SCENARIO
Gomme les journaux ont pris soin de Tannoncer, le vieux et célèbre dramaturge Edmond d'Aguirre, frais comme une rose sous sa chevelure blanche, a promis à Doriate, directeur du Splendide-ïhéâtre, une grande féerie qui doit être représentée en décembre. Jeudi dernier, il l'attendait dans sa propriété de Cannes, pour lui lire un scénario qui, d'après sa promesse, devait être plein d'inventions étonnantes. Cependant, le matin de ce môme jour, il n'avait rien trouvé, sinon des combinaisons connues de longue date. Ainsi résolut-il d'exciter son esprit au moyen d'une drogue puissante, car il venait de lire dans Les Parada artificieh de Baudelaire cette phrase décisive, écrite à propos des mangeurs de haschich : « L'intelligence de l'allégorie prend en vous des proportions ù. vous-même inconnues, » et il ordonna que la verte confiture où se cache l'inspiration lui fût apportée.
Mais sa bonne femme Lyson, qui veille sur sa santé avec une sollicitude fidèle, est trop prévoyante pour lui laisser faire de tels excès inutiles, et elle remplaça le haschich par une innocente confiture de rhubarbe qui, administrée d'ailleurs, contre la règle, avant le déjeuner, ne pouvait en aucune façon
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exaspérer le génie (si j'ose m'exprimer ainsi!) d'Edmond d'Aguirre. Mais comme il y a beaucoup de Fées dans la propriété qui, bien que située au bord de la mer, contient des ombrages et des eaux vives, elles ne voulurent pas que l'excellente ménagère fût prise en faute et elles se promirent de suggérer au vieux dramaturge autant et plus de belles et amusantes visions que ne lui en eût procuré la drogue infernale.
— « Voilà donc le bonheur ! il remplit la capacité d'une cuiller! » dit Edmond d'Aguirre, citant toujours le poète des Fleuj^s du Mal, et s'asseyant sur une chaise de rotin au bord d'un ruisseau d'argent bordé de grands lauriers-roses, ni plus ni moins que l'Eurotas, il se mit à fumer un bon cigare, parfaitement blond et sec ; mais comme il est très distrait tout en ne pensant pas à grand-chose, il joua si négligemment avec ce cigare qu'en plusieurs endroits il mit le feu à ses cheveux et à sa cravate. Il sentait bien l'odeur de brûlé, mais sans savoir d'oti elle venait, et il est probable qu'il eût été consumé tout entier, comme Héraklès sur l'CEta, mais il fut secouru à temps.
En effet, arrivèrent en tenue d'incendie, avec leurs fourgons, leurs seaux et tout leur matériel, de tout petits pompiers, grands comme des poupées à cinq sous, coiffés du casque de cuivre sans crinière, qui gravirent au pas gymnastique le long des jambes de d'Aguirre, et envahissant son torse et sa tête, dirigèrent adroitement leurs pompes sur les endroits embrasés. Ils se multipliaient, faisaient des prodiges d'agilité, s'accrochant aux mèches de cheveux, aux sourcils, aux cils du dramaturge, et par de rapides et audacieuses culbutes en arrière, franchissant d'un bond de très grands espaces. Enfin, non sans que cette valeureuse troupe eût bravé de graves périls,
le feu redoutable fut rapidement éteint, et félicités par leur colonel, qui justement passait par là, avec ses revers de velours noir et ses épaulettes d'or, les petits pompiers, se retirèrent comme ils étaient venus, et disparurent derrière une touffe de violettes.
— ({ Très joli ! fit d'Aguirre, mais ça ne donne rien pour le théâtre I Si les pompiers étaient aussi petits que cela, le public ne les verrait pas suffisamment, et la scène ne passerait pas la rampe. Si, au contraire, nous les faisons grandeur nature, le bonhomme qui fume devra toucher aux frises. Nous avons alors un géant en osier avec une tête de carton, ce qui produit un résultat assez médiocre I )>
Cependant les convives attendus pour le déjeuner venaient d'arriver. Le couvert avait été mis en plein air, au milieu d'un verger entouré d'une pelouse très vaste, fermée au loin par des caroubiers et de grands oliviers au feuillage bleu. On se mit à table, et madame Lyson se préparait à faire avec sa grâce habituelle les honneurs du repas, dont le menu varié et riche ne laissait rien à désirer. Habitant au bord de la mer, d'Aguirre a le poisson de première main ; sa femme engraisse les volailles avec la plus savante expérience, et comme sa propriété est entièrement close, il peut chasser en tout temps, et déjà en août avoir du gibier. Un pâté géant, placé au milieu de la table, et qui sans doute enfermait dans ses flancs les chairs les plus succulentes, montrait une appétissante croûte fauve, dorée, d'une couleur magnifique, et promettait un sérieux et solide régal.
On apporta d'abord la bouillabaisse fumante ; mais au moment oiile maître d'hôtel allait y mettre le pochon, une agitation singulière se manifesta dans le plat creux qui la contenait. Les poissons et les tout petits homards se mirent à remuer, à fré-
' tiller; leurs morceaux coupés se rejoignirent, se rattachèrent les uns aux autres ; enfin, après avoir bouilli dans rhuile, ils se montraient ressuscites, tout à fait remis d'une alarme aussi chaude, et, glissant comme un serpent à travers les oliviers, un scintillant bras de mer courut jusqu'à la table, reçut ces poissons indélicats et s'enfuit en les emportant, cependant que le gazon mouillé se relevait, rapidement séché par de petites Fées en robes japonaises, gui voltigeaient au-dessus des fleurettes, en agitant gracieusement leurs éventails.
Justement humiliée dans son amour-propre de maîtresse de maison, madame d'Aguirre fit signe au maître d'hôtel pour qu'il eût à découper la poularde grasse ; mais elle s'en avisa trop tard. Depuis un moment, cette volaille s'était peu à peu soulevée dans son plat. Son or fauve, devenu plus roux, s'était mêlé de noir, et avait pris la couleur, la douceur et le velouté d'un plumage. Son cou s'était relevé^ ses yeux s'étaient ouverts, et elle regardait le maître-queux avec une inquiétude significative. Au moment où il voulut planter le couteau dans sa chair, elle n'y consentit pas, vola à bas de la table et se mit à s'enfuir en courant et en agitant éperdument ses maladroites ailes.
Les convives montraient des mines allongées, et il y avait bien de quoi. Les lourds raisins aux grappes noires qui avaient été, pour plus d'élégance, coupés avec des morceaux de ceps, se rattachèrent avec leurs feuilles au tronc d'une vigne qui, jaillissant près de la table, étendit à l'entour ses rameaux et son feuillage, et tout à coup, se. relevant et retrouvant leurs plumes, les becfigues rôtis s'envolèrent dans cette vigne, en poussant des petits cris affolés de terreur et de joie. Tous les fruits du dessert bondirent avec fureur, et, s'élançant hors des coupes de vieux
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Saxe, allèrent se rattacher aux arbres du verger ; en même temps, les légumes accommodés à la maître d'hôtel coururent se replanter dans la terre, dont ils reprirent possession, et où ils se remirent bravement à pousser de très solides racines.
A ce moment passa un vol de martins-pêcheur^, qui s'enfuyaient vers la mer. Les invités, devenus inutiles à un festin où on ne mangeait rien, et d'où les valets eux-mêmes avaient disparu, se changèrent en oiseaux pareils à ceux qui passaient et s'envolèrent avec eux, tandis que transformée en une chatte blanche au nez rose, madame Lyson se couchait aux pieds de son cher seigneur, et tournait vers lui ses prunelles vertes pleines d'étincelles. D'Aguirre, qui prenait ces très réels phénomènes pour les visions du haschich, n'était nullement étonné, et se croyait en proie aux excitations d'une délicate et subtile ivresse.
— (( Baudelaire, se dit-il, a bien raison de trouver merveilleuses les illusions suscitées par la confiture verte ; mais il n'a pas songé au théâtre ! Ces transfigurations de poissons et d'oiseaux ne nous donnent rien autre chose que des cartonnages, et des trucs à compartiments et à ficelles. Il y a bien le bras de mer qui s'avance, dont l'invention est assez jolie ; mais ce genre de changement déconcerte nos machinistes, qui dans La Heine de Saba n'ont pas su l'exécuter. D'ailleurs il ne peut être produit qu'au moyen d'une toile peinte agitée mécaniquement, qui a toujours l'air d'être sèche, comme elle l'est en effet, et non pas humide. — Cependant, ajouta-t-il avec une conviction profonde, tout cela n'est pas une raison pour ne pas déjeuner ! »
Et resté seul, il se mit en devoir d'éventrer le pâté géant et de briser sa croûte succulente. Mais aussitôt, le pâté, sous lequel la table s'effondra et disparut,
grandit, se revêtit de pierre, et devint un château âpre et farouche, dressé sur une colline ombragée de noirs sapins, et au pied duquel mugissait un torrent sauvage. Sous ses créneaux s'arrêtait, vêtu de son armure bleue, le chevalier Anséis, venu pour réclamer sa fiancée Eisa, que les enchanteurs mores Turgis, Estrangus et Fauscron retenaient captive. Devant la porte de fer, il trouvait un lion qu'on avait placé là pour le dévorer ; mais en voyant le clair sourire et l'intrépide regard du jeune héros, le lion au contraire léchait ses mains, déjà sanglantes, car avant d'arriver au château des mécréants, Anséis avait dû tuer un géant difforme qui lui disputait le passage. Après avoir en vain sommé ses ennemis de lui ouvrir, il arrachait un bloc de roche, et l'ayant lancé de toutes ses forces, brisait la porte. Il gravissait les escaliers, et arrivait sur la terrasse du château, où il tuait les trois sorciers et coupait leurs têtes épouvantables.
— « Voilà qui n'est pas mal, dit d'Aguirre ; mais l'effet des têtes coupées est impossible à rendre. Et puis, dans les féeries actuelles, les rôles d'amant ne sauraient être joués autrement qu'en travesti. Je ne vois pas que Doriate puisse donner le rôle d'Anséis à un autre qu'à la petite Adèle Talvaz ; et elle aura vraiment trop de gorge sous cette armure bleue ! »
Cependant Anséis allait prendre dans ses bras sa douce fiancée Eisa à la blonde chevelure, lorsque la méchante sorcière Sra se saisit d'elle et l'emporta palpitante à travers les airs. Prisonnier dans le château dont la porte s'était refermée, le chevalier vit tomber à ses pieds une peau de cygne, que lui envoyaient les Fées protectrices. Il la revêtit et s'envola ; mais il ne rencontra que la sorcière, qui déjà avait mis sa proie en lieu sûr, et qui, tenant ses grands ciseaux ouverts, s'avançait vers lui pour lui
percer le cœur. D'un coup de son épée, Anséis trancha le bras tendu de Sra, qui s'enfuit mutilée et sanglante, en poussant des hurlements.
Le château s'évanouit dans la brume qui se dissipa, chassée par un vent d'orage, et d'Aguirre vit le morne désert de sable brûlé par le soleil où la sorcière avait porté la blonde princesse Eisa. La jeune fille courut follement, voulant s'enfuir ; alors devant ses pas s'étendit un lac sinistre, à l'eau dormante, pareil à une lame d'acier où le jour de midi reflétait ses feux rougissants ; et rampant, se dressant, élevant avec des sifflements leurs têtes affreuses, des milliers de serpents s'avancèrent vers elle pour la mordre et l'étouffer. Mais le chevalier à l'armure d'azur s'avança sur le lac, dans une barque d'or traînée par un cygne. Il tenait à la main son grand arc, et de ses lourdes flèches il tua l'un après l'autre tous les serpents, qui à mesure qu'ils tombaient morts, s'aplatissaient, se mêlaient au sable et disparaissaient.
Lorsque cette vile race fut détruite, le chevalier mit pied à terre, courut vers Eisa, et s'agenouilla devant elle. Aussitôt le désert de sable flt place à une campagne délicieuse aux douces et tremblantes verdures ; l'eau du lac devint transparente et fut ombragée par des plantes aux feuilles frissonnantes, dont les fleurs couraient sur le flot et ouvraient leurs corolles tranquilles. Près d'Eisa se tenaient le Roi son père et la Reine sa mère, vêtus de leurs manteaux royaux et coiffés de leurs couronnes d'or ornées de pierreries. Au loin on voyait le palais illuminé pour une fête ; et de la terre était sorti un trépied d'argent constellé de diamants, où brûlait une flamme rose, et près duquel se tenait le jeune dieu Amour, secouant sa crinière de flamme, et portant dans sa forte main le glorieux flambeau de la
Vie. Cependant sur les flots, sur les rameaux, sur les larges feuilles et sur celles qui sont aiguës comme des glaives, et au-dessus de l'onde azurée, glissaient, fuyaient, volaient, planaient des Fées au transparent vêtement bleu, mêlées aux rayons, et chantant des vers si harmonieux et divins qu'ils semblaient avoir été écrits par Théophile Gautier.
Mais le soir tomba. Le jour mourut dans le safran et dans les pourpres violettes ; le lac et les feuillages devinrent sombres, puis s'éteignirent. D'Aguirre revit son jardin pareil à ce qu'il était ordinairement, et à ce moment-là un correct valet, en habit à la rançaise et en culotte de peluche, vint lui annoncer e directeur Doriate, qui venait d'arriver.
— « C'est étonnant, disait d'Aguirre en remontant vers la maison, voilà de vraies Fées, qui ont parfaitement l'air de ce qu'elles sont ; et en somme elles sont costumées avec rien du tout. Une robe de crêpe de Chine pailleté et une couronne de fleurs des eaux; je suis sûr que chaque costume ne revient pas, l'un dans l'autre, à deux cents francs. Et cependant, nos figurantes, que Grévin habille avec un tas de fanfreluches et avec toutes les herbes de la Saint-Jean, ne ressemblent qu'à des demoiselles déshabillées, tandis que les autres ont positivement, l'air de vraies Fées. Mais, j'y pense, cela tient peutêtre à ce qu'elles chantent ! Cela, je puis bien me l'avouer à moi-même : je suis excellent auteur dramatique, mais la poésie n'est pas mon afTaire. »
En parlant ainsi, d'Aguirre était arrivé près de sa maison, au mur de laquelle une cage était accrochée sous le bec de gaz, et il regarda longtemps son serin, fidèle image de son âme.
— « C'est comme mon serin, continua-t-il. Voilà bien longtemps que je ne l'entends pas chanter.
— Mon ami. dit avec douceur la bonne madame
Lyson, qui avait repris sa figure, habituelle, cela vient de ce qu'il est empaillé ! »
Elle ouvrit la cage, prit l'immobile oiseau, qui regardait fixement devant lui avec une logique imperlurbable, et le mit dans la main du dramaturge. C'était en effet un oiseau empaillé. Il était mort depuis longtemps déjà, et de peur que cet accident n'attristât son mari, la bonne madame Lyson avait fait habiller et préparer ses restes par un habile naturaliste.