommage, s'ils ne voulaient subir un aftront. Quelques accords aigres et moqueurs se mêlaient à sa mélodie.
Le landgrave jeta sur lui un regard courroucé ; alors les autres maîtres se levèrent et chantèrent ensemble. Ofterdingen voulut faire résonner les sons de son instrument plus haut que les leurs, et il en saisit si violemment les cordes, qu'elles se brisèrent et rendirent un sombre gémissement. Soudain, au lieu du luth qu'il portait, une sombre, affreuse figure s'éleva devant lui, l'enlaça et l'emporta dans les airs. Le chant des maîtres se perdit dans l'espace, les nuages épais enveloppèrent la pelouse et la forêt, puis tout à coup une étoile brillante apparut au milieu de l'obscurité ; les maîtres la suivirent en chantant sur des nuées lumineuses, une clarté scintillante se répandit dans la vallée, le feuillage des arbres s'agita et répéta les accords des chanteurs.
Tu devines sans doute, cher lecteur, que celui qui a vu en rêve toutes ces images est celui-là même qui se dispose à te conduire parmi les maîtres que le professeur Jean- Christophe Wagenseil lui a fait connaître.
Il arrive souvent qu'en distinguant, à la lueur du crépuscule, dans le lointain, des figures incertaines, nous éprouvons une vive curiosité de les voir plus clairement. Elles approchent; nous distinguons leurs traits, la couleur de leurs vêtements; nous entendons leurs paroles, quoiqu'elles s'échappent dans l'air comme de vains sons. Tout à coup elles plongent dans les brumes azurées du vallon.
et il nous tarde impatiemment de les voir se relever, venir à nous, de les suivre de près et de leur parler ; car nous voudrions voir quelle forme auraient, sous nos yeux, ces figures qui, de loin, ont une apparence si merveilleuse.
Puisse le songe que je viens de raconter éveiller en toi, cher lecteur, une pareille curiosité ! et puisses-tu me savoir gré de te conduire, sans plus de délai, à la cour du landgrave Hermann de Thuringe,