‹ Contes féeriquesChapitre 37 sur 51 · L'ALIBI · texte numérisé non relu

L'ALIBI

Ah 1 quelle ijoulevardièrc était cotte Nini-les- Bleuets,qui mourut si jeune à l'hôpital, héroïne d'une légende hizarre I Elle avait toutes les figures du vice, de la tlànerie, de l'amabilité, du chic parisiens ; elle était aux bals, aux soupers, aux premières représentations, partout où Ton cause, où l'on rit, où l'on s'ennuie, où l'on s'amuse ; tantôt riche, fondant quelque lingot, faisant sensation aux Courses, où elle versait du Champagne à ses amis ; tantôt pauvre au quartier Latin, serrée dans un vieux waterproof, en tout temps dédaignant l'argent comme la boue des rues, spirituelle, imaginant les nouvelles à la main comme si elle avait dû en vendre, et jonglant avec les mots comme un saltimbanque japonais avec les poignards. Sa très singulière beauté ne contribuait pas peu à entretenir son succès persistant ; car, grande, svelte, agile, savante en équitation et en escrime, habile dans tous les genres de sport, elle conservait d'ordinaire une immobilité de statue, et étonnait ses admirateurs par un visage unique en son genre.

En eflet, avec des traits nobles, gracieux, d'un charme exotique, et des yeux terriblement bleus, d'où lui venait son surnom, elle était exactement

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pâle comme une morte, et au milieu de cette pâleur de neige, la bouche aux petites dents apparaissait, écarlate comme une grenade. Quant aux cheveux, ils étaient, selon la mode, de toutes les couleurs, tantôt noirs, jaunes, châtains, rouges, comme ceux d'une vraie Parisienne qui ne dédaigne ni les perruques ni les marchands de cheveux pour dames. Mais Niniles-Bleuets n'était fardée en aucune façon, parce que le rouge eût été absurde et que la poudre de riz aurait paru noire, sur sa peau d'une blancheur telle qu'on ne pouvait pas la regarder sans éprouver l'impression d'un froid glacial.

Peut-être devait-elle cette miraculeuse pâleur à un noctambulisme effréné, car cette belle fille ne dormait jamais dans un lit, la nuit du moins. Elle veillait toujours, et veillait où l'on voulait, soit dans les bals et les soupers chez les grandes courtisanes, soit dans les cabarets, oii elle restait avec ceux qui ne veulent pas de repos, et d'où elle s'en allait vagabonder avec ceux qui ne rentrent nulle part. Elle s'en allait au Café Anglais, ou à la maison d'Or, ou chez Hill, ou au café du Helder, ou au Rat- Mo7H, ou à la Halle, chez Baratte, ou dans les brasseries du boulevard Saint-Michel, mais jamais dans une demeure, partout roulant et fumant sans discontinuer son éternelle cigarette, qui sous ses doigts fins aux ongles roses prenait une physionomie et une allure personnelles. Par exemple, personne ne pouvait se flatter de l'avoir vue manger ou boire, uniquement sans doute parce qu'elle ne voulait pas interrompre sa fumerie. Elle avait bien ordinairement devant elle un verre à demi-plein d'eau glacée, mais je ne crois pas qu'elle y trempât jamais ses lèvres.

C'est ainsi qu'on la vit encore, il y a moins de deux ans, parfaitement semblable à elle-même,

pendant une nuit passée chez Brébant, où le riche financier Jaillon avait invité le dessinateur Lesseline, le journaliste Layral, Paul Zante, le docteur Getty, l'avocat Pierre Voilquin, si éloquent dans les procès criminels, Henri Vernias alors interne à la Charité, et pour charmer ses convives, avait rassemblé un rare trio de jolies femmes : Emilie Hénin, Jeanne Poncelet et cette superbe Jenny Pavare, dont les épaules ont pu être comparées à celles de la maîtresse du Titien. A ce souper, un tout jeune homme, fou d'amour pour Nini-les-Bleuets, ne la quittait pas du regard, et l'écoutait, l'âme suspendue à ses lèvres, semblant ne vivre que par elle et pour elle. C'était un très riche étudiant nommé Emile Séveno, un enfant de dix-neuf ans qui paraissait en avoir à peine seize, et dont l'imberbe visage de fille, encore rose, s'encadrait dans une blonde et très fine chevelure.

Comme d'habitude, Nini venait de lancer les plus brillants feux d'artifice, en racontant le scandale de la veille, enjolivé d'un tas de festons et d'astragales, et tout le monde riait à cœur joie. Seul, Henri Yernias avait gardé son sérieux, avec un air froid et presque agressif.

— « Et comme ça, dit-il à Nini, tu ne manges toujours pas !

— Mon cher, répondit-elle en roulant son élégante cigarette, celui qui ne travaille pas ne doit pas manger, et tu sais bien que je ne travaille jamais ! Ça vous amuse de remâcher éternellement la même salade russe et les mêmes écrevisses à la bordelaise, en buvant le môme Château-Laffitte obtenu à l'aide des plus habiles procédés de la chimie moderne ? Moi, j'aimerais autant m'asseoir dans une chaire moyen âge, à figures sculptées en ronde bosse qui vous entrent dans le dos, et là, fumer un faux tabac

turc, en lisant un poème d'opéra de monsieur Scribe !

— Eh ! fit Vernias, ce n'est pas monsieur Scribe qui a commis tous les crimes, et les moyens de donner la mort sont innombrables. Après tout, je ne sais pas lequel j'aime le mieux, d'un poète qui ne rime pas ou d'une femme qui ne mange pas. Je sais que le lyrique a trouvé le sujet et les détails de son En faiît prodigue dans le poème de Gampenon. Toi, avec ta face de Deburau, tu as sans doute très peu de sang; mais enfin, le peu de sang que tu as, où l'as-tu pris ?

— Oh ! s'écria Nini-les-Bleuets, puisque monsieur Artus n'est pas là, laisse-moi faire le trémolo moimême ! ')

Et en efi'et, avec sa fourchette et son couteau, elle exécuta sur son assiette, avec une verve endiablée, un trémolo qui rappelait les meilleures inspirations du Piccini de la Porte-Saint-Martin dans les âges romantiques.

— « Ainsi, dit-elle, nous voilà en plein mélodrame ! Lo7'd Buthwen, ou les Vampù^es, par Charles Nodier ; Paris ^ Ladvocat, deux volumes m-i'2 ! Allons, mon cher Vernias, je ne veux pas me faire prier, et je vais te donner la représentation complète, avec les accessoires ! »

Elle sonna alors, demanda au garçon Auguste, en l'appelant par son nom, du riz crevé et non accommodé, qui lui fut apporté immédiatement, et qu'elle se mit à manger grain par grain, avec une aiguille d'ivoire.

— « Ceci, dit-elle, vous représente le Vampire, avec la meilleure couleur locale ! Mesdames et Messieurs, je vous ai trompés en vous disant que je me nomme Fanny Mûrie, et que je suis née dans la rue des Dames, à Batignolles. En réalité je me nomme

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Horwath Saroth ; je suis née au village de Kisilova en Esclavonie, d'un père et d'un grand-père également vampires, et je bois le sang des jeunes hommes comme les amis de Gargantua buvaient le vin à la Saulsaie, pour la soif présente et future ! L'autre nuit, à notre partie de campagne dans la forêt de Compiègne, vous m'avez crue seulement évanouie ; j'étais morte, et vous m'avez ressuscitée sans le savoir, en me plaçant sous un rayon de lune. Enfin, n'avez-vous pas remarqué, messieurs, que je sais le latin, ce qui n'est pas ordinaire chez les Batignollaises ? »

Tout le monde rit de cette plaisanterie sinistre , mais sans trop de gaieté, et Henri Vernias regarda fixement Nini-les-Bleuets qui, sans perdre son aplomb provoquant, sembla cependant un peu indécise et troublée.

— « Non, non, dit-elle, ne me regarde pas ainsi. Aussi bien je m'en vais, car le Matin commence à montrer aux carreaux les bouts de sa cravate rouge, et voilà l'heure de coucher les monstres. Et savezvous que je n'ose plus dire à Emile : Viens-nous-en I car à présent, qui peut savoir s'il n'a pas peur de moi, et si je ne lui fais pas l'effet des nonnes de liobert-le- Diable, qui se lèvent sur leurs tombeaux à ressort, avec des jupes de mousseline empesée et des souliers roses? »

En parlant ainsi, elle jetait à Emile Séveno ce sourire de pourpre qui le rendait fou. Déjà il s'était précipité vers elle, et amoureusement l'enveloppait dans sa pelisse de cygne. Et tous les deux serrés, pressés , enlacés , ne faisant qu'un , disparurent comme un couple d'oiseaux qui s'envole.

— « Mon cher Henri, dit Jaillon à Vernias, je crains que vous n'ayez fâché cette belle fille, avec vos railleries un peu cruelles !

— Et, fitLayral, que diable cela vous fait-il qu'elle mange ou ne mange pas?

— Car enfin, dit Lesseline, vous ne pouvez croire à ces histoires de l'autre monde, vous un homme de science !

— Messieurs , répondit Yernias , mon illustre maître le docteur Getty vous le dira , nous sommes précisément assez savants aujourd'hui pour ne rien croire certain et pour ne rien croire impossible. Que de prétendues fables , depuis les orgies des Bacchantes jusqu'aux extases des convulsionnaires, ont été affirmées et expliquées par les travaux récents sur le somnambulisme et sur les maladies nerveuses ! Enfin, je parle devant des Parisiens à l'esprit rapide, Nini-les Bleuets ne ressemblait-elle pas bien à Polichinelle, qui dit la vérité en ayant l'air de mentir? Vous le savez comme moi, une loi inéluctable exige qu'avant de tromper et de séduire sa victime, le Vampire se donne à elle pour ce qu'il est, et lui fasse de complets aveux. Eh bien! qui sait si Niniles-Bleuets, ou Horwath Saroth, n'a pas trouvé plus commode de se confesser à Emile Séveno sous une forme ironique, et devant nous, en manière de jeu, que sérieusement et dans une chambre fermée? Pour moi je me défie toujours de ceux qui me disent une chose pour rire...

— Mais vous, s'écria Jenny Povare, vous nous dites des choses pour pleurer! Je demande qu'Emilie Hénin chante la chanson du Onzième Baiser, et qu'on l'écoute en buvant du muscat d'Asti! »

Emilie chanta la chanson du Onzième Baiser^ et ce matin-là, on ne pensa plus auxtristes suppositions de Henri Vernias. Comme la vie ^parisienne est affairée , turbulente et dévorante , on n'y pensa pas non plus le lendemain, ni le jour suivant, ni jamais , et les convives du souper ne se les rap-

pelèrent même pas lorsqu'au Bois, autour du lac, ils voyaient passer dans sa voiture Emile Séveno, ayant à ses côtés Nini-les-Bleuets , bien portante et robuste sous sa pâleur tragique, mais lui, perdant à chaque heure sa vie et ses forces, devenu de plus en plus faible , et comme un enfant malade , appuyant son front lassé qu'il ne pouvait plus porter.

Et de plus en plus aussi, ce frêle enfant adorait sa tranquille amante , et d'une voix éteinte murmurait à son oreille des mots passionnés , que Nini écoutait en fumant des cigarettes, brûlées et renouvelées avec une admirable constance.

L'amour est un duel; qu'un des deux combattants y succombe, cela n'a rien que de très ordinaire, et il n'y a pas là de quoi émouvoir la curiosité d'un peuple qui a vu les madrigaux se réaliser d'une manière féroce, et les yeux meurtriers, ainsi dénommés dans les poèmes fugitifs, sacrifier autant de victimes que le canon dans les batailles. Mais l'indifférence publique fut secouée comme par un coup de foudre, lorsqu'un matin on trouva dans son lit Emile Séveno assassiné, ayant au cou une ouververture affreuse , plus semblable à une morsure de bête fauve qu'à une blessure.

Quoiqu'on ne l'eût pas vue à Paris depuis plusieurs jours lorsque se produisit cet événement, Nini-les-Bleuets fut naturellement accusée d'avoir commis le crime, et passa en cour d'assises. Comme on le sait, elle fut acquittée, beaucoup sans doute grâce au talent vivant, poignant, si profondément humain de Pierre Voilquin , dont la plaidoirie fut merveilleuse, et qui en cette occasion se surpassa, mais beaucoup aussi parce que nul alibi ne fut jamais si bien prouvé que celui de Nini , car le jour même de l'assassinat elle étonnait la ville de Lyon par un scandale qui n'y sera pas de longtemps

oublié. Ruiné par elle jusqu'aux moelles, le banquier Casimir Jost s'était enfui, laissant derrière lui un déficit de dix millions, et au moment même où éclatait ce désastre , Nini en grand équipage , triomphalement vêtue d'une robe rose couverte de dentelles d'un prix fabuleux, se promenait comme par défi dans les allées vertes, oii elle faillit être lapidée par la foule , et où la police dut alors prendre des mesures pour protéger sa vie. C'est le lendemain seulement qu'elle revint à Paris, et fut arrêtée dans son petit hôtel de la rue Blanche ; aussi n'y avait-il pas de doute possible sur son absence lors du meurtre de Séveno.

— « Et, disait Pierre Voilquin à Vernias plusieurs mois après, moi-même, sans cet alibi décisif, je l'aurais crue coupable, car, l'imagineriez-vous, mon ami? il m'était resté dans l'esprit je ne sais quel trouble, à la suite de ce souper de Jaillon, où vous nous avez mis la puce à l'oreille avec vos fantaisies romantiques. Mais enfin, le fait est le fait, et il est évident que si Nini-les-Bleuets était à Lyon au moment où fut commis le crime, elle ne pouvait pas être en môme temps ici.

— Ce n'est pas une raison ! dit Henri Vernias. La justice m'aurait fort malmené sans doute, si j'avais entrepris de l'aider à former sa conviction, d'après de simple hypothèses ; mais j'ai toujours cru et je crois encore qu'il y a eu et qu'il y a deux Nini-les- Bleuets , car les ménechmes existent parfaitement dans la vie réelle, et ne se rencontrent pas seulement dans les comédies. D'après le récit que m'a donné comme fidèle une des ennemies les plus acharnées de la fumeuse de cigarettes, Nini aurait rencontré par hasard dans ses caravanes une Hongroise nommée Sama, qui était son vivant portrait, et se serait liée étroitement avec elle. Mais, par une combinaison

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dramatique dont ne se sont avisés ni Plante ni Shakespeare, les deux femmes si l'histoire est vraie, ont imaginé d'exploiter leur ressemblance au lieu d'en être victimes, et de vivre toutes les deux sur un seul état civil , ce qui leur donnait le privilège de l'ubiquité, et ce qui leur a permis d'accomplir peutêtre des crimes de Polichinelle... ^)

Ainsi parla Vernias, qui laissa l'avocat Yoilquin tout rêveur. Quelle que fût cette ennemie de Niniles-Bleuets qu'il ne voulait pas nommer , elle ne l'avait pas leurré d'un conte fait à plaisir, car à un mois de distance l'une de l'autre , les deux Nini vinrent mourir à la Charité , dans le service même auquel Henri Vernias était attaché. Et, coïncidence étrange , pour l'une comme pour l'autre il arriva la même chose. Après qu'elles avaient été déjà portées à l'amphithéâtre, un étranger, ayant rempli toutes les formalités voulues et muni des autorisations nécessaires, réclama leurs corps, qui lui furent remis. Mais attendu que deux précautions valent mieux qu'une, sans approfondir la question de savoir si elles étaient ou non des Vampires, l'interne avait eu soin de percer avec un pieu embrasé, bien aigu, le c(eur de Sama comme celui de Saroth, ce qui sembla causer à ce seigneur un vif désappointement.

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