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LE DERNIER BAL

Le brillant romancier Henri de Disty, qui a été si heureux par son mariage avec madame Paulc de Trénil , a bien manqué cependant ne pas se marier, et il ne s'en est fallu que l'épaisseur d'un cheveu. Nous y aurions perdu certainement les œuvres fortes et émouvantes qu'il nous a données, depuis qu'il n'en est plus réduit à attendre fiévreusement un succès de théâtre ou de journal; mais il était écrit que ce vicomte devenu artiste aurait de la chance jusqu'au bout, et deviendrait le mari d'une femme saine de corps et d'esprit, et franchement belle, après avoir échappé à la plus dangereuse des enchanteresses parisiennes. Depuis deux ans déjà, la belle Pauie était veuve de l'amiral de Trénil, lorsqu'elle rencontra Disty et l'aima passionnément, sans se faire illusion sur un talent très ferme et viril, mais qui aurait voulu être du génie ; de sorte que le romancier, qui aimait la tlatterie comme les chats aiment le lait, commença par ne pas trouver tout à fait son compte dans un amour où il ne jouait pas le rôle d'un dieu en exil.

Absolument franche et sincère, madame de Trénil n'aurait pas dit un mensonge pour sauver sa vie, et clic ne feignait pas de croire son ami supérieur à

Balzac. De plus, elle ignorait, parce qu'elle voulait l'ignorer, l'art d'être tour à tour tendre et méchante, capricieuse comme la mer, et de susciter ces craintes, ces terreurs, ces angoisses qui tiennent l'amoureux en éveil, et à chaque instant le laissent incertain entre un oui et un non, comme un voyageur qui marche au bord des abîmes. Avec elle, la chose dite était dite, et elle était probe comme un homme, ou plutôt comme une vraie femme. Enfin , elle n'aurait pas eu l'idée que Disty pût songer à autre chose qu'à devenir son mari, et en effet, c'est bien à cela qu'il songeait; mais peut-être au fond de son cœur trouvait- il un peu dur de terminer aussi tôt son poème, d'une façon si prévue et si bourgeoise.

On pourrait croire qu'un romancier, habitué à les analyser et à les mettre en scène, doit n'avoir que du mépris pour les jeux compliqués de la coquetterie féminine; mais ce serait une grave erreur. De même que les acteurs sont de tous les hommes ceux qui sont le plus facilement le jouet de l'illusion théâtrale, les écrivans qui étudient la femme sont ceux de tous qu'elle joue avec le moins de peine , car leur contemplation les affole , leur donne le vertige, et ils ne regardent pas longtemps les yeux d'Eve sans y voir trente-six chandelles. Surtout ces analystes sont très déconcertés par le manque d'artifice, et c'est ce qu'éprouvait Disty en face de madame de Trénil, qui portait naïvement ses belles robes, et qui, fraîche et superbe comme une pâle rose sous sa soyeuse chevelure noire, se lavait dans Teau pure et ne songeait pas à s'imprégner de parfums enivrants et subtils.

Aussi , lorsque madame Aurélie de Favresse, blonde merveilleusement jolie et perfide, machinée comme une féerie, entreprit de troubler le bonheur de madame de Trénil, qu'elle trouvait insolent, elle

trouva en Disty un complice tout prêt à lui obéir, et peu s'en fallut qu'elle ne supprimât pour toujours son innocente rivale, parce qu'elle avait en effet sur elle toutes sortes d'avantages. D'abord, au lieu d'être franchement jeune, comme Paule, elle était arrivée à cet âge qu'on ne dit plus, ce qui lui permettait de se fabriquer de toutes pièces une jeunesse enfantine, avivée par les plus délicieux caprices. Au moyen des puissants cosmétiques, elle pouvait donner à son teint ces douces colorations et ces nuances délicates que dédaigne la nature, et familiarisée avec les plus mystérieuses essences, sa chevelure d'un blond assez terne prenait à volonté les éclats de soleil, tous les ors vénitiens, ou d'autres fois la jaune pâleur argentée et divine des cheveux d'Ophélie. Madame de Favresse est maigre et peut fournir à l'habile couturier un thème sans cesse varié par la susurrante chanson des étoffes, et toujours gracieux. Exercée, comme jadis mademoiselle Mars, à se servir d'une voix musicale entièrement factice, elle s'entoure de voiles, de gazes, de nuages, et lorsqu'elle à pris une pose élégiaque, longtemps répétée et bien sue par cœur, elle sait se dire à ellemême, comme le photographe : Ne bougeons plus ! Le danger de l'épouser n'existe pas , puisque monsieur de Favresse se porte comme un chêne. Mais cet homme d'esprit, qui collectionne les plus belles chanteuses d'opérette, ne semble pas faire Il de sa femme, afin de ne pas en dégoûter les autres, et même, il se montre suffisamment jaloux pour que la conquête d'Aurélie reste désirable et précieuse. Ajoutez que joyeuse, folâtre, étonnée, irritée, ironique , touchante , et selon l'occasion idéale ou nettement féroce, insaisissable comme un rayon de lune, madame de Favresse se livrait à des tirades bien amenées sur les poètes embourgeoisés comme

des aigles en cage; que, de plus, elle avait poussé riiypocrisie admirative jusqu'à apprendre par cœur dans les romans de Disty des pages tout entières, et vous comprendrez que le romancier enguirlandé, tout prêt à ouvrir son bec, fût devenu en peu de temps aussi bote que le corbeau de la fable.

Au moment où se passe cette historiette, (c'était l'année dernière, vers la fin de mars,) madame de Trénil désolée voyait son bonheur s'émietter et se dissoudre. A quelques jours de là devait avoir lieu chez la marquise de Sellen un des derniers bals de la saison, et Paule devinait instinctivement que là se jouerait la dernière partie, que ce soir-là sa cruelle rivale ferait un effort suprême pour lui enlever décidément son ami, et pour se parer de lui devant toute la haute société parisienne. Certes, elle voulait lutter; mais commment? Après qu'elle se fut commandé une toilette composée avec un goût hardi et simple, elle n'en savait pas plus long. Elle prit donc le parti d'aller demander conseil à sa marraine, la vieille duchesse d'Isorez, qui était la sagesse même, et vivait reléguée dans son château de Chaville. Mais le malheur voulut que, réjouie par quelques vagues rayons, car il faisait une journée printanière, la duchesse fût partie en voiture, pour aller passer la journée à Versailles, chez des amis. Paule, qui comptait déjeuner chez sa marraine, se sentit alors un vif appétit, et au coin d'un joli chemin boisé, oii déjà les arbres se piquaient de quelques feuilles d'un vert cru et vif, elle s'assit à la porte d'une vacherie, devant laquelle étaient dressées deux petites tables en bois rustique.

— (( Puis-je avoir une tasse de lait? demanda-telle.

— Ah! dit une petite servante, rouge comme une pomme d'api, madame arrive bien. Il m'en reste une ;

mais avant deux heures d'ici, je ne pourrais pas en donner une autre pour un louis d'or! »

La fillette apporta une tasse d'un lait épais, jaune, crémeux, et un appétissant morceau de pain bis. Madame de Trénil se délectait déjà par avance ;\ l'idée de savourer ce repas champêtre, lorsqu'elle vit arriver du côté du bois un être effrayant et décrépit, dont la misère lui inspira une profonde pitié.

C'était une vieille, vieille femme, pâle, maigre, portant sur son dos un fagot de bois mort, courbée sur un bâton, marchant à peine, résignée et triste sous ses rares cheveux blancs, et vêtue'de fauves haillons, lavés par la pluie et séchés par le vent du ciel. Elle aussi sans doute avait bien faim, car, en passant, elle jeta sur le déjeuner de la belle Parisienne un tel regard de regret et de convoitise que Madame de Trénil en fut touchée jusqu'au fond de l'âme.

— « Ma bonne femme, dit-elle, asseyez-vous là et mangez. »

La pauvre vieille ne pouvait croire à une telle bonne fortune; mais gracieusement Paule se leva, la lit asseoir à sa place, et la regarda manger avec une bonté toute filiale. Après avoir bien remercié son hôtesse en attachant sur elle ses profonds yeux bleus, la vieille replaça son fagot sur ses épaules et se remit en route ; mais à peine eut-elle fait deux ou trois pas qu'elle trébucha et faillit tomber. Les cordons d'un de ses lourds souliers d'homme s'étaient dénoués, et c'est en marchant sur[ces cordons qu'elle avait perdu l'équilibre. Elle voulut se baisser pour les rattacher, et elle le tenta à trois reprises ; mais son vieux corps roide, usé, sec comme du bois, n'obéissait plus; ses efforts furent vains et alors elle fit un geste désespéré. Mais madame de Trénil accourut vers elle ; avec la plus belle humeur du monde s'agenouilla dans le sable et remit en bon ordre

le soulier de la pauvresse. Quand elle se releva, elle vit cette misérable pleine de joie, belle en sa pâleur, transfigurée.

— « Mon enfant, dit-elle à Paule deTrénil, je suis la fée Néis. Et, ajouta-t-elle en étendant sa longue main osseuse et brune, dont l'un des doigts se terminait, en effet, par un ongle pareil à une mince turquoise, quand nous nous reverrons, souviens-toi que j'ai un ongle bleu! »

La Parisienne regagna la station du chemin de fer, affamée toujours, mais heureuse d'avoir fait une bonne charité. Déjà elle ne se rappelait plus que vaguement les paroles de la vieille, et elle crut avoir été le jouet de quelque rêve né de sa fièvre, ou de l'impression que lui avait causée cette touchante figure. Mais à quelques jours de là, elle put se convaincre du contraire, dans une heure inoubliable et qui décida de toute sa vie. C'était au bal de madame de Sellen. Gomme pour s'assurer du champ de bataille, Paule était venue de très bonne heure ; mais tout semblait conspirer contre elle, et d'avance elle se sentait vaincue. Sa toilette aurait dû être admirable : c'était une robe en lampas rose, très serrée au corps, et à longue traîne en queue de sirène. Un jardin de roses mousseuses recouvrait tout le devant de la jupe. Le corsage, décolleté très bas, était garni, tout autour de l'échancrure, d'une guirlande de roses mousseuses, ainsi que l'échancrure des bras, sans manches. Dans les cheveux étaient placées des roses pareilles, traînant très bas.

Mais à ce costume il manquait, hélas î quelque chose, la chance, le bonheur, le rien qui fait que tout est parfait ! L'ouvrier n'avait qu'à moitié réussi, et il semblait à madame de Trénil que sa robe ne tenait pas sur son corps. Ses cheveux, qu'elle seule peignait et coiffait toujours, avaient été cette fois

comme rebelles. Enfin un abominable rhume, ce fléau auquel nulle beauté ne résiste, piquait ses narines, raidissait ses lèvres, et^de longues quintes de toux lui déchiraient la poitrine. Réfugiée dans un boudoir, où elle se regardait tristement dans une grande glace, ne sachant que devenir, et songeant que pour une femme qui veut être aimée, il vaudrait mieux avoir commis un crime que d'être en proie à l'ignoble coryza, Paule vit venir à elle une charmante jeune femme, vêtue d'une robe de satin blanc à longue traîne, recouverte d'une tunique faite d'un tissu de perles, et portant au cou, aux bras, aux oreilles et dans les cheveux des perles fines d'un prix inestimable.

— i( Madame, lui dit cette étrangère, avec une franche sympathie qui excluait toute idée de mystification, vous souffrez cruellement, je le vois. Mais respirez ce flacon qui contient un parfum précieux, et tout de suite vous serez guérie. »

Madame de ïrénil approcha le flacon de ses narines, et non seulement le fatal rhume disparut comme par enchantement, mais elle se trouva heureuse, fortifiée, sûre d'elle-même, et sentit couler dans ses veines une chaleur délicieuse. Puis en la touchant et l'effleurant à peine, la dame aux perles rajusta la coiffure de Paule, dont les cheveux soyeux obéirent tout de suite ; et elle n'eut qu'à toucher la robe rose de son éventail pour qu'à Tins tant même elle devint parfaite et merveilleusement seyante. Madame de ïrénil allait interroger celle qui la sauvait ainsi; mais, sans lui en laisser le temps elle posa un doigt sur ses lèvres, et ayant rapidement défait un de ses longs gants, montra l'ongle bleu fait|d'une mince turquoise, auquel Paule reconnut la fée Néis!

Avant qu'elle fût revenue de sa surprise, sa protectrice l'avait entraînée dans le bal, séduisante, sou-

riante; heureuse, parée d'un tel attrait irrésistible que les ducs, les poètes, les génies lui formèrent une cour, ne voulurent plus voir qu'elle seule, et furent subjugués par son rare esprit, brillant et pétillant comme des gerbes d'étincelles. Henri de Disty, lorsqu'il arriva, eut grand'peine à parvenir jusqu'à elle, et, en la voyant ainsi toute-puissante en sa grâce triomphale, fat pour jamais reconquis.

Et combien plus quand parut, pour subirune irréparable défaite, madame de Favresse qui, elle, était à son tour follement enrhumée, dont le rouge n'avait pas voulu tenir, et qui, abandonnée de ses derniers fidèles, eût alors son âge! Sa robe en satin merveilleux jaune soufre brodé d'or pâle, avec la longue traîne faite d'une gaze d'or dans laquelle étaitdécoupée la garniture d'ailes de papillons, était pour une femme blonde un chef-d'œuvre d'audace, et dans le succès eût semblé magnifique. Mais près de sa peau qui parut terne et de sa chevelure devenue incolore, cette dorure éclata comme un chant funèbre, et en regardant les yeux du romancier amoureusement fixés sur Paule, madame de Favresse put y lire distinctement sa condamnation définitive.

Cependant la fée Néis, qui, pour madame de Sellen était une dame espagnole, la marquise de Alcaraz, causait, près d'une jardinière de camellias, avec l'excellent poète et concettiste français, Ernest D'Hervilly. — <( Oui, madame, lui disait-il, je pense comme le guerrier Muza-Ben- Abul-Gazan a eu raison jadis de mourir percé de mille coups au bord du Xenil, plutôt que de renoncer à ce riant pays de Grenade où fleurissent des femmes telles que vous!

— Non, répondit gaiement la fée Néis, lisant dans le cerveau de son interlocuteur comme dans un livre ouvert, ce n'est pas cela que vous pensez, du moins en ce moment. Vous songez à écrire un poème consa-

cré à ce roi de Chypre qui, répandant sur ses vêtements un parfum tiré d'un fruit de Syrie dont se nourrissent les oiseaux de Vénus, attirait ainsi leurs ailes caressantes, et pendant son repas se faisait éventer par des colombes familières. »

Ernest d'Hervilly allait répondre, mais la fée Néis avait disparu, noyée et vaporisée dans la lumière. Toutefois ce poète lyrique ne fut pas étonné, car il sait combien nous sommes entourés d'êtres subtils, affranchis de la guenille humaine, et, se promenant l'été dans les bois, il a vu bien souvent des Fées que soutiennent de légères ailes, et les petits Sylphes en habits verts danser, au bord des mares argentées, dans les frémissants rayons de lune!

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