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LA BONNE JOURNEE

Ce qui fit du vieux Pierre Meystre, ce peintre désespérément épris de Raphaël, une des grandes figures du siècle, c'est que l'amour du beau était sa religion, qu'il poursuivait la perfection avec une âpreté jalouse, et se souciait du succès et de son bruit malsain comme d'une vieille pantoufle ! En 1848, âgé alors de soixante-sept ans, membre de l'Institut depuis une trentaine d'années déjà, arrivé au comble de la gloire, ayant achevé une série de chefs-d'œuvre que ceux de sa dernière vieillesse devaient égaler, il passait des journées devant un plâtre de Michel-Ange, pour tâcher, disait-il, d'apprendre à dessiner, prétention que, d'ailleurs, on ne lui pardonna pas. A ce moment-là, où un tableau non achevé enôore, sa Naissance de Vénus, lui avait été acheté cent mille francs, il était pauvre, et plus que pauvre, seul signe certain auquel on reconnaisse les dévots de l'art pour l'art, et pouvait calculer que depuis l'année 1801, (celle de son prix de Rome,) il avait, l'un dans l'autre, gagné trente sous par jour.

On venait de découvrir ses peintures allégoriques de la Chambre des Députés, en même temps que sa chapelle de Sainte-Elisabeth à l'église Saint-Roch,

et en lisant les journaux qui le traînaient dans la boue, le traitaient de « crétin », l'appelaient « mouchard », et même : « Raphaël » aussi, par-dessus le marché, le vieil artiste se fût peut-être, en effet, pris lui-même pour un imbécile, s'il n'eût été en possession d'un idéal que rien ne pouvait détruire ni entamer. Le matin du 24 Février, il lisait ces ordures avec une sorte de tristesse, voyant comme il lui serait plus difficile encore de gagner le pain quotidien, lorsque des visiteurs lui apprirent qu'une révolution venait d'éclater.

D'ailleurs, il l'eût facilement appris sans eux, puisque bientôt il entendit le bruit de la fusillade, et que les balles vinrent s'enfoncer dans le châssis qui encadrait la verrière de son atelier, situé sur le quai Voltaire. Bien qu'il fût hi-ave comme un soldat, et toujours prêt à donner son sang, Meystre n'eut aucunement l'idée d'aller se battre. L'adjonction des capacités le laissait froid, il n'éprouvait pas le besoin de nommer ses représentants, et il avait même tellement horreur de la parole, qu'au lieu de parler, il préférait jouer du violon ! Il se mit donc à son tableau, peignant la mer, le ciel, les accessoires. Quant à la ligure d'Aphrodite, il n'y pouvait toucher sans avoir là le modèle, une certaine Laure Morpho, qui seule lui avait paru assez belle pour servir de thème à la création de la Déesse. Comme il travaillait avec sa verve incomparable, on annonça l'Américain acheteur du tableau, monsieur Arthur Biggar.

— u Oh ! dit-il, cher monsieur, voilà mon tableau! Il est satisfaisant, peint dans une gamme aimable et dans une harmonie extrêmement gaie. » Puis, tirant de sa poche un portefeuille qu'il ouvrit et que les banknotes débordaient : « Pouvez-vous, ajouta-t-il, me le livrer tout de suite ?

— Eh ! fit brutalement le vieux Meystre, ne voyezvous f)as que ce tableau est h peine ébauché !

— Ébauché? fit l'Américain avec un flegme horrible, je ne crois pas ; parce que vous me l'avez promis pour le 22 courant, et que vous êtes un honnête homme.

— Allez au diable, dit Meystre, je ne suis pas un casseur de cailloux !

— Moi non plus, fit monsieur Biggar. Je suis négociant et je vends de tout. Cependant je me déciderais tout de suite à casser des cailloux ou à les faire casser, ce qui revient exactement au même, si j'y trouvais un bénéfice suffisant, ou même excessif. Mais, cher monsieur, je tiens ma parole, quand je me suis engagé à livrer à un jour convenu telle ou telle marchandise. Et si je n'avais pu me la procurer, je livrerais autre chose. Dans ce cas-là, je n'hésiterais pas; disons mieux: je n'ai pas hésité. L'an dernier, à pareille époque, j'avais promis à un confrère de Cincinnati de lui livrer cent tonnes de porc salé ; n'ayant pu les réunir, je lui ai donné délibérément du chien salé. Mais pour rien au monde l'honneur de la maison Biggar et Biggar ne serait resté en affront.

— Allez-vous-en ! » cria Meystre d'une voix de tonnerre, en secouant son épaisse chevelure grise.

On entendait toujours siffler les balles; le vieil artiste, rouge de fureur, essayait de travailler, et monsieur Biggar, qui s'était tranquillement assis, découpait avec son canif un morceau de bois blanc.

— (( Monsieur, dit-il, je pars après-demain, à midi. Mais comme une heure me suffira pour emballer la toile et pour me rendre à la diligence de Calais, je prendrai encore le tableau, s'il est prêt à onze heures. Dans le cas contraire, je ne pourrai pas le prendre. »

Meystre qui, petit et trapu, était fort comme un taureau, et dont les bras semblaient avoir été taillés dans le marbre à coups de maillet par son maître Michel-Ange, se préparait à saisir éperdûment Biggar et à le jeter dans l'escalier, lorsque madame Meystre parut, souriante comme toujours, mais souffrante et fatiguée, très pâle sous ses cheveux blanchissants, et tourna vers son mari ses doux, sombres et profonds yeux bleus. En voyant sa chère compagne qui, s'il venait à mourir, serait presque dans la misère, Meystre comprit qu'il n'avait pas le droit de sacrifier cent mille francs, et tout à coup, par un héroïque effort, dompta sa colère.

— a C'est bien, dit-il à monsieur Biggar. Revenez après-demain. »

Cependant il était encore tout frémissant, ne pouvait plus tenir ses brosses, et tandis que sa chère Jacqueline se penchait vers lui et le baisait sur le front, il reprit un des journaux. Le Sagittaire, et machinalement le regarda. Un nom, celui d'Advielle, lui sauta aux yeux. Ce banquier venait de s'enfuir, laissant un million de délicit, emportant tous les fonds de ses clients, et par conséquent les pauvres économies de Pierre Meystre. Le peintre devint affreusement pâle, et d'un geste désespéré laissa tomber le journal.

— « Qu'as-tu? lui dit madame Jacqueline.

— Rien, dit-il, ma bonne, ma chère femme. Mais laisse-moi un instant; j'ai à peindre un morceau difficile. »

En sortant de l'atelier, madame Meystre se croisa avec Léon Salmé, que Meystre avait envoyé à la recherche du modèle. Le peintre se tourna anxieusement vers son élève.

— <f Eh ! bien, lui demanda-t-il, Laure Morpho ?

— Mon cher maître, dit Salmé, elle ne viendra

pas. Elle ne viendra pas de longtemps. Elle est au lit, attaquée de la petite vérole, et je crois bien qu'elle va mourir. »

Ainsi s'écroulait le dernier espoir de Meystre, qui sentit couler de ses yeux une larme brûlante. Il se leva, alla à un meuble à tiroirs où il prit un petit tas d'or qu'il divisa en deux parts inégales, et remettant à Salmé la plus grosse part, lui dit d'une voix ferme : « Porte cela à cette pauvre fille. » Puis, resté seul : « Eh bien, s'écria-t-il, je ne céderai pas ! Je ne céderai ni à la haine, ni à l'injustice, ni au découragement, et je^peindrai ma Vénus sans modèle ! » Alors, pour se remettre au travail, il ramassa le numéro du Sa(jiUah'e, qui, tombé près de lui, le gênait, attirait son regard, et il ne put s'empêcher de lire encore un des articles où le journaliste avait traité si cruellement ses peintures de la Chambre des Députés : u Monsieur Meystre, qu'on a oublié d'embaumer, disait le journal, a peint, dans un entrecolonnement, un Hercule qui n'est pas fort, et cela tient peut-être à ce qu'il n'est pas fort luimême. Cependant, comme ses succès appartiennent désormais à la fable, et comme il est certainement devenu un personnage mythologique, il fait bien d'invoquer les Dieux de la mythologie, qui seuls peut-être ont qualité pour le tirer d'affaire! »

Après avoir lu ces lignes, Meystre profondément triste, mais ardent comme à vingt ans, plein d'enthousiasme et de bravoure, beau comme un lion, secoua la tête pour écarter sa chevelure, et assura dans sa vieille main sa palette, où déjà les couleurs chantaient, impatientes de dérouler leurs harmonieuses gammes. Mais ayant baissé les yeux par hasard, il retira vivement son pied, que déjà venait atteindre comme une eau débordée, comme un flot tumultueux et chantant de la vaste mer.

C'était bien un flot, en effet, et c'était bien la merl La mer bleue et verte, la mer d'Asie, couleur de turquoise et d'aigue-marine, frangée d'écume, striée, brodée et glacée d'argent, et partout baisée et follement caressée par le fauve soleil. Habitation et murailles, tout avait disparu ; aussi loin que l'œil pouvait regarder, c'était la vaste mer, le ciel d'un azur clair et profond à peine fouetté de nuages légers, et les souriantes îles, parmi lesquelles la grande Cypre s'élève comme une souveraine et plonge dans l'air son front parfumé. Mais un immense frisson de joie a couru dans la nature enchantée, et l'air s'est teint d'une vague lueur de rose. Le flot, murmurant comme un chant de lyre, frémit dans l'attente d'un événement prodigieux, et le vieux Meystre voit tout cela ; mais il est trop peintre pour s'étonner ; il peint, couvre la toile où rapidement court sa brosse agile, et avec les couleurs de boue et de fange, torturées et vaincues par son puissant génie, réalise l'infini, l'azur et la lumière.

Un grand silence effrayant, mortel, fou d'anxiété, se fait pendant un instant; puis tout à coup, de la blanche écume naîtet jaillit l'immortelle Aphrodite, enfant, héroïque, délicieusement vierge, si grande que son front semble toucher aux nuées. Sa chevelure d'or et de feu ruisselle, éparse; montrant ses dents de lys, un sourire entr'ouvre ses rouges lèvres, que rien n'a souillées, pas même la divine ambroisie, et montrant les bouts roses de ses seins, sa chaste poitrine, son ventre droit et poli, ses bras robustes et ses jambes superbes, le beau corps pétri de blancheur et de lumière, où par endroits rougit la jeune pourpre du sang virginal, brille dans le tremblant éblouissement de la clarté céleste.

D'un pas léger et rythmé, la grande Déesse mar-

che sur les flots. Ses noires prunelles expriment la radieuse joie de vivre; en s'éveillant, elle a compris qu'elle-même sera la vie et le renouvellement des créatures, l'éclosion de tout ce qui respire, et elle agite ses doigts gracieux qui mettront la flamme dans les poitrines et tresseront mystérieusement les âmes. Elle va devant elle, charmée et charmeresse, ouvrant ses paupières arrondies, levant glorieusement son front d'or, et foulant la mer tumultueuse que n'ont jamais effleurée les pas des Dieux. Tout à l'heure elle abordera sur le sable d'or de la fertile Gypre, dont les citadelles doivent être son partage, et où elle régnera dans Salamis bien bâtie.

Et là, les Heures, qui l'attendent, la couvriront de vêtements ambroisiens, attacheront sur sa tête une couronne de violettes, orneront son cou de riches colliers^ et mettront à ses oreilles des fleurs de laiton et d'or précieux. Et en voyant la Vierge triomphante qui vient lui ravir son pouvoir, le plus ancien des Dieux, le guerrier Amour, enfanté par la Nuit aux ailes noires dans le sein inflni de l'Erèbe, ne pourra s'empêcher d'adorer ses bras de neige et sa bouche entr'ouverte comme une rose! Mais maintenant, elle s'avance d'un pas tranquille sur la mer aux bruits sans nombre, et les regards attachés sur le divin modèle, le vieil artiste peint avec furie, luttant avec les idéales blancheurs de la chair sacrée, et il peindra jusqu'à l'heure où peu à peu les ténèbres envahiront la mer et les riantes îles, et où un bienfaisant sommeil fermera ses yeux appesantis, que le souvenir de la Vierge paphienne doit éblouir à jamais.

Il faisait nuit noire lorsque madame Jacqueline Meystre, inquiète de n'avoir pas encore vu son mari, entra dans l'atelier, une petite lampe à la main. En voyant le splendide tableau achevé, peint en une

fois avec la fougue du génie, elle ne put retenir un cri d'étonnement, qui aussitôt réveilla le peintre, et elle allait sans doute exprimer toute son admiration pour un tel chef-d'œuvre ; mais par un geste décisif, auquel cette excellente femme obéit sans réplique, Meystre, posant un doigt sur ses lèvres, lui indiqua d'une manière à la fois tendre et impérieuse^ qu'elle devait garder le silence.

Seulement après que monsieur Biggar eut emporté le tableau, il raconta à sa femme le spectacle inouï qu'il lui avait été accordé de voir avec ses yeux mortels ; mais, ce moment passé, il ne voulut plus en reparler jamais. Il continua sa vie humble et sublime, entassant les chefs-d'œuvre et travaillant comme un ouvrier à la tâche ; mais la structure du corps humain, tel que nos habitudes et nos vices Font déformé, le jetait parfois dans des accès d'une gaieté prodigieuse.

La grâce robuste des modèles, nés dans le peuple et grandis librement, lui semblait encore acceptable ; mais il s'habituait plus difficilement à la maigreur prétentieuse de certaines femmes du monde. Lorsqu'il peignait le célèbre portrait où il a représenté la duchesse de Félise en robe jaune, un jour, en regardantlachimériquepoitrinedecette grande dame, il fut pris d'un inextinguible rire, que madame Jacqueline, très heureusement présente, eut grand'peinc à expliquer d'une manière acceptable. Pour rien au monde, elle n'eût proféré un mensonge; mais elle se rappela à propos que Meystre avait, le matin môme, relu Lt/si'strata, et elle exploita ingénieusement cette circonstance. De telle sorte que le rire intempestif de Meystre put être attribué, sans trop d'invraisemblance, au souvenir que lui avait laissé le pamphlet désopilant du poète Aristophane.

LES HUBERTIXES

Silvin Rist, qu'on a connu il y quelques années au quartier Latin, est un bon Bourguignon de Thil-le- Château, taillé en force, bâti comme un jeune lutteur, fauve, trapu, aux yeux d'aigle, à la petite barbe bleuâtre, coiffé d'une noire toison de mouton frisé, qui lui descend jusque sur les sourcils. Il était né pour avoir une amie robuste et pour boire à grandes lampées le bon vin de la Gôte-d'Or, et c'est d'ailleurs ce qu'il fait à présent; mais étudiant alors et logé dans un petit grenier de la rue du Dante, il ne buvait que de l'eau à la fois pure et impure, et se nourrissait de ces étonnants plats à six sous, plus mystérieux que la cuisine des sorcières de Macbeth. Tout jeune, il avait perdu d'abord son excellente mère, puis son père qui, venu à Paris pour faire de la littérature, était retourné à Thil, vaincu, traînant l'aile et plus maigre qu'un prisonnier oublié depuis vingt ans dans son cachot.

Le pauvre petit orphelin avait été recueilli par son oncle Eusèbe Ilist, honnête vigneron des temps antédiluviens, qui regardait Paris comme un lieu de perdition et n'y était jamais venu. Lorsqu'il y envoya Silvin pour faire ses études de médecine, il crut agir très prudemment en ne lui allouant qu'une

pension de centfrancs par mois. Mais soigneusement, il lui recommanda d'éviter l'absinthe et les femmes légères, prescription à laquelle Silvin se conforma facilement; car la faible somme qui lui était accordée l'empêchait tout justement de mourir de faim, et il n'aurait pas eu de quoi acheter des livres et payer ses inscriptions, s'il n'eût de temps en temps reçu quelques louis envoyés en cachette par sa tante Ursule.

11 piochait comme dix terrassiers, passant les nuits à travailler sous une petite lampe qu'on n'aurait pas ramassée au coin de la borne, ignorant l'absinthe et tous les liquides funestes, comme s'ils n'avaient jamais été inventés ; et tous les jours, sans exception, imitant la continence d'Alexandre, sans pour cela donner lieu à aucune gravure en taille-douce. Son sang chaud se révoltait bien quelquefois ; mais il le domptait par la famine, et, pour tout régal, tétait le lait amer de la Science.

Vers quatre heures, par une après-midi de février où déjà de hâtifs effluves du printemps couraient dans l'air, il était resté seul dans une des salles de dissection, à Glamart, rue du Fer-à-Moulin, et il disséquait le corps d'une femme jeune et belle, morte à l'hôpital. Silvin, voulant étudier la crosse de l'aorte, sa situation, ses rapports, les branches artérielles auxquelles elle donne naissance, devait pour cela supprimer la partie antérieure du thorax, depuis le bas du cou jusqu'à l'abdomen, à l'endroit où le diaphragme sépare l'une de l'autre les cavités thoracique et abdominale. Il avait donc pratiqué avec le scalpel une incision elliptique, plus large en bas qu'en haut, et il allait continuer son travail en coupant les cartilages au moyen du sécateur, et en pratiquant deux traits de scie, l'un à droite, l'autre à gauche de la clavicule, lorsque, s'étant arrêté pour

bourrer une pipe, il regarda la tête pâle et charmante du sujet sur lequel il opérait, et dont les cheveux avaient été coupés courts.

Cette femme, il la connaissait bien! C'était une nommée Apoilonie, dont les danses éperdues et les toilettes tapageuses avaient révolutionné les étudiants, et qui venait de mourir en quelques jours, emportée par une fluxion de poitrine. Sa jolie tête avait un caractère bizarre et fatal, dû sans doute à la violence des minces sourcils noirs qui se rejoignaient, et formaient ainsi comme un arc parfait. D'ailleurs, Apoilonie avait appartenu aune légende, et passait pour être une des nombreuses filles d'un étudiant nommé Hubert qui, vingt ans auparavant, avait recommencé au quartier Latin les exploits d'Hercule, mettant à mal les femmes des honorables commerçants. Il y avait semé une quantité considérable de filles, surnommées depuis les Hubertines, car il ne produisait pas de garçons, préférant sans doute renouveler au profit de ses successeurs le personnel féminin, dont il avait fait un si effroyable massacre.

Silvin Ilist regardait les belles lèvres d'ApoUonie, pensant comme elle se serait peu ruinée jadis en lui donnant un de ces baisers qu'elle jetait à tous les vents du ciel, lorsqu'au même moment il entendit quelques bribes de chansons que criaient dans la rue ses camarades qui venaient de partir, et, au loin, les cornets à bouquins du carnaval, dont la note absurde semblait un appel de plaisir et de délirante folie.

— « Ah! pensa-t-ilen reprenant son scalpel et en se penchant de nouveau sur sa tâche, je voudrais bien une fois m'amuser aussi !

— Pourquoi pas? Va t'amuser! » murmura à son oreille une voix faible et étouffée.

Silvin fut persuadé que c'était la morte elle-même

qui lui avait parlé, et logiquement il aurait dû avoir peur, trembler de tous ses membres ; mais au contraire, par une étrange transposition, il ne se sentit nullement effrayé, et à l'instant même fut convaincu, comme par de vives raisons, qu'il devait, du moins pour ce jour-là, rompre avec sa vie d'ascète et jeter son bonnet par-dcssiis tous les moulins.

En attendant, il commença par ôter sa blouse blanche tachée et souillée, rangea ses instruments et se hâta de rentrer chez lui, où il devait trouver le Pactole, car sa tante Ursule venait justement de lui envoyer trois cents francs. Il en rangea cent dans un tiroir et prit avec lui les deux cents autres. Puis, après avoir revêtu ses plus beaux habits, il s'en alla bravement de l'autre côté de l'eau, sur le boulevard, en fumant un cigare de cinq sous, et entra chez Désiré Beaurain, où il mangea des viandes réelles, but deux bouteilles de Corton, et, après son café, quelques petits verres d'une excellente eau-de-vie. Puis, toujours à pied, il traversa une seconde fois Paris et arriva au boulevard Montparnasse avec les idées les plus subversives.

Lorsqu'il entra au bal Bullier, où les robes à traîne et les habits de ville se mêlaient aux déguisements de carnaval, la fête était à son plus beau moment. C'était une cohue à s'étouffer, la danse bondissait et hurlait, et les femmes effrénées jetaient leurs pieds dans les yeux de leur vis-à-vis, avec un entrain superbe. En voyant Silvin Rist au bal, ses camarades étaient plus étonnés que s'ils eussent vu un ermite se faire diable ; mais à toutes leurs questions il répondit à peine quelques paroles vagues. La danse venait de finir, les femmes se promenaient seules, ou avec des cavaliers, ou par couples, et Silvin les dévorait des yeux, se régalait à les regarder, et, déjà ivre peut-être, reconnaissait parmi elles une quan-

tité d'incontestables Hubertines, toutes belles ou jolies, et marquées du même signe fatal et singulier. Mais l'orchestre commença à chanter et à rugir; les quadrilles se formèrent; d'un regard rapide, l'étudiant vit une grande fille, évidemment Hubertine celle-là, qui portait les cheveux courts comme ceux d'Apollonie, et lui ressemblait comme une sœur jumelle.

G'étaitla fameuse Anna Quir,surnomméeïire-Ligne k cause de sa prédilection pour les mathématiciens, et dont il entendit les deux noms murmurés tumultueusement à ses oreilles. Elle s'était placée à la danse sans cavalier, par une anomalie bizarre. Silvin,qui de sa vie n'avait dansé, alla se mettre à côté d'elle. Il sembla qu'elle l'attendait; elle ne fit aucune observation et reçut avec un bon sourire ce. cavalier tombé du ciel. Puis tous les deux commencèrent à s'escrimer, et ce qu'il y eut de véritablement imprévu, c'est qu'à l'instant même l'étudiant sentit se développer spontanément en lui un génie particulier et tout à fait remarquable pour la chorégraphie spéciale de ces kermesses, et on s'arrêtait pour le regarder, comme jadis Brididi et le fameux Ghicard. Il devinait dans les yeux de sa compagne ce qu'elle allait faire, et bondissant comme un bonhomme en caoutchouc, lancé comme un clown, envolé comme une flèche, il improvisait une variation qui, par avance, brodait ce thème inconnu.

Tous les deux sautaient comme des cabris, s'enlaçaient comme des serpents, mimaient des scènes alanguies, s'enfuyaient dans un tourbillon de foule et reparaissaient en l'air comme s'ils avaient jailli du parquet, couple voltigeant et éperdu comme des oiseaux fous ou comme des plumes légères emportées dans l'ouragan. Ils ne se quittèrent pas de la soirée, se tutoyant, tenant des discours entièrement dé-

pourvus de sens qu'ils n'écoutaient ni l'un ni l'autre, et dans les intervalles des danses s'asseyant à des tables oii ils buvaient de la bière, du cassis, du punch, de la crème de moka, où Silvin payait pour tout le monde, et où des femmes, souvent giflées par la jalouse Tire-Ligne, le couvraient de baisers jetés au vol, et comme s'il en pleuvait. Vers une heure du matin, quoique le bal dût se prolonger toute la nuit, les amis improvisés de Silvin partirent joyeusement par troupes, et docilement il allait les suivre, lorsque Anna Quir, appuyée et abandonnée sur son bras, lui dit d'un ton câlin, qui promettait tout et le reste :

— « Non, faisons auparavant une heure de voiture! »

Les deux amis montèrent en effet dans une voiture de place, et je pense qu'Anna indiqua au cocher les Champs-Elysées; mais ici, il faudrait prendre ce mot dans son acception propre, car le pauvre Silvin s'y enivra de mille délices, et s'il avait jeûné longtemps, comme plus tard le docteur Tanner, il put se dédommager par d'innombrables noces et festins, et à la table qu'Amour avait dressée pour lui dans ce fiacre, dévorer à lui seul un festin de cent couverts. Il ne s'était pas aperçu que, par l'ordre d'Anna, le cocher avait regagné le quartier Latin, et il était encore affolé par le parfum entêtant des roses et des tubéreuses qui fleurissent dans la Gythère idéale, lorsque, descendu à la porte d'une brasserie décorée dans le style du quinzième siècle, il fut poussé en avant par son amie, qui criait d'un ton victorieux : « Yoilà Silvin Rist qui paie à boire! »

11 se trouva au milieu d'une foule d'étudiants, de masques, de femmes, de gommeux, de rapins, d'êtres quelconques; on buvait des bocks, du rhum, de la menthe, du curaçao , des grogs ; on mangeait des fruits àl'eau-de-vie, des tartines, des choucroutes.

et Rist payait toujours, enchanté, n'ayant plus conscience de rien et sentant ses idées et ses souvenirs danser dans son front les pas fulgurants du bal Bullier. Après cette brasserie-là, une autre, deux autres, dix autres ; Anna ou Tire-Ligne entrait toujours avec son refrain : « Voilà Rist qui paie à boire I » Et Rist buvait et payait, entièrement fou, mais montrant par sa bonne contenance qu'un estomac bourguignon est blindé et cuirassé comme un navire de guerre. Enfin, dans un cabaret de la rue Monsieurle-Prince, (tous ceux de la rue Cujas, de la rue des Écoles et du boulevard Saint-Michel avaient été épuisés,) au moment où Anna continuait ses prodigalités, Silvin, en mettant la main à sa poche, remarqua avec sérénité qu'il n'y avait plus rien dedans, et il fit part à son amie de cet incident imprévu. La belle Tire-Ligne ne manifesta aucun étonnement, ne poussa même pas un « Ah! » de surprise, et déchevelée, un verre à la main, entonnant un refrain sans queue ni tête, elle alla s'asseoir à une table avec des amis à elle, non sans avoir regardé Silvin avec ses yeux d'Hubertine, barrés de sourcils noirs, d'une façon qui signifiait clairement : « Allez-vousen, gens de la noce, la fête est finie ! »

L'étudiant aimait autant cela, et il n'eut pas le temps de regretter sa volage compagne, parce que depuis un moment il luttait contre la plus pénible de toutes les obsessions, et travaillait plus qu'il n'avait jamais fait dans sa chambre silencieuse. En effet, il s'était figuré, par une de ces idées que suggère l'ivresse, qu'il devait à l'instant même se rappeler la matière de toutes ses études, se tenir prêt à passer ses examens, et il se récitait tous les livres appris; en même temps rédigeait des dissertations et des notes, écoutait le cours d'anatomie, réfutait Bichat, relisait Claude Bernard, et exposait tout un

système sur l'homme préhistorique. C'est dans ces dispositions qu'il sortit ébloui dans la rue, étonné de voiries maisons danser des cavaliers seuls, et les étoiles se livrer à des valses éperdues. Toujours il étudiait, parlait, écrivait, évoquait ses souvenirs, feuilletait les in-folio, faisait des efforts désespérés pour se rappeler exactement les textes, et il voyait los pages se dresser devant lui à peu près lisibles, mais barrées par de noirs sourcils d'Hubertines I

Enfin, il se sentit pris par le froid, si effroyablement gelé qu'il n'eut plus la force d'avancer, et s'appuya contre une muraille. Il était alors rue Saint- Séverin ; à deux pas de lui, il vit une brasserie encore éclairée et restée ouverte à cause du bal, et au même moment, plongeant sa rhain dans une poche oubliée, il s'aperçut avec une joie délirante qu'il y restait une dernière pièce de vingt francs. Il pourrait donc se réchauffer, échapper à ce froid mortel. Quant à boire, il n'y songeait plus. Il sentait se croiser et se culbuter dans sa tête des meubles, des déménagements, des bouleversements de chaises et de commodes , mêlés avec les noms des diverses maladies, et au milieu desquels le regardaient fixement les yeux de la pâle Apollonie et de l'enragée Ïire-Ligne.

Il entra dans la brasserie, où buvaient des gens aux têtes spectrales et fantasmatiques. Lui, il voulait s'abstenir de tout breuvage ; mais les petites servantes aux parures farouches et aux pochettes de cuir no le lui permirent pas. L'une, aux prunelles glauques, aux joues vertes et comme transparentes , vint le regarder dans les yeux, et lui dit amoureusement : — Bois avec ta petite Absinthe ! — Bois avec ta petite Phtisie I lui dit une autre, maigre, aux joues caves, aux pommettes saillantes et rouges, au nez dilaté. Et une autre encore, à la face stupéfiée, à

l'œil vitreux, à la bouche entr'ouverte, le tirait par le bras et lui disait : — Bois avec ta petite Typhoïde! La quatrième, abattue, découragée, lasse de vivre, soupirait à son oreille : — Bois avec ta petite Péritonite! — Bois avec ta petite Variole, avec ton petit Ictère, disaient les autres, et Silvin buvait avait elles les grogs , les menthes , les punchs , les sirops , surtout les absinthes, pures, noyées d'eau, panachées d'anisettes et de gommes hétéroclites, et, ivre-mort, voyait leurs faces effrayantes ponctuées par les sourcils en arc des Hubertines.

Enfin, des camarades à lui entrèrent, et fraternellement le ramenèrent dans son grenier de la rue du Dante. Mais Silvin ne put s'endormir; il se voyait étendu sur la table île dissection, servant de sujet à une leçon d'anatomie comme celle qu'a peinte Rembrandt. Seulement, les écoliers qui l'écoutaient étaient ses professeurs de l'école, à cheveux blancs, et le professeur était Apollonie qui, nue et le thorax ouvert, portait une robe noire ouverte et un bonnet pointu, comme les médecins de Molière. Tire-Ligne l'aidait et la servait, et tandis que le spectral professeur enfonçait son scalpel dans les chairs, elle s'adressait à l'auditoire et disait d'une voix doctorale : « Voilà Silvin Rist qui paye à boire ! »

L'étudiant guérit, parce qu'il avait la vie dure, et, se tenant pour content de ce premier essai, il ne tenta plus de s'amuser, pendant la durée de ses études. Il les acheva promptement, et, une fois docteur, alla s'établir à Thil-le-Ghâteau. L'oncle Eusèbe et surtout la tante Ursule désiraient le marier; et comme l'ancien étudiant Hubert, devenu père de famille et vigneron à deux portées de fusil de chez ses parents, avait de belles filles saines et robustes, à la noire chevelure, Silvin Rist put épouser une Hubertine sérieuse. Il la serre volontiers

dans ses bras fidèles, et, entre temps, il boit le bon vin de son clos ; mais ce bon vivant aux muscles de taureau est tout près de s'évanouir, lorsqu'en passant sur son cheval devant quelque cabaret où sont attablés des paysans, il voit briller dans les verres pleins la bière couleur de topaze liquide, ou le flot pâle et opalin de la verte absinthe î

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