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L'ENFANT BOSSUE

Située à Versailles, dans la rue des Rossignols, la pension que dirige madame Zell est plus aristocratique peut-être que son voisin le couvent de Grandchamp, et son parc, jadis coupé en plein bois de Satory, enferme des prairies, des ombrages, des pièces d'eail, un potager, un verger magnifique, et jusqu'à des terres labourées. Cette installation princière, qui représente aujourd'hui un immense capital, explique comment la pension de madame Zell ne reçoit habituellement que des jeunes filles appartenant à la plus haute noblesse, et dont la beauté, cultivée dès le berceau, montre déjà la sérénité et la grâce que donne le bonheur. Aussi ces pensionnaires, prédestinées à toutes les gloires de la vie, furent-elles aussi étonnées que blessées lorsqu'on 1871, bientôt après nos malheurs, parut au milieu d'elles une enfant de sept ans, d'un aspect âpre et sauvage, et de plus affreusement difforme, qui nécessairement devait être leur souffre-douleur.

Une bossue au milieu de ces tailles élégantes et sveltes, et parmi ces héritières de noms illustres, qui d'un pas léger marchaient sur les tapis d'herbe, avec des allures de princesses ! Ce que la nouvelle venue avait de plus grave contre elle, c'est qu'on ne

pouvait même pas la prendre en pitié ; elle n'était ni laide ni pauvre. Sa petite tête étrange et farouche, brune, basanée, aux grands yeux d'or sombre, aux bizarres cheveux châtains, crûment coupés de mèches fauves, exprimait avec un charme infini la plus vive intelligence, et rien ne manquait à sa parure enfantine. Sa lingerie, ses robes, tous les menus colifichets permis à son âge lui étaient envoyés, on ne savait d'où ni par qui, dans des caisses mystérieuses.

En effet, la nouvelle venue ne quittait jamais la pension et ne recevait jamais la visite d'aucuns parents. On la nommait Nine de Kiéri ; mais les élèves de madame Zell, toutes instruites dans l'histoire de la noblesse, savaient trop bien que la famille de Kiéri, célèbre au temps de saint Louis, s'est depuis longtemps éteinte, et que son nom n'a été repris par aucune famille nouvelle. Gomment madame Zell, si attachée à la règle, si scrupuleuse dans les conditions d'admission qu'elle imposait à ses pensionnaires, avait-elle pu accueillir chez elle une enfant si peu semblable à celles dont elle s'enorgueillissait d'être chargée ? Cette anomalie s'explique naturellement par les hautes recommandations qui en cette circonstance contraignirent l'institutrice et lui forcèrent la main; la duchesse d'Esclas, la comtesse de Gytre, mesdames de Sainte-More, de Lesigny et de Fontenilles avaient exprimé un désir formel, devant lequel madame Zell n'avait qu'à s'incliner.

Mais Nine fut un scandale de toutes les minutes, dans cette maison si amoureuse des choses convenues, où elle avait le tort de ne ressembler à personne. La pension n'imposait pas d'uniforme, et les robes de Nine, très simples, ne tranchaient pas sur celles des autres élèves ; mais elles étaient faites avec des étoffes inconnues, qu'on n'avait vues nulle part,

et de même ses petits bijoux, tout à fait enfantins et permis h une fillette, n'avaient nullement l'aspect de ceux qu'on trouve chez les joailliers.

La jeune fille en distribuait volontiers de pareils à ses compagnes; elle leur donnait aussi de petits éventails, où étaient représentées en or et en argent sur de la soie la mer, la lune et les étoiles. Elle leur disait de beaux contes, qu'elle avait appris on ne sait comment, et qui, pendant une bonne partie de la récréation, les tenaient enchantées et captives. Cependant elles ne pouvaient l'aimer, et toujours en venaient à lui reprocher son manque de famille et surtout sa malencontreuse bosse. Car elle était énorme, cette bosse, et s'élevait comme une montagne sur l'épaule de la noire petite fille î Alors elle s'en allait ; de grosses larmes coulaient de ses yeux d'or; elle allait parler aux oiseaux dans les volières, aux cygnes et aux poissons dans les bassins, et tout ce monde semblait l'écouter curieusement et la comprendre. Ou bien elle grimpait aux arbres, comme un garçon, et sur les murs, et même sur les toits des colombiers et des maisonnettes où habitaient les jardiniers. Là, elle aspirait l'air, respirait à pleine poitrine, et de ses larges prunelles ouvertes avait l'air de boire l'azur du ciel.

Puis s'accrochant aux treillages, aux vignes, aux espaliers, dont elle brisait les branches, elle redescendait en loques, échevelée, avec ses habits déchirés, pleine de plâtre et de poussière, et on pense que les punitions ne lui manquaient pas. Mais en classe, c'était bien une pire indiscipline! La faire asseoir régulièrement était une chose impossible. Peu à peu, elle grimpait sur le banc et même sur son pupitre, où elle se couchait, la tête sous son bras, et il fallait alors la prendre à bras-le-corps et la remettre à sa place. Quant aux leçons, elle ne

voulait pas en apprendre, ni faire de devoirs. Ses livres flétris, déchirés, aux feuillets frisés et convulsés, ressemblaient à des roses trop ouvertes, et ses cahiers ne lui servaient qu'à griffonner des dessins incompréhensibles, où l'œil s'égarait dans un inextricable fouillis de traits capricieux et de bizarres fleurs chimériques.

Certes, pour dompter cette petite bossue factieuse, il était bon de la réprimander, et aux compositions de la mettre la dernière; mais le malheur, c'est qu'ensuite il fallait la mettre la première ! Car elle n'avait pas voulu apprendre à lire ni à écrire, et tout à coup elle lisait, elle écrivait d'une écriture agile et rapide; elle savait les histoires, elle nommait par leurs noms les pays, les villes, les fleuves ; elle faisait de grandes multiplications, puis, le lendemain, ne se rappelait rien du tout, redevenait ignare comme auparavant, et des feuillets de sa géographie faisait de petites bonnes femmes en robes à traînes, si bien chiffonnées et habillées qu'on ne pouvait s'empêcher d'en rire. Au piano, jamais elle ne put comprendre les notes ni faire les exercices ; mais un beau jour elle se mit à jouer l'air le plus difficile de sa petite méthode, de la façon la plus brillante, et avec tant de perfection que la maîtresse en fut stupéfaite. Puis, elle ne voulut plus à aucun prix poser ses petits doigts sur le clavier, et s'enfuit au jardin, où elle grimpa sur un arbre, et là se mit à chanter et à rossignoler comme les oiseaux.

C'est ainsi que Nine passa sept années chez madame Zell, toujours punie, haïe, révoltée, de plus en plus bossue, et ayant gardé sa petite taille, tandis que ses compagnes grandissaient, prenaient de belles formes sveltes et devenaient des jeunes filles. Cependant il se trouva qu'à force de ne rien apprendre, elle était devenue très savante, et n'ignorait

plus rien de ce qu'on enseignait au pensionnat; elle savait même beaucoup d'autres choses. Madame Zell la supplia de ne plus grimper sur les murs, de ne plus déchirer ses robes, et elle y consentit. Elle se montra aussi sage et réservée qu'elle avait été jusque-là folle et turbulente.

Mais alors elle tomba dans une profonde tristesse. Son teint fauve prit des pâleurs de cire ; ses lèvres blêmirent, ses doux cheveux soyeux se desséchèrent. Ses yeux démesurément ouverts roulaient de tremblantes étincelles ; elle étouffait, respirait avidement, et, regardant avec désespoir le ciel lointain, ressemblait à un oiseau captif, qui se heurte aux barreaux d'une cage et y meurtrit son front et ses ailes. Son âme, son esprit, ses pensées étaient comme inondés d'une pénétrante lumière; elle n'ignorait plus rien, et émerveillait ses maîtresses par sa conception juste et rapide de toutes choses. Elle composait des narrations si belles que, lorsqu'on les lisait tout haut dans la classe, toutes les écolières écoutaient, charmées, attentives, proie d'un impérieux enchantement; au piano, elle improvisait des symphonies extasiées, et des chansons dont elle trouvait en même temps la mélodie et les paroles, et qu'on ne pouvait entendre sans pleurer.

Ainsi elle ravissait ceux dont elle n'avait pu toucher les cœurs ; mais elle, pauvre toute petite bossue, elle ployait sous le poids de sa douloureuse angoisse. Elle était comme les exilés qui vivent perdus sous des cieux inconnus et foulent une terre étrangère, et se sentant seule comme un condamné dans son cachot, elle fût certainement morte, si quelque hasard clément ne lui eût envoyé presque en même temps un amant et une amie. L'amant fut Paul Gésille, un pauvre garçon très misérable, maigre parce qu'il avait jeûné toujours, si évidemment

poète et peu dangereux pour les jeunes filles que madame Zell, bien qu'il fût très jeune, l'avait accepté comme professeur de littérature. Ce rêveur, qui voyait au delà de la réalité matérielle, vit l'âme charmante de Nine et l'adora. Bien entendu, il ne lui dit rien, ne songea nullement à rien lui dire; mais Nine devina sa passion, et se sentit réchauffée dans le cœur. Par malechance, madame Zell la devina aussi et mit le pauvre poète à la porte. C'est la moindre mésaventure dont puisse être affligé un descendant légitime de ce Villon qui, ainsi que personne ne l'ignore, fut pendu à une potence.

Presque aussitôt arriva à la pension, comme sousmaîtresse, une jeune fille si malheureuse, qu'elle prit Nine en pitié et en amitié. C'était mademoiselle Honorine de Meys, qui récemment avait perdu sa mère, et qui, ruinée et sans ressources, revenait à la maison où elle avait été écolière. De plus, elle mourait et vivait d'un amour sans espoir. Elle avait rencontré à un bal le jeune duc Pierre de Flamens, qui pendant toute une heure s'était occupé d'elle, et depuis ce moment souffrait, consumée par un poignant et délicieux souvenir. Nine et Honorine étaient toutes les deux trop exilées et trop malheureuses pour ne pas devenir amies ; elles vécurent l'une pour l'autre, et la sous-maîtresse raconta à sa jeune compagne ses longs tourments ignorés de tous. De même, la petite bossue fit pour Honorine ce qu'elle n'avait jamais fait pour personne : elle se confia à elle et lui ouvrit le trésor inconnu où dormaient ses souvenirs d'enfant. Elle se rappelait un pays si riant et splendide qu'elle n'y pouvait songer sans une douleur amère, des forêts de grands rosiers où chantaient des rossignols, des lilas fleuris toute l'année, des fleuves bordés de violettes où glissaient des barques d'or, et comme Honorine blâmait les parents

de sa chère Nine, et les trouvait cruels d'avoir pu abandonner ainsi leur petite fille :

— « Tu te trompes, disait Nine, ils sont bons et ils m'aiment, j'en suis bien sûre. Mais j'appartiens à une famille dont la beauté est la loi absolue, et où ne saurait être tolérée une enfant difforme. Elle gémit comme moi de notre séparation, et voudrait me voir heureuse sous les bosquets de lauriers et dans les palais de marbre rose. Mais, hélas! la victime, la chassée, l'opprimée, ce n'est pas moi, c'est ma bosse ; et ne faut-il pas que j'expie douloureusement le crime d'être laide? »

Ainsi parlait la pauvre Nine, et Honorine baisait tendrement ses cheveux et ses yeux, et l'aimait plus profondément encore, en songeant à son propre malheur.

Cependant Nine tomba malade, et si gravement que l'illustre docteur Vanda, appelé en toute hâte, fut effrayé par les ravages d'un mal dont il ne s'expliquait pas la cause, et crut devoir réunir dans une consultation plusieurs de ses plus savants confrères. A des crises nerveuses d'une extrême intensité succédaient chez la pauvre enfant de longues prostrations. Une fois entre autres, cet accablement fut si complet que, pendant quelques jours, elle parut être plus près de la mort que de la vie. Plongée dans une sorte de sommeil ou d'évanouissement, elle demeurait immobile, ses membres étaient rigides, son pouls était devenu presque insensible, on sentait à peine son cœur battre, ses yeux restés ouverts ne voyaient rien, et un frisson visible courait sur ses lèvres violettes. Enfin, elle s'éveilla, en proie à une faiblesse inouïe, mais elle fît de vains efforts pour parler. Non-seulement ses lèvres ne pouvaient articuler aucun son et elle était devenue muette ; mais elle avait oublié les mots, ne les trouvait plus dans

sa mémoire, et n'y sentait que des idées, qui alors l'enveloppaient et retombaient sur elle comme des nappes lumineuses.

Le docteur Vanda, avec la clairvoyance du génie, comprit qu'il se trouvait en face d'inexplicables phénomènes, devantlesquels la science était impuissante, et que tout traitement devait être abandonné. Il permit h Nine de se lever^ de vivre à sa guise, et lorsqu'elle quitta son lit, on fut épouvanté de voir que pendant ce peu de temps elle avait démesurément grandi, atteint la taille d'une jeune fille. En proie maintenant à une fièvre dévorante, son visage et ses mains, lorsqu'on la touchait, brûlaient comme du feu. Elle ne mangeait ni ne buvait rien, et violente, farouche, éperdue, elle cherchait la nuit, allait se cacher dans les coins sombres, et au moindre bruit qu'elle entendait, était agitée de tressaillements convulsifs. Il lui suffisait d'un geste, et même d'un de ses ardents regards pour écarter les élèves, les maîtresses, les surveillantes, et elle marchait, créant devant ses pas une sombre et sinistre solitude.

La seule personne que Nine pût supporter auprès d'elle était mademoiselle de Meys, dont les baisers la calmaient, Parfois elle la prenait dans ses bras, et sur le visage de son amie laissait tomber d'abondantes larmes. Sans jamais se décourager ni se lasser, la jeune sous-maîtresse soignait, veillait, consolait la pauvre bossue, qui avec une douceur enfantine tournait vers elle ses yeux reconnaissants et charmés. Le soir d'un jour de fête, où toute la pension était en promenade dans le bois de Satory, Honorine travaillait à une broderie, assise près du lit de Nine couchée dans le dortoir, lorsque tout à coup une douce, une vibrante, une harmonieuse voix d'or frappa son oreille. La petite bossue venait de

retrouver la parole. Aux premiers mots qu'Honorine entendit, elle regarda Nine, qu'elle vit belle, heureuse, transfigurée, brillante de joie. En même temps, par la fenêtre ouverte sur le jardin où le soir s'empourprait déjà, montaient, apportés par la brise, de vagues et délicieux chants, mêlés à une musique étouffée et perdue en d'insensibles murmures.

— « Ma chère âme, dit Nine [h mademoiselle de Meys, voici le moment venu où nous allons nous quitter. Ne me pleure pas, car je retrouve enfin les miens, et les chères délices de mes premiers jours! Madame Zell est prévenue déjà et ne te demandera aucune explication à propos de mon absence. Dis à Paul Gésille qu'il me reverra dans notre pays à tous deux, qui est celui du Rêve. Je te perds, hélas ! ma bien-aimée; mais tu seras heureuse, tu épouseras le duc de Flamens, et tu recevras un souvenir de moi le jour de tes noces. »

Nine prit la main d'Honorine muette d'étonnement et stupéfaite, et la conduisit près de la fenêtre. Alors sur le lac, sous les ombrages, dans les grands massifs de fleurs, dans les rayons, dans les nappes d'air frissonnantes, mademoiselle de Meys vit couchées, étendues, envolées, voltigeant, de blanches figures de Fées, qui silencieusement appelaient Nine parmi les roses lueurs du crépuscule.

Saisie par une formidable angoisse, Nine se redressa, trembla violemment secouée, tordit douloureusement ses bras. Tout son corps frémit avec horreur, et alors ses épaules se déchirèrent, et à la place où était sa bosse disparue, se déployèrent et s'ouvrirent de brillantes ailes de papillon. Vêtue d'une gaze de diamant, couronnée de pâles et transparentes fleurs roses, la jeune Fée, dans tout l'éclat de sa glorieuse beauté, s'envola par la fenêtre ouverte, et alla rejoindre ses compagnes, dont Hono-

rine vit bientôt se dissiper et s'enfuir les formes blanchissantes.

Les prédictions de celle qui avait été mademoiselle de Kiéri devaient s'accomplir de la façon la plus simple du monde. Appelée chez la duchesse de Flamens pour donner des leçons à sa fille Laure, mademoiselle de Meys retrouva le duc Pierre chez sa mère, et en fut si éperdument aimée qu'il fallut bien conclure un mariage auquel la pauvreté de la jeune fille n'apportait pas un sérieux obstacle. A l'heure môme où on signait le contrat, parut un groom si petit que tout d'abord les valets ne voulurent pas le laisser entrer, parce qu'ils le prirent pour un chat. Il apportait un coffret en lapis, sur lequel une plaque d'argent portait gravés ces quatre mots : la dot cV Honorine, et qui jusqu'au bord était empli de diamants, dont l'un était pareil à un œuf de pigeon, et dont plusieurs autres étaient gros comme des noisettes. Quant à Paul Césille, il a revu sa petite bossue adorable et l'a possédée en songe, seule manière dont les poètes aient jamais eu le droit de posséder quelque chose.

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