RIQUETTE A LA HOUPPE
Quel charmant ménage illégitime, mais si légitime au point de vue du victorieux Amour! forment le peintre Louis Félicé et la comédienne Anna Griffeuille , surnommée Riquette à la Houppe ! Ils ne sont beaux ni Fun ni l'autre; mais, lui avec son visage farouche couronné d'une noire broussaille, elle avec ses yeux vifs , son teint brun , sa chevelure brune , sa grande bouche aux petites dents , ils ont des têtes vaillantes et saines de combattants, ils sont la joie de Paris parce qu'ils s'adorent, et que l'un et l'autre ils sont pleins de talent, d'originalité, de volonté, de bravoure, et fidèles! Anna, qui joue héroïquement les servantes de Molière, est entrée au Théâtre-Français après qu'on y eut décidé de payer les toilettes des actrices, ce qui lui a permis d'être vertueuse : aussi n'a-t-elle encore et n'a-t-elle jamais eu qu'un seul amant! C'est un plaisir de la voir chez elle. Tout en causant le plus spirituellement du monde et avec une rare humeur, tantôt elle joue avec son petit chat Silvius, blanc comme la neige, comme les lys et comme le frisson des étoiles ; tantôt elle se met de la poudre de riz avec une énorme houppe, fine et caressante, qui lui cache entièrement le visage.
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Et la houppe ressemble au chat, et le chat ressemble à la houppe ! Tous les deux, la houppe et le chat, ils ont une robe douce, virginale et sans tache . Quand on voit la houppe, on croit qu'il va lui pousser une petite queue, de petites pattes à griffes et des oreilles pointues et un petit museau rose, et qu'elle va vous regarder avec de mystérieux yeux gris ; quand on regarde le chat, il semble qu'il va se pelotonner en boule, et que sa maîtresse va se servir de lui pour mettre sa poudre de riz. En somme, sans parler du chat, la houppe explique très bien comment Anna Griffeuille a pu être surnommée : A la Houppe; mais pourquoi Biquette?
A l'époque où le descendant de Girardo Arighetti, chassé de Florence en 1268 par la faction gibeline, Pierre-Paul de Riquet, seigneur de Bonrepos, forma et exécuta le gigantesque projet du canal du Languedoc, qui ne devait être terminé que par son fils Jean-Mathias de Riquet, président à mortier du parlement de Provence, il était encore d'usage dans nos provinces que les très vieux domestiques, attachés depuis longtemps et de père en fils au service d'une famille, fussent désignés par le nom de leur maître. C'est ainsi que les Griffeuille, qui s'étaient donnés à cette noble maison, furent tous appelés, les hommes par le nom de Riquet, les femmes par celui de Riquette. Même après l'extinction de la grande famille illustre, les serviteurs en conservèrent le nom; aussi la dernière Griffeuille, une Jeanne qui, veuve et sans parents, vint s'établir à Paris un peu avant la guerre de 1870, fut encore appelée Riquette par les Provençaux qu'elle retrouva dans le faubourg Saint- Germain où elle habitait, et sa brune petite fille, âgée de dix ans, fut aussi une Riquette.
Jeanne vécut en peignant des éventails pour Duvelleroy. Habile et ingénieuse dans ce métier,
elle sut élever et instruire parfaitement sa petite Anna, qui tout enfant manifesta une irrésistible vocation pour le théâtre. En mourant, elle laissait une somme de trois mille francs à sa fille, qui alors âgée de dix-sept ans, suivait la classe de Régnier. Pourvue d'un conseil de famille et d'un tuteur qui lui laissaient faire tout ce qu'elle voulait, Anna entreprit d'achever ses études en mangeant à même ce petit capital, et de rester sage au Conservatoire, où l'avait suivie son nom provençal et où on ne l'appela jamais autrement que : Mademoiselle Riquette. C'est à quoi elle ne fût pas parvenue peutêtre, sans une bien heureuse circonstance qui lui vint en aide, et lui rendit sa tâche presque facile.
Il y a trois ans de cela. On était aux derniers jours de juillet; il faisait une chaleur torride, les feuilles des arbres toutes grillées fumaient au soleil, les semelles des passants avec leurs clous s'imprimaient dans l'asphalte des trottoirs, et les Parisiens voyaient le moment où ils allaient mourir de soif, comme une caravane égarée dans le désert. Riquette, pleine de courage, était partie à pied de la rue du Rac, où elle habitait encore la chambrette que lui avait laissée sa mère. Elle allait à sa classe, en mangeant un pain d'un sou, et en se rafraîchissant, comme elle pouvait, avec un vieil éventail dépenaillé, qui n'en pouvait plus, mais auquel la petite fille tenait beaucoup, parce qu'il avait été peint par Jeanne Griffeuille, lors de ses premiers essais. En route, elle répétait bien sagement ses morceaux de Molière, pensant aux difficultés qu'elle voulait vaincre absolument et s'affligeant un peu d'être laide, car elle savait bien qu'au théâtre il faut avant tout payer de mine, et que tout le talent du monde n'y vaut pas une jolie frimousse.
Ainsi elle songeait, mais en arrivant sur la place
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du Carrousel, où les passants calcinés semblaient frire comme dans une poêle pleine d'huile bouillante, elle vit un spectacle assez étrange et douloureux pour la distraire de ses peines. Sur un des tas de cailloux dressés pour les travaux de la ville était assise une vieille, vieille femme, dont le nez pointu rejoignait le menton, chauve, sans regard, édentée, ridée comme une pomme sèche, maigre, n'ayant plus que la peau et les os, et vêtue de haillons sans forme et sans couleur, sur lesquels se crispaient ses mains, que le haie avait rendues noires.
Brûlée par le soleil, ne respirant plus et mourant de soif, cette pauvre misérable haletait, tirait la langue, et s'ils eussent passé par là, Gobseck et Gigonnet auraient été émus de la voir dans un état pareil. La petite comédienne, dont le cœur est excellent, eut tout de suite pitié* d'elle. A quelques pas de là, une marchande de gâteaux et de boissons était installée derrière sa petite table. Riquette alla prendre à cette boutique en plein vent un verre de coco glacé qu'elle offrit à la vieille ; puis , tandis qu'elle buvait, elle lui rafraîchissait le visage avec son éventail, et elle le lui offrit ensuite généreusement, avant de prendre congé d'elle.
— « Eh bien! dit la pauvre femme, j'accepte cet éventail ; mais puisque tu te désoles de ne pas être jolie et que tu veux rester sage, en rentrant chez toi, tu trouveras ce qu'il faut pour combler tes désirs. Moi, je me nomme Tara; mais quand tu verras le petit chat, n'oublie pas de l'appeler : Silvius! )>
Riquette, craignant d'arriver en retard pour la leçon, ce qui eût été contre toutes ses habitudes, s'éloigna d'un pas rapide. Mais, au bout d'un instant, les paroles de la vieille la troublaient et lui trottaient dans la cervelle. Le petit chat! quel petit chat? et quel rapport pouvait exister entre ce Silvius inconnu
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et le regret qu'éprouvait la jeune fille de n'être pas jolie? Arrivée au milieu de la place, Riquette n'y put tenir et se retourna pour regarder la vieille; mais à la place même où elle l'avait laissée , elle ne vit qu'une jeune et belle dame, élégamment vêtue, qui de la main droite tenait ouverte une jolie ombrelle rouge, et qui de la main gauche, ô surprise! s'éventait avec son éventail déchiré, parfaitement reconnaissable. Mais Riquette ne prit pas le temps d'approfondir ce mystère; elle avait à réciter la scène de Cléanthis, et elle savait que monsieur Régnier est très bon enfant, mais qu'il ne plaisante pas.
Lorsqu'elle rentra enfin chez elle, le cœur lui battait bien fort. Allait-elle trouver le cadeau promis? Elle le trouva en effet. C'était une jolie boîte couverte en papier japonais à fond violet, jonché de fleurs et historié de cent façons. La jeune fille l'ouvrit; elle contenait de la poudre de riz teintée de jaune, telle qu'il la faut pour la peau des brunes, et une grande, une large, une énorme houppe à manche de nacre rosée. Oh ! quelle maîtresse houppe ! blanche, épaisse, moelleuse, bien fournie, et douce, si douce! Bien vite, Riquette s'amusa à se mettre de la poudre devant son petit miroir, et avec un ravissement sans égal s'aperçut que la houppe avait le don de la rendre infiniment jolie, car au contact du caressant duvet, ses yeux s'animaient, son teint s'avivait, ses traits se dessinaient mieux, ses cils et ses sourcils devenaient plus réguliers, et ses lèvres prenaient une délicieuse couleur de pourpre rose.
Elle ne se lassait pas de se poudrer, de s'essuyer, de se poudrer encore : elle s'arrêta seulement quand elle n'eut plus la force de se tenir sur ses jambes, et elle se laissa tomber dans l'unique fauteuil qu'elle possédât, en posant bien délicatement la houppe au milieu de sa petite table. Mais bientôt la houppe
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frémit, s'allongea, regarda Riquette avec des yeux gris d'acier pleins de profondes pensées, dressa des oreilles pointues, tendit un petit museau, tira, en montrant de petites dents, une langue râpeuse et rose, étira de petites pattes griffues, et devint un petit chat blanc comme la neige, que la jeune fille, se rappelant l'ordre de son amie Tara, se hâta d'appeler : Silvius ! Et Silvius vint se caresser à elle, fermant voluptueusement ses yeux, et remuant avec une rapidité vertigineuse l'extrême petit bout de sa queue délirante et folle de joie.
Riquette comprenait bien à quoi lui servait la houppe, mais pas du tout à quoi lui servirait Silvius, et toutefois elle le comprit bientôt. La jeune fille n'avait pas pu fermer complètement sa porte à ses compagnes d'études; à leur suite se glissèrent les comédiens en herbe qui, la voyant sans défense, tentèrent de lui conter leurs vilaines fleurettes. Une tradition persistante au Conservatoire depuis la fondation de cette école, veut qu'il soit déshonorant pour les Firmins et les Talmas futurs d'en laisser sortir une jeune fille pure comme elle y est entrée, et les camarades intrigants de Riquette espéraient bien garder leur honneur sauf; mais ils avaient compté sans l'incorruptible Silvius. S'ils procédaient parla plaisanterie, le petit chat .blanc immobile, hostilement indifférent, affectait un mépris sans bornes, et par sa seule attitude défendait qu'on pût rire de leurs calembredaines.
Lorsque se produisaient les lieux communs d'amour empruntés aux plus détestables romans, le petit chat poussait de longs miaulements sinistres, et si, perdant toute retenue, les visiteurs voulaient par aventure s'y prendre à la hussarde, alors Silvius les griffait jusqu'au sang, leur égratignait les paupières, et se mettait sérieusement en devoir de leur
crever les yeux, (juelques-uns de ces conquérants malmenés voulaient se venger du turbulent satirique; mais aussitôt Silvius se sauvait, s'engouffrait dans la boîte à poudre de riz, et sans que ses ennemis eussent pu se rendre compte de la transformation, il n'y avait plus de chat, il y avait une houppe que Riquette prenait par son manche de nacre rosée, avec laquelle elle se mettait de la poudre, et allez donc vous fâcher et faire des violences contre une houppe I
De cette campagne, vaillamment menée par le petit chat blanc comme neige, il résulta qu'après avoir obtenu les premiers prix de tragédie et de comédie, Riquette débuta au Théâtre-Français, grâce à sa houppe avec un vrai succès de beauté, mais aussi, grâce à Silvius, vierge et sans tache, et pour qui eût pir voir son âme, aussi blanche que le chat et que la houppe.
Son succès fut tel que le prince Otto, ce cousin de roi célèbre pour ses folies, voulut épouser la jeune comédienne ; mais cette fois Silvius poussa des miaulements exaspérés, car il savait que marier une actrice, c'est enfermer le rayon de lune dans un coffre, et coiffer le feu follet d'un triste bonnet de coton. Sa maîtresse était de son avis, et elle sut bien se défendre du mariage, mais non de l'amour, car, à vrai dire, elle n'en avait pas envie. Tout son désir était d'être aimée fidèlement et exclusivement par un brave homme qu'elle aimerait de môme, et ce beau rêve se réalisa dès qu'elle eut rencontré le peintre Louis Félicé, qui habitait la même maison qu'elle.
Aux premiers regards qu'il lui jeta, et plus tard aux premiers mots qu'il osa lui dire, elle sentit tout de suite que ce vrai artiste était sincère. Elle aurait voulu tomber dans ses bras, et elle retardait l'instant
mille fois souhaité, se rassemblait, prenait possession d'elle-même, comme pour mieux se donner tout entière et sans retour à l'être choisi. Gomme le soir Félicé dessinait près d'une fenêtre, Riquette, assise à la sienne, contemplait longuement son ami, savourant d'avance et silencieusement les heures bienheureuses que lui promettait l'avenir. Mais Silvius, lui, n'entendait rien à ces subtilités; courant sur le rebord d'une corniche, il avait bientôt fait de se glisser chez le peintre. 11 le caressait, le plaignait, dessinait avec lui; il fallait que Riquette appelât mille fois Silvius pour qu'il se décidât à dire adieu à son nouvel ami, et même quand elle avait besoin de se mettre de la poudre de riz pour être belle, c'est à grand'peine s'il consentait à retourner dans la maison et à redevenir houppe.
Un jour enfin, il s'y refusa absolument, et il fallut que, pour le ravoir, la jeune fille entrât chez Félicé qui attacha sur elle ses yeux loyaux, pleins de tristesse et d'amour.
— ((Ah ! dit-il en lui prenant les mains et en l'attirant doucement, ce n'est pas vous qui m'aimerez jamais!
— Non! c'est le chat! » dit Riquette, en laissant tomber sa tête sur la poitrine de son ami. Silvius se mit à faire mille folies pour témoigner sa satisfaction, puis comprenant qu'il était inutile dans ce moment décisif, alla se coucher au milieu du volume de Molière qui était resté ouvert sur la table de la petite comédienne.
Félicé aime beaucoup la houppe avec laquelle Riquette se met de la poudre, et il adore Silvius. Mais comme il est un artiste, très occupé de ses compositions, et qui souvent, lorsqu'il s'agit d'autre chose, ne réfléchit pas, il n'a jamais deviné que Silvius est à la fois le chat et la houppe, et que ces
deux êtres ne font qu'une seule et même personne. Cent fois il a fait le portrait du petit chat couleur de neige, à l'huile, à la cire, au pastel, à l'aquarelle, à la gouache, de toutes les façons, et il le met dans ses tableaux pour rien, pour le plaisir.
Même il lui a fait faire des bottes en maroquin blanc, comme celles du duc d'Albe dans Patrie, et une petite gibecière en daim fauve. Non que Silvius ait à faire des commissions^ ou qu'il doive prendre des lapins et des perdrix pour les porter à un roi quelconque ; mais le peintre lui a offert ces inutiles parures pour le rendre beau et en mémoire du glorieux Chat Botté.
Aux premières représentations de la Comédie- Française, dans une loge située à côté de celle qui est réservée à monsieur Camille Doucet, on voit souvent une belle dame, derrière laquelle se tiennent debout respectueusement des messieurs dont les habits sont ornés de cordons et de plaques. Elle est vêtue de soie blanche, porte ses cheveux tordus attachés avec un peigne d'or, et pose devant elle, sur le rebord de la loge, l'éventail de Jeanne Griffeuille, merveilleusement raccommodé et remis à neuf. C'est la fée Tara, qui, de ses belles mains habituées à tenir la triomphale baguette de diamant, vient applaudir sa petite protégée Riquette à la Houppe !