MADEMOISELLE AGATHE
René de Siffroi est un jeune Parisien de Paris et de beaucoup d'autres pays, chevelu, spirituel, parlant toutes les langues françaises, et comprenant non seulement les choses actuelles et modernes, mais aussi celles qui n'existent pas encore. Aussi estce tout à fait volontairement, par goût et avec préméditation que, né d'une vieille famille, il aime à s'entourer d'objets antiques d'une beauté surannée, et qu'il vit avec les œuvres des anciens poètes. Dans sa petite maison de Bois-le-Roi/ située au bord de l'eau, qu'il habite presque toute l'année, assis devant une table fuselée, bien cirée et luisante, dans un fauteuil à oreilles garni de tapisserie, René, tout en buvant son café dans une jolie tasse Louis XVI, fumait sa cigarette, lisait Rabelais dans une édition publiée à Amsterdam en 1711, chez Henri Bordesius, puis par instants regardait à travers les vitres de la fenêtre son jardin plein de roses, et dans le jardin voisin qui touche au sien, sa petite voisine, mademoiselle Agathe Lurion.
Certes il l'aimait, cette petite Agathe, vigoureuse, ingénue, rougissante comme une pêche, qui tournait vers lui des prunelles amies , et qui en souriant lui montrait toutes ses dents blanches ; cependant il ne
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lui avait jamais parlé encore, et il se donnait l'immense joie de savourer un amour qui n'a encore été troublé par rien, pas meiie par dos paroles. Les pieds sur un tapis contemporain de la Pompadour, entouré de ses bahuts aux sculptures légères, de ses meubles couverts en tapisseries de Beauvais représentant les Fables de La Fontaine, de ses bouquins reliés en veau et en basane, René de SifFroi jouissait encore par-dessus le marché de la plus aimable compagnie, car un poudreux et riant rayon de soleil se jouait au-dessus de sa table, et dans ce rayon brillait et voltigeait une amie à lui, la petite fée Idé, dont l'ardente chevelure est comme une vapeur d'or. Par discrétion et aussi par coquetterie, elle n'avait pas voulu se rendre distincte du rayon; elle restait ivresse et lumière, sachant bien qu'ainsi René la sentait près de lui, la devinait suffisamment, et certaine que, pour enchanter la solitude silencieuse de son compagnon, elle n'avait pas besoin de revêtir sa ligure féminine.
Gomme René goûtait ainsi les pénétrantes voluptés du calme, tout à coup, en tournant la tête, il vit assis près de lui, et tenant son chapeau à la main, un gentleman vêtu d'une façon très correcte, en qui il n'eut pas de peine à reconnaître, d'après ses portraits les plus récents, le célèbre démon Anizin. Ce personnage affectait, en effet, une assez bonne tenue ; mais ce qui était véritablement agaçant, c'est que par de brusques soubresauts, son corps, entièrement désarticulé, se mettait parfois sens dessus dessous, de telle façon qu'alors au lieu de conserver la posture admise chez tous les peuples civilisés, le singulier visiteur se trouvait assis sur son ventre, sans que néanmoins son buste et sa tête eussent aucunement changé d'attitude. A ces moments-là, si on le regardait, il baissait les yeux comme un enfant pris
en faute, et se hâtait de revenir à une pose plus convenable. C'est précisément ainsi qu'il se comporta au moment où un rapide coup d'œil de René sembla lui reprocher sa désinvolture excentrique. Mais le démon Anizin eut bientôt retrouvé son aplomb, et il interpella le jeune homme avec l'expression de la plus franche cordialité.
— (( Eh bien ! monsieur, lui dit-il, vous ne voulez donc pas, décidément, encourager le progrès?
— Sous aucun prétexte, répondit René.
— Il n'y a pas de progrès, murmura la petite fée Idé qui se rendit à peu près visible, puis tout de suite rentra dans son rayon de lumière.
— Pardonnez-moi d'insister, fit Anizin; mais, monsieur, vous êtes un de ces esprits déliés et charmants qu'on aime mieux avoir avec soi que contre soi. Et pourquoi ne l'avouerais-je pas? je plaide ici pro domo inea, car le Progrès, c'est moi-même, et vous êtes trop juste pour vouloir condamner les gens sans les entendre. Soyez donc assez aimable pour m'accompagner dans l'endroit où sont rassemblées et réunies toutes les améliorations progressistes. Je voudrais, cher monsieur, vous conduire aux Grands Magasins du Chaos et des Univers réunis. Vous y trouverez la paire de gants que vous vous proposiez d'acheter pour aller faire votre visite à monsieur Lurion, et, selon toute probabilité , vous y pourrez apercevoir mademoiselle Agathe , qui doit aller chercher, dans l'attente de votre visite, un joli fichu de cou.
René de Siffroi ayant acquiescé à la prière du diable, le rayon qui voltigeait sur sa table disparut, emportant avec lui la petite fée Idé. Plus rapide qu'un souffle d'ouragan, Anizin, lancé comme une flèche, entraîna son compagnon vers une gare inconnue , où ils montèrent dans un train que le
chemin atmosphérique but, avala en un instant, et déposa au pied des Grands Magasins, dont les dômes, les flèches, les innombrables tours jetaient leur ombre sur une ville immense. Des portes qui se comptaient par centaines de mille et qui toutes portaient le nom d'un honorable bourgeois estimé dans son quartier, donnaient accès dans le tas d'édifices démesurés, d'où s'échappait un murmure pareil à celui de vingt océans. Les deux voyageurs choisirent la porte Joseph Bupieu, et pénétrèrent dans un enchevêtrement de vestibules, d'oii on apercevait l'ensemble des Grands Magasins du Chaos et des Univers 7'éunis. C'étaient des piliers formés de colonnettes, et à des hauteurs vertigineuses, ouvrant leurs chapiteaux , dans les feuilles desquels tenaient des enfilades de salles; des ponts, des escaliers à jour, des chemins de fer suspendus dans le vide , où couraient, la flamme au front, des trains affolés; des champs, des forêts, des canaux sillonnés de bateaux, des chambres géantes suspendues aux colonnes par des S de fer, des myriades de constructions, détours, de terrasses, d'arches envolées et planantes, dont les eaux-fortes de Piranèse peuvent donner une idée affaiblie et simplifiée. Cet amas de monuments colossaux était trop confus, toufl'u et assombri pour pouvoir être éclairé par la lumière du jour; aussi l'ensemble en était-il surmonté par des cieux de saphir artificiel, dans lesquels évoluaient mécaniquement des astres électriques d'une grande intensité, copiés aussi exactement que possible sur ceux de la création. On y voyait le Ciel des planètes, où Saturne, Jupiter, Mars, la Terre, Vénus, Mercure tournaient autour d'un soleil Jablochkoff', le Ciel des Constellations avec ses ardentes étoiles, Arcturus entre les pieds du Bouvier, le rouge Aldébaran dans l'œil du Taureau, Capella dans l'épaule d'Auriga,
Régulus dans le cœur du Lion, et toutes les autres, et au delà l'Empyrée, où s'esquissaient de brillantes et vagues figures de Dieux.
En entrant dans les vestibules, les deux voyageurs furent arrêtés par un cortège de garçons de magasin portant des cartons et des ballots et suivant deux dames qui, à leur désinvolture et à l'aisance de leurs mouvements, paraissaient être chez elles.
— «Ce sont, dit Anizin, les deux principales acheteuses des Grands Magasins du Chaos. Nous les retrouverons encore plus d'une fois pendant le cours de notre voyage. Celle qui a les cheveux blonds est madame Dor, et sa sœur, un peu brune, se nomme madame Los. »
A ce moment, René de Siffroi aperçut aussi mademoiselle Lurion qui venait d'entrer ; comme lui et son compagnon diable, elle monta dans le train qui mène au comptoir des renseignements en moins d'une heure et demie ; mais elle était dans un wagon si éloigné du leur que c'est à grand'peine s'ils purent apercevoir à une portière, en fuyant profil, sa tête rose et charmante.
Au trois centième comptoir des renseignements, les deux compagnons demandèrent où il fallait s'adresser pour obtenir une paire de gants. Par bonheur, ils n'étaient pas trop éloignés de Y Affaire exceptionnelle de ganteries ; ils n'avaient qu'à traverser cinq ou six cents Affaires exceptionnelles ; mais auparavant, ils devaient se rendre au sept mille troisième escalier à jour, et ce voyage les obligea à s'embarquer sur un des nombreux navires aériens qui, fendant l'espace, cinglaient vers les étages supérieurs, croisés par les vols d'aigles mécaniques occupés à porter d'un comptoir à l'autre les bulletins de commandes. Arrivés au sept mille troisième
escalier^ ils mirent pied à terre, et par divers moyens variés de locomotion, à cheval, en chariot, à dos de mulet, au milieu de peuplades errantes et pressées de dames acheteuses et de commis, de demoiselles de vente, ils traversèrent les Affaires de laine unie, Sergé silésien, Drapé australien, Suédoise unie, Cachemire Chaos, les Affaires de Satins merveilleux et Armures satinées, les Affaires de bas de laine, de Jupons gaufi^és, de Gilets de chasse, de Chaussettes de laine pui^e, de Ouatage satin, de Laine mohair, de Cretonne camaïeu! Toujours, ils voyaient s'enfuir au loin, sans pouvoir la rejoindre, la petite Agathe courant après son mouchoir de cou, et toujours ils côtoyaient madame Dor et madame Los, qui achetaient tout, et qui étaient suivies maintenant par des garçons porteurs de paquets et de cartons, aussi nombreux que les promeneurs des Tuileries par un beau jour de mai.
Ils virent et parcoururent bien des pays, d'abord une yaste Sibérie, froide, glacée, où au-dessus des montagnes de neige volaient des gypaètes et de blancs aiglons, et où les nomades abrités sous leurs tentes de cuir buvaient, comme Ovide, le lait des juments. Transis jusqu'aux os, ils traversèrent en traîneau, voyant luire de place en place les yeux de braise des loups, cette épouvantable patrie de l'Hiver. Au fond, ce n'était qu'une Affaire exceptionnelle de Blanc, de Madapolams-shirting sans aucun apprêt, de Cretonne blanche, de Draps confectionnés, qui, à force d'être blancs comme la neige, avaient fini par devenir neige en effet, et par se hérisser de glaçons.
René de Siffroi et le démon Anizin furent ensuite agréablement distraits et réchauffés en entrant dans de vastes et infinis champs de rosiers, chargés de roses roses, touffues, jaunes, blanches, pourprées, sanglantes, exhalant leurs parfums suaves. Ils mar-
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chaient si difficilement au milieu des migrations de peuples, Alains et Gépides allant conquérir le Midi^ ou Tarasconais venant conquérir le Nord, comme Numa Roumestan, qu'il leur fût impossible de cueillir une de ces belles et fraîches fleurs au cœur embrasé. D'ailleurs, toutes ces roses étaient faites avec de simples foulards, habilement chiffonnés et disposés par les commis, et mesdames Dor et Los en ayant acheté une grande partie, les jardins se trouvèrent à pou près dénudés. Les garçons porteurs de paquets et de caisses qui suivaient ces deux dames étaient maintenant devenus une armée régulière, organisée, avec ses généraux, ses capitaines, son intendance et ses fourgons de campement. Quant à Agathe Lurion, de temps à autre René l'apercevait fuyante, cherchant VAff'cw^e exceptionnelle de mouchoirs de cou, mais, hélas ! vieillie déjà, car les ans, les mois, les jours se succédaient, tandis que le diable et son compagnon poursuivaient leur route. Ils mangeaient aux buffets établis de distance en distance, et où des bœufs entiers et beaucoup de petits gâteaux étaient servis sur des plats nickelés ; ils buvaient des vins chimiques, changeaient de linge aux comptoirs des Affaires exceptionnelles de chemises, et avec stupéfaction regardaient les salles pleines de marchandises se vider, car madame Dor et madame Los achetaient tout, et dès qu'une Affaire exceptionnelle était liquidée^, des Anges mécaniques suspendus au haut dos cieux de faux saphir^ l'annonçaient en hurlant dans des trompettes de jugement dernier, d'où sortaient des rugissements formidables. De temps en temps, par une baie, par une fenêtre ouverte, on entendait les crieurs, les marchands de journaux annoncer la proclamation d'une république, d'une royauté, d'une oligarchie, d'une dictature ; les [acheteurs des Grands Magasins du Chaos
et des Univers 7'éunis n'en paraissaient pas autrement ébranlés, et continuaient à se diriger vers des Comptoirs qu'ils ne trouvaient jamais et dont ils étaient séparés par des milliers de lieues.
René de Siffroiet son compagnon se virent reflétés dans un lac, qui était une Affaire exceptionnelle de 6^/»ces de Saint-Gobam;euxauss'i, ils éi2iienide\enusy\eux, chauves comme Eschyle, et de longue barbes blanches descendaient sur leurs poitrines. C'était une raison de plus pour qu'ils se hâtassent d'acheter les gants !
Ils virent les comptoirs des tapis, des ballons, des horloges, des édredons , des couvertures, des meubles, des lampes, des couteaux, des rideaux de toile Rubens, des plateaux arabes, des harmonicas et des armures japonaises. Sous le soleil aveuglant, ils eurent à traverser l'immense, l'implacable désert, jaune, infini, brûlant^ reflétant la blanche lumière, à peine laissant apercevoir au loin les maigres palmiers d'une oasis ; en somme ce n'était qu'une Affaire exceptionnelle de Nankins de Chine, qui à force d'être jaunes, avaient fini par devenir sable, et où des lionceaux s'étiraient au soleil, et fermaient les yeux en tirant leurs langues roses. Les voyageurs virent les contrées où les Confections, Jolies Visites en cachemire de l'Inde, Mantes en vigogne, Visites en vigogne, Pelisses, Rotondes, Demi-Pelisses, Sorties de Bal, s'agitaient, frémissaient, Bobes de Chambre, Matinées-Douillettes, Peignoirs et Costumes, et levaient au ciel leur bras, éperdues, impatientes, voulant qu'on les achetât, et les Cirques où les demoiselles essayeuses terrassaient, domptaient, meurtrissaient, roulaient par terre les dames acheteuses, sous prétexte de leur essayer ces diverses Confections.
Ils virent enfin les immenses Comptoirs de Jouets vivants. Plusieurs centaines de pères de famille, parlant en chœur pour plus de commodité, comme dans
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une comédie d'Aristophane, venaient chercher des fiancées pour leurs fils, et comme on leur avait demandé s'ils les désiraient avec fleurs d'orange)', ce à quoi ils avaient répondu affirmativement :
— « Nous en avons de très solides, disait le chef de rayon, depuis deux cent mille francs ; mais j'engagerais beaucoup ces messieurs à prendre celles de trois cent mille francs ; c'est un article très bien établi, extrêmement avantageux, et que nous pouvons livrer avec garantie. »
Les ministres de la guerre venaient chercher des armées, et on leur ouvrait de grandes boîtes faites de mince sapin, d'où sortaient des soldats réels, équipés, avec leurs sacs, leurs literies, leurs casernes, et conduits par des officiers instruits, sachant leur théorie et chantant la romance au piano. Au Sous- Comptoir de V Inspiration lyrique, les éditeurs venaient chercher des Affaires de Poésie, et le commis leur disait, en faisant la bouche en cœur :
— « Nous avons ce genre de chefs-d'œuvre à très bon compte. Nous pouvons livrer par grosses le pur Pindare, auquel nous sommes arrivés à donner un toucher extrêmement moelleux ; établi par poètes chauves, nous le donnons avec un avantage ; mais dame ! par poètes chevelus, genre Richepin, naturellement c'est plus cher, parce que nous avons l'entretien de la frisure.
— Quelle variété ! quel pittoresque ! L'infinie succession de personnages et d'images ! que le progrès est une belle chose ! s'écriait le démon Anizin.
— Eh bien non ! dit René de Siffroi, qui avait enfin trouvé sa paire de gants de peau de licorne, et ne l'avait payée que trente-deux francs, non, décidément il y a là-dedans trop de brouillamini. Je voudrais être dans un endroit où le progrès n'ait jamais pénétré, chez moi, par exemple.
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— Tu le veux? lit la petite fée Idé voltigeant à son oreille.
— Oui, dit tout haut René, oui, par la divine Béatrice ! »
En entendant ce nom héroïque et céleste, le démon Anizin fut pris d'un éternuement si fort qu'il n'eut plus conscience de rien ; la fée Idé étendit sa baguette de diamant ; les constructions chimériques des Grands .Magasins du Chaos s'écroulèrent comme des nuées, sans faire aucun bruit, et René, redevenu jeune, se retrouva devant sa maison de Bois-le- Roi, dans le chemin vert, où il rencontra juste à point la petite Agathe, souriante et éclatante de jeunesse, avec son mouchoir de cou rouge et rose.
— « Mademoiselle, lui dit-il, je vous trouve belle comme le jour, je serai bien heureux si vous consentez à devenir ma femme, et je voudrais dire cela à monsieur Lurion.
— Monsieur, dit Agathe, mon père est là, qui fume sa pipe dans le jardin, en taillant ses rosiers. Vous êtes iDien honnête î »