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Contes flamands

M. et madame Lamy occupaient, dans un vieux quartier de Bruxelles; une chambre qui leur coûtait (piinze francs par mois.

Il y avait dans cette chambre un petit poêle sur lequel madame Lamy faisait sa cuisine, une table peinte en rouge, quatre chaises recouvertes de paille, une armoire dans laquelle était rangée la vaisselle, et une garde-robe de noyer contenant le linge et les habits. Sur la tablette de la cheminée, urrfe tasse en porcelaine avec, sous deux pensées bleues unies par un ruban rouge, le mot « Souvenir n en grosses lettres dorées,

Rien n'était plus propre que ce petit intérieur : le plancher, qui n^avait pas été repeint depuis cinq ans, était blanc au milieu, à force d'usure, et marron dans les coins, avec si peu de poussière qu'on regardait à ses pieds en marchant dessus, dans la crainte de le salir. C'était le grand souci de madame Lamy de tenir toujours sa chambre en bon ordre et de ne rien laisser traîner hors de sa place. -'

M. Lamy, qui était ouvrier mécanicien, partait à cinq heures en été, à six heures en 'hiver, et revenait à midi, après quoi derechef il s'en allait jusqu'au soir. Il trouvait à midi la table près du feu quand il faisait froid, ou près de la fenêtre quand il faisait chaud, et sur une nappe de serge, un peu courte, mais blanche et lustrée, la viande, les pommes de terre et le pain, à côté du pot à bière d'où sortait une bonne odeur de houblon. Madame Lamy courait du poêle à la table, remplaçait les pommes de terre refroidies par des pommes de terre fumantes et prenait grand soin que l'assiette de son homme fut toujours tiède. Et M. Lamy, heureux de trouver son ménage en ordre, les pommes déterre chaudes.

la bière fraîche et la nappe parfumée d'une odeur de lessive, mangeait avec appétit en disant :

— Gomme c'est bon de manger quand on a bien travaillé ! Vous êtes une fière femme, Thé- Tèse. 11 n'y a que vous pour accommoder un bon plat.

Puis, quand il avait fini,, madame Lamy se mettait à taî^le à son tour, picorant dans les casseroles, et il se renversait en arrière sur sa chaise, en tapant son ventre à petits coups.

Et pareillement, lorsqu'il rentrait le soir, après le travail de la journée, la table était mise et l'arôme du café remplissait la chambre. Alors il regardait ducôté du poêle; il voyait la fumée blanche sortir de la bouilloire et la fumée brune sortir du sac à café, pendant que madame Lamy, une main au manche de labouilloire, s'apprêtait à passer l'eau, et de l'autre mainsoulevait le sac pour voir si l'eau passait bien. Lamy s'asseyait en poussant un soupir de bienétrecommeun homme qui, après avoir travaillé tout le jour, a le droit de se reposer à la vesprée, tirait de dessous le poêle ses pantoufles qui chauffaient, et

regardait les belles tranches de pain beurrées en tas sur l'assiette.

Puis le calé bouillonnait dans les jattes: il avalait le contenu de la première jatte tout d'un trait, pour se faire l'estomac, et s'en versait une seconde, une troisième et rnéme une quatrième, en y trempant, morceau à morceau, les belles tartines deTassiette.

Voilà (pielle était la vie de tous les jours chez les Lamy, et ils ne demandaient rien de plus, étant heureux comme cela.

Et M. Lamy disait souvent à sa femme : - Il y aura bientôt vingt-deux ans que nous sommes mariés, et nous sommes toujours comme au premier jour. C'est une chose heureuse, Thérèse, et tout le monde devrait faire comme nous. Oui, tout le monde devrait nous imiter et rester chez soi, près du feu, à fumer sa pipe et boire son verre en lisant le journal, au lieu de courir les cabarets et d'y mener les femmes et les enfants.

Au milieu de tous ces jours qui étaient les mêmes, il y en avait un pourtant qui ne ressen^biait pas aujç:

autres : c'était le dimanche. Madame Lamy mettait, ce jour-là, son bonnet garni de ruches à rubans bleus, sa robe de laine brune et son châle de noce, son vieux châle à ramages verts sur fond rouge et jaune, comme les cachemires des grandes dames. M. Lamy tirait de rarmoir^ son pantalon noir, son gilet de soie un peu usé aux poches, sa redingote bordée de galon et sa casquette de velours, et ils allaient à la promenade, à moins que M. Muller, un bien digne homme, ne vint les voir.

Or, en face de chez eux, sur le même palier, une pauvre bonne dame, qui était veuve, vivait avec son petit garçon.

Cette bonne dame s'appelait madame Bril, et Jean était le nom du petit garçon. Depuis longtemps madame Bril avait perdu l'usage deses membres; mais ses mains étaient encore valides et elle faisait de la dentelle tout le jour, son coussin sur les genoux.

Chaque matin, madame Lamy venait lui dire bonjour, la levait de son lit et la posait dans son fauteuil, car madame Bril était légère comme une plume.

Puis cette excellente madame Lamy ouvrait à demi la fenêtre quand il faisait beau, balayait la chambre, renouvelait l'eau d'un vase qui était sur la cheminée et où il y avait des fleurs ; ensuite elle habillait le petit Jean.

Gela fait, elle tirait le pain de l'armoire, mettait la table et allait chercher chez elle la cafetière oii chauffait le café, car elle faisait le café de madame Bril sur son feu, pour lui économiser trois sous de charbon. Un peu de café et du pain trempé dedans, c'était à peu près tout ce que mangeait la pauvre dame, avec une assiette de bouillon qu'elle prenait à midi et pour laquelle madame Lamy achetait tous les deux jours quatre sous d'os au boucher.

Et pendant que madame Bril lapait son café, madame Lamy lui demandait :

— Gomment vous sentez-vous ce mntin, madame Bril?

Et madame Bril répondait avec son triste sourire :

— Très bien, je vous assure, madame Lamy.

— Vous n'avez plus besoin de moi?

— Merci bien, madame Lamy, j'ai tout ce qu'il me faut.

— Je viendrai à midi vous apporter votre bouillon.

La douce madame Bril se mettait alors à sa dentelle et disait à son fils :

— N'cHiblie pas Theure de la classe, mon chéri. Et un peu avant neuf heures, Jean prenait son

ardoise, ses cahiers, ses plumes et s'en allait à l'école en récitant à mi-voix sa leçon, après que madame Bril lui eut fait cette recommandation :

— Ferme bien la porte, mon chéri, et pense à ta maman.

Or, c'était M. Lamy qui l'avait fait entrer à l'école, car M. Lamy l'aimait beaucoup, et il avait eu un jour cette conversation avec sa femme :

— Thérèse, voilà que le petit de la voisine \'a sur ses six ans, et il est temps de l'envoyer chez le maître d'école. J'ai une idée.

— Et quoi, mon homme ?

— Ah ! c'est que, Thérèse, ça m'embarrasse un

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peu. Je ne sais pas comment vous prendrez mon idée. On a déjà tant de soucis, et ma bonne Thérèse a bien de la peine à joindre les deux bouts I

— Oui, Lamy, c'est vrai, il me manque six francs pour compléter le loyer.

— Bon. dit Lamy, n'en parlons plus.

— Dites toujours, Lamy, nous verrons après.

— Vous ne vous fâcherez pas, Thérèse?^

— Oh ! Lamy, est-ce que je me fâche jamais contre mon homme ?

— Eh bien, voilà. Je me suis dit : Lamy, vous n'avez pas d'enfants, vous n'en aurez jamais, mais ce n'est pas une raison pour ne pas aimer ceux des autres. C'est bien vrai qu'un pioche dur. Aveccaqu'on est au monde pour vivre de l'air du temps, et qu'il n'y en a pas qui piochent plus dur que moi ! Mais il ne s'agit pas de cela. Il y a, Thérèse, que je me suis dit : Lamy, puisque vous n'avez pas d'enfants et qu'on voit par le monde des enfants sans père, le petit Jean Bril, par exemple, vous pourriez bien, mon garçon. . . Qu'est-ce que vous en dites, Thé-, rèse ?

— Allez toujours, Lamy.

~ Oui. Le petit ne va pas à l'école, que je me

suis dit. Ça coûte cher, l'école, le papier, l'encre, les plumes, les tartines à midi, et la voisine travaille chaque jour un peu moins, à cause de ses mains qui se font vieilles. Eh bien, le petit ira à l'école. Ah bien oui! qu'il ira, car il faut à présent que les enfants -apprennent à lire et à écrire, afin de savoir ce qu'on fait d'eux quand ils sont des hommes. C'est notre malheur, à nous, les vieux, de ne pas avoir appris ce (pie les jeunes savent à présent. Mais voilà, le petit n'a que des loques sur la peau, et sa mère les a déjà tant recousues qu'il n'en restera bientôt plus rien. Qu'en pensez- vous, Thérèse?

— Ce que vous en pensez vous-même, Lamy.

-^ Il faudra d'abord — ce sera dur, Thérèse, je le sais bien, — oui, il faudra d'abord l'habiller, et puis les plumes, les cahiers, les livres... Hum I Qu'est-ce que vous pensez, femme ?

— Je pense, Lamy, que c'est nous qui payerons cela;

Le bon M. Lamy s'interrompit un instant, et tout a coup; se frappant le front, il s'écria :

— Tenez, Thérèse, je fais tout de nlême de fameuses dépense», je fume tous' les jours pour deux sous de tabac! C'est-il permis, lorsqu'il y a tant de gens que ces deux sous rendraient contents ? Eh bien î femme, je ne fumerai plus que pour un sou.

— Ah 1 mon homme, s'écria alors madame Lamy, nous ferons comme c'est votre idée. Madame Bril me donne tous les mois, pour faire son ménage, un franc. La pauvre chère femme ! Mais le mois prochain, quand elle me le donnera, je lui dirai : Non, madame Bril, je ne veux plus rien, gardez votre franc pour Jean.

Or, il y avait bientôt un an que Jean allait à 1 école, et madame Bril avait son bouillon comme toujours.

Jn dimanche que Jean était chez les Lamy, M. [Tiy lui dit :

- M. Muller va venir, Jean, Il n'y a pas d'homme nme lui. Non, il n'a pas son pareil. Faites-lui n la révérence.

)n entendit dans l'escalier quelqu'un qui montait soufflant dans ses joues comme dans un tromle.

- C'est M. Muller, cria M. Lamv.

]i il ouvrit à un gros petit homme rougeaud, un chauve, râpé, l'air ahuri, qui se laissa tomber une chaise, les deux mains sur son parapluie,

triant :

-Ouf!

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— L'escalier est un peu raide, fit M. Lamy, en riant.

Et tout de suite madame Lamy s'empressa :

— Vous allez prendre une tasse de café pour vous remettre, monsieur Muller.

— Oui, c'est ça. du café, répondit M. Muller. Fameux le café, hein, Lamy ? Gomment ça va-t-il, les amis?

— Pas mal, monsieur Muller, grâce à Dieu. Voici le petit Jean dont je vous ai parlé.

— Viens ici, mon garçon, dit M. Muller en prenant l'enfant dans ses genoux. Ah! ah ! Tu es le petit Jean? Et l'on est à l'école, hein ? — Qu'est-ce qu'on t'apprend, voyons? qu'est-ce que tu sais? Ah ! ah î nous sommes un grand garçon. Et quel âge as-tu, mon petit ami?

— Six ans, monsieur.

— Monsieur qui ? fît madame Lamy.

— Six ans, monsieur Muller.

— Oh ! n'aie pas peur, dit M. Muller. Je ne suis pas un grand monsieur, moi. J'aime les petits en-

fants. Tiens! j'ai apporté une grenouille pour toi. Tu vas rire.

M. Muller tira de sa poche une petite grenouille de bois qui faisait un grand saut quand on appuyait le doigt sur la queue.

Jean n'avait jamais rien vu de si joli. Il se baissait, regai'dait la grenouille dessous et dessus, riait, les mains derrière son dos.

Et M. Muller, de son côté, sur les genoux, ses paumes à terre, faisait des grimaces pour l'obliger à rire plus fort.

Et il disait ;

— Vois. Une, deux, houp ! Qu'est-ce que tu en dis? N'est-ce pas une jolie bête ? Ça ne fait pas de mal, les grenouilles, et il y en a qui sont \»ivantes . Tiens, c'est pour toi. Presse sur la queue.

— Allons, monsieur Muller, le café refroidit, dit madame Lamy.

Jean, étendu, à présent, tout de son long, faisait sauter la grenouille coup sur coup, puis courait après, et par moments il sautait comme elle, en disant :

— Monsieur Lamy î monsieur Lamy ! regardez un peu comme c'est drôle! Qu'est-ce que ça mange, les grenouilles, monsieur Lamy?

M. MuUer était si content qu'il se frappait les cuisses du plat de ses mains en se renversant sur sa chaise avec un gros rire et disait constamment :

— Bon ! C'est ça! Va toujours. Prends tes pieds dans tes mains et saute.

Il finit par n'y plus tenir lui-même, s'accroupit à terre, ramassa ses pieds dans ses mains en passant les bras derrière ses mollets et se mit à sauter en riant, soufilant et ronflant comme une toupie. Puis, comme il avait chaud et que sa chemise commençait à lui coller au dos, il ôta son habit, son col, sa cravate, et de nouveau ensuite, il s'évertua à des bonds extraordinaires .

M. Lamy se tenait les côtes à deux mains, madame Lamy poufîait dans son mouchoir et Jean frappait ses menottes l'une dans l'autre en appelant :

— Maman ! Maman î

Jamais on n'avait vu pareille chose dans lacham-

bre des Lamy. Et quand M. Muller eut bien fait la grenouille et qu'il eut culbuté trois ou quatre fois les jambes en l'air, Jean disait :

— Encore I Encore !

Mais le soir était tombé, on alluma la lampe, et M. Muller fit jouer sur les murs l'ombre de ses doigts en imitant l'oreille du lapin, le groin du cochon et la giseule du loup. En même temps il aboyait comme un vrai chien.

Enfin il partit, il était exténué et suait par tous les pores. Il ne se rappelait pas avoir autant ri, et il ne cessa de rire qu'en s'endormant d'un gros sommeil d'homme heureux.

C'est ainsi que le petit Jean Bril fit la connaissance de M. le professeur Muller, et ils furent dès le premier jour si bons amis que M. Muller voulut le conduire lui-même à l'école tous les matins.

M. Muller arrivait à huit heures et demie, son parapluie sous le bras, un foulard rouge noué autour de son cou. Il allait d'abord serrer la main aux Lamy, puis entrait chez madame Bril et, la voyant tra-

vailler à sa dentelle, malgré l'heure matinale, lui disait :

— Déjà à l'ouvrage, ma chèi^ madame Bril?

— Votre servante, monsieur Muller. Mais, oui, comme vous voyez. Les mains ne vont plus, malheureusement.

Jean se coiffait de sa casquette, rangeait ses livres et ses cahiers dans sa mallette et prenait la main de M. Muller qui l'emmenait par les rues. Puis l'après-midi, on entendait de nouveau le pas de M. Muller, et un petit pas venait ensuite, l?ger et sautillant.

Alors madame Bril disait :

— Voilà ce bon monsieur Muller qui me ramène mon cher enfant.

Les dimanches, M. Muller arrivait vers le midi, et demandait à madame Bril la permission de ])romener Jean. Ils allaient ensuite à deux chez lesLamy, qui, revêtus de leurs beaux habits, les attendaient pour prendre le café. Et, le café bu, on partait ensemble pour la campagne.

C'était une chose incroyable combien le petit Jean

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Bril déjà aimait M. Muller : il était toujours pendu à sa main et lui faisait mille questions sur ce qu'il voyait.

M. Muller lui répondait : « Ça, eh bien, c'est ceci ou cela,» en lui expliquant ce que le jeune garçon ^ voulait savoir; puis il se reprenait et disait : « Non, je vais te dire ça d'une manière plus claire. »

Et ainsi de suite, jusqu'à ce que Jean comprît. Il le regardait alors dans les yeux, pour voir s'il avait bien saisi le sens de ses paroles ; et il pensait :

— C'est une singulière chose qu'on ait tant de peine à parler simplement. Avant de parler aux hommes, on devrait commencer à parler aux enfants, afin de s'habituer à se faire comprendre.

Et M. Lamy disait à sa femme :

— Thérèse, vous étes-vous jamais doutée qu'il y eût des hommes aussi instruits que notre ami ?

— Non, jamais, répondait madame Lamy, qui pensait en elle-même :

— Voilà le beurre à trente sous la livre. Comment ierai-je pour mettre encore du heure dans les pommes do terre de mon homme?

Madame Lamy aimant la musique, on gagnait les kermesses de village. Ils s'arrêtaient aux baraques, s'égayant aux quolibets des paillasses, et madame Lamy se retournait sur les jeunes filles qui vont au bal avec des nœuds de couleur dans les cheveux et des ceintures à boucle d'acier à la taille, en di« sant :

— De mon temps onn'était pas si sotte. On ne courait pas comme ça après les garçons.

Le plus ordinairement ils allaient à Shaerbeek, à Etterbeek ou à Saint-Gilles, là où il y a des champs de blé et de pommes de terre, et ils marchaient l'un derrière l'autre dans les petits sentiers qui filent entre les cultures, en respirant la bonne odeur des terreaux.

Graves et fumant leurs pipes, les paysans se promenaient en manches de chemise, après vêpres, par la campagne, regardant si tout était bien et se baissant pour enlever les pierres ou les mauvaises herbes. Les petits enfants criaient sur le seuil des maisons en jouant avec le gros chat qui agitesa queue, ou mangeaient de grandes tartines, à deux mains. On

entendait le bruit des marmites, des assiettes et des fourchettes de fer dans les fermes, et les bœufs mugissaient, aspirant de leurs naseaux tendus, par la porte de l'étable, la verte senteur des prés, au loin.

La chaleur de l'après-midi faisait bourdonner les abeilles, et elles sortaient d'entre les carrés de fèves, lourdes et lasses à force d'avoir sucé les fleurs. Puis encore, de grandes mouches noires s'applatissaient sur les feuilles, et d'autres, plus minces et grises, planaient immobiles.

Rien n'était amusant comme de voir les petits champs en bon ordre, avec les rangées de choux-cabus pareils à des boules de jeu de quilles, les lignes de choux^fleurs aux cœurs blancs, les fines verdures des carottes et les longues pointes raides des oignons. En juin, la fleur blanche et noire de la fève de marais parfumait et en août on respirait l'arôme épicé de la fîeur des pommes de terre. Et dans les vergers, sous les pommiers, les pruniers et les cerisiers, les grandes herbes à panache, mêlées de sainfoins fleuris, de marguerites et de boutons d'or.

sentaient bon aussi, surtout au soir, lorsque tombait i la rosée.

Çà et là, on longeait des froments; M. Lamy pre- [ nait un épi et mangeait le grain ; madame Lamy \ cueillait des trèfles et des coquelicots, et Jean s'amusait de voir les blés hauts se balançant dans le vent avec leur couleur verte comme de l'eau.

Ainsi l'heure s'avançait. Puis les horloges sonnaient une à une dans les fermes, l'angelus tintait aux églises, et l'on était bien content de rentrer le soir à la ville, après avoir bu un cruchon de bière de Diest, sous la tonnelle, à Jérusalem, au Moorjan ou à Pannenhuis,

Au bout de sa première année d'école. Jean remlOrta trois prix.

I^e jour de la distribution, les petits garçons elles petites filles se trouvèrent réunis sur une belle esrade, derrière la table où étaient M. le bourgmestre, M. rinspecteur et MM. les directeurs des "coles.

Chaque fois que M. l'inspecteur proclamait un nom, un petit «garçon ou une petite fille accourait dans ses plus beaux babils, rose comme un liTos tondant, faisait la révérence au public et à MM. les membres du bureau et recevait des mains de M. le l)our«,Mnestre un beau livre à couverture dorée, pendant que la musique (bs }tompiers jouait les

deux premières mesures de la Brabançonne que les papas et les mamans se levaient toi droits dans la salle en battant des mains pour moi trer que les petits garoons et les petites filh étaient les leurs.

Lorsque arriva le tour de Jean, M. MuUer, q avait de grosses larmes dans les yeux, agita S( mouchoir à carreaux rouges aussi fort qu'il pi et cria bravo en donnant des coups de coude às< voisins.

La cérémonie terminée, M. Muller se précipita travers la foule, bousculant tout le monde, jusqu' ce qu'il vît son Jeune ami qui venait à lui et de l lui montrait ses trois beaux prix dorés. Alors il sut plus se modérer du tout et il courut à Jean, \\ serra dans ses bras, regarda ses livres, les tour nant, les retournant, déclarant qu'il n'avait jamai rien vu de plus admirable.

Jean, lui, pensait à sa mère.

Qu'est-ce qu'elle allait dire ? Gomme elle serai heureuse quand elle saurait que son petit Jean avait remporté trois prix ! Dieu ! quel beau jour

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dame Lamy avait promis de la tarte, et l'on isserait la journée ensemble, en riant et en manant comme des rois.

M. MuUer disait des choses comme ceci :

— Tu étais le plus beau de l'école. Je n'ai jamais [quelqu'un qui marchât aussi droit que toi. Hé 1 }! le bourgmestre t'a parlé ? N'est-ce pas qu'il t'a irle? Jel'ai bien vu au mouvement de ses lèvres, ïpristi ! j'aurais voulu être là et entendre ce que

bourgmestre te disait. Qu'est-ce qu'il t'a dit ? u ne le sais pas ? Non, ça se comprend. Ni moi 011 plus. Cependant, j'ai bien écouté, mais quand

es venu, on a applaudi si fort qu'on n'entendait lus même la grosse caisse ! C'est vrai, ça, je n'ai as entendu la grosse caiâse.

— Maman ! maman ! cria tout à coup Jean.

Klle était à la fenêtre dans son grand fauteuil et ' l'egardait venir en agitant doucement la main, t il cote' d'elle, madame Lamy, penchait la moié de son corps par dessus l'appui, frappant îs poings l'un dans l'autre en signe d'admira-

Il se précipita hors d'haleine, ses livres au bor de ses bras tendus, toute sa joie lui montant au^j lèvres en un cri :

— Trois prix I

~ Oui, trois prix ! disait M. Muller qui venaii, derrière.

Madame Bril, dans son saisissement, trembit comme une feuille, et elle caressait de ses loQ gués mains blanches la tête de son enfant, ave des tendresses lentes qui ne finissaient pas.

Jean passa le temps de ses vacances auprè de sa mère, ne sortant que le dimanche avec lei Lamy et M. Muller. Elle avait beau lui dire : !

— Pourquoi ne sors-tu pas, Jean ? M. MuUeii viendra ce soir. Il est si bon, M. Muller! Vous irei au bois ensemble. i

Il répondait qu'il ne voulait pas, qu'il préférai rester auprès d'elle, qu il serait bien sage et qu'il n ferait pas de bruit. Il se mettait alors à ses pied sur un petit tabouret, et pendant des heures, Usai à demi-voix dans les livres, car il lisait déjà cou , raniment. Quand il ne comprenait pas bien le

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mots, il épelait lettre par lettre et les répétait tant qu'il en venait à bout. C'est ainsi qu'il passait ses journées, apprenant de jolies histoires, écrivant ou faisant des calculs d'arithmétique, pour ne pas oublier ce qu'il savait.

Au temps des classes, il rentra à l'école, et comme par le passé, soir et matin, M. MuUer vint le prendre et le ramener.

C'était un petit garçon d'humeur sérieuse : il semblait comprendre que la vie est sévère pour le pauvre monde, et à mesure qu'il avançait en âge, sa petite figure chétive paraissait plus triste. Il parlait peu et regardait presque toujours en l'air, de ses yeux bleus, en penchant la tète sur le côté, comme quelqu'un qui pense à quelque chose.

A quoi pensait Jean Bril ? Personne n'eût put le dire, ni lui non plus, mais peut-être regardait-il passer dans l'air des figures de petits garçons et de petites filles, beaux comme le jour. La moindre chose le faisait rougir, et sitôt après, il devenait très pâle, car sa sensibilité était extraordinaire. Aussi se inoquait-on de lui à l'école, il était souvent battu.

— Lamy, dit un jour M. Muller, qu'est-ce que nous ferons de Jean ?

— J'ai un bon métier où Ton gagne de quoi vivre, répondit M. Lamy, mais il faut de l'apprentissage et des bras comme des marteaux.

— Non, fit M. Muller, ça n'est pas bon pour Jean.

— C'est juste. Un de mes cousins est menuisier et il est content de sa partie. On scie, on rabote, on ajuste, on cloue et l'on est un peu ébéniste à ia fin ; alors on travaille dans l'acajou, le palissandre et rébène.

— Oui, dit madame Lamy, c'est un bon métier. Mon père tournait des tables, des chaises, des pieds de guéridon si joliment qu'on disait en les voyant : « Comment est-il possible que Jacques Keymolen puisse arrondir le bois d'une si belle manière ? j» Et quand il travaillait, il prenait de la politure,'y trempait ses loques de flanelle, et frottait en long, d'abord très vite et puis très doucement, jusqu'à ce que la chose qu'il frottait devînt claire comme uù miroir. Ça sent bon, la politure.

— Je pense, dit alors M. Muller, que Jean doit avant tout étudier. Il sera toujours temps de lui chercher un état, quand il sera instruit.

— C'est bien dit, fit M. Lamy. Du reste, nous vivant; Jean ne manquera de rien.

— Certainement il ne manquera de rien, répUqua M. Muller. Je suis là.

— Et nous ? Je gagne de fameuses journées, allez. Jean aura tout ce qu'il lui faut.

— Non, Lamy, je gagne plus que vous. Je ne sais vraiment pas comment dépenser mon argent. C'est incroyable comme j'en gagne ! je payerai tout ce qu'il y aura à payer.

M- Lamy regarda M. Muller de côté en pensant :

— Lamy n'est pas si bète qu'on croit-

TV

Un soii; du mois de septembre, Jean venait de souhaiter la bonne nuit aux Lamy. Il était dix heures, le bruit des volets qu'on fermait décroissait dans les silences de la rue.

Jean s'approcha sur la pointe des pieds du lit de sa mère, croyant qu'elle dormait déjà ; et en effet, comme il lui effleurait la joue, elle demeura sans mouvement.

Il avait fait très chaud, ce jour-là, et bien que la fenêtre vint seulement d'être fermée, l'air manquait dans la chambre. Madame Bril était étendue sur son lit, les bras le long du corps et la tête un peu penchée sur Tépaule, dans sa jaquette blanche.

Jean crut s'apercevoir que sa respiration était plus forte qu'à l'ordinaire, et par moments semblait sortir de la gorge en sifflant. Il s'assit près d'elle, un coude sur le lit, et la regarda, vaguement inquiet, à la clarté de la nuit bleue.

Chez les Lamy, la pendule sonnait l'heure et il entendit M. Lamy qui ôtait ses bottes. Il se leva sans bruit et alla du côté de la fenêtre, parce qu'une grosse mouche bourdonnait contre le carreau et qu'elb aurait pu éveiller sa mère. Il prit la mouche, ouvrit doucement la fenêtre, la mit dehors et revint près du lit.

Alors il remarqua quelque chose qu'il n'avait pas encore vu : le petit jour de la nuit éclairait le visage de madame Bril et ses pauvres mains maigres. Elle avait les yeux grands ouverts et regardait devant elle, fixement, ayant le côté droit de la bouche remonté vers la joue.

Jean sentit un grand coup au co*ur. Il toucha la main de sa mère en lui disant trois fois de suite, tout bas :

— Maman !

Madame Bril ne bougeait pas.

Il se pencha sur elle, lui prit la tête à deux mains, et, de toutes ses forces sanglotant, il criait :

— M'man ! mVnan 1

Madame Bril demeurait toujours immobile.

Cette fois il se dressa ayant froid à la moelle des

os, courut à la porte, appela : Monsieur Lamy ! Monsieur Laniy ! puis revint s'abattre comme une masse sur sa mère, qu'il étreignit à deux bras.

Monsieur et madame Lamy arrivèrent Tinstaot d'après avec de la lumière et virent Jean à plat sur le lit s'arrachant les cheveux machinalement, etj répétant : « Maman î maman I » d'une voix sans nom.

Madame Lamy tomba à genoux près du chevet, croisa ses mains sous la couverture et se mit 4 prier, pendant que M. Lamy levait ses bras veri le ciel.

— Jean, dit tout à coup M. Lamy, en lui po^ sant doucement la main sur l'épaule^ elle te regarde.

Jeanleva la tète, vit en effet trembler comme une suprême tendresse dans les yeux qui avaient l'air (le le regarder et ensuite tout d'une fois, s'aplatit •^urle plancher.

M. Lamy courut chercher du vinaigre. Restée seule, madame Lamy, se levant droite, toucha du boiit dos doigts les yeux de madame Bril et les ferma .

Les Lamy passèrent 'toute la nuit dans la triste iliiaitibre. Ils avaient enseveli madame Bril dans le meilleur de leurs draps de lit, et ayant approché une table du lit, ils avaient allumé une bougie de iliaque coté d'un crucifix.

Jean. • malgré leurs supplications, avait voulu veiller sa mère avec eux, et il restait là, au chevet, sur ses genoux, le Iront dans les mains, tremblant 'les pieds à la tète, avec de grandes secousses dans la poitrine, comme quelqu'un qui ne peut plus l>leurer.

Les bougies faisaient vaciller leur clarté sur la

lace blanche de la morte, l'allongeant et la

l'etrécissant comme si elle eût encore vécu. Et

l'ombre tremblait autour d'elle, comme l'eau où Ton a jeté une pierre.

On n'entendait dans la chambre que le bourdonnement du silence, madame Lamy qui priait, M.Lamy qui épongeait son front baigné de sueur et Jean dont les dents claquaient.

Tout à coup un oiseau chanta sur les toits et le petit jour clair du matin blanchit les draps du lit.

Puis la vie se reftt dans la rue, les portes s'ouvrirent et des pas rapides s'approchaient et s'éloignaient. A l'étage, les locataires de la maison marchaient lourdement sur leurs bas.

— Je cours avertir M. Mulier, dit M. Lamy,

Mais il ne savait pas se résigner à s'en aller ; et d'abord il baissa le store de la fenêtre, puis moucha les bougies avec ses doigts, traînant dans les coins ; et enfin il sortit.

Quand Lamy entra chez M. Mulier, celui-ci, en pantalons et en bras de chemise, les manches retroussées, baignait sa grosse ligure dans une cuvette remplie d'eau fraîche, s'inondant à pleines

LES BONS AMIS Bq

mains la nuque et soufflant dans ses joues comme un gros poisson.

— Une triste nouvelle, fit M. Lamy, qui ne savait pas par oi^i commencer et tournait sa casquette dans ses mains.

• M. Muller se redressa les deux poings sur la table.

— Qu'est-ce qu'il y a, Lamy ? Pour Dieu, qu'estce qu'il y a ?

— La pauvre madame Bril !

— Morte? Est-elle morte, Lamy ?

— Cette nuit, à dix heures.

M. Muller se laissa tomber sur son lit, les bras en avant et la tète dans les draps.

— Oh ! notre pauvre Jean ! notre pauvre petit Jean ! criait-il.

— J'ai pensé que vous voudriez bienm'accompagner, monsieur Muller, dit ensuite M. Lamy. Il y a maintenant de tristes choses à faire.

^L Muller passa très vite son gilet, son habit, sa cravate, mettant tout à l'envers et écoutant à peine M. Lamy qui lui disait :

— Attendez, monsieur Muller, je vais vous aider,

VOUS n'en sortirez jamais. Vos bretelles ne sont pnfixées.

Ou bien :

— Votre cravate n'est pas nouée.

Mais il ne prenait attention à rien, courait dans tous les sens comme une âme en peine et s'arrêtait seulement pour frapper ses mains l'une dans l'autre en gémissant :

— Quel malheur î quel malheur !

Quand ils furent arrivés devant la maison et que M. Muller vit les stores tirés jusqu'en bas, il se mit à pleurer à chaudes larmes, soupirant :

— Jamais je n'oserai entrer, Lamy.

— Courage, monsieur Muller, c'est Taffaire du premier moment.

— Qu'est-ce que je vais faire, Lamy, quand je verrai le pauvre Jean à côté de sa mère morte, la tête dans les mains et sanglotant comme si on lui arrachait l'âme du corps ? Dites, qu'est-ce que je vais faire ?

— Il le faut, monsieur Muller, c'est déjà bien assez que le pauvre enfant ait perdu la tête.

[■ A la porte de la maison, ils aperçurent trois femmes qui allaient au marché, des cabas au bras et qui, ayant ouï dire que quelqu'un était mort, demandaient des nouvelles à une quatrième en hochant la tète, les yeux au ciel, avec compassion.

Et cette quatrième femme était la locataire d'en bas, une petite vieille jaune, à l'œil doux, qui croisait toujours ses mains sur sa poitrine et parlait à demi-voix, mielleusement, une vraie petite femme d'église.

— Pauvre femme ! disait l'une des commères. Ainsi donc, vous dites qu'elle n'a pas été administrée ?

— Non, et M. le vicaire a dit qu'il ne viendrait pas. Vous comprenez bien que c'est d'un mauvais exemple de mourir comme ça sans les secours de la religion. C'est à madame Kalf que M. le vicaire a dit qu'il ne viendrait pas, vous savez bien, madame Kalf qui habite au second. Je pense que M. •le vicaire serait venu tout de même, si j'y étais

allée moi-même, mais on a demandé à madame Kalf d'y aller, et alors ra ne me regardait plus.

M. Lamy avait très bien entendu ce que venait de dire la vieille petite mademoiselle Chandelle, et quand il passa près d'elle, il lui coula à l'oreille :

— J'irai, moi : soyez tranquille.

M^^^ Chandelle fut un peu effrayée d'en avoir tant dit, ne sachant pas que M. Lamy était là, et elle se répétait à elle-même ses paroles, pour savoir si elle ne s'était pas trop avancée. Quand elle le vit disparaître dans l'escalier, elle reprit son aplomb et dit aux trois autres :

— Mon Dieu I que va-t-il se passer ? C'est un homme si violent, ce Monsieur Lamy i II b&i sa femme.

Les bons amis 43

Et toutes trois répétèrent en croisant leurs mains :

— Est-il possible, Jésus Dieu ! il bat sa femme ! Bien qu'il y en eût deux parmi elles à qui cela

arrivait assez souvent.

M. MuUer, qui avait commencé à moater l'escalier très lentement, comme un homme qui se sent défaillir, se prit tout à coup à courir en appelant :

— Jean, Jean 1

Il suffoquait à présent et ne pouvait plus se contenir. Et M. Lamy courait après lui, craignant quelque chose d'extraordinaire et disant :

— Gahnez-vous , monsieur Muller ! S'il vous plaît ! calmez-vous !

Mais devant la porte, M. Muller s'arrêta, 6ta son chapeau, attendit que Lamy entrât le premier , tremblant de tout son corps.

Et quand M- Lamy fut entré, il entra à son tour, étouffant le bruit de ses pas, vit Jean au pied du lit, à genoux comme il y était resté toute la nuit et ne prenant plus attention à rien ; e( dans le lit il vit

en même temps cette longue figure blanche qui était la défunte madame Bril. Alors il prit sa tête à deux mains et pleura de nouveau, mais tout doucement, jusqu'au moment oii M. Lamy le toucha au bras et lui dit à voix très basse :

— Venez, nous irons à Téglise et à Thôtel de ville.

M. Muller se leva, ne répondit pas et suivit M. Lamy docilement.

Comme ils sortaient, madame Lamy arriva, portant un bouillon qu'elle avait fait pour Jean. Et tandis qu'elle se coulait dans la chambre, M. Muller dit d'une voix suppUante :

— Oh ! laissez-moi voir encore mon pauvre Jean!

Et il regarda longtemps par la porte entr'ouverte.

Madame Lamy s'approchait en ce moment de l'enfant , après avoir déposé sa jatte de bouillon sur la table , et lui prenant tendrement la main :

— Jean, j'ai fait un peu de bouillon poUr vous, dit-elle.

Mais il ne répondit pas et elle reprit :

— Jean, prenez un peu de bouillon, pour l'amour de Dieu. Vous en avez besoin.

Il tourna les yeux de son côté, fit signe que non et tout à coup aperçut M. MuUer qui pleurait derrière la porte. Alors il courut à lui, et ils se tinrent embrassés comme deux frères.

Cela dura bien un quart d'heure, au bout duquel M. Lamy, qui mordait son foulard pour ne pas faire de bruit en pleurant, dit à M. MuUer :

— Est-ce que vous n'allez pas venir , monsieur Muller?

En même temps il le prit par le bras et l'entraina. M. Muller était tout défait, très rouge, le gilet mouillé de larmes, et ses yeux qui pleuraient d'eux-mêmes, n'y voyaient plus.

— C'est un parent, pensa une femme qui montait l'escalier. Madame Bril ne laisse pourtant pas un sou.

Ils allèrent à Féglise.

Un petit vicaire vif et gai arriva, faisant claquer sa soutane dans ses jambesj son tricorne sous le bi^as> gai ei pressé*

— Monsieur le vicaire , dit M. Lamy, c'est pour une digne femme morte cette nuit .

— X'est-ce pas une madame Bril ?

— Oui, monsieur le vicaire.

— A quelle classe enterre- t-on ?

— Oh ! monsieur le vicaire, le plus simplement possible. Il y a un fils. Nous sommes des amis. C'est nous qui payerons.

— Très bien. J'ai une messe. Allez voir M. le curé. M. le curé était chez lui, mais il fallut attendre,

le digne ecclésiastique ayant en ce moment la visite de M. le baron Vanput dont la voiture était à la porte et qui lui apportait des fruits. C'est ce que leur dit la servante, en les laissant dans un cabinet où il y avait trois chaises, un portrait du pape et un petit crucifix de cuivre piqué d'une branche de buis bénit.

Au bout de cinq minutes, on entendit une grosse voix gaie, des craquements de souliers lourds et de grands éclats de rire qui descendaient l'escalier, mêlés à une petite voix fluette, de petits rires étouflés et des claquements de talons pointus»

LES BONS AMIS ^y

— Merci, mille fois de vos fruits, monsieur le baron, (lisait la g'rosse voix.

— Permettez-moi de vous recommander les pèches , monsieur le curé, disait la voix fluette.

— Je n'y manquerai pas, monsieur le baron. Mes respects à madame la baronne..

M. le curé qui était un gros homme aux joues luisantes, avec des yeux à fleur de tète, entra, une main passée à demi dans sa ceinture, et tenant dans l'autre sa tabatière.

Aux premiers mots que lui dit Lamy, M. le curé s'écria :

— Je sais... Je sais... On est venu ce matin. A quelle classe enterre-t-on ?

— Il faut voir, monsieur le curé. Quels sont les prix ?

— Ça dépend. Est-ce qu'il y a des héritiers ?

— Monsieur le curé, il y a un fils, mais c'est nous qui payons et nous sommes de pauvres gens.

— Faites une quatrième classe. Qu'est-ce que cette madame Bril ?

— Madame Bril était très pieuse* Nous voudrions

simplement qu'on dise une prière sur son cercueil avant qu'elle soit mise en terre.

— Ah ! ah 1 cela change la question. A-t-elle été confessée ?

— Elle est morte tout d\m coup , la pauvre femme. Personne n'aurait pu penser qu'elle était -si près de sa mort.

M. le curé se mit à marcher dans le cabinet, très agité en frappant avec deux doigts sur le couvercle de sa tabatière.

— Je vous crois, dit-il. Ecrivez-moi le nom. J'enverrai un de mes vicaires.

Ils s'en allèrent.

— Voici l'hôtel de ville, dit M. Lamy. Nous allons entrer.

M. Lamy fit la déclaration de décès, puis ils sortirent, heurtant des gens qui venaient pour des naissances, la mine épanouie et le chapeau sur 1© côté.

Et M. Lamy pensait en lui même :

-^ Quelle drôle de chose que la vie î 11 y a tou jours quelqu'un qiii s'en va et quelqu'un qui ar

rive. Quand c'est une naissance, on se met en clair et quand c'est une mort, on se met en noir.

Ils firent quelques pas dans la rue. Et M. Lamy dit :

— Maintenant, c'est fini, monsieur Muller. Je m'en vais à l'atelier dire que je ne reviendrai faire que deux quarts, et puis j'irai chez le menuisier pour le cercueil . Est-ce que vous n'irez pas retrouver Jean?

— Oui, dit M. Muller. J'y vais de ce pas.

So LES BONS AMIS

M. Lamy rentra vers onze heures et presque en même temps arriva le menuisier pour la mesure du

cercueil.

M. Muller était assis dans un coin, derrière une armoire, la tête dans ses poings, et Jean dormait, appuyé contre le lit. De temps à autre, une secousse agitait son corps, et il se débattait comme dans le délire. Alors M. Muller se levait, s'approchait anxieusement, restait debout à le regarder en hochant la tête et en soupirant, et ne se rasseyait que lorsque Jean s'était calmé.

A onze heures et demie, un coup de sonnette re tentit dans l'escalier ; un peu après, un pas pesant fit craquer le palier, et l'on cogna à la porte.

: — C'est bien ici? fit une voix derrière la porte. — Oui, monsieur le vicaire, répondit une voix douce qui était celle de mademoiselle Chandelle.

M. Lamy ayant ouvert, M. le vicaire entra. C'était un homme corpulent, très large d'épaules, les pieds et les mains énormes, les oreilles rouges, avec des

• yeux blancs en saillie, la tête pointue. M. le vicaire ôta son tricorne, le mit sur la table . et alla

-droit au lit après avoir incliné la tète du côté de M.

Xamy ; puis il tira son bréviaire, lut les prières des morts, debout, sans regarder la morte, fit le signe de la croix sur le lit, mit son livre en poche, prit son tricorne sous le bras et s'en alla , en soufflant dans ses joues pour montrer qu'il ne sentait pas bon dans la chambre.

Et par la porte demeurée entre-close, on aperçut sur le palier mademoiselle Chandelle à genoux qui priait tout haut : elle se leva pour laisser passer M. le vicaire, le corps plié en deux et ses petites mains croisées sur la poitrine. Puis, voyant que ni M. Lamy ni madame Lamy ne lui faisaient la conduite, elle leur lança de son œil doux un mauvais re-

gard oblique et accompagna le prêtre jusqu'en bas humblement.

A midi, madame Lamy mit sur la table, chez elle, un peu de soupe à Toignon, des pommes de terre et de la saucisse, mais Lamy mangea seul, et ni Jean ni M. Muller ne voulurent toucher aux plats. M. Lamy prit ensuite ses tartines sous le bras et partit faire ses deux quarts.

Le soir, un monsieur bien mis, le cigare à la bouche, ganté de noir, un beau chapeau luisant sur la tête, entra, leva le drap de dessus la figure de la morte, écrivit avec un bout de crayon quelque chose sur un papier et partit en disant :

— C'est bien. Bonsoir.

C'était le méd3cin des décès.

Et après le médecin, vinrent les garçons du menuisier avec le cercueil, en bois de sapin. Ilsdévissèrent les boulons, aplatirent les copeaux au fond de la caisse, prirent madame Bril par les pieds et la tête, tandis que M. Lamy soutenait à deux mains le milieu du corps, et doucement, ensuite, ils la couchèrent dans son drap de lit tout blanc. Puis ils

remirent le couvercle, firent tourner les boulons et quand tout fut fini, placèrent le cercueil sur deux chaises.

Et madame Lamy ralluma les bougies.

Jean était sorti avec M. MuUer ; il avait fallu Fentrainer de force.

Au bout de deux heures, il rentra, et ses yeux ayant rencontré la funèbre boîte, il se jeta dessus, l'entourant de ses bras. Il ne versa pas une larme et demeura la nuit entière sur ses genoux, la tète appuyée contre le bois.

Par deux fois, M. Lamy essaya de l'emporter dans la chambre voisine, m.ais il s'accrochait aux boulons en criant de toutes ses forces. Et il fallut bien le laisser là .

Le lendemain de grand malin, le tailleur apporta le pantalon et le gilet de drap noir que M. Lamy avait commandés pour Jean.

l'uis, huit heures .sonnant, Lamy et Muller, en pantalons noirs aussi, descendirent voir si le corbillard n'arrivait pas.

Toutes les femmes de la maison étaient sur

le palier, leur livre d'heures à la main , attendant qu'on partit et curieuses de voir passer le cercueil.

Le corbillard arriva enfin, en retard d'un quart d'heure, noir avec sa grosse croix jaune, deux lanternes allumées, attelé d'un maigre cheval dans des harnais sales et conduit par un cocher en casquette. Un homme long, osseux, les cheveux ras, monta à la chambre, enleva la bière avec M. Lamy, et après l'avoir (ait glisser sur les tringles de la voiture, ferma dessus les portières, bruyamment.

On se mit en route vers l'église, le corbillard en avant, Jean, léte nue, derrière, puis M. MuUer, M. Lamy et quelques voisins ; et les femmes marchaient sur les trottoirs, bavardant entre elles.

A l'église, il fallut attendre. On resta débouta la porte, devant le cercueil posé sur le brancard.

Puis un vicaire arriva, en surplis, son livre à la main, et le clerc se mit à côté de lui, tenant un vase de cuivre dans lequel trempait le goupillon. M. le \4caire lut les psaumes, aspergea d'eau bénite le corps, et tout de suite après, la morte fut remise dans le corbillard.

Au cimetière, M. Lainy regarda autour de lui: ils n'étaient plus que trois, Jean, M. Muller et lui, les pieds enfoncés dans la terre jaune ; et un ciel noir, très bas, les enveloppait.

Les cordes grincèrent, la caisse toucha lourdement le fond de la fosse et un peu de terre s'éboula. Alors Jean s'affaissa sur lui-même, sans connaissance.

Une heure après, il était couché dans le lit de M. Muller. On l'avait transporté dans un fiacre qui revenait des champs, et M. Muller avait donné son adresse.

— Ce n'est pas bien de me l'enlever, monsieur Muller, avait ditLamy. J'aime cet enfant comme s'il était le mien. Et puis, est-ce que Thérèse n'est pas là pour le soigner ?

Mais M. Muller avait répondu par de bonnes raisons :

— Non, Lamy, il est impossible qu'il retourne dans la maison oii sa mère est morte. Certainement, ça ne se peut pas. Comprenez donc î il aurait toujours la pauvre madame Bril devant les yeux.

M. Muller veilla toute cette nuit-là et bien d'autres encore, car Jean demeura pendant quinze jours entre la vie et la mort, ayant presque constamment le délire et sans cesse criant lamentablement après sa mère.

M. Muller habitait, au second étage d'une maison de la rue des Alexiens, une chambre dont l'unique fenêtre ouvrait sur une perspective de vieux toits. Constamment les cheminées vomissaient de la fumée noire, et parmi les tuiles rouges, des lucarnes à capuchons ressemblaient à de grosses niches de chiens .

De temps en temps, une tète de jeune fille apparaissait à Tune ou à l'autre de ces lucarnes, et des bras frais, troussés jusqu'à l'épaule, tendaient surune corde deslinges et des loques qui claquaient au vent.

Matin et soir, et parfois même la nuit, retentissait le pan pan d'un savetier qui clouait ses semel-

les et chantait à tue-téte, montrant seulement au bord de la lucarne d'en fac9, le dessus de sa tête frisée.

Et à midi, de petites vieilles à chignons gris se penchaient par dessus les gouttières et y versaient Teau grasse des casseroles, en ayant soin de tenir celles-ci par les anses, à deux mains.

C'étaient toujours aux mêmes heures les mêmes figures : il y avait encore un vieux petit marchand de parapluies qu'on voyait le malin, dès qu'il faisait clair, arroser sur le bord du toit des pots de réséda et un marchand (roiseaux donnait de la graine de chènevis à ses serins, raclait le plancher de ses cages avec un couteau, remplissait d'eau claire les godets et sifflait, la figure collée aux barreaux, regardant voler les longues petites bêtes et leur apprenant des airs.

Puis le soir, des chats maigres se promenaient dans les chéneaux en miaulant et considérant d'en haut les longs pans de murs bruns, au bas desquels il y avait des cours grandes comme la main, avec des reflets de lumière traînant dans l'eau des éviers.

Voilà le Spectacle que M. Muller avait tous les jours devant les yeux, quand il ouvrait sa fenêtre. Et il s'amusait de voir aller et venir tout ce petit monde, en pensant, selon les heures :

— Que ferait bien à présent mon voisin le marchand de parapluies ? Il est descendu à la boutique d'à côté acheter son lait et son pain, et il va faire son café, car j'entends sa bouilloire qui siffle sur le feu. Et quand il aura pris son café, mangé ses petits pains et remis la jatte dans l'armoire, il ira voir ses pots de réséda, mettra son doigt dans la terre où plongent les racines pour savoir si elle est assez mouillée, puis passera derrière ses oreilles les branches de ses grosses lunettes et se mettra à travailler jusqu'à midi.

Ou bien il songeait :

— Il est sept heures. Je n'ai pas encore vu ma petite voisine avec ses joues rouges comme des pommes, sa bouche pourprée comme une framboise et son œil noir qui se plisse dans les coins, quand elle met la main dessus pour voir le coin bleu, là-bas, et aussi le petit blond qui

perche sous le coin bleu. Hé ! hé î Elle a dormi longtemps, ma voisine, mais elle s'est couchée tard. A minuit, j'ai très bien vu de mon lit la chandelle qui tremblait toute rouge sur son rideau. Sûrement ce petit blond lui joue dans la tête. Pourquoi pas ? Ils sont du même âge. Bon ! le rideau s'agite. Ah ! ah 1 elle est levée. C'est, ma foi, très vrai qu'il n'y a rien de mieux au monde que de voir les jeunes gens s'aimer. La jeunesse ! voilà le vrai printemps. Le cœur chante, il fait bleu dans le ciel et il pousse des fleurs jusque dans les tessons de bouteilles.

» Qu'est-ce qu'elle va faire maintenant ? Pour sur, elle est à la petite table qu'on voit d'ici dans le coin, avec un pot à l'eau, une cuvette et un petit miroir posé contre le mur. Gomment se nomme-telle •? c'est Jeannette, jecrois.Est-ce bien Jeannette ? Non,Jeannelte,c'estlagrandebrunequimetàmidisur la corde les blouses de ses petits frères, car elle en a trois, et elle est seule pour les nourrir. Décidément, je ne sais pas son nom. — Enfin ! la voilà. Bonjour, ma voisine ! Eh ! eh î la petite trogne ! les petits yeux ! Quand je vous disais qu'elle y regarderait !

Et lui ? Voyons, où serait-il bien, lui ? — Hem ! il est à sa fenêtre aussi. — Allons '. voilà des heureux! Elle va faire à présent son petit déjeuner de café au lait en songeant au coin bleu, et puis elle laissera courir ses mains sur l'étoffe, avec l'aiguille qui reluit et le dé à coudre qu'elle ôtera de temps à autre pour mouiller son doigt.

Et ces choses occupaient beaucoup M. Muller, pendant le peu de temps qu'il passait chez lui.

Depuis bientôt un an, il avait pris l'habitude dese lever à six heures : il s'habillait, buvait un verre d'eau claire en cassant dedans une tranche de pain, ce qui était son déjeuner, et allait chercher Jean pour le conduire à l'école. Puis, comme il était toujours un peu en retard, il se mettait à courir, sautillant d'une jambe et marchant de l'autre, si bien qu'il arrivait au pensionnat soufflant et rauque, la sueur dans le dos et les cheveux plaqués au-dessus des oreilles, car il n'y avait vraiment que là qu'il en eût encore. Il sonnait un petit coup, s'enfonçait dans le croux de la porte pour ne pas être aperçu de l'étao-e et aussitôt qu'on avait ouvert, se faufilait très

vite du côté de sa classe, par crainte de M. le directeur.

Mais celui-ci, petit homme ventru et chauve, dont le nez se décorait d'une majestueuse paire de lunettes d'or, sortait régulièrement du vestiaire au moment où M. Muller y accrochait son parapluie, et lui disait, sans le saluer, seulement ces ,mots :

— NeuCheures un quart, monsieur. La classe est à neuf heures.

Et cela s'était répété si souvent que M. Muller, qui faisait ce qu'il pouvait pour être à l'heure et n'y parvenait pas, eût préféré recevoir tous les malins sur la nuque un coup de hàton. 11 ne répondait rien, haussait un peu les épaules en ouvrant les bras comme pour dire : « Que voulez-vous ? c'est plus fort que moi, » et allait relever le surveillant, qui le remplaçait depuis un quart d'heure.

Il montait alors dans la petite chaire de bois dres sée au fond de la classe, près du tableau noir, des cartes de géographie et des planches d'histoire naturelle, se frottait le front, passait sa main sous son

gilet pour tirer la chemise qui collait à son dos, posait son foulard sous son coude et commençait la leçon.

M. Muller faisait la seconde classe, celle des grands et enseignait l'histoire générale, la géographie, les mathématiques, la botanique, la chimie, la physique, l'astronomie et le français .

A midi, il sortait pendant une heure, courait chez lui se rafraîchir la tête et les mains, achetait deux petits pains beurrés et les mangeait au cabaret, en buvant un verre de faro sur un bout de journal qu'il lisait très attentivement.

Puis il rentrait donner son cours de l'après-midi; à trois heures, il avait fini : il ne lui restait plus ensuite qu'à examiner les devoirs de ses élèves et à marquer à l'encre rouge les liion, très Lien, assez bien, satisfaisant^ peu satisfaisant ou les à recommencer, selon que les devoirs étaient bons ou mauvais.

M. le professeur Muller était la meilleure pâte de professeur qu'on eût jamais vue, bien qu'unpeuvil, mais il criait beaucoup, piétinait dans sa chaire, se

mettait droit sur ses petites jambes, roulait derrière ses lunettes de gros yeux terribles, disait qu'il mettrait toute la classe en reten-ie le dimanche, et n'en faisait rien, le dimanche venu. Aussi s'amusait-on beaucoup à son cours : l'un ou l'autre élève avait toujours ses mains sous le pupitre et y confectionnait des boules de papier mâché, ou bien y pinçait la queue d'un hanneton. M. MuUer se soulevait alors sur ses deux poings, descendait de la chaire, l'œil braqué sur le pupitre et il disait :

— Élève un tel, montrez vos mains.

L'élève montrait ses mains, et généralement il n'y avait rien dedans, parce que la boulette ou le hanneton avait passé aux mains du voisin. M. Muller regagnait sa chaire, l'œil en dessous ; mais au moment où il y remontait, il entendait tout à coup le i zouzou du hanneton qui s'envolait au plafond, ou bien il recevait sur la nuque la boulette de papier mâché. Il devenait alors très rouge, frappait sur les bancs et faisait des harangues furibondes, tandis que les élèves poussaient des hem ! hem ! ou deshu! hu î [ rugissaient, aboyaient, coqueriquaient, se mou- i

chaient de toutes leurs forces et riaient derrière leurs mains, la tète penchée sur les cahiers, comme s'ils étaient tout à leur lecture.

Oh ! c'était une bonne classe que celle de M. Mul- 1er! et les grands disaient aux petits :

— Tu as de la chance, toi ; tu vas faire une année de Muller. Nous allons entrer en première, nous autres, chez M. Jiipin, qui est un homme sévère.

Et de son côté, M. MuUer avait les larmes aux yeux quand il lui fallait quitter ses élèves au bout de l'année ; il leur disait :

— Vous êtes de fameux vauriens ;'mai5 c'est égal, je vous aime tous bien. Tâchez de ne pas faire « endêver » trop M. Jupin.

Et voilà ce qui faisait la pluie et le beau temps dans la vie do M. MuUer.

Mais tout était bien changé depuis la maladie de Jean, et il n'y avait plus de beau temps pour M. Muller. A ijréseiit, tous les jours, il arrivait en retard d'une demi -heure, ne grondait plusses élèves, poussait des soupirs à fendre l'àme et. au milieu de la leçon, demeurait la tête dans les mains cà se de-

mander ce qu'il adviendrait de lui s'il perdait son petit Jean .

Un malin qu'il entrait, la tète basse, l'œil gros, défait, après avoir veillé Jean toute la nuit. M. Scherpmes, le directeur, sortit du vestiaire, poussant devant lui son gros petit ventre serré dans son habit à queue d'aronde, gravement, les mains derrière le dos.

— Monsieurle professeur Muller, dit-il, j'ai eu pour vous toutes les complaisances, mais vous dépassez les bornes. J'avais pensé que ma mansuétude vous aurait touché : il n'en est rien. Votre conduite est tout à fait inexplicable. Je dirai plus, elle est mys térieuse. Vous êtes toujours en retard, vous partez avant l'heure, vos élèves se portent aux licences les plus répréhensibles et votre enseignement est rellché. Quel est donc le mobile qui vous fait agir ainsi ? Voilà ce que je voudraissavoir. Des renseignements particuliers m'autorisent à croire que l'irrégularité de votre conduite provient d'une de ces passions fu-f

nestesqui conduisent les hommes aux abîmes. Quelle est cette passion ? le direz-vous, monsieur le profes-

LES BONS AMIS d'j

seur? Ah I ah ! vous ne répondez pas. — Monsieur le professeur, je vous supprime votre gratification annuelle de deux cents francs. Allez !

A ces derniers mots, M. Muller, qui était resté devant M. le directeur, debout, à tortiller les bords de son chapeau, leva tout à coup la tète, ouvrit la bouche, puis s'en alla faire sa classe, sans avoir rien dit.

Il était très agité, iaisait des gestes qui ne signifiaient rien, devenait sans raison rouge jusque dans la nuque, commençait une démonstration et ne Fachevait pas, prenait coup sur coup de grosses prises dans sa tabatière, était ses lunettes et les remettait, pensant au fond de lui :

— Mes deux cents francs ! Il veut me prendre mes deux cents francs ! Qu'est-ce que je vais faire s'il me les prend réellement ? Qui payera le médecin, le pharmacien, les oranges, le bouillon et le reste ? Ce n'est pas lui, je suppose ! Me prendre mes deuxpau* vres cents francs ! Je voudrais bien voir comment il ferait à ma place. Est-ce que jen'avaispasledroit de compter là-dessus pour tout ce ({ui reste à payer?

68 LES BONS AMiS

Et rheufe qui n'avance pas! ^'irai lui parler après la classe ; je lui dirai : ^ Mon bon M. SchéFpmes, vous, un père de famille, ayez pitié d'un orphelin. » Oui, je lui dirai tout : il faudra bien qu'il me les rende.

Au premier coup de la cloche qui sonnait midi, M. Muller plia ses livres, fourra pèle mêle ses crayons et ses plumes dans son pupitre et dégringola les deux marches de sa chaise, le chapeau de travers sur la ète, pendant que les élèves enjambaient les bancs 3n les frappant avec leurs talons, criaient, siftlaient et se jetaient leurs cahiers à la tète.

Un tremblement le prit quand il aperçut le sévcre M. Scherpmes, se promenant de long on large dans le vestibule à pilastre.^; où, siu* des coii-olo5 de bois peint, régnaient les bustes en plâtre de Gieéron et de Démosthènes. Il se mit à brosser très longuement son chapeau dans le vestiaire, en attendant que les derniers élèves fussent sortis : mais son agitation

était si grande qu'il brossa son chapeau à contre-poil, de sorte que la rare peluche qui y restait encore se hérissa toute raide.

Et quand il eut fait ce manège pendant quelque temps, il regarda du coin de Tœil et vit qu'il n'y avait plus que M. le directeur dans le vestibule. Alors il fut soudain très troublé, toussa dans le creux de sa main, mit son cliapeau, Tùta. le remit encore, pensant en lui-même :

— Certainement, s'il s'agissait de moi, je ne lui réclamerais pas mes deux cents francs. Il n'y a rien d'humiliant comme de demander quelque chose quand on n'est pas sûr de l'obtenir et quand on est dans son tort.

Cependant il fit un effort sur lui-même, et au moment où M. Scherpmes se disposait àremonter l'escalier, il l'a])orda humblement :

— Monsieur le directeur, vous me feriez grand plaisir en me rendant les deux cents francs.

— Ah ! ah ! fit M. Scherpmes en relevant ses lunettes pour mieux le dévisager.

— J'ai tout à fait besoin de cet argent, et. si von-;

ji ni' le retirez, je serai réduit à courir le cachet, le jj-oir, api'ès lc5 classes.

Il ajouta :

— Ah! si vous saviez, monsieur le directeur ! J'ai in ami malade chez moi, un amisansressources, un enfant, un orphelin ; c'est moi qui le veille, il n'a pour ainsi dire (}ue moi; je suis quelque chose omme son jière ou son irère, et il faudra payer un jour ou l'aulrc le médecin, le pharmacien et tous ces gens-là .

M. Muller se lut tout à coup, comme s'il craignait d'en avoir trop dit. Il lui sembla qu'il se vanterait en allant plus loin, ou du moins qu'on pourrait 'roire qu'il se vantait, et considéra ses pied-, gêné, en h'appant le bout de son parapluie contre ses bottes. M. Scherpmes se haussa surses petites jambes, dressa majestueiisemont la teto, et fronçant lessourcils derrière ses lunettes d'or, dit :

— Si je comprends bien, vous faites de la philanthropie. Eh bien, monsieur, c'est un toi't. Est-ce que je fais de la philanthropie, moi? Cependant j'ai aussi dçs amis, croyez-le, mais mes amis sont bien en

place, comme moi, et je ne me permets pas des amis pauvres. Non, monsieur, c'est un luxe que je ne me suis jamais permi>.

— Monsieur le directeur, mon ami est resté six jours entre la vie et la mort, dit M. Muller chaleureusement.

— Eh 1 monsieur, s'il fallait sauver tout le monde, on n'en aurait jamais fini! Remarquez que je ne blâme pas les sentiments d'humanité, mais je trouve étrange que vous ne sachiez pas les proportionner à vos ressources. Est-ce qu'il n'y a pas d'hôpital pour les pauvres gens? On y est très bien, à l'hôpital.

— Monsieur le directeur, j'irais moi-même à l'hn pital plutôt que d'y envoyer un ami.

— Oh ! oh ! c'est de l'exaltation. Eh bien ! comme vous voudrez. Si je vous dis là-dessus mon sentiment, je n'ai d'autre mobile que votre intérêt. Quant aux deux cents francs, vous connaissez le règlement il est formel. Je regrette de devoir répondre à votre d^ande par un refus catégorique.

— Au nom du malheur! fit M. Muller suppliant.

Et il pensait en même temps quelque chose comme ceci ;

— Est-ce que je vais être forcé de faire des bassesses à présent ?

Mais M . le directeur Scherpmes pinça sa petite bouche mince, si extraordinairement qu'elle ne semait pkis jamais devoir s'ouvrir ; et cependant il dit à M. Mulier qui avait de grosses gouttes de sueur au nez, derrière les oreilles et aux mains :

— Le mallieur ! le malheur ! Qu'est-ce que vous avez besoin de vous occuper de ce qui ne vous regarde pas ? Est-ce que le malheur des autres vous re^rarde^ je vous prie ? Écoutez, monsieur. Je vais vous exprimer à ce sujet mon désir formel. Je liens essentiellement à ce que mes professeurs aient des sentiments distingues. Oi', j'apprends, monsieur, que vous vous compromettez par des liaisons, oui, je le dirai, par des liaisonsinconvenantes.On vous a vu dans des meetings d'ouvriers, vous hantez les cabarets, en plein midi vous vous affichez avec des gens en blouse. Et puis, vous vous négligez extrêmement, votre extérieur manque de dignité, vous vous aban-

donnez à une incurie déplorable. Il faut avecmoide la tenue, monsieur. Hé !

Alors M. 3Iuller sentit qu'il allait se fâcher. Ses grosses joues se gonflèrent et il enfonça son chapeau dans sa nuque en disant :

— Tout cela est vrai, monsieur Scherpmes. J'ai rijonneur de vous saluer.

Dans la rue, il s'oublia à frai»per les pavés du bout de son parapluie en gesticulant et en se parlant à lui-même et les chiens aboyaient à ses talons.

— C'e-t trop fort. Mes pauvres deux cents francs! Cet bomme est stupide. Est-ce qu'on prend comme

ela ses ressources à un pauvre diable ? Me voilà bien maintenant'. Comment voulez-vous que j'en sorte ? Qui est-ce qui me donnera de quoi payer le médecin et le pharmacien? Oui, qui? J'ai bien fait de partir. Si j'étais resté, je crois que je l'aurais assommé. Assommé ! Avec ça(|ue je n'aurais pas dû le l'aire î Je suis un lâche. Et cet homme est père de famille ! Je souhaite que ses enfants. .. Non, jeneveiix pas de mal à ses enfants. Les enfants n'ont rien à faire là-dedans. Le pii'C, c'est qu'il recommencera avec

un autre. J'nurais dû le prendre à la gorge et lui dire : Misérable, ce que tu fais là, le sais-tu ? c'est me voler, moi, c'est voler Jean, c'est le tuer, c'est nous mettre sur la paille ! Est-ce que je sais, moi, ce que j'aurais dû lui dire ? Il est bien tempsd'y penser. J'ai toujours été comme ca. Dans le moment même je ne dis rien, je ne lais rien, je n'ose rien, une poule mouillée ! et puis après je suis feu et tlamme, je crie, je tempête, je casse les vitres, j'extermine tout ce qui est sur mon chemin. —Ah ! que le monde est dur !

Et M. Muller, qui avait commencé par une si ^^rande colère, lapant le trottoirà coups de parapluie un peu plus fort à chaque mot qu'il disait, sentit tout à coup ses yeux se mouiller et toussa à pleins poumons pour ne pas se laisser aller à son attendrissement.

(jnand il fui près de sa porte, il respira bruyamuionl et .se dit :

— Je travaillerai.

Depuis quinze jours que Jean était chez M. Huiler, le bonhomme dormait dans le vieux fauteuil qu'il tenait de son grand-père et qui gardait sur sa moleskine éraillée la forme d'une personne couchée. Il y passait la nuit, la tète dans un mouchoir, à côté du lit de Jean, après avoir pris soin de tii-er à lui la table où étaient les fioles, la veilleuse et un livre qu'il commençait toujours à lire avec la résolution de ne pas s'endormir.

D'abord il lisait Irèsaltentivement, s'interrompant parfois pour regarder du côté de Jean, puis il laissait tomber la t( te, fermait les yeux, les rouvrait à demi et tout à coup rattrapait son livre, au moment où c-elui-ci lui SfHssait des mains : alors une colère le

l LES BONS AMIS 77

prenait, il se frottait les yeux, secouait sa tête, collait son front à la vitre froide et se promenait sur ses bas, pour demeurer éveillé. Ensuite il se rasseyait, se remettait à lire, finalement s'endormait pour de bon ; mais bientôt il se réveillait en sursaut, s'imaginanfe que Jean avait crié, s'indignait d'avoir pédé à l'envie de dormir, et lentement s'endormait (le nouveaU; ronllant comme une basse ; car M. Mnller ronflait, et cette infirmité faisait son désespoir.

V l'aulie, ouvrant l'œil, il s'interrogeait :

— Est-ce que j'aurais ronflé encore une fois cette nuit-ci? Mon Dieu ! si on pouvait se lier la bouche !

Et quand Jean s'éveillait, il lui disait presque humblement :

— Je suis bien sur que j'ai ronflé encore une fois cotte nuit comme une bête. Il faut absolument que je i)erde cette mauvaise habitude.

Le matin, à huit heures, madame Lamy arrivait, son cabas de copeaux au bras, et préparait le feu, car on était en hiver, et le givre dessinait ses palmes diamantées sur la vitre.

Elle disait à M. MuUer :

— Vous avez le visage bien tiré, ce matin, monsieur Muller. Je suis sûre que vous avez veillé. Allez-vous-en prendre Tair. Je ferai ce qu'il y a à faire.

M. Muller mettait son chapeau et s'en allait, disant :

— Ah ! madame Lam\ , j'ai oubhé de vous dire : je lui ai donné sa potion il y a une heure. N'oubliez pas de la lui donner selon la prescription.

Ou bien :

— Si vous avez besoin de moi, faites-moi appeler.

Ou bien encore :

— Le médecin arrivera à telle heure. J'ai mis là du papier, de l'encre et une plume pour ses ordonnances. Soignez bien tout, madame Lamy. Je me repose sur vous. Allons, à tantôt. N'est-ce pas que vous veillerez bien à tout ?

Il partait, revenait, passait un quart d'heure à insister sur toutes sortes de recommandations, et madame Lamy lui disait :

LES B3XS AMIS

— Oui, oui, soyez tranquille... C'est bon... Je ferai tout ce qu'il y a à faire.

Elle mettait alors tiédir de l'eau sur le feu, lavait les mains et la figure de Jean, rangeait la chambre, plaçait une nouvelle mèche dans la veilleuse, ensuite s'asseyait dans le grand fauteuil et tricotait.

Le docteur arrivait à dix heures, posait ses gants et son chapeau sur la table et disait en entrant :

— Eh bien, comment allons-nous, ce matin? La nuit s'est-elle bien passée? Avons-nous encore eu les grands coups dans la tète?

Il tàtait le pouls de Jean, écoutait ses explications, hochait la tète de haut ea bas et grommelait :

— C'est cela. . . C'est cela. . . Oui, parfaitement cela.

Puis, au bout de cinq minutes, il s'en allait, après avoir écrit une ordonnance, et madame Lamy l'accompagnait jusqu'au palier, lui demandant :

— Eh bien, monsieur le docteur, comment va notre malade?

8o LES BONS AMIS

Et depuis quelque temps le docteur répondait ;

— Très bien. De mieux en mieux.

Jean, on effet, ouvrait à présent les yeux, reconnaissait les personnes (jui rapprochaient et prenait un peu de bouillon deux fois le jour. Il était tout jaune et si maigre que son petit corps se moulait à peine dans les couvertures; mais il ne criait plus comme les huit premiers jours en mordant ses draps, et il n'avait plus qu'un grand mal sourd à la tête, le soir surtout.

Une chose qui étonnait tout le monde, c'est qu'il ne parlait jamais de sa mère, dans ses moments lucides, tandis qu'd parlait constamment d'elle quand il avait le déhre.

A onze heures, madame Lamy jetait une pelletée de charbon mnuillL' sur le feu, regardait si tout était bien en ordre dans la chambre, demandait à Jean s'il n'avait besoin de rien, disant ;

— Jean, monsieur Muller va revenir. Il est bientôt onze heures et demie, et il sera ici à midi. Je m'en vais aller faire le dîner de Lamy.

Puis madame Lamy prenait son cabas et courait

chez elle, le plus vite qu'elle pouvait, après avoir acheté des pommes de terre chez la verdurière, un peu de lard chez le charcutier, ou deux saurets qu'elle apprêtait avec un œuf battu. M. Laniy rentrait à midi et trouvait les pommes de terre au feu, les saurets à la poêle et la table mise, bien que madame Lamy n'eût eu qu'une petite demi-heure pour faire son dîner ; mais elle était si vaillante qu'elle n'était jamais en retard, et tandis qu'elle faisait une chose, elle pensait déjà à la manière dont elle en ferait une autre.

Et elle disait à son mai i :

— Lamy, il n'y a pas gi-as à manger aujourd'hui ; car il faut penser aussi à ce pauvre Jean et pendant qUeTun mange du bouillon, l'autre est bien forcé de manger de la soupe aux herbes. N'est-ce pas vrai, Lamy !

— Tout ce qu'il y a de plus vrai, femme, disait Lamy. Mais vous faites encore beaucoup trop pour moi. Il me semble qu'un bon plat deponmies de terre me suffirait très bien. Goninu^ cela, vous pourriez économiser trois ou (|uatre sous lie plus par jour pour Jean.

LES BDNS AMIS

— Oh ! Lamy, c'est déjà si peu pour un homme qui travaille, et il n'y a pas moyen de faire moins que nous ne faisons.

M. Lamy mangeait de grand appétit, prenait ensuite sa tasse de café, allumait sa pipe et allait en passant dire bonjour à Jean. i

Et un peu après, on entendait madame Lamy grimper lestement l'escalier ; elle arrivait avec son petit cabas, en tirait une orange, la dépeçait, et en donnait les quartiers à Jean, après avoir râpé unpeu de sucre dessus.

L'après-dinée se passait ainsi, Jean suçant de temps à autre un morceau d'orange et sommeillant, madame Lamy tricotant, tassant du charbon sur le feu, chauffant le bouillon et se levant cinquante fois de son fauteuil pour trotter à droite et à gauche dans la chambre, sans bruit.

A quatre heures, M. Muller rentrait, ôtait ses bottes pour ne pas éveiller Jean et demandait à madame Lamy ce qui s'était passé durant son absence. Puis, M. Muller tirait de l'armoire une cafetière avec son ramponeau, jetait dans le ramponeau deux

grosses pincées cle café en poudre et versait l'eau bouillante, debout, la main à la bouilloire, écoutant grésiller Teau à travers les trouets du ramponeau, pendant dix minutes, montre en main. Car M. Muller, qui avait la prétention de faire un café comme on n'en fait pas aux Mille Colonnes ni ailleurs, mettait exactenient dix minutes à passer l'eau, ni plus ni moins ; et, en vérité, M. et madame Lamy ont toujours trouvé son café délicieux.

Pendant qu'il demeurait ainsi devant le feu, surveillant la coction, madame Lamy étalait la nappe sur la table, puis les assiettes, le beurre et le pain. Enfm, à sept heures et demie, M. Lamy entrait : on s'asseyait, on causait bas et Ton soupait de café et de tartines.

— Est-ce que vous avez dîné aujourd'hui? demandait Lamy à M. Muller.

— Je crois bien que j'ai dîné, et fameusement, répliquait M. Muller en toussant.

A neuf heures, M. et madame Lamy retournaient chez eux, et tout en cheminant madame Lamy disait avec un soupir :

— Voulez-vous parier, Lamy, que M. Muller n'avait pas diné? J'ai vu ça tout de suite à son air.

Or, un soir, comme ils s'en revenaient, M. Lamy dit à sa femme :

— Thérèse, nous sommes demain le io et c'est au 15 que j'ai promis de payer au menuisier le cercueil de la mère Bril. Gomment allons-nous faire?

— Jésus-Marie ! cria madame Lamy. Sommesnous vraiment demain le 15 ?

— Oui, et il faut que je paye avant le soir.

— Ah ! Lamy, c'est bien malheureu.x d'être de pauvres gens comme nous ! Qu'est-ce que nous allons faire ?

-— Le cercueil coûte quinze francs. Je Tai bien examiné ; il vaut ça. Non, ce n'est pas vraiment trop cher! Mais où trouver les quinze francs? Et puis, ce n'est pas tout, Thérèse. Qui est-ce qui payera l'é' glisc et le corbillard ?

— Oui, qui est-ce qui payera tout cola?

— Le tout ensemble fera bien cinquante francs, Thérèse?

— Cinquante francs, Jésus Dieu Seigneur ! Est-il

possible? Nous n'avons jamais vu cinquante francs à la fois dans notre poche, Lamy.

— C'est vrai, Thérèse, mais nous avons acheté, il y a un an, une action de Bruxelles.

— Oui, une action qui vaut cent francs, et pour laquelle nous avons économisé pendant six ans, quand la grand-mère n'a })lus eu besoin de notre argent.

M. Lamy ne répondit pas, et madame Lamy se tut aussi, tous deux absorbés dans leurs idées.

Pourtant, au bout de quelques instants, M. Lamy reprit :

— Est-ce qu'il faudra que M. Muller paye l'église et lo corbillard, Thérèse?

— Oh! pour ça non, Lamy, ça no se peut pas.

— Non, ça ne se peut pas. Il aura bien assez à payer sans payer encore lecorbillard et l'église. C'est nous alors qui le payerons.

— Nous, Lamy. Mais avec quoi?

— Oui, avec quoi ? Voilà!

— Est-ce qu'il nous faudra vendra notre action qui nous a coûté tant d'économies ?

— Thérèse, ils ont du bonheur, ceux qui ont des actions et qui les voient avec leurs grands chiffres noirs et leurs papiers roses dans leurs tiroirs, sans devoir y toucher. Certainement ils ont du bonheur ! Mais ils ont du bonheur aussi, ceux-là qui se disent : a Si je vends une action à cause d'un ami qui en a besoin et pour une chose qui doit soulager cet ami dans sa misère, je fais bien, et il vaut encore mieux la vendre que de la laisser dormir dans le coin. » Voilà mon idée à moi, Thérèse.

— Bon, rhoinme, c'est mon idée aussi. Mais comment la vendre 1 On trompe souvent les gens comme nous. Si vous en parliez à M. Muller?

— A M. Muller? Non, Thérèse. Il devinerait bien vite pourquoi nous la vendons, et il voudrait tout payer lui-même. Oh ! je le connais !

Et M. Lamy ajouta :

— J'irai demain matin chez Jacques Bosschout, le typographe. C'est un malin, lui. Il sait voir dans les gazettes à combien ça va, les actions.

L? lenlomiin matin, M. et madame Lamy s'éveillèrent plutôt que de coutume, mais ni l'un ni

l'autre ne }tarlaient plus de ractiun qu'il fallait vendre. Quand M. Lamy eut déjeuné, il alluma sa pipe et dit en regardant la pendule :

— C'est l'heure. Je m'en vais jusque chez Jacques Bosschout.

— Oui; dit madame Lamy, il faut aller voir Jacques Bosschout.

Alors, elle se leva lentement, alla du côté de l'armoire, essaya une clef puis une autre, ouvrit enfin le tiroir, prit au fond un vieux livre de prières et tira du livre l'action de cent francs pliée en quatre.

M. Lamy la regardait du coin de l'œil, sans rien dire et tirait de grosses bouffées de sa pipe, en faisant claquer ses lèvres comme si le tabac ne brûlait pas.

Alors il vit qu'elle baissait tout à coup la tête, et une larme lente roula sur le menton de sa bonne vieille femme.

— Thérèse, dit-il en l'embrassant, je travaillerai pour vous la rendre bienliH.

p]t ce même jour, Jacques Bosschout le type-

LES BGVS AMIS

graphe lui ayant fait vendre son action, M. Lamy alla chez le menuisier payer le cercueil, et chez moDsienr le curé payer \r,s frais créglisc et le corbillard.

— Feinme> dit-il en rentrant, il me reste encore quarante-cinq francs : m.'t'iez-les de enté. Le bon Dieu nous enverra le reste.

LES BONS AMIS 8o

Un soir, M. Muller s'assit dans son grand fauteuil, près du feu, et se dit :

— Voilà que nous sommes aujourd'hui le 25 du mois de décembre, et dans sept jours nous serons le premier janvier. Alors je toucherai mon mois, et j'irai payer le corbillard, l'église, le cercueil et le reste. Oui, j'aurai de quoi payer tout cela, et même je payerai au pharmacien ses médicaments. Quand j'aurai arrangé ainsi mes affaires, il ne me restera pas grand'chose, mais l'arriéré sera payé, ce qui est le principal, et je payerai avec l'argent du mois prochain le docteur et les nouvelles dettes. Je crois qu'ainsi tout s'arrangera pour le mieux. J'irai tmuvcn* demain, d'ailleurs, la

propriétaire à qui je dois un terme, et je lui dirai que je lui paierai ce terme-là et le suivant, en une fois, en février. Elle ne s'en fâchera pas, car c'est une bonne femme, et moi, je serai bien content. Certainement, je dois mettre de Tordre dans mes affaires, et je ne suis pas taché d'avoir appris à me passer de dîner. C'est déjà une jolie économie ; je mets comme çà de côté tous les jours quatre-vingts centimes que me coûtait mon repas sans compter que je prenais souvent en dînant de la bière, et que le dimanche je dînais parfois à un franc. On dîne très passablement à un franc chez la mère Ravigote, mais il vaut encore mieux avoir un bon franc bien reluisant dans sa poche que d'avoir pour un franc de rosbif dans l'estomac. Il n'y a que sa soupe à l'oignon... Ah ! sa soupe à l'oignon ! Je la sentais en entrant, et je disais l'eau à la bouche : Eh bien ! mère Ravigote, paraît qu'il y a de la soupe à l'oignon, aujourd'hui. Elle fait très bien la soupe à l'oignon. Allons, bon ! Est-ce que je m'en vais penser à ces choses ? Je me porte d'ailleurs très bien, et je ne mange plus que pour dix sous.

Et puis ça dépend des goûts. Moi, j'aime une nourriture simple, des saurets, du foie de porc ou du hloedpens, par exemple.

Il passa du charbon sur le feu et ajouta :

— Oui, j'ai toujours aimé ça, et quand on en a pour dix sous, on a très bien dîné. Et puis, c'est une si bonne chose de se dire en économisant tous les jours un peu d'argent : « Tu vois bien cet argent. Eh bien ! cet argent payera le charbon et la lumière, et ce n'est pas une petite affaire, car on en brûle maintenant du charbon et de la lumière ! Mais c'est égal, tout sera payé avec cet argent. » Ah ! c'est une bonne chose !

Et un peu après, entendant le grand vent qui battait les toits, et regardant autour de lui combien tout était tran([uille dans la chambre : Jean endormi dans le lit et faisant aller moUement sa poitrine sous les draps, le poêle mêlant son ronflement au chant de la bouilloire, et la petite veilleuse dans l'huile éclairant doucement les murs et le plafond, il pensa en lui-même :

— Nous sommes des heureux, nous autres. 11 y a

qo LES BONS AMI. s

tant de pauvres gens courant dans les rues à eetle heure, dans lé froid, la pluie et le vent, le nez rouge et les mains bleues. Ceux-là donneraient dis ans de leur vie pour être seulement un an comme je le suis à présent, les pieds au feu, dans un graac fauteuil, ayant bien chaud et pensant à ceux qui n'ont rien. La vie est bien dure pour le pauvre monde !

Puis, comme le poêle répandait une grande chaleur, il s'assoupit, pencha doucement la tête el s'endormit en se disant :

— Quelle fête, le jour où Jean pourra cpjitter son lit ! Alors je commanderai un beau diner au Cadran bleu, et je ferai chercher six litres de lambic aux Troi^ Perdrix. Et l'on boira aussi du, vin, car j'en mettrai sur la table. Et nous dînerons ici près du feu, tous ensemble, Lamy et sa femme^ Jean et moi, en riant comme des fous. Ça sera amusant !

Le jour de l'an, vers neuf heures du malin, •I.Muller entendit des pas qui montaient l'escaier, et il dit à Jean :

— Je suis bien sûr que voilà Lamy et sa femme lUi viennent te souhaiter la bonne année.

Comme il achevait ces mots,on frappa à la porte^ ;t il alla ouvrir. C'étaient, en effet, M. et madame ^amy en habits de dimanche, tenant l'un et l'autre m paquet à la main ; et ils entrèrent après avoir Li soin de secouer leurs pieds sur le paillasson, :ar il avait beaucoup neigé la nuit et les rues iaient toutes blanches.

— Jean, dit aussitôt M. Lamy, je voug souhaite

une bonne année et tout ce qui pourra vous être agréable.

— Mais enti-ez donc, madame Lamy, disait M. Muller à la bonne femme qui s'attardait sur le paillasson.

— Ah ! monsieur Muller, c'est qu'il y a une neige dans les rues î

Et tout de suite après allant vers Jean, elle dit :

— Jean, une bonne année î Je vous apporte des oranges, mon garçon, et un pigeon que vous mangerez en buvant un doigt de vin, car monsieur le docteur m'a permis de vous faire à dîner au^ jourd'hui.

Alors madame Laïuy tira de son cabas une bouteille de vin de Bordeaux et six oranges, et elle mit sur la table un papier blanc dans lequel se trouvait un petit pigeon gras et blanc, joliment: troussé.

Et Jean dit de sa voix douce, très bas :

— Merci, monsieur Lamy, merci madame Lamy, Je suis bien content. Oh î oui !

M. Muller, de son cùté, embrassa M. et madame Lamy en pleurant, et il leur dit :

— Oui, merci, mes amis. Vous êtes les plus braves cœurs de la terre. Je vous souhaite une bonne année et du bonheur.

— Et à vous de môme, monsieur MuUer, dirent ces braves gens en pleurant aussi.

Madame Lamy prit ensuite le petit paquet blanc que Lamy avait mis sur la table et elle le donna à M. Muller en disant :

— Acceptez ça, monsieur Muller. Vous nous ferez plaisir.

M. Muller défit le papier et trouva dedans une paire de gros gants de tricot doublés de peluche bleue; il les enfila aussitôt et s'écria en frappant ses mains gantées l'une contre l'autre :

— Oh ! ça, c'est superbe ! et doux comme du velours en dedans ! Madame Lamy sait bien ce qui fait plaisir aux gens !

Il prit son chapeau, descendit en courant et revint une bouteille de punch sous le bras.

Alors on se mit près du feu. Madame Lamy ota son beau bonnet noir do tulle, et chacun but une rasade de punch, causant à mi-voix et riant, car on

Qb LES BONS AMlS

était bien heureux d'être près du feu, à fêter la nouvelle année.

Jean sommeillait ; il était si faible qu'il tombait presque constamment en des assoupissements, et f on le voyait fermer les yeux d'une minute à l'autre, puis s'endormir. Par moments, son sommeil était ^ agité et il rêvait : on n'aurait pas su dire à quoi il rêvait, mais on entendait bien qu'il appelait sa maman. Madame Lamy ayant fait crier sa chaise sur le plancher en se reculant un peu parce qu'elle avait trop chaud, Jean s'éveilla et dit en regardant autour de lui :

— Où est maman ? Ma petite maman ? Ma maman ?

C'était la première fois qu'il l'évoquait éveillé, et ; il semblait la chercher autour de lui , comme s'il eût été sûr qu'elle était dans la chambre.

M. Muller se leva très vite et devint tout à coup blanc comme une hostie.

— Qu'est-ce qu'il va arriver maintenant ? dit madame Lamy à son mari,

— Qui, qu'est-ce qu'il va arriver ? répondit M. Lamy, inquiet aussi.

— Maman ! répéta Jean un peu plus haut. M. Muller alla à lui et lui prit la main.

— Oui, Jean, dit-il, ta maman va venir. Certainement elle viendra quand tu seras guéri. Elle est un peu malade aussi, tu sais bien, ta maman, mais elle est bien où elle est, sois tranquille.

En disant cela, la voix de M. Muller tremblait, et il n'osait presque pas regarder Jean.

— Est-ce que maman est malade? fit Jean.

Il se tut, passa la main sur son front et eut l'air de chercher quelque chose en lui-même :

— Oh! oui, je sais, dit-il, c'est vrai, maman est malade, au lit. M. et madame Lamy sont là près d'elle. Et moi aussi. Et tout à coup maman a toussé. Est-ce qu'elle a toussé ? Il fait noir et il y a une grosse mouche dans la chambre... une grosse mouche dans la chambre... une grosse mouche dans la chambre...

11 répéta cela trois ou quatre (oiS) lentement,

comme si la mouche éveillait en lui d'autres souvenir? ; puis il reprit :

— Qu'est-ce qu'il est arrivé alors ? Il y a une grande caisse sur deux chaises... Et maman, où est maman ?... Je ne la vois plus... Ah î mon Dieu l qu'est-ce qu'il y a donc que je ne sais plus . . .

Tout à coup, il se leva sur ses poignets et cria :

— Ah î ma chère maman ! Elle est morte !

— Jésus ! mon Dieu î fit madame Lamy en croisant les mains.

— Ça devait arriver une fois ou l'autre, dit, M. Lamy.

Et M. Muller pleurait dans son foulard en di -1 sant :

— Jean, elle est seulement heureuse à présent, car elle ne souffre plus. Pu sais bien qu'elle souffrait, n'est-ce pas"? Maintenant la souffrance a fini pour elle.

Mais Jean ne l'écoutait pas ; les larmes lui sortaient des yeux et coulaient sur ses craps, autour de lui, comme une fontaine. Il se souvenait de tout,

(lu Cercueil, de l'église et du cimetière, et il pleurait sans faire de bruit, doucement.

Et quand il oui beaucoup pleuré, il s'endormit d'un bon sommeil. Alors, M. MuUer devint très gai, et dit avec une figure riante :

— Voilà le danger passé, Lamy; Jean sera bientôt sur pied .

— M. MuUer a raison, fit madame Lamy. Le docteur m'a dit en propres termes : « Quand le garçon pleurera , il sera sauvé, ù Je m'en souviens très bien.

Jean causa un peu ce jour-là : il poussait par moment de petits soupirs, puis il pleurait ; et quand il cessait de pleurer, il prenait la main de M. Muller, de M. Lamy, ou de madame Lamy, et il disait :

— Je suis si heureux aui)rés de vous ! On dirait que c'est comme au temps de maman.

Et toute la journée se passa dans cette joie mélaFicolique. 11 n'y eut personne qui ne se sentît du bien à Tâme quand madame Lamy, ayant fait roussir le poulet dans le poêlon et l'ayant ensuite disposé sur

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