‹ Contes féeriquesChapitre 8 sur 51 · LE PETIT ACTEUR · texte numérisé non relu

LE PETIT ACTEUR

Rien n'était plus attendrissant à voir que le pauvre petit Filloche, acteur au théâtre d'enfants de monsieur Comte. S'il restait tout petit, bien qu'il eût déjà vingt-sept ans et que son menton rasé fût bleu de barbe, c'est que les veilles prématurées ne lui avaient pas laissé le temps de grandir. Il avait dû être beau comme un ange, et ses jolis traits, sa peau transparente^ ses doux cheveux noirs déjà éclaircis, ses sombres yeux de pervenche en témoignaient encore ; mais trop aimé par les petites demoiselles à l'âge où il aurait dû jouer aux barres et à la main chaude, il était devenu bossu. Puis la faim acharnée l'avait rendu féroce. Soit que ses appointements fussent insuffisants, ce que je ne saurais croire, soit qu'il sût mal les administrer, il ne mangeait jamais, et il eût volontiers mordu dans les pâtés de carton et dans les poulets vernissés des petites féeries. Habitant sous une fenêtre à tabatière, à peine justifiée par un ^lenicr microscopique où il n'y avait ni cheminée ni poêle, il n'avait nullement l'idée de rentrer chez lui pendant les heures où il était libre, et, après la répétition, il s'installait, avec ses camarades Hast et Perdereau, dans le sombre et humide café du théâtre, donnant sur la rue Monsigny.

Là, on leur servait bien encore un jeu de cartes^ qui semblait avoir été noirci par des doigts de sorcière, mais rien autre chose. Depuis de longues années, le cafetier Besinge n'avait pas vu la couleur de leur argent; et quant aux tropes, figures, mouvements éloquents, ruses, récits tragiques, déguisements de Scapin, roueries, farces et prières ayant pour but d'obtenir à crédit un breuvage quelconque, ils les avaient fidèlement épuisés. Cependant, comme il faut intéresser la partie, ils jouaient ordinairement à se pincer le nez avec la drogue ; mais, le plus souvent, le perdant était tenu de sortir dans la rue, devant le café, et de s'asseoir dans le ruisseau en relevant sa jaquette, histoire de sourire, car ils avaient tout à fait fini de rire.

L'heure de la représentation arrivée, les trois misérables, en montant l'escalier du théâtre, entendaient la faim hurler dans leurs entrailles. Puis, ils se mettaient à /«/re leu7' figure, avec un pain de blanc d'Espagne, et avec de la terre d'ombre et du carmin en poudre, dont la provision, payée deux sous, pouvait durer indéfiniment. Pendant toute la soirée, Filloche, en faisant des imitations d'acteurs ou quelque jolie singerie, tâchait d'obtenir de quelque flâneur, ou d'une comédienne déjà grande demoiselle, la somme de trois sous, qui lui permettait d'acheter pour son souper un pain d'un sou et une tranche de veau piqué. Il aurait bien voulu, de son vivant, faire un vrai repas; mais c'était là le rêve des rêves, et qu'il caressait seulement aux heures où, halluciné par la faim, il dévalisait idéalement les marchands de comestibles.

Un soir que Filloche, étant rentré à jeun du théâtre, s'était couché de rage, et qu'il mangeait le matelas de son lit de sangle, on frappa violemment à sa porte. Jugez de sa stupéfaction, lorsque, s'étant levé en

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chemise pour ouvrir, il vit entrer en procession des garçons de Véfour, apportant sur des plats d'argent un poisson, un pâté de foie gras, des saucissons, des langues fumées, une volaille froide, une salade russe, toutes sortes de fruits, de pâtisseries et de confitures, en même temps que des paniers de bordeaux et de Champagne ! Le pain lui-même n'avait pas été oublié, et les garçons, qui déclaraient avoir été payés largement, remirent aussi au comédien une lettre parfumée, qu'il n'eut pas du tout Tidée d'ouvrir. Mais le plus étonnant, c'est que derrière ces serviteurs étaient entrés Hast et Perdereau, qui, les ayant rencontrés dans la rue, les avaient suivis, attirés stupidement par l'odeur des mets, et que ces parfums dont ils s'emplissaient les narines, avaient justement conduits chez leur camarade Filloche. Dans leur ravissement frénétique, les trois acteurs se mirent à jeter en l'air, à grands coups de poing, les plats et les victuailles, et à exécuter des danses farouches, tout en bousculant et battant les garçons, qui s'enfuirent épouvantés. Quand leur fièvre se calma, ils ramassèrent la volaille d'abord, et, dédaignant les fourchettes, se mirent à manger avec leurs doigts, comme des sauvages, ce qui dura pendant toute la nuit et pendant toute la journée du lendemain, vu que les trois amis manquèrent la répétition, avec ensemble. Vers les cinq heures, lorsqu'on vint chercher les argenteries et les vaisselles, Filloche, encore gris et même en extase, ouvritenfmlebillet. C'était unelettred'amour, écrite par la belle Marine Tizy, qui le soir môme devait se trouver au théâtre, dans l'avant-scène de gauche.

Il faut dire maintenant comment lui était venu ce caprice bizarre ! Chose infiniment rare dans les existences aventureuses, Marine avait un véritable ami, le jeune et illustre savant Emmanuel de Fère, qui,

jadis, avait été amoureux d'elle, sans lui en rien dire, parce qu'il avait des préjugés et tenait à boire dans son verre. Néanmoins, très attaché à cette charmante fille, il regrettait de la voir, par son stérile amourpropre, réduire tout à néant, fatiguer la fortune et émietter sa vie. Emmanuel, qui dans ses longs voyages en Orient avait étudié les religions et les magies, en savait long sur toutes choses, et lisait tristement dans l'avenir deMarine. Il lui avait souvent donné de grosses sommes, et avait essayé de la sauver de la ruine et des créanciers, mais toujours en pure perte. Un jour, comme, au retour de sa récente mission en Asie Mineure, il était venu voir son amie. Marine, comme à l'ordinaire, se plaignit do sa mauvaise chance, dit que rien ne lui réussissait, et qu'elle ne savait plus à quel diable se vouer. — « A présent, lui dit monsieur de Fère, tout vous réussira. — Quoi I fit-elle, voulez-vous donc me donner un de vos millions? Je vous le donnerais, s'il le fallait, dit le savant, mais ce sera inutile. »

Le lendemain, en entrant dans son salon, Marine pâlit d'admiration, en voyant un présent que lui avait envoyé Emmanuel. C'était une grande statuette grecque en terre cuite, une Vénus, que le jeune savant avait rapportée de l'île de Chypre et qui représentait la déesse entièrement nue. CoifiTée d'un large diadème en éventail, formé de cinq fleurs d'anémone avec leurs tiges, l'Immortelle, comme une image du principe féminin dans le renouvellement des choses, tenant ses deux seins, et montrée dans une pose hiératique, était cependant modelée avec la plus délicate finesse, etson visage attirant, céleste, mystérieux, à la fois caressant et farouche, avait le charme délicieux d'un sourire énigmatique, et aussi celui du regard, car M. de Fère n'avait pas cru excessif de rétablir les choses dans leur état primitif, et de rendre

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à la Déesse les yeux faits avec de vrais saphirs, que le statuaire de Chypre lui avait certainement donnés jadis. La statuette avait été posée sur une colonne de marhre hleu, autour de laquelle s'élevaient les hranches légères et flexibles d'un myrte d'argent.

Les premiers visiteurs qui se présentèrent chez xMarine furent, comme elle, charmés par la vue de la Déesse, Il fallut les garder à dîner, puisqu'ils ne pouvaient se soustraire à l'enchantement, dans lequel^, d'ailleurs, fut bientôt emprisonnée toute l'aristocratie parisienne. Les ducs, les grands artistes, les financiers célèbres ne sortaient plus de chez Marine que pour y revenir le plus tôt possible. Mais était-ce seulement la statue qu'ils admiraient? Non, sans doute; c'était Marine aussi, dont l'esprit et la beauté brillaient dans la lumière depuis que la Déesse était là, et qui semblait régénérée, refaite, trempée dans un bain de jeunesse et de joie. Tous les princes de la terre se pressaient chez elle, payant royalement l'hospitalité qu'ils recevaient, si bien qu'en peu de temps la jeune femme devint extrêmement riche, sans y songer. Non seulement on lui donnait des terres, des maisons, de l'or, des actions, des obligations, tous les papiers qui représentent de l'argent et des diamants, des pierreries, des joyaux, des œuvres d'art sans prix; mais, si la table n'eût toujours été mise pour les festins, elle eût été exposée à collectionner des carpes du Rhin et des pâtés de foie gras, comme Gobseck.

Enfin, elle était adorée par les plus vaillants hommes, célébrée en vers sublimes et, qui plus est, amusants, son écurie était irréprochable; elle vivait au milieu des fleurs comme un roi d'Asie au milieu des têtes coupées, et il n'aurait tenu qu'à elle de se trouver parfaitement heureuse, si elle avait été raisonnable; mais elle ne l'était pas. Elle s'avisa

un jour que toutes ces admirations s'adressaient à la Déesse et non pas à elle; elle essaya de recevoir ses amis ailleurs que dans le salon où régnait l'immortelle Vénus, et facilement les vit inquiets et préoccupés. De ce moment-là elle se mit à haïr sa bienfaitrice; ce mauvais sentiment la brûla, la déchira, finit parl'envahir tout entière, si bien qu'un jour elle prit un marteau et, avec une rage affreuse, brisa la statue. Au premier coup qu'elle frappa, elle sentit en elle-même un grand écroulement, elle eut la conscience d'être perdue; cependant elle s'acharnait toujours, désolée autant que furieuse, et quand la tête tomba, la tête divine. Marine lut distinctement dans son sourire et dans les saphirs de ses yeux la menace d'une prochaine vengeance.

Ce fut le soir de ce même jour qu'étant allée avec une amie au théâtre Comte, (déjà frappée de folie,) pour y manger des sucres d'orge à l'absinthe, elle tomba éperdument amoureuse du petit Filloche, comme Titania de Bottom coiffé de la tête d'âne, et s'étant fait raconter son histoire, lui envoya, comme entrée en matière, un souper de Gargantua. Le lendemain, à la sortie du spectacle, elle l'enleva dans son coupé et l'apporta chez elle, où, couché parmi les fleurs sur des divans de damas blanc, il fut servi par de jeunes mulâtresses portant des gorgerins de pierreries et des bracelets de roses. Alors commencèrent les plus singulières amours qui aient jamais amusé Paris. Partout, aux courses, aux bals par souscription, aux premières représentations, auxsoirées et aux soupers de la bohème tapageuse. Marine arborait son fantoche, qui avait quitté le théâtre Comte, et qui, vêtu avec une élégance provocante, montrait une espèce d'esprit biscornu et faisait des mots cruels.

Naturellement, tous les amis de Marine Tizy avaient fui devant ce poHchinelle, emportant avec eux la

source de ses richesses. Mais elle avait une grosse fortune à manger et elle la mangeait, ou plutôt Filloche la mangeait. Un de ses premiers soins avait été d'amener Hast et Perdereau, suivis d'une queue extraordinaire de va-nu-pieds, de petits comédiens sans coiffe ni semelle, de grandes fillettes minces et frivoles, et le couvert était mis à perpétuité dans le salon, où Filloche avait en outre institué un tir à lare, des jeux forains, des boutiques de porcelaines, cl où des Alcides en maillot faisaient des tours et avalaient des étoupes enflammées. De plus, comme le petit bossu avait le goût de l'histoire naturelle, et aimait à préparer des squelettes d'animaux, on voyait rà et là, pendus au mur, des cadavres d'oiseaux et (Técureuils, qui servaient à ses expériences.

Dans ce capharnaiim où la fumée de la pipe était épaisse comme un mur d'airain, et où l'eau-de-vie coulait à larges flots comme un fleuve d'Amérique, on entrait, on mangeait, on dormait sur les sophas devenus hideux, sans dire bonjour à la maîtresse de la maison, et sans être connu d'elle. Gomme Geronimo qui, parlant des noces de Sganarelle, voulait y aller en masque, afin de les mieux honorer, souvent, faute d'habits bourgeois, les amis de Filloche apparaissaient, costumés avec des loques de théâtre, en lanciers polonais ou en Turcs. Toute comptabilité avait disparu de cette maison fantaisiste, d'où l'acteur faisait ses commandes aux marchands sans se plier aux vilssoucis matériels, si bien qu'au bout de très peu de temps, il y eut parmi les convives de Marine autant de créanciers que de jocrisses, et les cris qu'ils poussaient pour être payés se confondaient avec les autres hurlements.

A la ville, Filloche faisait le dandy, montait à cheval, se battait en duel, jouait un jeu d'enfer, et cette vie en partie double ne tarda pas à vaporiser

tout l'avoir de la pauvre fille, qui voyait toujours son amant beau comme un astre, mais qui bientôt se trouva réduite aux bijoux de laiton et vêtue, comme Cendrillon, d'une robe de toile.

Alors, on commença à la laisser seule à la maison, et volontiers, avec le prix des derniers bibelots vendus, le petit bossu emmenait tout son peuple de fous, et le régalait d'une partie de campagne. Dans une de ces heures de délaissement. Marine, à bout d'ennui, manda Emmanuel de Fère, qui tout de suite se rendit à son appel. Le jeune savantla guérit déjà par son amitié et ses douces paroles, puis l'emmena faire un bon repas et une longue promenade en voiture, dans le bois de Yincennes, après quoi il la remit à sa porte, toute réconfortée.

Lorsque Marine entra dans son salon, elle fut démesurément étonnée en revoyant à sa place, sur son socle de marbre, la Vénus de Chypre, dont les prunelles de saphir la regardaient comme pour lui pardonner ! Alors, il lui sembla qu'elle reprenait possession d'elle-même et elle sentit dans son sang une douce fraîcheur, comme si elle eût été baignée dans une eau délicieuse. Le jour où elle avait follement brisé la figure de la Déesse, monsieur de Fère, sans rien dire, en avait fait emporter les morceaux, et à force de soins, de peines et d'argent, la statue avait été reconstituée par un habile artiste, sous la direction du célèbre statuaire Simart. Emmanuel l'avait gardée chez lui, se proposant de la rendre à son amie au moment où, ayant bu la dernière lie du calice, elle appellerait au secours, et c'est ce qui venait d'avoir lieu.

Marine savourait la profonde, l'immense joie de se sentir délivrée, lorsque Filloche entra en jaquette bleu de ciel, coiffé d'un chapfeau de peluche amamarante et brandissant un léger stick d'écaillé

blonde. En regardant ce joli petit bossu, qu'elle crut voir alors pour la première fois, la belle Tizy fut prise d'une gaieté délirante. Elle se mit à rire avec une furie si effrénée, se tenant le ventre à deux mains et se roulant sur les sophas, que le comédien, frappé de terreur, en resta immobile et décontenancé. Enfin Marine sonna, et comme plusieurs valets entrèrent : « Otez-moi ce magot, » ditelle. Filloche eut beau se débattre ; il fut jeté dehors par les domestiques, redevenus, par miracle, obéissants et respectueux. A partir de ce moment-là, tout rentra dans l'ordre, chez Marine. Elle fut, comme auparavant, aimée, flattée, obéie, adorée, et, tant Paris est une ville spirituelle, les amis qui, de nouveau, s'empressèrent dans sa maison, ne firent jamais aucune allusion à ses ridicules amours. Elle-même, par une grâce particulière, les avait ou- ])liées aussi complètement que si elle eût pu boire leau du sombre Léthé, et tout cet absurde cauchemar était sorti de sa mémoire.

Filloche essaya de rentrer au théâtre des jeunes élèves de monsieur Comte, mais- il trouva sa place prise ; et comme il possédait les talents les plus variés, il gagna sa vie en vendant aux camelots de petites figures bouffonnes qu'il taillait avec son canif, le plus souvent dans le manche d'une vieille brosse à dents. Toujours attiré invinciblement vers la maison de la belle Tizy, il ne cessait d'y venir rôder dans la cour et dans les écuries, si bien que les domestiques s'habituèrent de nouveau à le voir, et, lorsqu'ils étaient trop occupés, l'employaient à faire des commissions, dont il s'acquittait avec intelligence. C'est ainsi qu'il trouva à réaliser de petits bénéfices, d'abord à l'insu de Marine, et plus tard avec son consentement tacite. 11 portait des messages, entre temps buvait de bons coups de vin avec

les palefreniers, et même, lorsqu'on était content de lui et qu'il ne s'était pas attardé en chemin, on le laissait manger à la cuisine, oii il amusait le cocher et les filles de chambre en leur faisant des tours de cartes.

LA CHIFFONNIERE

En quête d'impressions et de paysages bizarres, le poète Etienne Silvant se promenait, après son dîner, dans la rue Brise-Miche, et s'amusait à inventorier cette voie étrange, qui semblerait appartenir aux plus lointaines provinces, si le grand mouvement d'une foule toujours pressée et compacte, circulant entre la rue Saint-Merri et la rue Maubuée, ne lui donnait en même temps un caractère très parisien.

Aux vagues lueurs que jetait dans la rue l'éclairage insuffisant des boutiques, il ne se lassait pas d'admirer le vaste atelier rustique du tonnelier, où il voyait assembler et cercler des fûts, celui de la blanchisseuse où les jeunes filles savonnaient, épaules et bras nus, celui du menuisier où un petit apprenti resté seul rabotait à la clarté d'une chandelle, et les étroits capharnaùms des revendeurs, encombrés d'objets poudreux et vagues, et la grande épicerie où une large baie carrée, ouverte dans le parquet près de la devanture, permettait de voir l'épicier lui-même, semblable à un pâle Valois, assis au milieu des pains de sucre, dans sa cav(î éclairée d'un bec de gaz, et sans doute méditant quelque bon coup de commerce.

Il jouissait de ce spectacle animé par le jeu des

ombres et par de violents coups de lumière, lorsque, tout à coup, il fut arraché à sa flânerie par un cri afi'reux, déchirant, sorti comme d'une poitrine brisée.

Une voiture chargée de moellons, qui tenait toute la largeur de la rue, avait dispersé la foule ; mais sous les pieds des chevaux rétifs était tombée une vieille chiffonnière, à qui le pied avait manqué et qui allait être écrasée, infailliblement. Par malheur, il n'y avait plus là d'ouvriers; seulemeut deux mauvais drôles en casquettes de soie virent la malheureuse dans cette situation terrible, s'éloignèrent sans la secourir, et l'un d'eux murmura en ricanant : — « Fricassée, la vieille ! » Mais Etienne Silvant aussi l'avait vue, maigre, pâle, vêtue de loques verdâtres, écrasée sous le poids de sa hotte renversée sur elle, et dans l'ombre il entrevoyait son visage convulsé, sur lequel pendaient tragiquement de très longues mèches blanches. Il s'élança sous les chevaux, saisit fortement la chiffonnière qu'il enleva dans ses bras, et n'eut que le temps de s'appuyer avec elle contre la boutique du tonnelier.

Les chevaux, vigoureusement fouettés par le charretier, avancèrent enfin, la lourde charrette passa, et Etienne put alors poser à terre sa compagne glacée et mourante. Mais lorsqu'elle se redressa, sans qu'il eût cessé de tenir d'une main sa main grêle, tandis que de l'autre il entourait son corps mince, le poète eut l'agréable surprise de voir la chiffonnière transformée en une femme belle, jeune, à la taille sveUe, dont les cheveux blonds resplendissaient sous le gaz avec des frissonnements de lumière et d'or. Coiffée d'un béret de peluche, orné sur le côté d'un petit bouquet de plumes, elle montrait sur son noble visage, un peu

pâle encore, le plus charmant sourire, et sa robe de cachemire couleur mousse, avec les garnitures et les agréments en peluche, était d'une élégance irréprochable. A point nommé, se trouvait là un coupé bleu clair, attelé de deux chevaux noirs, et le correct valet de pied ouvrit la portière. La belle dame monta dans cette voiture, d'un geste ami invita le poète à s'y asseoir près d'elle, et les chevaux partirent, faisant jaillir des gerbes d'étincelles sous leurs fins sabots, qui frappaient, en s'enfuyant, le vieux pavé stupéfait de la rue Brise-Miche.

Alors, se tournant gracieusement vers Etienne, la dame rompit le silence. — « Je suis, lui dit-elle, la fée Eryx, une de celles qui ont pour mission d'enseigner aux Parisiennes les enchantements, les grâces irrésistibles et le secret de communiquer la vie aux étoffes inertes ! Mais je dois songer à celles qui souffrent comme à celles qui triomphent. Ce n'est pas tout de donner aux chiffons une âme charmante : il faut ensuite que quelqu'un les ramasse dans la boue ! Voilà pourquoi je deviens, tous les samedis, une simple femme, sujette aux infirmités, à la vieillesse, à la mort, et je serais morte en effet, si vous ne m'aviez courageusement sauvée en exposant votre propre vie. Je n'ai rien à vous donner qui soit vraiment digne de vous, car l'amour des Fées ne peut qu'être fatal aux hommes. D'ailleurs, je sais que vous êtes aimé comme vous méritez de l'être, et fidèle ! et, pour rien au monde, je ne voudrais aller sur les brisées de la charmante madame Estelle Chezely. Mais, ajouta-t-elle en tirant de sa poche un long et mince écrin, fait avec de la peau de serpent bleu, vous me permettrez du moins de vous offrir un très bon cigare ?

— Madame, dit Etienne Silvant, excepté ce dont il ne peut être question entre nous, vous ne pou-

viez, certes, me faire un 'présent qui me fût plus agréable que celui-là. Et, reprit-il en ouvrant l'écrin, très visible alors, car le coupé roulait sur le boulevard en pleine lumière, voilà ce que nul Rothschild ne peut se procurer, c'est-à-dire un cigare d'une adorable couleur blonde, qui ne s'affaisse ni ne se brise sous le doigt, qui déjà, sans être allumé, exhale le plus délicieux parfum, et qui, à coup sûr, me donnera une fumée pleine de caresses, de mystérieux bercements et de rêves.

— Oui, dit la Fée, c'est un bon cigare, et aucun roi de la terre n'est assez riche pour en fumer un pareil ; mais il a encore d'autres mérites, par-dessus le marché. Remarquez cela, monsieur le poète, il est coupé dans sa longueur par quatre toutes petites taches pâles, comme on en voit quelquefois sur les meilleures feuilles de la Havane. Lorsque vous l'aurez allumé et que vous le fumerez, vous n'aurez qu'à former un vœu, si inouï, si titanique, si ambitieux qu'il puisse être, et votre vœu sera immédiatement exaucé, à une seule condition, c'est que vous aurez soin d'éteindre votre cigare avant que le feu ait pu atteindre la tache dont il sera le plus voisin. Vous aurez donc à former quatre souhaits que rien ne limite ! Aussi pouvez-vous à votre gré construire les jardins de Sémiramis, trouver l'édition originale de Shakespeare avec une reliure du temps bien conservée, accrocher dans votre chambre un tableau authentique de Xeuxis ou d'Apelles...

— Mais, interrompit Silvant, ce pouvoir prodigieux, puis-je l'employer à soulager les souffrances de tous, à supprimer les malheurs immérités, à réparer les abominables injustices du sort ?

— Hélas ! dit la Fée, conformément à de suprêmes desseins que nous n'avons pas le droit de scruter, et dont le but et la logique nous échappent. Misère est

la reine du monde I Elle pose son pied hideux sur les poitrines, arrache le pain des bouches affamées, montre au désespéré la vengeance et le couteau sanglant, et, baissant ses yeux brûlés qui n'ont plus de larmes, offre au petit enfant blême sa mamelle vide et tarie. Peut-être un jour le genre humain, ce héros intrépide, doit-il terrasseretétoufferlemonstre ; maiscetteheure de délivrance et d'ineffable joie n'est pas encore venue. Pour le moment, faites le bien avec toute l'ardeur, avec toute la bravoure, avec toute l'obstination de votre charité ; mais quant au talisman que je vous donne, il ne peut servir qu'à votre bonheur personnel.

— Hélas ! dit le poète.

— Donc, reprit la fée Eryx, souhaitez des luxes, des trésors, des dominations, tout ce qu'il vous plaira, etvotrevœu sera exaucétout de suite, pourvu qu'après avoir fumé, vous ayez soin d'éteindre votre cigare, sans que le feu soit arrivé à l'une des petites taches pâles. Et, comme il faut tout prévoir, si au contraire il vous semble si agréable à fumer que vous n'ayez pas le courage de l'éteindre, eh bien ! alors, vous resterez, sans plus, le savant et habile artiste que vous êtes, et votre désir ne se réalisera pas ; mais, en revanche, vous aurez acquis la sagesse ! »

Comme la fée Eryx achevait ces mots, le poète vit que la voiture était justement arrivée dans la rue de Lille, à la porte de la maison qu'il habitait. La Fée ajouta : — « Souvent, sans que vous le sachiez, je me donnerai le plaisir de voltiger près de vous dans un rayon, invisible et présente, car je me rappellerai toujours que je vous dois la vie. Et si vous avez besoin de mon secours, vous pouvez me faire accourir en m'appelant par quelques vers très bien rimes, ce qui ne vous sera pas difficile. » Puis, elle tendit à Etienne sa main admirablement gantée, et au moment même où il mettait le pied sur le seuil de sa

porte, la Fée, la voiture, les chevaux, les laquais disparurent comme un rêve, ce qui ne causa au poète aucun étonnement, parce que la nature de son esprit le portait à n'être étonné de rien, si ce n'est, toutefois, de ce qui n'est pas surnaturel.

Conrad, le fantasque valet d'Etienne Silvant, s'étaitil trouvé par hasard dans son jour d'honnêteté, ou bien était-ce l'influence de la fée Eryx qui se manifestait déjà? Quoi qu'il en soit, lorsque le poète entra dans sa chambre, il y sentit une atmosphère de gaieté, de repos, de joie mystérieuse et tranquille. Les rideaux de damas antique étaient fermés soigneusement. Un grand feu de braises et de flammes, avec ses nappes rouges et roses, brûlait dans la cheminée. Les lampes étaient allumées, ainsi que les bougies des candélabres, et posés sur les tapis de riches étoffes, dans cette demeure presque exempte de meubles, les vases étaient remplis de fleurs coupées aux corolles écarlates. Après avoir revêtu ses habits de molleton blanc, Etienne se coucha sur un lit de repos de forme Louis XVI, terminé à la tête et aux pieds par des dossiers inégaux, circonscrits par une moulure à la ligne mollement tourmentée.

Près de lui, sur une petite table turque d'écaillé et de nacre étaient posés son Rabelais et un volume des Odes de Ronsard; la théière se tenait chaude devant la cheminée. Après avoir savouré un instant l'immense satisfaction de n'être ni à la comédie, ni dans le monde, ni ailleurs, le poète se versa du thé dans une petite tasse japonaise ornée de fleurs légères, et alluma enfin le cigare de la fée Eryx. Oh ! la belle fumée, claire, légère, aérienne, céleste, divinement bleue qui s'échappa alors de ses lèvres en flots gracieusement envolés ! Quant au goût même do cette fumée, velouté, à la fois ferme et subtil, caressant toutes les papilles avec une délicatesse amou-

reuse et tendre, il était si parfaitement exquis, si moelleusement suave, qu'il communiquait à l'instant même au fumeur extasié l'idée et le sentiment absolus du bonheur.

Alors, en lançant les boufïées do fumée transparente et claire, Etienne Silvant, rimeur de profession, se souvint qu'il était le maître du monde, plus puissant que Nemrod et Alexandre et Bacchos conquérant des terres indiennes, et que, s'il le voulait, il pouvait mettre à la place où gémissent les ruines des Tuileries un palais colossal taillé dans un seul diamant; ou encore, acheter et faire démolir le boulevard des Italiens avec les rues avoisinantes, et à la place des maisons qui peuplent ces riches quartiers, faire planter d'arbres tout venus un grand parc de gazons verts, dans lequel il donnerait à ses camarades une chasse au lion ou au sanglier, après quoi il pourrait y offrir à son amie une fête galante, très exactement copiée sur cette Fête chez Thérèse que Victor Hugo a si magnifiquement inventée dans ses Contemplations. Gela était bien simple ; pour réaliser ces prodiges, ou encore, pour organiser une armée de deux cent mille hommes, composée de clowns plusrusés que des thugs etplus agiles que les Hanlon, le poète n'avait qu'à éteindre son cigare avant que le feu touchât à la petite tache pâle, et en vérité, cela était moins que rien.

Moins que rien ! Sans doute, pour un notaire, ou pour un receveur des contributions. Mais ce délié, ce sagace, ce puissant artiste, capable d'apprécier le charme d'une sensation absolue et complète, comment aurait-il pu se faire que volontairement il la brisât, anéantissant ainsi, de gaieté de cœur, une volupté surhumaine, démesurée, continue, semblable à elle-même? Comme je déteste les surprises, les angoisses pour rire, la brutalité des coups de théâtre,

et, SOUS quelque forme qu'elles se produisent, les Suites au prochain numéro^ je dirai tout de suite que savourant par gorgées la fumée caressante et subtile, et se rassasiant lentement de cette ambroisie éthérée, Etienne Silvant fuma le cigare jusqu'au bout, sans donner un regret à tous les biens qu'il dédaignait, et stoïquement sacrifia ainsi l'empire du monde. Mais peut-être ne sera-t-il pas inutile de raconter en quelques mots comment les choses se passèrent alors dans son esprit?

Naturellement, Etienne n'était pas assez naïf pour concevoir ce que nous appelons l'ambition politique, et tout de suite il alla droit au but, rêvant la domination souveraine dans quelque vaste empire d'Asie, où, debout devant son trône, immobile comme la force absolue et la toute-puissance, il ferait trembler les peuples par une imperceptible contraction de son sourcil, tandis que les armées aux cuirasses d'or, les éléphants pensifs, les chars attelés de tigres, les bataillons d'amazones attendraient son suprême caprice, et où le soir il s'endormirait en mettant sa tête dans la gueule de son lion familier. Il y avait là quelque chose de séduisant; mais tout compte fait, en vrai Parisien, ce poète, évocateur de syllabes divines, avait horreur du cabotinage, et de tout ce qui aurait pu assimiler sa vie à un tableau de drame à spectacle. Et puis, le cigare était si bon à fumer qu'il laissa le feu dévorer la première tache, et continua à fumer encore.

Puis, il songea à être plus riche que cent mille Rothschild! Mais Etienne était un shakespearien sachant par cœur (en anglais) son Timon d'Athènes. Il se vit machine à signer des chèques, dévoré par des amis de rencontre, des parasites, des courtisanes imbéciles, des valets, et la seconde tache y passa comme la première. La troisième aussi, et voici pour-

quoi. Etienne Silvant qui, pour n'ignorer rien, ainsi que le recommande judicieusement le bon Théophile Gautier, avait dessiné dans les ateliers d'après le modèle nu, savait combien il existe de femmes physiquement mal construites, sans parler de leur intelligence obscure, et dont la configuration blesse nos idées d'ordre symétrique par une incomplète harmonie des proportions.

Aussi, après avoir, pendant un quart de seconde, rêvé d'être don Juan Tenorio, au moment même où le cigare donné par la fée Eryx était plus délicieux que jamais, il s'aperçut bien vite qu'un tel rêve aboutissait à désirer... rien du tout! Etienne avait le bonheur d'aimer, d'adorer son amie madame Estelle Chezely, qui l'aimait aussi, par le plus grand des miracles, et qui proportionnée, elle, comme une ode bien faite, à la fois belle et jolie et de bonne humeur, ne disait jamais aucunes bêtises, parce qu'elle n'en savait pas. Et pourquoi aurait-il changé cette compagne riante et pleine de grâces, contre mille et trois femmes affolées et quelconques? Non, il fuma, fuma encore, aspirant et lançant avec un pur ravissement la claire fumée bleue, et le feu dévora la troisième tache du cigare.

Puis enfin, cependant, Etienne crut avoir eu quelque chose qui ressemblait à une idée. — « Avoir, s'écria -t-il, plus de talent que Victor Hugo! » Mais, tout à coup, s'apostrophant lui-même : — « Imbécile ! dit-il, pendant que nous sommes seuls, avoue que tu possèdes un talent très suffisant pour exprimer ton âme telle qu'elle est, et, si puissantes qu'elles soient, les Fées ne fabriquent pas des âmes! » Voilà 'comment il fuma jusqu'au bout les belles feuilles de tabac doré, brûlant la quatrième tache pâle comme les autres, et lorsque cela fut fini tout à fait, n'éprouvant aucun regret, parce qu'il avait été complètement

t>8 CONTES FÉERIQUES.

heureux, il se dit en parfaite connaissance de cause:

— « C'est qu'en effet, tout ce que l'homme peut envier ici-bas, pour lui personnellement, ne vaut pas un bon cigare.

— Et, dit à son oreille une voix murmurante et douce, voilà précisément la vraie sagesse ! »

Cette voix était celle de la fée Éryx, qui en même temps voltigea, se montra vaguement dans un rayon de lumière, puis disparut. Je crois qu'elle avait eu bien envie de mettre un baiser sur le front de son sauveur, mais elle résista à ce désir et ne voulut faire aucune peine à l'amie du poète, ce en quoi elle se montra supérieure à bien des femmes. Mais sans cela, à quoi lui eût-il servi d'être une Fée, enivrée par les vertes senteurs de la forêt, et peignant ses blonds cheveux avec un peigne d'or, au bord des fontaines ?

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