‹ Contes féeriquesChapitre 51 sur 51 · RUE DE L'EPERON · texte numérisé non relu

RUE DE L'EPERON

Il serait puéril de vouloir dissimuler que j'habite dans la rue la plus mal pavée de Paris, j'ai nommé la rue de l'Éperon, un rez-de-chaussée élevé au-dessus du sol, auquel on arrive par un perron de six marches. Ce qui me plaît dans cette demeure bizarre, c'est la vaste dimension des appartements, hauts comme dans un Louvre, et leur air archaïque et seigneurial ; car l'énorme cuisine est même précédée d'un escalier de pierre du haut duquel on peut maudire, comme dans les mélodrames de l'Ambigu. Ce sont les amusants caprices, scènes de la vie palpitantes au milieu des arabesques et des fleurs, qu'un peintre avec lequel je suis ami, — oh ! si tendrement ami! — a jetées avec une prodigue furie sur les panneaux et sur les portes, et aussi mon jardin de trois cents mètres, orné de très vieux lilas et de lierres antiques, ou un bel acacia donne de l'ombre, et qu'entoure une petite forêt de verts abrisseaux^ et ou fleurissent, en deux larges corbeilles, les rhododendrons et les rosiers.

Ce jardin pour faire joujou, qu'a rendu célèbre un admirable dessin du grand oiselier Giacomelli, a cela de bon que sa vue me rappelle sans cesse l'humilité de ma condition. En effet, il est séparé par un mur

très peu élevé du parc planté d'arbres centenaires qu'on appelait jadis un jardinet et qui a donné son nom à la rue du Jardinet, tant les terrains aujourd'hui vendus au poids de l'or comptaient jadis pour peu de chose !

Ce parc appartient à monsieur Jouvet, libraire, resté seul propriétaire de la maison Furne et Jouvet, et par l'offrayante différence de leurs dimensions, son jardin et le mien me remettent sans cesse devant les yeux la distance qu'il y a entre un éditeur et un simple poète. Les oiselets ne sont pas fiers, et de chez l'un viennent chez l'autre avec la plus extraordinaire insouciance ; mais cela tient à ce qu'ils sont, comme moi, des chanteurs vivant de la pâture que Dieu leur envoie, et à ce qu'ils n'ont aucune idée de la hiérarchie.

Hier, en rentrant chez moi, je vis tout d'abord mon domestique Ziph qui, coiffé de son épaisse tignasse ondulée comme le flot noir du Gocyte et mince comme une abeille dans sa souquenille écarlate, m'attendait sur le pas de la porte, et semblait en proie à la plus cruelle épouvante.

— (c Ah! s'écria-t-il, le jardin de monsieur...

— Eh bien 1 quoi? lui dis-je, sans trop m'effrayer. Il y aune demi-heure à peine que je suis sorti, pour acheter un livre sous l'Odéon. Est-ce que, pendant ce temps-là, si court, l'administration municipale a détruit mon jardin, pour élargir la rue Saint-Andrédes-Arts?

— NonI fit tristement Ziph, la chose est bien autrement grave. On ne l'a pas détruit, le jardin de monsieur, mais il a été envahi par un tas d'oisaaux...

— Bon, lui dis-je, ce sont, comme à l'ordinaire, les merles et les moineaux de monsieur Jouvet.

— Non, reprit Ziph, monsieur ne me comprend pas. Il ne s'agit pas de quelques oiseaux flâneurs, mais

d\in peuple, d'une nuée, d'une pluie, d'une grêle d'oiseaux. Les propriétaires, monsieur et madame Louveau, qui arrivaient de Saint-Germain pour visiter les dernières réparations faites à leur maison, ont assisté à cette violation de domicile, et en ont été extrêmement inquiets. Ce ne sont pas des moineaux et encore moins des merles, mais des milliers d'oiseaux inconnus, aux couleurs de métaux, de fleurs et de pierreries, qui couvrent la terre, les arbres, les bordures de lierres, les deux perrons, de telle façon qu'ils n'ont pas même laissé vide la place d'une pièce de dix sous, et qui de toutes leurs forces, à tue-tête, à plein gosier, chantent des chansons qui donnent envie de se marier! »

Je suivis le tremblant Ziph, mais à son grand étonnement je ne vis rien de ce qu'il m'avait annoncé, et nous trouvâmes le jardin dans son état ordinaire.

— « Ah ! je vois ce que c'est, dit le pauvre garçon en frappant son front caché par le noir matelas de cheveux, la fenêtre était restée ouverte ! Les oiseaux sont entrés dans le cabinet de monsieur ; je suis sûr qu'ils auront dévoré tous les volumes de poésies !

— Eh bien ! fis-je, quand même ils en auraient mangé quelques-uns, crois-tu donc que les jeunes rimeurs seront embarrassés pour en refaire d'autres ! Mais va à tes affaires et laisse-moi seul. Je saurai bien, si c'est utile, chasser les oiseaux, et je suffirai seul à cette besogne. »

Toutefois, en entrant dans mon cabinet, je n'y vis pas d'oiseaux proprement dits, mais j'y trouvai des centaines et des milliers de créatures ailées, vêtues, en eff"et, de pourpre, de saphir, d'or, d'argent, de rubis, d'émeraude, d'aigue-marine, et murmurantes et souriantes sous leurs chapeaux de fleurs. C'étaient des essaims, des troupes, des peuples, des nations de Fées, qui s'étaient faites toutes petites

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pour pouvoir trouver place dans cette unique pièce, et qui éclairaient tout de leurs lumineuses prunelles et de leurs vaporeuses chevelures d'or. Gomme il y a* peu de sièges dans cette chambre à moitié ronde et oblongue, entièrement dévorée par les rayons chargés de livres, les petites Demoiselles erraient, marchaient, couraient sur le bord de ces rayons ! d'autres s'étaient assises sur les tranches des volumes, mais si légèrement qu'elles n'en avaient même pas froissé la peinture rouge. D'autres, envolées, restaient en l'air, battant des ailes, et y formaient de longues et vivantes guirlandes. D'autres avaient ouvert la boîte de la haute horloge que ma grand'mère Huet a achetée pour son mariage, et s'étaient blotties dedans, s'amusant à jouer avec les aiguilles dont les pointes sortent d'un soleil, ou se servant du lourd balancier en guise d'escarpolette. Dans le grand Shakespeare posé sur ma table, deux s'étaient couchées, chacune sur une des deux pages ouvertes, nonchalamment appuyées sur leur coude. Le petit serin vert qui, de sa cage japonaise posée près de la vitre sur une frêle étagère, regarde les arbres et les verdures, et que ma femme aime à voir frétiller et sautiller tandis qu'elle travaille à sa patiente broderie de soie et d'or, et Peu, la toute petite chatte de Georges, blanche comme la neige, et notre bel angora Glitandre, et même la bonne petite chienne Poussette, que l'âge a rendue indolente et silencieuse, contemplaient ces charmeresses avec une visible joie, et ne se lassaient pas d'admirer leurs éblouissantes robes et leurs écharpes de liserons fleuris et leurs glorieux souliers de perles.

Dès qu'elles m'aperçurent, les Fées se mirent à parler à la fois, disant toutes ensemble les mêmes paroles, sur une mélopée d'un rhythme rapide et charmant. En les entendant, je compris pour la pre-

mière fois comment le chœur delà Comédie grecque eût été possible indépendamment de toute musique, et je goûtai avec un vif plaisir la suavité de cette récitation simultanée qui d'ailleurs, à ce qu'on m'assure, est quotidiennement pratiquée avec succès sur les théâtres d'Allemagne.

— « Monsieur mon ami le poète, me dirent les Demoiselles avec la plus délicieuse voix collective, je viens remplir près de toi une mission pénible...

— Par Hercule ! fis-je, un peu intrigué, venez-vous donc m'annoncer que j'ai eu une comédie refusée quelque part? Franchement, cela m'étonnerait un peu, car je ne me souviens pas d'en avoir récemment présenté ni même composé aucune.

— Ah! si ce n'était que cela! dirent les Fées.

— Parlez vite, repris-je, vous me faites peur.

— Eh bien? dirent mes chères petites visiteuses, en me regardant avec pitié et en agitant leurs frissonnantes ailes, tu peux continuer à rimer des strophes, des ballades, des sonnets, des triolets, des rondeaux simples ou redoublés, des Chants Royaux, des villanelles, des chansons, et même, si tu le veux, des odes en rimes kyrielles, mais...

— Achevez!

— Mais il ne faut plus composer de Contes Féeriques!

— Sapristi! m'écriai-je, et pourquoi cela?

— Ami, dirent les petites Fées, tu voulais faire encore d'autres Contes ; mais considère que le propre de toute œuvre humaine est de n'être jamais achevée et complètement finie. Louis XIV n'a pas eu plutôt nommé Boileau son historiographe que le législateur du Parnasse, si j'ose m'exprimer ainsi, n'a plus rien écrit du tout, et, pour tout potage, a donné à son maître le conseil de ne plus vaincre ! Eh bien! toi qui avais entrepris de raconter notre

histoire, pourquoi ne suivrais-tu pas ce prudent exemple?

— Mais, répondis-je avec une petite moue un peu fâchée, c'est que je voudrais, autant que possible, ne pas imiter Boileau 1

— Ah ! poète, reprit avec impatience le Chœur des Demoiselles aux chevelures d'or, je vois bien qu'il faut tout te dire. Ne t'en prends donc qu'à toimême, si tu entends des choses que j'aurais mieux aimé passer sous silence. Sache que tu m'as occasionné de graves ennuis avec le gouvernement. Un conseil a eu lieu auquel assistaient des hommes politiques de la plus haute volée, et d'autre part les plus illustres Fées : Viviane, Morgane, la grande Mélusine, la reine Titania. Dans cette séance, les représentants du pouvoir ont traité nos princesses de Turc à More, et avec une âpreté sincère, mais juste, m'ont rappelé à quelles conditions j'avais été tolérée sur le sol français. En effet, il avait été convenu que je pouvais parler et murmurer, mais dans le flot des sources ; sourire, mais dans les rayons ; me confondre avec l'éclat des fleurs et avec le frissonnement des feuillages; qu'il m'était même permis de me montrer sous les traits d'une dame parisienne ; mais qu'en aucun cas je ne devais me manifester avec ma figure surnaturelle et féerique.

Cependant, j'ai fait une exception pour toi, et, parce que tu me semblais être un innocent rimeur, je me suis fait voir à toi avec mes robes de diamant filé et de rubis tramé, et aussitôt, insensé que tu es, tu as mis tes pieds dans le plat avec une naïveté qui dépasse toute mesure, et tu n'as eu rien de plus pressé que de raconter à tout le monde, avec la complicité de la banale Typographie, ce qui devait rester un secret entre moi et toi ! Ah ! rappelle-toi combien tes maîtres furent plus discrets ! Que de

fois, lorsque Balzac au milieu d'un bal causait seul dans un boudoir avec celle qu'il croyait être madame d'Espard ou madame de Maufrigneuse, il la vit soudain se métamorphoser, apparaître en Fée rayonnante, agitant ses ailes de papillon et tenant sa baguette de diamant étincelante de mille feux! Mais, plus raisonnable que toi, il n'allait pas mettre cela dans ses livres. Et que de fois, lorsque Gavarni se promenait dans les rues noires, en quête de types farouches et singuliers, il a vu une vieille chiffonnière, jaune, terreuse, coiffée de son madras à carreaux d'où s'échappent des mèches blanches, se transfigurer sous le bec de gaz et lui parler de sa voix musicale et lui sourire sous ses habits de pierreries, ayant sur le front une folle aigrette 1 Cependant, il ne disait rien et ne dessinait pas cette adorable scène pour les abonnés du Chaynvari ! Mais toi, obéissant avec complaisance à tes folles tendances naturalistes, tu as raconté ce que tu avais vu, oubliant que toute vérité n'est pas bonne à dire, si bien que tu m'as mise dans de jolis embarras. Pour te corriger une fois pour toutes, je vais te montrer comment le monde est fait, et tu verras à quelles conséquences fatales pouvaient aboutir tes indiscrétions. »

Après m'avoir ainsi grondé, et je reconnais que ce n'était pas sans raison, les Fées enlevèrent de dessus mes yeux le voile qui nous empêche de voir l'Invisible. Ce voile, elles le plièrent proprement, bien dans ses plis, et le posèrent à leur portée, pour pouvoir le replacer dès qu'il en serait temps. Alors dans le sable, dans la terre, dans la goutte d'eau, dans les écorces, dans les linéaments des feuilles, je vis le fourmillement horrible de la Vie, où tout est organisme, animaux, créatures vivantes, monstres cornus, dragons couverts d'écaillés, hydres aux

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dents féroces, gouvernés parles divinités terrestres, et oii, au-dessus d'eux, vivent, planent et s'envolent dans l'air les Pensées, les Conceptions, les Ames, les Esprits, les Génies, mêlés à tous les atomes, et plus loin, plus loin encore, une échelle de créatures de plus en plus parfaites, allant jusqu'à celles dont les robes flottantes et les pieds bondissants disparaissent dans l'éclatante et pure lumière sidérale.

— G Eh bien! me dirent alors les Fées, comprends-tu maintenant qu'en disant la vérité sur nous, tu pouvais faire supposer le reste, et devines-tu quel trouble tu aurais jeté sur la terre? S'ils savaient qu'ils vivent sous ces myriades infinies de lumineux regards qui lisent couramment dans vos pensées, crois-tu que tes frères et amis auraient le courage de s'adonner aux niaiseries qui font leurs délices? Non, sans doute; mais dans ce cas il faudrait tout changer, ce qui occasionnerait des remaniements faits pour effrayer à juste titre l'administration que l'Europe vous envie. Ah ! conviens-en 1 si les hommes savaient qu'ils vivent sous ces milliers d'yeux célestes, ils ne voudraient plus assurément parler la vieille langue politique dont le fond est : dans cette ENCEINTE, comme le mot god-dam! est, à ce que prétendait Figaro, le fond môme de la langue anglaise!

Ah! s'ils sentaient sur eux la flamme de ces clairvoyantes prunelles, crois-tu quêtes semblables consentiraient à baiser, comme étant des visages de femmes, ces croûtes de fards, de pâtes, de blanc et de rouge si inférieures, comme vraisemblance, à la chair de carton des poupées?

Crois-tu qu'ils accepteraient comme poètes, sous prétexte qu'ils manifestent des sentiments vertueux, de bons jeunes gens qui savent la prosodie comme monsieur Jourdain savait le turc, et qui riment comme le roi Dagobert mettait sa culotte? Crois-tu

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qu'ils iraient applaudir, à titre de féeries, des comé- (lies écrites comme par la bonne, où un tas de femmes obèses, ventrues, ou maigres comme des clous, sont pendues en l'air avec des tringles de fer qui font bosse dans leurs maillots de coton saumon? Crois-tu qu'ils trouveraient ressemblantes de prétendues peintures de la vie où tout le monde se promène dans des coulées et dans des buées?

Crois-tu qu'ils se laisseraient souvent gouverner, comme dit Balzac, par des journaux dont l'esprit est plus lourd que le plomb de leurs caractères? Crois-tu, enfin, qu'ils n'auraient pas peur de sembler trop ridicules aux Êtres affranchis de la pesanteur et baignés dans l'éternelle Joie qui marchent dans les atmosphères, dans les fluides éthers, et reçoivent sur leurs beaux fronts éblouis les rafraîchissantes caresses des astres?

A ces causes et à beaucoup d'autres, pour la conservation de l'ordre établi, il est indispensable que l'Homme, ivre d'un naïf orgueil, se croie isolé dans la création comme l'obélisque sur la place de la Concorde, et continue à s'imaginer que les lions et les colombes ont été créés exclusivement pour son usage personnel. C'est bien assez des révélations de monsieur Pasteur, qui démontre, preuves en main, qu'il y a partout des bêtes, et tes contemporains n'ont pas besoin de savoir qu'il y a aussi des Esprits. Fais-moi donc le plaisir de te tenir tranquille, et n'écris plus de Contes Féeriques! Assemble des rimes, puisque tu es trop borné pour faire autre chose ; car, chacun son métier et les vaches sont bien gardées, un casseur de cailloux accomplit sa fonction quand il casse des cailloux, et là où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute !

Rime donc, et polis tes alexandrins et tes vers lyriques; ne lève pas tes yeux, savetier, au-dessus

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de la chaussure, et si tu es embarrassé par quelque difficulté de prosodie, ne va pas demander des étymologies à Génin ou à monsieur Paulin Paris, mais borne-toi à consulter en son œuvre ton maître Victor Hugo, car il n'y a pas besoin de chercher midi à quatorze heures, et, au bout du compte, le meilleur alcade est le Roi. Adieu I rappelle-toi toujours que je t'ai aimé, et comme il n'est pas impossible qu'un tendre souvenir mal effacé me ramène vers toi, tâche de tenir ta langue si je viens baiser tes yeux pendant ton sommeil, et lorsque tu auras senti passer sur ton vieux front nu la flottante vapeur d'or de ma chevelure I »

Ayant ainsi parlé, les demoiselles Fées reprirent leurs figures d'oiseaux aux couleurs de fleurs et de pierreries. Elles s'envolèrent par ma fenêtre ouverte, et traversèrent d'abord mon petit jardin, puis le jardin de monsieur Jouvet, puis les transparentes nuées, et disparurent enfin, comme des flèches de flamme, dans les formidables gouffres du vaste azur.

Amants serrés dans vot7'e nid, Dames et poètes lyriques, Je vous salue; ici finit Le livre des Contes Féeriques.

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