‹ Contes féeriquesChapitre 9 sur 51 · VOLEUR DU FEU · texte numérisé non relu

VOLEUR DU FEU

Je suis lié depuis longtemps avec Hugues Sionnest, et je le connaissais avant que ses recherches sur la composition chimique de l'Ame n'eussent passionné l'Académie des Sciences et attiré sur lui l'attention du monde savant. Très attiré par ses éloquentes improvisations qui, alors que nous étions des jeunes gens, émerveillaient, à Theure de l'absinthe, les artistes et les politiques du Café de Madrid, je ne m'attachais pas, comme les autres auditeurs, au sens de ses discours, mais j'en écoutais les mots et les harmonies de sons avec toute l'application soutenue qu'un poète peut mettre à ce travail ; et à la conjonction toujours pareille de certaines syllabes évocatrices, je n'avais pas tardé à m'apercevoir que Sionnest est magicien. Et même, sollicité par mes pressantes instances, il avait fini par me l'avouer; mais il se refusait toujours à me montrer quelque échantillon de sa science, parce que, disait-il, je ne pourrais m'empêcher de publier les vérités qui me seraient révélées d'une manière surnaturelle, et que ces vérités, divulguées avant l'heure marquée par le destin, seraient fatales à l'humanité, comme un généreux vin de flamme qu'on ferait boire à un petit enfant.

Cependant, j'arrivai tout récemment à lui per-

suader que si je désirais soulever les mystérieux voiles qui nous cachent l'avenir, c'était uniquement en qualité d'artiste romantique, pour me procurer des idées et des images nouvelles, dont je me servirais tout au plus dans un ouvrage de pure fantaisie, qui ne saurait être pris au sérieux par personne. Il consentit alors à me faire voir un petit coin du monde tel qu'il sera dans cent cinquante ans, mais évidemment à regret, et comme se reprochant par avance la promesse que je lui avais arrachée.

Au jour dit, je me rendis chez Sionnest. Très inquiet et troublé, il essaya de me faire renoncer volontairement au spectacle qui m'avait été promis. Mais moi, je me bornai à invoquer sèchement la parole donnée, et mon ami dut se rendre à mon désir, bien que ses membres fussent agités par un léger frisson , et que je visse perler sur son front des gouttes de sueur. Il prit à la main une bougie allumée, et, marchant devant moi, me conduisit dans une grande pièce obscure sans fenêtres, coupée en deux par une glace sans tain qui en occupait toute la largeur, et devant laquelle étaient placés deux fauteuils. En me faisant asseoir, Sionnest me rappela que sous peine de causer les plus irréparables malheurs, je devais tout voir en silence et ne proférer aucune parole. Puis, après avoir éteint la bougie, il se plaça devant la glace et se mit à exécuter des passes magnétiques.

Au bout de très peu de temps, un brouillard lumineux et parfaitement visible commença à se former derrière le cristal ; après une sorte de lutte entre les nappes brillantes et sombres , la clarté resta victorieuse, et de l'autre côté de la glace me permit de voir distinctement une chambre dans laquelle un homme était assis. Cette chambre, entièrement occupée par des fils télégraphiques et téléphoniques, des piles électriques et toutes sortes d'appareils

compliqués, était tendue d'un tissu dont les dessins me parurent avoir été obtenus au moyen d'une combinaison photographique. Quant à l'homme que je regardais très attentivement, avec la curiosité que pouvait m'inspirer un Parisien vivant dans cent cinquante ans d'ici, c'est-à-dire en l'an deux mille trente, ses vêtements me parurent avoir été imaginés uniquement au point de vue de l'utilité, et sans aucune de ces recherches d'élégance qui pour nous confondent étroitement et mêlent en une seule l'idée de vêtement et celle de parure.

Au bout d'un instant, dans la chambre éclairée qui s'ouvrait devant moi comme un théâtre, une porte s'ouvrit et donna passage à un visiteur. L'homme assis se leva pour le recevoir, et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, avec les démonstrations bruyantes de la plus vive joie. Puis, le maître de la maison recula d'un pas et rompit enfin le silence.

— « Quoi! dit-il, c'est vous, mon cher Ghapri I

— Oui, mon cher Tourner, dit Ghapri, c'est moimême, et vous ne sauriez croire à quel point je suis heureux de vous embrasser.

— Mais enfin, reprit Tourrier, qu'avez-vous pu devenir pendant tout ce temps-là, et comment peutil se faire qu'en dix ans vous ne nous ayez pas même une fois donné de vos nouvelles !

— Je vais, dit Ghapri, satisfaire votre curiosité en quelques mots; après quoi vous comprendrez à quel point je suis avide de renseignements, et combien vous devez vous hâter de me mettre au courant de tout. Gomme vous vous le rappelez sans doute, j'étais allé dans la Lune, à Orissa, capitale de la province de Pyrase, pour y prendre la direction d'une fabrique d'Or, fondée par la maison de Rothschild, de Paris. Je croyais pouvoir déployer là mon

activité, et avoir à combattre les obstacles que présente encore presque partout la composition du précieux métal. Mais, dans les environs d'Orissa^ les matières premières sont à si bas prix, les eaux d'une qualité si merveilleuse, et les carrières de pierre philosophale si riches et d'une exploitation si facile, que je n'eus aucun mérite à réussir. Je me dégoûtai promptement d'un travail que ne contrariait nul obstacle et qui n'était traversé par des périls d'aucune sorte.

Après donc avoir demandé et obtenu l'assentiment de mes patrons, que m'apporta sans retard le navire aérien des Postes, je cédai à mon contre-maître, très suffisant pour cette besogne toute tracée, l'administration de notre fabrique d'Or, et je partis, en compagnie de l'intrépide Irvingstone, pour un voyage de circumnavigation à travers les planètes. Ce voyage, mon cher ami, n'a pas duré moins de dix années, parce que nous dûmes partout jeter les bases de la Société générale pour le percement des Isthmes. Cependant, il fut relativement si rapide, eu égard à la quantité des Étoiles parcourues, que nous n'avions pas le temps d'attendre les arrivages de navires aériens, et que, par conséquent, je n'ai eu que très rarement, et à de longs intervalles, des nouvelles de la Terre. Débarqué aujourd'hui même, j'accours chez vous, poussé d'abord par mon affection, et ensuite par le désir poignant de me renseigner.

— Alors, fit Tourner, vous dînez avec moi. Mais, avant tout, que désirez-vous savoir?

— Tout! » dit Ghapri, en allumant un cigare que son ami venait de lui offrir, et qui, fait avec les feuilles violettes de je ne sais quelle plante, fit bientôt serpenter dans la chambre les spirales d'une fumée écarlate et rose.

— Mon ami, dit Tourner, une étonnante révolu-

tion s'accomplit en ce moment dans l'humanité. Un mal affreux, nouveau, inconnu, sans précédent, que vous soupçonnez à peine, et dont vous ne pouvez avoir que de vagues notions , dévore avec une effrayante rapidité le corps social. Ce mal;, c'est l'Individualisme !

— Comment cela? demanda Chapri.

— Il n'y a pas plus d'un siècle, dit Tourner, qu'obéissant au plus légitime des sentiments, et sentant que le règne de la Science nouvelle était à la fin venu, l'homme voulut détruire le fatras de l'ignorance, s'affranchir des vieilles erreurs, et anéantir l'amas des vieilles traditions croulantes qui embarrassaient inutilement sa marche. Avec quelle ardeur furent accomplis ces actes de délivrance et de justice! Le feu , la dynamite, le picrate, les puissants agents chimiques d'alors (tellement dépassés depuis!) ne laissèrent rien subsister de ce qui avait existé jusque-là.

Jusqu'aux demeures des hommes, tout fut détruit, renouvelé selon les lois inéluctables du sens commun, et dès lors le lumineux Age d'or commença radieux pour nos pères, qui furent gouvernés, comme nous le sommes après eux, par les purs principes de la Nécessité. Eh bien! mon cher ami, le croiriez-vous? précisément depuis votre départ, oui, depuis bientôt dix ans, par une perversion inouïe, l'initiative de rindividu tend à se substituer au Collectivisme, et, si l'on n'y prend garde, nous entraînera dans un abîme de maux.

— Vous m'étonnez! dit Chapri. Dans une société aussi fortement organisée que la nôtre, que peut rindividu isolé, et sans le secours des autres plus faible qu'un passereau?

— Il peut, dit Tourrier avec animation, ce que peut la goutte d'eau qui creuse le rocher 1 Vous voulez

des exemples? Ils seront effrayants. Vous savez comment s'écrit l'Histoire, et certes, cette combinaison est si simple et si parfaite , qu'il faut être en démence pour en souhaiter une meilleure. Placés dans les chambres des parlements et des tribunaux, dans les palais des chefs de l'Etat, dans les cabinets des ministres, et en temps de guerre au milieu des armées, des appareils photographiques et phonographiques reçoivent des sons, des impressions et des images, qui, immédiatement fixés par la gravure, paraissent dans les journaux nationaux. Puis, ces feuilles, classées et reliées périodiquement, sont mises dans les bibliothèques, à la disposition de tous les lecteurs.

Les acteurs de la vie politique et militaire y sont vus dans leurs attitudes réelles, et leurs paroles y sont consignées avec le son de leur voix, reproduit par un caractère figuratif, d'une absolue clarté. Est-il possible de souhaiter raisonnablement autre chose? Assurément non. Cependant, lors de la récente guerre que nous avons soutenue contre la colonie italienne établie dans le centre de l'Afrique, un insensé, un fou, un maniaque s'est imaginé d'écrire lui-même, ayant pour seuls guides sa mémoire et ses impressions personnelles, un récit des événements auxquels il a assisté, récit que rien ne contrôle, fait sans le secours d'aucun phonographe, et qui n'est pas même un journal; car, au lieu d'en exhiber les feuilles une à une et quotidiennement, il les a données en une fois, attachées ensemble, et formant une sorte de bloc, qu'il nomme : livre!

— Voilà, dit Ghapri, une singulière aberration ! Ce novateur espère-t-il donc que quelqu'un ajoutera foi à de prétendues reproductions de la vie, dans lesquelles n'interviennent en aucune façon les indispensables dérivés de l'art photographique ?

— Et, reprit Toiirrier, si je vous disais qu'un autre fou encore plus dangereux veut se passer tout à fait de l'imprimerie, en racontant les événements dans une sorte de langage mesuré qui, à ce qu'il prétend, pourrait se fixer et demeurer aisément dans la mémoire! Mais laissons ces billevesées. Écoutez ce qu'il me reste à vous apprendre, et vous allez frémir comme moi. S'il est sur la terre quelque chose de sensé, de juste, de nécessaire, c'est la loi qui régit encore chez nous l'union des sexes. Considérant que l'attraction de l'homme vers la femme est variable, fatale, et échappe entièrement à la volonté de celui qui la subit, le législateur a voulu que nulle restriction n'en entravât la parfaite liberté. Quant aux enfants, ainsi que l'indiquait la saine raison, ils portent le nom de leur mère, et appartiennent à l'État, qui, naturellement, leur donne l'éducation et l'instruction. A la mort de chaque citoyen, les biens qu'il a pu amasser retournent à la masse commune. Tout cela est si élémentaire que sans doute les choses ont toujours dû se passer ainsi.

Mais, admirez l'esprit de destruction qui s'agite, et crée arbitrairement de redoutables utopies ! Dernièrement, un jeune homme et une jeune fille se sont rencontrés, qui, prétendant éprouver un sentiment jusqu'alors inconnu, ont voulu croire éternel l'attrait momentané qui les pousse l'un vers l'autre, comme cola arrive à toutes les créatures, et proclament le désir qu'ils ont formé de vivre l'un pour l'autre, sans se quitter, séparés de leurs concitoyens, et formant ainsi comme un État dans l'État! De plus, ces insensés auraient conçu le projet excessif de garder leurs enfants pour eux, et de les élever eux-mêmes, au gré de leur fantaisie et de leur caprice.

— Ah! fit Ghapri, voilà qui est insoutenable!

Ainsi ces associés bizarres enseigneraient à leurs enfants ce qu'ils voudraient, sans se préoccuper des intérêts de l'Etat et de la Cité! Et s'il leur plaisait, par exemple, de ne pas initier ces pauvres petits êtres à la première et à la plus utile de toutes les sciences, il y aurait donc en France des citoyens qui ne seraient pas photographes ! ! !

— Mon ami, dit Tourner, l'esprit de révolte est allé plus loin. Un des scribes que le gouvernement emploie à surveiller le tirage des journaux téléphoniques, s'est avisé de supposer que l'action continue des Énergies do la Nature, et la persistance des Lois qui les régularisent, impliquent dans ces lois une personnalité, une volonté individuelle ; aussi imagine-t-il d'en faire des êtres ayant une pensée, une existence distincte, et qu'il nomme... des dieux!

— Des Dieux ! dit Chapri, devenu pensif.

— Mais, reprit Tourrier, ceci n'est rien encore ! Vous le savez, mon ami, depuis que les caducs procédés d'éclairage au moyen de la lumière électrique ont été abandonnés, et que la combustion de l'inépuisable éther lluide permet de prolonger indéfiniment le jour, le plus pauvre village, comme les capitales, a ses réservoirs de fluide éthéré, et un système de tuyaux, se ramifiant dans toutes les pièces des maisons, affranchit de la nuit et de l'obscurité tous les citoyens. De sorte que pour jouir du jour artificiel, il sufflt d'appartenir à une collection d'hommes, et que l'État, ainsi que c'est justice, nous dispense la lumière, comme l'eau, le calorique et l'air respirable. Mais, que direz-vous d'une telle démence? Un être audacieux, voleur du Feu, a prétendu créer, posséder en propre, avoir pour lui seul une clarté dont il serait le maître, qui lui appartiendrait personnellement et pour l'usage de la-

quelle il ne relèverait ni de l'État, ni du département, ni de la ville !

Pour cela, il enfile dans un bâton un écheveau de coton, et il le plonge ensuite à plusieurs reprises dans des cuves où il a fait fondre la graisse d'un animal égorgé, qui, en se refroidissant autour du coton, se solidifie dans une forme allongée et cylindrique. Selon lui, une fois la mèche allumée, la graisse, en se consumant peu à peu, fournirait à la llamme un aliment continu, de sorte que notre voleur aurait à lui un flambeau qu'il pourrait cacher, montrer, emporter avec lui, allumer et éteindre lorsqu'il lui plairait, et cet éclairage étonnant, qui le place au-dessus de tous, lui donue un incalculable pouvoir et le dérobe ainsi à toute solidarité humaine, il le nomme, à ce que j'ai entendu dire:

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