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une assiette, les cuisses et les ailes à part" et le blanc de la poitrine au milieu, Jean se mil à sucer l'une après l'autre, en les trempant dans la sauce au beurre.
irbuvait de petits coups au verre de vin et disait :
— Ah ! que c'est bon, madame Lamy !
Chacun pensait alors :
— Oui, ce doit être bien bon ! C'est comme si j'en mangeais moi-même.
Les bons amis loi
Quand liuil heures sonnèrent à réglise, les Lamy se levèrent et M. Muller, qui avait son idée^ leur dit :
— Je vous ferai un bout de cortduite.
Il y avait beaucoup de monde dans les rues et tout ce monde courait très vite, gaîment, dans la ne'v^e qui tombait à gros flocons, étoilant les dos et les parapluies.
Devant les vitrines des pâtissiers, les petits garçons, les mains dans les poches, et les petites Illles, leurs coqueluchons tirés jusqu'aux yeiix, frappaient leurs sabots contre terre pour réchauffer leurs pieds en reluquant les boîtes à couvercles dorés, les cofriets à rubans roses et les moutons de
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carton qui font aller leur tête, fixés sur des socles peints en vert où il y a un tiroir avec des bonbons; et ils regardaient aussi les belles assiettes de cristal qui reluisent au gaz, chargées de pralines, de fondants ou de sucreries peintes en jaune, rouge, vert et bleu, les grands bonshommes en pain d'amande, dans leurs culottes courtes, leurs bas de soie en sucre blanc, leurs habits à basques, si jolis, si bien faits, si bons à manger, les joues roses, tout droits contre la vitrine, puis encore les pipes, les cigares, les chiens en chocolat, et surtout les petits enfants des riches, en manchons, mitaines, fourrures et souliers de peau, qui dans la boutique, montraient du doigt à leurs mamans et à leurs papas ce qu'ils convoitaient de posséder.
Et Ton entendait battre les portes des magasins, les timbres vibrer et les sonnettes carillonner ; les boutiquiers, régulièrement, la bouche fendue d'un rire, remerciaient d'un : « A vos orilres, monsieur ; » ou : A vous revoir, madame, je me re- I ommande. » Les gros sous et les pièces blanches,
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en tumhaiit dans les tiroirs, émetlaient un petit hruit clair ; dans les caves, les mitrons boulangeaient avec rage ; et le long des comptoirs les gens piétinaient, commandaient, nirrchandaient.
Au dehors, les voiturus des riches bourgeois passaient menées grand trot par des cochers fourrés comme des singea, et à la file sautillaient ça et là de maigres cheva^jx de fiacre exténués. Des gamins soufflaient dans .les trompettes, battaient du tambour, jouaient de l'harmonica. Derrière les volets clos des maisons, sous des lampes Ijic n claires, les petits enfants se roulaient par terre en montrant leurs gentils derj'îères roses. Et des grandspères couraient, portant «les paquets sous le bras, les amis se souhaitaient la bonne année, une grande fumée rouge soi' ait des estaminets, des soldats battaient les trottoirs en criant à tue-tête:
-— Vive le roi !
Madame Lamy disait :
— On voit bien qu'ils ont fêté le nouvel an, ceux-là.
Et M. Lamy répondait
— Oui. tout le monde a pris un petit verre de trop aujourd'hui, Thérèse, et les uns ont bu du punch, les autres du rhum, d'autres du cognac ou de Tanisette ou du curaeao, selon que ça tombe, en mangeant des tranches de pain d'épice ou des galettes de fin froment ou du pain à la grecque.
M.Muller ne prenait attention à rien de tout cela, mais un fourmillement lui mangeait le dos, parce qu'il avait quelque chose à demander et qu'il ne savait pas comment il s'y prendrait.
— - Certainement, pensait-il, si je leur pose la question net, ils ne me répondront pas. Je les connais. Ils voudront tout payer. Comment faire ? H n'y a pourtant que Lamy ^ui puisse me dire où habite ce diable de memiisier.
Il reculait toujours le moment de parler, et à la fm il se trouva si éloigné de chez lui que Lamy lui dit :
— Monsieur Muller, ne craignez-vous pas que Jean ait besoin de (juelque chose ?
-^ C'est juste, je me sauve. Vous avez raison, Lamy.
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Il leur donna la main à l'un et à Tautre, puis, comme se rappelant une chose oubliée, d'un air indifférent :
— A propos, Lamy, j'ai un petit travail de menuiserie à faire exécuter. Est-ce que vous ne me connaissez pas un bon menuisier ?
— Ah î voilà, pensa en lui-même M. Lamy, nous y sommes.
Et il ajouta tout haut :
— Oh ! il ne manque pas de bons menuisiers, monsieur Muller.
— Si je prenais celui qui a fait le cercueil de la pauvre madame Bril, hein ?
Et M. Muller pensait tout bas :
— J'ai inventé là une bonne malice pour connaître l'adresse de ce menuisier.
— Celui-là ou un autre, répondait M. Lamy qui riait en dedans de lui.
— Non, Lamy, j'aime encore juicux celui-là, voyez -vous. Il travaille bien. C'est une bonne chose d'être sur des gens î
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— Oui, (lit M. Lamy pour s'amuser, il travaille bien, mais il est cher.
— Ce n'est rien si l'ouvrage est bon. Où habitet-il, Lamy ?
Et il se disait .'
— Pourvu que Lamy ne devine rien, surtout.
— Où il habite? Ma foi je n'en sais plus rien.
— Rappelez-vous.
— C'est quelque part rue des Trois-Têtes. Et M. Lamy pensait :
— A présent, je puis le lui dire. Il n'y a plur? de raison pour que je ne le dise pas.
— Hue des Trois-Tètes ? demanda M. Muller. Et son nom, quel est son nom, Lamy ?
— Tist Zwickboor.
Alors M. Muller lui souhaita la bonne nuit et s'en alla très vite, le cœur joyeux, en pensant :
— Cette fois-ci je les ai bien attrapés.
Le lendemain, M. Millier sortit de bonne heure, après avoir glissé deux billets de vingt francs dans son portefeuille et des pièces de cinq francs dans un petit sac noué par un cordon. De temps à autre, il coulait sa main dans sa poche et tàtait son sac, puis il disait :
— Quel bonheur d'avoir de l'argent !
Tist Zwickboor était à son établi, rabotant et sifflant, quand M. Mullcr entra dans la petite chambre noire et enfumée qui lui servait d'atelier ; — et un pauvre jour gris tombait par l'étroite fenêtre vitrée de carreaux vert-bouteille.
— Tist Zwickboor ? demanda M. Muller.
— C'est moi, dit un petit homme grêle et maigre,
à cheveux plais. Qu'est-ce qu'il y a pour vous servir ?
— Je viens payer le cercueil de madame Bril.
— C'est payé, dit Tist.
— Gomment est-il possible que ce soit payé, puisque voici l'argent ?
— C'est payé, môme qu'il y avait pour six francs de gros sous.
M. Muller partit furieux, en disant :
— Ce gueux de Lamy ! Je suis volé.
Il alla ensuite chez M. le curé et dit qu'il venait régler les absoutes.
— C'est payé, dit l'ecclésiastique.
M. Muller s'imagina que celui-ci n'uvait pas compris.
— Pardon, monsieur le curé, il s'agit de madame
Bril, et pas d'une autre.
— Mais, sans doute, parfaitement ; c'est payé.
M. Muller se remit en route.
— Me voilà bien maintenant, pensait-il, ils ont tout payé.
Kt il entra dans une grande colère.
Le soir, (jiiand M. Lamy arriva, M. Muller, qui avait boudé toute la journée, lui dit à brùle-pourpoint.
— Lamy, venez un peu par ici ; j'ai quelque chose à vous dire.
Et quand il lui eut fait redescendre Tescalier et qu'ils se trouvèrent dans la rue, M. Muller, rouge, les yeux hors de la tête, lui dit avec des gestes terribles :
— Ah ça ! Lamy, est-ce que vous êtes fou ?
— Moi, monsieur Muller ? fit M. Lamy, qui savait très bien pourquoi M. Muller était si monté.
^ Oui, vous. Ou si vous ne l'êtes pas, c'est que vous avez juré sans doute de me faire sortir de ma peau. Eh bien, je vous dis que cette conduite n'apas le sens commun... De quel droit vousêtes-vousper- ^pis de payer ce qui ne vous regardait pas ? Vous Vous êtes dit : « Laissons le vieux bonhomme de côté : faisons comme s'il n'existait pas ; c'est un fadoteur ; il bat la breloque, il n'est plus même bon à payer pour son ami Jean ; et puis c'est un pahiei' piercêk Bst-cfe que ça peut payer le cercueil et
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l'église, un vieux grigou commelui ? Allons donc! » Voilcàce que vous vous êtes dit. Parbleu ! je le sais bien, moi ; je vous entends d'ici ; croyez-vous que je ne sais pas ce que vous vous êtes dit ? Elle est bonne celle-là. Eh bien, c'est scandaleux ! j'avais mis ma confiance en vous, je vous croyais un ami, je m'étais dit : « Lamy, c'est l'homme qu'il me faut. .) Et vous m'avez trahi. Oui, trahi. Qu'est-ce que ça vous fait que je sois un vieux bonhomme, après tout, si oa me plaît d'être un vieux bonhomme ? Est-ce une raison pour me trahir ? Jen'auraisjamais pensé cela devons, Lamy, Jean est mon ami, il n'a plus de père, plus de mère, per.-^onne pour le soutenir, et parce que je veux lui tenir lieu de père, de mère et de tout le monde, vous arrivez, vous, etvous dites : (( Pas de ça. Nous allons l'ennuyer un brin. Nous lui montrerons bien qu'il n'est ni le père ni la mère et que nous avons bien autant de droits que lui sur son Jean. » Ah ! vous avez des droits! Vous m'amusez !
M. Lamy, qui avait ri en dedans jusque-là, se lâcha à son tour et dit :
— Est-ce que Jean ne serait pas un peiW peu à nous aussi, par exemple ? Monsieur Muller, je suis bon garf'on et je vous aime bien, là, de tout mon cœur, mais il ne faut pas dire que Jean n'est rien pour nous. Ça n'est pas vrai, voyez- vous. Sa mère était notre voisine et nous avons vu Jean tout petit. Oui, il n'était pas plus haut que ça, et je courais à quatre pattes par terre avec lui sur mon dos. Et quand la mère a été malade, je me suis dit : « Tant que je serai là, Jean, il ne l'arrivera jamais malheur. » Vous voyez qu'il est aussi notre enfant à nous qui n'en avons pas d'autre, monsieur Muller,
— Ah î c'est comme ça, cria M. Muller. Vous voulez me l'enlever, me le prendre, me le voler ? Comme si ça se volait, un ami, un fils, un frère ! Très bien ! Et vous avez commencé par accaparer la mère morte en vous disant que le fils vivant vous reviendrait i)lus tard ! Ah ! ah 1 très bien. Je vous vois venir. Et un jour, moi, vieux, moi bon à rien, moi qui n'ai que lui, moi qui rne livrais à vous, confiant, vous me laisserez là tout seul, surmon fumier! Très bien ! très bien !
Et M.Muller, ((ui commençait à s'attendrir, s'écria tout à coup :
— Ah 1 Lainy î ce n'est pas bien. Vous êtes 1 un brave cœur, mais vous n'auriez pas dû faire cela.
— Si, monsieur Muller, dit Lamy, c'était à nous à payer pour madame Bril. Vous ne pouvez pas tout payer non plus. Nous sommes de pauvres gens, nous, il nous faut peu de chose pour vivre. Tandis que vous, monsieur MuUer, vous avez besoin de votre argent pour vous acheter des livres, des plumes, du papier, est-ce que je sais, moi ? Et puis, nous voyons clair. Oui, nous voyons bien ce qui se passe. Vous veillez toutes les nuits, vous ne dormez plus, vous ne mangez plus. Ah ! je sais bien, moi, monsieur MuUer , que vous n'avez plus dîné depuis un mois.
-^Non, Lamyj ne dites pas cela, s'écria très vivement M. MuUer. Ge n'est pas vrai.
— C'est vrai, il ne faut pas jouer la comédie avec Lamyj monsieur MuUer*
— Ah! Lamy, dit M. Muller, tout honteux, ne le dites jamais à personne.
Et ils se serrèrent les mains de toutes leurs forces, hons amis maintenant.
Le docteur ne venait plus que tous les deux jours, et a» bout de la semaine, il cessa tout à fait ses visites. Jean se levait un peu vers midi, s'asseyait dans le gi'and fauteuil près du feu, la figure tournée du côté de la fenêtre, en reniflant la bonne odeur des petits plats que madame Lamy lui fricassait sur le poêle. Elle venait tous les jours, la bonne madame Lamy, et tantôt elle apportait un savouretpour un court-bouillon, tantôt des côtelettes de mouton ou de la viande hachée dont elle faisait des boulettes en y mêlant du pain et un jaune d'œuf.
C'était plaisir de voir les yeux que Jean tournait du côté du poêle quand madame Lamy, ayant tison* né ion feU; oignait de beurre sa casserole et que le
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beurre commençait à chanter ; puis elle posait clossus la viande, y jetait du thym ou un oignon décoiipé en morceaux et disait :
— Jean, ce serabientot prêt.
Jean riait, pensant en lui-même :
-^ Dans une demi-heure la viande s&ra rMie, il y aura une belle croûte dorée et le jus serf* brun. C'esl iiitë bonne cîiose que les petits plats de madame Lamy.
Madame Lamy enlin approchait la table, po'sait dessus un napperon en ayant soin de l'aplatir avec la main, et servait la viande ou le bouillon dan.-5 des a.ssiettes bien blanches ; car un soir M. Laniy avait apjrorté Un gr?tTi(\ panier et dans ce panier se Irouvarefït dés plats, des casseroles,- dès assiettes ettôiit ce qui généralement manquait à M. Mûller poiit lairè la cuîsinè.
Voilà ce que faisait madame Lamy, et Jean mangeait de bel appétit, rongeait les os, trempait son f)ain dans la ssfuce èl découpait sa viande en fjëtils morceaux pour manger plus longtemps, disafit atout bout de champ :
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— Comme c'ost bon, madame Lamy. Jamais je n'ai rien mangé d'aussi bon.
Et madame Lamy répondait :
— Tant mieux, Jean. C'est toujours un plaisir d'entendre dire que ce qu'on fait est bien fait.
Cette excellente madame Lamy rangeait ensuite dans Tarmoire les assiettes et les casseroles, après les avoir passées à Tean, mettait chaque chose en place, regardait au feu et s'en allait, disant :
— A présent que tout est bien, Jean, je vais aller? soigner mon homme.
— Oui, disait Jean, et merci pour toutes vos bontés, madame Lamy.
Jean restait seul aloi's jusqu'au retour de M. MuU 1er. Il pouvait marcher dans la chambre à présent,' quérir lui-même ce dont il avait besoin et se mettre au' lit sans l'aide do personne. Il regardait la neige qui tombait lente sur les toits, le ciel roux comme là oii il y a un incendie et les façades des maisons toutes noires sous leurs calottes blanches, et il songeait en lui-même :
=— Il y a maintenant un pied de neige au cime-
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tière, et mamandort là-dessous, dans la terre. Je ne la verrai plus jamais.
Puis il appesantissait sa tête sur ses petitesmains maigres, pensait à M. MuUer et à madame Lamy, et se sentait le cojur tout gros, à cause de la reconnaissance qu'il leur devait .
Quand il était fatigué, il rentrait au lit, se réjouissant de la fraîcheur des draps, et il coupait par petits quartiers les oranges de madame Lamy, dans un dessous de tasse où elle avait versé du sucre en poudre. Et quelquefois, quand ses bons amis étaient réunis près de lui, il les regardait en riant doucement et leur disait :
— Je voudrais être toujours malade pour vous voir toujours auprès de moi.
D'autres fois, il se mettait à pleurer et les embrassait en disant :
— Qu'est-ce que je puis faire maintenant pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat? Jamais je ne saurais vous rendre tout cela, ni même la millième partie.
H n'y avait pas d'homme plus gai que M. Muller
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depuis que Jean était sauvé, atc'étaitune singpuiière chose de voir tout ce (\u'ï\ inventait pour le dérider. Il sautait, dansait, racontait deshistoires, chantait, faisait des culbutes, mettait ses habits à l'envers et singeait M. le directeur Scherpmes quand il se promène dans le vestibule, les mains derrière le dos et qu'il parle du nez, en disant de belles choses. Non, il n'y avait pas d'homme plus gai que M. Muller, et Jean riait de tout son cœur.
Un samedi soir que M. Lamy était au coin de son feu, fumant sa pipe et lisant son journal, M. MuUer entra comme une bombe et dit :
— Demain c'est dimanche. J'ai une idée. Venez à deux heures. Nous rirons. Surtout ne dînez pas.
Et le lendemain M. et madame Lamy étant arrivés, à rheure convenue, le virent en bras de chemise, le gilet déboutonné, allant et venant d'un air affairé. Au milieu de la chambre était dressée la table, le couvert joliment mis sur une nappe empesée qui bosselait comme du carton ; il y avait à la place de chacun quatre assiettes ; et la clarté de la
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lampe se reflétait dans leur porcelaine luisante comme du soleil dans de l'eau.
M. Muller tournait constamment autour de la nappe, avançant, reculant, rangeant les as^ieltes et regardant de côté, en plissant les yeux, comme les ; peintres regardent leurs tableaux.
Et il disait à Jean :
— C'est comme ça, mon garçon, qu'on dîne dans le monde, et pas autrement ; mais on y est moins à l'aise, et il y a toujours des domestiques qui prennent les assiettes quand vous êtes encore en train de manger.
M. Muller avait passé une grosse heure adonner ' aux serviettes la forme de quelque chose, comme d'un bonnet d'évêque ou d'un bateau, mais il n'yétait parvenu qu'à moitié, et Jean avait aussi essayé, bien qu'il n'eut jamais vu de choses aussi extraordinaires.
Quand madame Laniy constata le bel arrangement de la table, la chambre époussetée et le poêle tout rouge, elle frappa ses mains l'une dans l'autre et* s'écria :
— Jésus God I qui aurait jamais cru cela ? Et. M. Lamy se sentait un peu gêné, ne sachant
trop comment se tenir, ni où mettre sa casquette, et se frottait les mains au feu pour faire quelque chose.
M. Muller riait de joie et répétait :
— Eh bien... eh bien... qu'est-ce que vous en dites ?
A deux heures et quelques minutes, on entendit un pas dans l'escaher et quelqu'un frappa à la porte. M. Muller prit un air majestueux, se doutant parfaitement qui c'était, et alla ouvrir. Une petite fille, le nez rouge à cause du froid, entra, tenant à deux mains un })orte-manger presque aussi grand qu'elle.
— Bien, la petite, dit M. Muller, nous allons te débarrasser. Madame Lamy, voulez-vous m'aider?
Il prit une à une les marmites de ler-blanc dans lesquelles mitonnait le dîner et les passa à madame Lamy. Celle-ci versait ensuite les mets dans les plats, puis posait les plats sur le feu, sous des assiettes qui servaient de couvercle. Et cela dura un bon
demi-quart d'iieure, car il y avait quatre service sans compter la soupe et le dessert.
Madame Lamy à chaque marmite disait :
— Est-il possible ! Encore î Et Lamy disait de 3on côté :
— Monsieur Muller, c'est trop... Oui, vous faileî les eiioses trop grandement.
Jean riait, pensait en lui-même :
— Est-ce qu'il y aurait d'autres hommes sur la" terre aussi bons que M. Muller '?
Quand toutes les marmites furent vidées, M. Muller donna libéralement trois sous à la petite filla en disant :
— C'est bien... C'est très bien... Tu diras à maman Ravigote que je suis content. . . Tu reprendras les nappes et les assiettes demain matin.
Puis on se mit à table, Jean à un bout, dans le îauteuil, près du feu, M. Muller à l'autre bout, du côté de la ]»orte, et entre les bouts, M. et madame Lamy.
Madame Lamy servait les itlats à mesure, M. Muller passait k'S portions , et quand on avait lini
un service, madame Lamy en posait un autre sur la table et changeait les assiettes. On sentait dans la chambre une bonne odeur d'oignons, de choux, de saucisses et de sauces brunies, et une épaisse fumée flottait comme un brouillard.
Ah ! c'est que M. Muller avait bien fait les choses, en effet ! Il était allé la veille chezla mère Ravigote, l'airguilleret, comme un revenant qui voudraitse remettre à bien vivre.
Et la vieille femme, en le voyant, avait claqué ses mains en l'air et lui avait dit :
— Qui est-ce qui nous revient là ? Comment, c'est vous, monsieur Muller ! Comme vous êtes changé ! Vous avez donc été malade ? Tenez ! pas plus tard qu'iiier, je parlais de vous à mon mari et je lui disais : <f Ce pauvre monsieur Muller, qu'est-ce qui lui serait bien arrivé ? Une si vieille pratique ! et une si bonne pratique surtout, qui n'est jamais en retard de payer et qui aime tant ma soupe à l'oignon î » Voilà ce que je disais, monsieur Muller.
— Eh bien, oui, inc voilà, mère Ravigote. On a été un peu dérangé, c'est vrai. A })résent il n'y
parait plus. Dites donc, j'ai demain un gran l dine^ chez moi.
— Ah 1 ah ! un diner de famille, comme qi dirait '^
— Justement, et il me faudrait quelque chose hou, pour quatre personnes, quelque chose de soigné, vous savez Ijien.
— A deux francs par tète. \'ous aurez un diner premier numéro. Je m'y connais moi. Si j'avais voulu, je serais à cette heure première cuisinière chez le roi Léopold.
— A deux francs par tête, ça va. Vous commencerez par de la soupe à l'oignun.
— De la soupe à Toigaon, monsieur MuUer ? ^' pensez-vous? La mère Havigole ne donne pas de la soupe à l'oignon à deux francs par tète. C'est b n pour les iliners à vingt sous, ra.
— C'est égal, j'y tiens, moi. Il m'en faut, voy.zvous.
— On vous en fera, monsieur Muller, parce ifij c'est vous.
— N'ouhliez pas le dessert.
— Pommes, galettes, flans, vous aurez ra , comme chez Dubos.
— Ah ! à propos, vous devriez bien me prêter les nappes et les couverts.
— Soyez tranquille, je vous enverrai tout ça. Pît le vin, monsieur Mullor? Vous ne pouvez pas rlonner un dîner à deux francs — sans vin.
— C'est juste. Mettez deux bouteilles.
— Bon. De quoi? Médoc, Frontignan, Saint-Estèphe ?
— Attendez donc... Vous allez un train.
— J'ai un bon Médoc à un franc, très comme il faut.
— C'est ça, mettez deux Médoc
— Je vous soignerai en seigneur, dit la gaie madame SIekx, surnommée la mère Ravigote, à cause do ses sauces à la moutarde.
Et M. Mullor était parti, le cœur content.
Mais c'est surtout quand il vit dans son assiette la belle purée aux oignons bien liée, qu'il se sentit le co^ur à l'aise : il poussa un soupir de bien-être, remua plusieurs fois sa soupe avec sa cuiller, la lais-
.iif.
sânt égouttei" de haut, lentement, sort fiez Cessas et reniflant à pleines narines.
Et il pensait en Ini-méme : '^
— J'avais presque oublié le goût de la soupe aii* oignons. C'est une bonne chose de Refaire connaissance avec lin vieil arïïi.
Puis il se mit à manger, savourtirit cTiaque curlleréc et l'avalaftt à petits dotips comme de h confiture. Et madame Lariïy frtfsait de même, pour voir si la soupe de madame Slekx valait mieux que la sienne, car elle pensait toujours à son ménage , l'honnête madame Lamv.
— Buvons un coup à présent, dit M. MiUleraprc^ la soupe.
Il débaucha avec précaution lès fe'6trtéiHcs, passa sur les goulots la paiime de sa maifî et vèrssf le vin.
Mais rien surtout n'était joli commed'entendre claquet la bière au sortif de la crtéehe, et elle éeurrïait cïstire et limpide au hatd des verres en rndtfS* sant et eh pétillant .
Ai. Lamy leva le sîerf, ëii Ifôrflrrte qdi 3f èôrirtdK,
LES BDNS AMiS 127
laissa couler "dans son gosier une large lampée et prononça :
— C'est du lambic des Trois-Perdrix, ea !
Puis on mangea du bouilli aux carottes, ensuite \A saucisse aux choux, et après la saucisse, du rosbif aux chicorées, et après le rosbif, du poulot et de' la salade. Les deux bouteilles se vidèrent coup sur cotjp, on était très gai, le nez et les joues rouges, et chaque fois que les verres étaient pleins, on les choquait en se portant des santés, de la bonne façon.
Au dessert, M. Lamy dit :
— Jean, vous ne saurez jamais quel homme c'est que M. Muller. Non, il n'a pas son pareil. A votre santé, monsieur Muller !
— A la vôtre, Lamy ! répondit M. Muller qui le regardait de côté, avec inquiétude.
Mais Lamy, un peu échauffé, ajouta :
— Tenez, Jean, j'ai ça sur le cœur, moi. Il faut qrte je parle.
— Lamy, lit M. Muller })Our détourner la conver^ aation, qtr'esrt-ce qne vous dites de ce vin ?
— Il ne s'agit pas de vin maintenant, monsiew Millier. Il s'agit de vous. Oh ! je sais bien quevoUf n'aimez pas qu'on parle de vous... Mais ça m'est égal... xMoi . je ne peux pas cacher ce que U pense... Il n'y a pas d'homme comme M. Muller Jean... 11 faut l'aimer comme un père... Il n'a pa dîné pendant un mois à cause de vous, Jean,
— Ce n'est pas vrai, Jean, tonna M. Muller en se levant. Ne le crois pas. Tu vois bien qu'il a bu un coup de trop et qu'il ne sait pas ce qu'il dit.
— Ah! monsieur Muller, dit madame Lamy, moi, je n'ai pas bu et je sais bien que c'est vrai.
— Vous aussi, madame Lamy? dit M. Muller avec le ton du plus amer reproche.
Et il ajouta aussitôt :
— Écoutez : vous inventez des choses qui ne sont pas. Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui n'a pas dîné tous les jours, moi? Demandez à la mère Ravigote si j'ai cessé d'aller dîner chez elle. Je sais ce que je fais et ce je pense. Mais lui, Jean! Ali 1 il ne dit pas ce (|u'il a fait pour toi.
Alors ce fut au tour de M. Lamy à regarder M
Muller et à lui faire des signes pour l'empêcher de parler.
— Laissons ça, monsieur Muller, dit-il, je me tairai. S'il vous plaît, laissons ça.
— Oui, fit M. Muller, causons d'autre chose. Jean avait les larmes aux yeux en les entendant
ainsi se quereller.
l30 LES BONS AMIS
Après le dessert. M. Muller fit du café et madame Lamy rangea les tasses sur la table.
Et tout en prenant le café, on se mit à causer.
— Quelle joie, Lamy, disait M. Muller, si le pelit mionde pouvait comme ça se réunir un peu plus souvent autour d'un bon diner pour apprendre à se connaître et à s'aimer !
— Oui, la terre ne s'en porterait que mieux^ fit M. Lamy, en lapant du bout de la langue une goutte qui tremblait au fond de son verre.
Madame Lamy, s'étant levée avec mystère, regarda à droite et à gauche si elle n'était pas vue. >■[ alla prendre dans le coin de l'armoire une bouteille
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à demi pleine qu'elle y avait cachée. Et elle se disait PO jnèmc temps :
— Voici le moment de leur faire goûter quelque chose de ma façon. J'ai bien fait d'intercepter cette bouteiHe tout à l'heure et de la mettre en réserve pendant qu'ils causaient entre eux. Il y reste quatre bons verres avec lesquels je vais leur préparer du vin chaud.
Elle prit aussi dans l'armoii'e un demi-citron qu'elle coupa par tranches, jeta une pelletée de charbon sur le feu, et quand la flamme fut bien claire, mit dessus un poêlon, après y a\oir versé le vin et le citron.
— C'est un grand malheur, dit M. Muller, que les grands ne puissent pas voir avec nos yeux. Ils croient que nous voulons leur prendre leur place, leur or, leurs plaisirs et leurs fêtes. Comme si nous avions besoin de tout cela pour être heureux 1 Ils ne le sont pas non plus, allez, et ils vivent dans ta crainte de perdre ce dont ils ont les mains pleines. El qu'est-ce que c'est des voitures, des chevaux, des festins, des domestiques et des salons brillamment
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éclairés quand le cœur n'est pas satisfait et qu'il n'y a pas fpte dans l'esprit ? Voilà pourquoi il faut répéter souvent à ceux qui ont soif et faim des choses qui ne sont pas de leur condition : « Vous avez dans les mains le vrai bonheur ; apprenez à le connaître. Or le bonheur c'est le travail. » Oui, Lamy, il n'y a pas d'homme plus heureux que celui qui travaille. Et pendant qu'il travaille, il pense à sa femme, à ses enfants, à ce que ceux-ci font au moment où il pense à eux, et il se dit : « Dans quelques heures, je serai bien fatigué et les bras me tomberont du corps ; mais j'aurai gagné ma journée et je retournerai chez moi en chantant. La mère pèle à cette heure les pommes de terre et les garçons reviennent de l'école en tapant des pieds dans le corridor pour montrer que c'est eux. Bon ! j'entends la bouilloire sur le feu avec son petit sifflement et ses glouglous qui montent et qui descen-' dent le long du goidot ; le pot du poêle est rouge J et la houille pétille, tandis que les cendres tombeni dans le tiroir, avec de grandes clartés. » Et puis, le soir venu, il marche à grands pas, après avoii
allumé une bonne pipe de terre qui étincelle au vent, et il se dit encore : Le cœur nie bat de penser que je m'en vais les voir, les prendre sur mes genoux, les serrer contre ma poitrine, tout près du feu, pendant une heure ou deux. Je sens l'odeur des pommes de terre qui fument dans le grand plat de faïence oij il y a des hommes bleus qui montent des escaliers bleus, et la fumée est si forte que la lampe parait toute rouge au travers comme les réverbères quand il fait du brouillard. Et quand les petits auront mangé, en soufflant sur les pommes de terre de toute la force de leurs bonnes grosses joues, ils mettront leur petite tête sur leurs bras , et alors ce sera le moment de les porter coucher. A nous deux maintenant, la mère ! Une bonne pelletée sur le feu ! Les petits ronflent comme les pipes dans lesquelles ils soufflent des bulles de savon, le dimanche, quand il fait mauvais. Viens près de moi, là, et chauffons-nous bien, car il gèle dehors. Alors j'allumerai la belle pipe qu'elle m'a donnée Tan dernier à ma fête ei dont la tête, qui représente un bon vieil homme qui rit, commence à
se noircir. Et je fumerai jusqu'à Theure d'aller au lit, en )3uvant un l)on verre de bière bien froide. Il marche plus vile, on pensant à toutes ces joies, ot quand il entre^dans la petite chambre pleine de fumée, de bruit et de cris d'enfants, il se dit : « Tout est bien, puisque tout est selon mon cœur. » Ah ! voyez-vous, Lamy, il n'y a rien au delà d'une bonne journée bien remplie.
— Non, dit Lamy en regardant madame Lamy, quand on a une bonne femme.
— El (le> enfants, dit madame Lamy en soupirant.
— Ah î dit M. Muller, on n"a pas tout à la fois. Et c'est tant mieux, car si on avait tout, on n'aurait plus raison de se plaindre : et c'est si bon de se plaindre un peu — quand on est heureux.
Une odeur délicieuse qui venait du côté du po^le lui fit lever la tête, el il écar^iuilla ses narines en disant :
— Voilà madame Lamy qui nous fait sûrement quelque chose de lion.
Lamv renifla à son tour et dit avec convicUoti :
LKS BONS AMIS l35
— C'est du chocolat.
— Gomment pouvez-vous dire que c'est du chocolat? fit M. Muller. Il est facile de sentir que c'est de la bière chaude, au sucre et aux œufs.
Madame Lamy ne disait rien, et, la figure tournée du côté de Tombre pour ne pas laisser voir qu'elle riait, elle pensait :
— Ils seront bien surpris tantôt quand ils sauront que c'est du vin chaud.
Elle levait de temps à autre le couvercle du poêlon et une fumée bleue s'en échappait, avec une odeur de citron et de cannelle ; elle remuait ensuite le vin avec une cuiller de bois, et parfois, l'ayant retirée, elle la laissait s'épancher de haut. Et cha* cun la regardait sans rien dire , pensant tout bas :
— Nous allons bien voir ce que madame Lamy nous a fait là.
Les tasses remplies, Lamy mit le nez sur la tienne et dit :
— C'est dommage (\uc nous n'ayons pas plus souvent de ces friandises-là.
r36 LES BONS AMIS
M. Millier songeait :
— Quand j'étais petit et que c'était Noël, la mère faisait une grosse terrine de chocolat, bien noir et bien bouillant, comme celui-ci. Nous nommions ça du caffotje. Et il y avait sur une assiette de grandes brioches dorées qu'on cassait par petits morceaux dans les tasses. J'ai toujours aimé le chocolat.
M. Lamy, enflant ses joues jusqu'aux oreilles, se mit à souffler sm^ sa tasse et but une gorgée ; \m?> il regarda sa femme, Jean et M. Muller qui venait de boire une gorgée comme lui et le regardait aussi. Et tout à coup M. Muller éclata :
— C'est du vin chaud, Lamy. Gomment avezvous pu prendre du vin chaud pour de la bière?
— Mais ce n'est pas moi , monsieur Muller c'est
— Oh ! oh ! du vin chaud ! C'est tout à fait comme dans le grand monde, madame Lamy.
Et M. Muller avala le reste de sa tasse si rapidement qu'il en eut pour cinq minutes à tousser. Et tout en toussant il disait :
— Goûte ça, Jean, c'est iéli.., hem! J'ai aval
LES BONS ANIS l3-
f de travers — ... délicieux. Ça vous a un arôme ! Madame Lamy est de première force. Hou ! hou ! i J^ crois que j'ai avalé le bâton de cannelle.
En ce moment M. Lamy, qui n'avait pas l'habitude du vin chaud, se mit à tousser aussi, la bouche toute ronde ouverte et les yeux hors de tète ; mais il ne se contenta pas do tousser : il voulut expliquer pourquoi il toussait. Et alors il manqua positivement d'étrangler.
M. Mullej' avait une petite toux de gosier saccadée sur un fond de basse qui semblait dialoguer avec la toux de M. Lamy, laquelle était une toux de fausset, avec des tonalités qui dépassaient les hauteurs les plus vertigineuses de la vocalise. Ils sautaient tous les deux sur leurs chaires et s'accrochaient de toutes leurs forces à la table, comme pour ne i)as s'envoler, et ce fut une chose amusante de les voir faire des hem 1 hem ! des hum ! hum 1 et des hou! hou! longtemps encore après qu'ils eurent cessé de tousser.
Et madame Lamy allait de l'un à l'autre, leur tapiiiit dans le dos du plat de la main cl disant :
l38 LES BONS AMIS
— Attendez... attendez. Un petit coup dans le dos^ il n'y a que ça. . .
A dix heures Jean s'assoupit, heureux comme un petit prince de sucre, en pensant à toutes les bonnes choses que M. Muller et madame Lamy lui avaient fait manger.
Alors les Lamy se levèi'ent sur la pointe du pied, et M. Muller les accompagna jusqu'à la porte de la rue. Lamy balançait un peu sur ses jambes, et madame Lamy disait :
— Monsieur Muller a trè> bien fait les choses.
A quelques jours de là, comme M. Muller s'apjtrêlait à partir pour Técole, Jean lui dit :
— Monsieur Muller, je voudrais bien quelque chose.
— El quoi, Jean ?
— l 'n livre, monsieur Muller.
En disant cela, Jean regardait dans un coin de la l'hanibre un coffre en hois d'où sortait, cliaque lois qu'on en soulevait le couvercle, une odeur de vieux })apier.
M. Muller regarda aussi le vieux meuble, cberolinnt en lui-même quel livre il donnerait à Jean, Çl il pensait ceci :
— Ah ! si j'avais quelque beau conte de lées !
Il ouvrit le coffre et s'étant mis à genoux devan; il plongea ses bras dans un tas de livres jetés pèki mêle. Il les prenait par poignées, deux, cinq, six la fois, comme ils lui tombaient sous la main, tant par l'angle de la reliure, tantôt du côté de la trai che, puis il les rentassait après avoir jeté les yeu sur les titres.
Et Jean pensait qu'un dimanche, M. Lamy Tayai conduit au marchr aux oiseaux qui se tient sur Grand'Place, il avait vu les marchands prendre, n fond des paniers, les coqs et les poules, absolumer comme M. MuUer prenait ses livres, selon que ç leur tombait sous les doigts, par l'aile, le bec ou i queue.
Or, parmi les livres de M. Muller, il y en ava de toutes les éjioques, avec du papier de Hollam vergeté de raies jaunes et sentant le vieux ling( avec des couvertures de veau brunies au dos pî l'empreinte des mains et écorchées })ar les couï d'ongle, avec des tranches rouge vif pâlies au m lieu par l'usure et d'où sortaient des bouts de s gnets recroc|uevillés ; il y en avait aussi avec il
tranches jaspées et dorées, des tranches mouchetées de grains de poivre, des tranches alternées de ouge et de bleu ; oui, il y avait de tout cela, sans compter les anciennes éditions à frontispices gravés, où le portrait de l'auteur rit sous les jabots et la perruque, les vieux Mémoires troués à jour par les vers qu'on voit, blancs et ronds, courir entre les pages, des livres d'histoire, de philosophie, de scolastique, de pédagogie, et bien d'autres Uvres encore.
Tous ces respectables bouquins, débris d'une bibliothèque de grand-père, soulevaient dans l'air, à mesure que M. Muller les remuait, une fmc poussière grise qui le faisait éternuer ; et il pensait aux bonnes heures que lui-même et les autres avaient passées en les lisant . Et quelquefois glissaient entre ses doigts des ouvrages rares, cueillis chez les bouquinistes moyennant quelques sous ; et soupçonnant leur valeur, M. Muller se réjouissait de les avoir acquis à si bon marché.
— Ce sera plus tard une petite fortune [)0ur Jean, disait-il en lui-même.
On entendait sans cesse dans la chambre lefrois* sèment sec des feuilles retournées ; tout ce vieux papier grinçait horriblement sous le doigt comme de l'ardoise, etM.Mullerse sentait venir l'eau aux dent? | rien que d'y toucher ; mais il avait beau remuer le fond du coifre, fouiller les vieux tomes, ouvrir les pages moisi es où la trace des pouces était marquée en noir, il ne trouvait pas le livre qu'il aurait voulu donner à Jean.
— C'est singuher, disait-il, que je ne puisse plus retrouver mon Perrault. Certainement, je ne l'ai ni prêté ni donné, mon vieux Perrault ! L'ai-je assez feuilleté I Est-il assez en morceau î Ah ! Jean, voilà un livre qui t'amuserait 1
— Qu'est-ce que c'est que ça, Perrault, monsieui Muller ? demandait Jean qui était descendu du lit pour voir de près les livres.
— Perrault ? Ce sont des contes bleus avec des fées roses, des jardins où mûrissent des fruits d'or et des princesses qui se marient avec des petits garçons comme toi. Tu verras.
Mais Jean ne Técoutait plus. Penché en avant, sa
petite tête pâle presque disparue dans l'ampleur du coffre, il promenait ses mains sur l'amas des gros bouquins.
— Ah ! monsieur Muller, c'est bon l'odeur des livres !
— Oui, Jean, mais ce n'est rien, l'odeur des vieux livres, à coté de l'odeur des livres nouveaux. U n'y a pas de plus grand plaisir que d'ouvrir un livre quand les feuilles ne sont pas encore découpées, et de mettre son nez dedans pour sentir Todeur de l'encre fraîche.
Et Jean reprit avec conviction :
— Moi, j'aime les livres où il y a des images.
— Tu as bien raison, Jean. Et uion Perrault a -lussi des images, mais je ne le trouve pas.
Quand il eut bien brassé les profondeurs du L'oilVe sans trouver son Perrault, M. Muller déposa sur la table quelques vieux tomes ; et ceux-ci étaient illustrés de belles estampes ; et il dit :
— Je ne sais pas ce qu'est devenu mon Perrault, 'liais sois tranquille, je t'en porterai ce soir un i'ius beau (jue le mien.
144 T'ES "^o^'s -^^"s
Jean resta toute cette journée près du feu à feuilleter les livres de M. MuUer, admirant surtout le^ petites images où des marquis en culottes à bouffettes se courbent le chapeau à la main, devant des. marquises en paniers ronds comme des tonneaux ; et il pensait en lui-même qu'il n'avait jamais vu dé plus jolies figures. f
— Prendrai-je une couverture rouge ou une couverture bleue ? se disait pendant ce temps M^ MuUer.
Et quand sa classe fut finie, il s'en alla flâner à' la vitrine des libraires.
Une bruine brouillait la rue d'une grise et froide vapeur où les réverbères semblaient de gros yeu?^ rouges qui pleurent en regardant venir les pas^ sants.
Le petit homme, de dessous son grand jtaraplu'e^. inspectait les livres étalés chez les marchands, se baissant, se relevant, se penchant à droite, puis ,qauche, pour mieux voir. Comme les vitres étaiè argentées de petits globules d'eau où miroitait I gaz, il faisait des efforts incroyables pour metti
son œil aux endroits où il y avait le moins do buée, et ensuite il passait machinalement dessus, pour éclaircir le trou qu'y faisait son haleine, les grosses moufles de madame Lamy.
De beaux livres à couvertures gaufrées d'orétincelaient parmi les reliures de maroquin dont on voyait très bien papiller le grain vernissé. Et à *côté de ces beaux livres, faits pour les riches, s'en trouvaient de moins chers, avec des couvertures coloriées de tons vifs que la gomme arabique plaquait de tranches luisantes. Il y avait là V Histoire de Faiiùin-la-Tiilipe^ Coiidrilloii, le Petit Poucet, IfS Contes de lu mère Gigogne^ In Mure F Oie, et bien d'autres encore, qui faisaient penser au bonheur des papas, des mamans et des petits enfants, les soirs de fêtes en famille.
Tout à coup M. Muller s'approcha si vivement de la vitrine que son nez faillit passer à travers, et son parapluie exécuta contre le carreau un carillon singulier qui fit lever la tête aux commis courbés sur leur pupitre dans la boutique. Il venait de voir tlaïuboyer, sur une couverture du plus beau ver-
millon, dejolies ligures de fées dans un paysage d'azur et d'or.
M. Muller entra, empila sur le comptoir six petits francs, et prft des mains du libraire sDn emplette soigneusement ficelée dans du papier gris. En même temps, il promenait son nez, relevé par le bout comme une châtaigne, du côté des rayons, aspirant la senteur des livres nouvellement imprimés, et pensant :
C'est une belle chose de vivre dans une librairie.
Longtemps celle pensé'C le poursuivit, mais mesure (pi'il approchait de chez lui, son esprit pri une autre direcl ion et il finit par ne plus son qu'à la joie du petit Jean quand celui-ci le verrai rentrer avec le beau Perrault.
M. Muller monte l'escalier, et, sur le point d'où vrir la porte, il cache derrière son dos Ve petit pa quel qu'il tient à la main. Son cœur bat. Il se d| que le cœur de son père devait battre ainsi quan l-angeait sur la table les livres et les joujoux daûj la nuit de la Saint-Nicolas.
^1 uiiî
LES BONS AMIS l^J
11 entre.
La chambre est noire, mais sur le plancher se dessine la lueur claire du poêle.
Alors il entend la voie de Jean ({ui lui dit joyeusement bonsoir et on le voit accroupi à terre sur un li\rc, dans le carré rouge découpé par la chatlière.
Vite de la lumière 1 M. MuUer pose son paquet -?ur une chaise et il allume le quinquet. Et Jean, qui a pensé toute la journée aux fées et à Perrault^ regarde s'il ne verra pas sortir quelque chose de la poche de M. MuUer. M. Muller le regarde aussi, de c<Hé, en riant, et quand Jean a les yeux tournés vers le feu, il va lui mettre sur les genoux le livre bien ficelé, en disant :
— Qu'est-ce qu'on dit à présent à son papa Muller ?
Alors Jean, rouge et tremblant de joie, défait 1g :i<i3Ud, ouvre renvelo|)pe et voit une magnifique •ouverture rouge avec ce litre gravé en or: CoiUe$ 'lu F vos.
Est-ce quil y a de:- gens qui oublient les pre-( miers joujoux et les premiers livres qu'ils ont eus, étant (le petits eniants ? Non, on ne les oublie jamais tout à fait, et parmi ces livres et ces joujoux^ il en est toujours un qu'on oublie moms que m autres.
^'oilà ce que pensait le poëte Jean Bril en se sou^ venant plus tard des Contes de Fées de M. MuUer bien longtemps après que le pauvre >1. Mullerfui sorti de ce monde.
Jamais il n'avait éprouvé une émotion compara ble à celle qu'il ressentit lorsqu'il eut étalé sur se genoux le beau livre avec sa couverture roug* et il regardait tantôt U . Muller, tantôt le livre, sar
oser l'ouvrir. Son cœur était tout gros, et il avait ^nvie de pleurer: il se mit en effet à pleurer et ^ourut se jeter dans les bras de M. Muller en sani^lotant. Oh ! c'i'tait un garçon très impressionnable que Jean, malgré son âge.
Il prit ensuite le livre, le tourna et le retourna lans tous les sens, l'approcha de son visage pour se délecter de l'odeur du vernis, et finalement l'ou-
ril, se réjoui^ant dans son àme de la beauté de la couverture.
Qu'est-ce qu'il allait voir à présent '^ Son cœur battait très vite, et tout à coup son oui
rilla étrangement. Sur le beau papier satiné, au Milieu d<,'s blancheurs glacées de la })remière page,
enail de lui apparaître un dessin colorié qui re- >résentait Gendrillon.
Kllc était toute migaonne, les joues de la cou- • iir des pèches en août, awc de petites mains ournées en dedans, comme des coquillages ;
ous le bord de sa robe tissée d'avi'il cpie l'enhunileur avait nuancée de tons gorge-de-pigeon,
"a\ aurait le bout de son menu pied, chaussé d'une
imperceptible pantoufle. Quelle était jolie ! Elle rougissait, elle baissait les yeux comme sielieeKt voulu se dérober aux regards ardents de Jeanj Bril.
Alors, le cœur palpitant, il fit voler sous son doigt les pages Tune après l'autre, et, à mesure qu'il les feuilletait, de grandes images de pourpre et d'azur, pareilles aux figures qu'il avait vues sur les vitraux de Sainte- Gudule, se déroulaient devant lui avec' une mystérieuse splendeur.
Quand M. Muller eut passé suflisamment son café dans son ramponéau et qu'il eut mis sur la table lepain et le beurre, il dit à Jean :
— Allons, Jean, laisse là ton livre et viens -ouper.
Mais Jean n'avait ni faim ni soif : il ne pensait i plus à rien qu'au beau livre, et bien qu'il eût une i. envie folle de le lire, ii ne voulait pas encore le( commencer, pour rendre son plaisir plus grandi par l'attente.
Et la soirée s'acheva ainsi, dans la petite chambre où l'abat-jour du quinquet faisait régner unsf
oiiibi'e transparente, pendant que la l^onilloire chantait sur le poêle, qu'au dehors le brouillard suintait à grosses gouttes qui tdaquaient à intervalles réguliers sur le bord de la fenêtre, et que Jean voyait monter dans une vapeur d'or des fées resplendissantes de pierreries.
11 déposa enfin son livi'e sur une chaise, grimpa au lit, et s'endormit avec la pensée qu'il retrouverait le lendemain les belles images près de lui .
Et le lendemain s'étant éveillé, il regarda le livre qui était sur la chaise et se sentit une grande joie en pensant à la bonne Journée qui commençait. Il couvrit de papier la riche reliure maroquinée, afin de ne pas la souiller ; mais il no put résister à la tentation d'enlever quelquefois le papier pour voir briller sur le rouge vif de la reliure les grandes lellres d'or tortillées comme des branches de
gne.
Le feu pétillait dans le poêle ; il faisait grand vent dehors, et sur le couvercle la bouilloire se balançait en sifflant. Qu'il se scfltait heiweux, son
livre ouvert devant lui, dans celte bonne chaleur de la chambre 1 Tantôt il lisait très vile, sautant par dessus les lignes, el d'autrefois très lentement, pour ne pas épuiser trop vite le plaisir. Et par moments, il avait de petits frissons dans le dos, croyant que ce qu'il lisait lui arrivait à luimême.
Il avait cessé de prendre attention à la chambre, au poêle, a\i vieux fauteuil, et il se voyait, avec de b#aux habits brillants, sur 1rs genoux fUune f«emarraiue qui lui parlait dan» uii« langue douce comme de la musique.
Alors i-l cessait de lire et il appelait :
— Madame marraine ! Madame marraine !
Puis tout à coup, le vent grondait plus fort dans la cheminée et faisait grincer sur le toit d'en face la girouette qui a la forme d'un coq : il avait peur et il regardait du côt-é du poêle, ayant lu que les fées arrivent presque toujours par la cheminée.
Si elle allait paraître ! Qu'est-ce qu'il ferait bien s'il la voyait descendre dans un petit nuage d'or.
LES BONS AMIS l53
avec sa robe lileno et rose ol sa hagiiette de sur&au à la main !
Mais la rafale passait, comme une femme en colère, sans que la fée fût descendae par la cheminée.
Et de temps à autre Jean regardait les belles images peintes où il y avait de jolis petits garçons et de jolies petites filles avec des yeux lilas, des joues ros(>^, des cheveux blonds et des habits ajustés à leur taille ; — et près d'eux des fée* minces et tluettes se tiennent assises ou debout, balançant sur leur cou délicat, connue des tleurs au bout d'une tigO; leur tète qui sourit.
I 54 LFS BONS AMIS
Cependant le goût de Jean allait surtout à une estampe où une forêt bleue, mais d'im bleu indigo, se distinguait par de grosses fleurs rouges et des arbres frisés comme des copeaux ; et au milieu de cette forêt, courait un sentier de sable, jaune comme de l'or.
La beauté du paysage n'était rien, il est vrai, comparée à la délicieuse personne, couchée sur un banc de gazo i, à droite do Fostampc, un bras passé sous sa nu<pie en manière d'oreiller. Sûrement elle dormait, car elle avait les yeux fermés ; et même elle dormait depuis cent ans. C/était la Bellc-au- Bois dormant.
En v('rilé, il n'était ]»as possible de <lormir d'un
LES BONS AMr> I??
plus franc sommeil : elle dormait sur son banc de gazon aussi bien que si elle avait eu sous elle un canapé rembourré et l'on ci'oyait voir se soulever à temps égaux sa petite poitrine. Ses pieds chaussés de mules mordorées sortaient à demi de sa jupe jaune un peu relevée vers le bas : or. rien n'était plus jaune que cette robe, ni l'or, ni le soleil, ni la ligure d'im mécbant liomme, et, pour mieux la faire ressembler à du salin, l'artiste l'avait })laquée, le long des plis, d'une gomme arabique abondante.
La gomme, d'ailleurs, ne manquait pas davantage aux cheveux, lesquels étaient d'un noir où Ton pouvait se mirer, aux yeux qui étaient noirs, bruns, peut-être bleus, on ne le savait pas, aux joues qui étaient rosées, à la bouche qui était rouge, et en général à toute la figure, car le peintre l'avait particulièrement soignée. Et l'eau venait à la bouche de la regarder, }jarce qu'on pensait à la fraise *et à la framboise.
Mais Jean ne pensait ni à la fraise ni à l:i framboise et il la considérait sinq)lement comme une bonne et jolie fille.
l56 LES BONS AMIS
Ah ! que n'aurait-il pas donné pour entrer dans le bois enchanté ! Il anraif été droit au banr oii elle dormait, la Belle-au-Bois. Il l'aurait embrassée sur la joue, celle oii il y avait le plus de gomme arabique, et il lui aurait dit :
— Je suis ton petit mari, mademoiselle, lèvetoi.
Puis il Taurait menée chez M. Muller prendre ensemble du chocolat ou du vin chaud.
Malheureusement il ne savait pas où était le bois ni comment il pourrait y pénétrer, et cela lui causait un vrai chagrin. Si encore il avait connu l'adresse d'une bonne fée, il lui aurait écrit, en ayant soin de mettre un timbre >ar l'enveloppe. })Our lui demander où se cachait la Belle ; mais il ne connaissait l'adresse d'aucune iée, et sa marraine ne se pressait point de paraître.
Des jours entiers, il demeura blotti dans le vieux fauteuil près du feu, songeant à toutes ces choses, et il en perdait le sommeil. Jamais on ne vit un petit mari plus inquiet sur le sort de sa pe- Hte femme : il eût tout donné pour jouer un bon
tour à la vieille fée qui s'était montrée si funeste à la Belle-au-Bois ; et il l'avait appelée Carabosse, ne connaissant rien de plus terrible que d'appeler quelqu'un Carabosse.
Mais le soir, quand F ombre entrait dans la chambre, noircissant les coins et brouillant les meubles l'un avec l'autre, Jean n'osait plus prononcer ce nom redoutable.
Le poêle ronflait comme jamais il n'avait ronflé, et certainement on entendeit gratter dans la cheminée. La bouilloire non plus n'était pas dans son état ordinaire : elle crachait, étcrnuait, sifflait et soufflait avec une mauvaise humeur très marquée.
Ah 1 c'était l'heure des mauvaises fées !
Et par la (ente du rideau il regardait le ciel rouge et il voyait traîner la robe de Carabosse, noire et flottante.
Il entendait aussi sa voix cassée : c'était une chose étonnante combien elle ressembait à celle qui sort des petits chats de bois quand on presse le -oulflet et qu'ils tirent leur langue rouge.
Ah î Carabosse I Carabosse î Et la braisé qui
LES B0\^ ANirS
tombait à traveis le gril dans le tiroir du poêle lui faisait voir dans l'ombre, tout à coup éclaboussée de retlets rouges, l'horrible petite Garabosse avec son menton en casse-noisette, tapant son bâton à terre.
Puis M. Muller revenait, la lampe chassait les noires terreurs, et, de nouveau, la jolie personne do Testampe régnait dans sa pensée : il y avait des moments où. il s'imaginait qu'elle le regardait. Comme il l'aimait 1 Et il se promettait bien de l'aimer toujours.
Un jour, M. Muiler le trouva tout en pleurs.
— Eh! bien! qu'y a-t-il, Jean? As-tu de la peine ?
— Oh 1 oui. monsieur Muiler.
— Et pourquoi, Jean ?
— Elle ne veut pas s'éveiller, fit Jean avec une véritable désolation.
M. Muiler vit sur la table rcstanipe de la Belleau-Bois donnant.
— Jean, elle ne le peut pas, dit-il presque désolé lui^-nième.
— Ah 1 monsieur Muiler. voilà si longtemps ({ue je l'en prie.
l60 LES BONS AMIS
— Attends, attends, fit alors Aï. Muller. C'est qu'il y a quelque mystère là- dessous.
Et le bon M. Muller, ne sachant s'il devait rire ou >'il devait pleurer, tira de sa poche son grand foulard à carraux rouges et se moucha longuement, après s'en être mis un bout entre les dents.
En même temps, il i)ensait en lui-même :
« Je retournerai demain chez le libraire et je lui demanderai s'il n'a pas de livres où les petites lilles s'éveillent après avoir si longtemps dormi, J'ai payé ce malin le docteur, le pharmacien, les trois termes et le marchand de charbon. Il me reste dix francs avec lesquels je tâcherai de donner à Jean cette petite satisfaction. »
A Emile Greyson.
Ma laiileMichel liabilait, dans une peliteruenoire dont je no sais }ilus le nom, un apparleinent au premier étage d'une maison badigeonnée en jaune, le long de laquelle coulait toujours, quand il pleuvait, l'eau des gouttières, avec un petit flic-flac qui donnait froid dans le dos.
C'était une bien vieille maison déjà à celte époque, et la muraille laissait voir à nu, près de la corniche, sous le plaire écaillé, la brique brune, avec de la mousse dans les coins.
Je la vois encore, oui, je vois >a porte verte gar-
nie dans le liaul et dans le bas de gros clous à lèle iL>i)de, et il y en avait aussi près du bouton de cuivre de la serrure, ce fameux bouton où les petits garçons venaient se regarder en faisant des grimaoes, le soir, à quatre heures, après les classes. Au bout du corridor, une porte, vitrée de carreaux bleus, oranges et rouge feu, dans des meneaux en losange, avec un losange tout à fait pourpre dans le milieu et piusgrandque lesautres, ouvraitsur une petite cour * dallée que suivait immédiatement le jardin, un bon f vieux jardin entre quatre murs, dont le chemin, pom- ^, mêlé en été de sable jaune, tournait en rond au- Jl tour d'un gazon, bordant des parcs de résédas, dépensées, de })etunias, de reine:^ marguerites et de jirotlées.
Tous les mercredis, le gazon était couvert de jupons, de cliemisettes, de bas, de guimpes, de mouchoirs de i)0che et de chemises étendues aplat, les bras éployés, car c'était Ib jour où les deux vieilles demoiselles Hoftje faisaient leur lessive. ' -es demoiselles Hoftje étaient les locataires principales de la maison et eMes y avaient toujours vécu,
LE THÉ DE MA TANTE MICHEL l6j
sans9« marier, allant du jardin à la cuisine et de la cuisine à la rue, comme des béguines en un béguinage.
Or, ce jour-là, on les voyait, en cornettes bien tirées à la nuque, leurs cheveux en papillottes passant devant et derrière, caler dès le matin les trépieds sous le toit vitré qui abritait la petite cour ; puis elles posaient les cuvettes sur les trépieds, y entassaient le linge qu'ensuite elles frottaient de toutes leurs forces, le long de leurs petits bras écharnés sans dire un mo^, en faisant écumer la lessive et gonflant leurs maigres joues jaunes pour souffler la buée qui leur montait à la figure.
Elles causaient très peu avec le monde, ne disaient ni bonjour ni bonsoir, regardaient seulement le bout du soulierou lebasde la robe des gens qui leur parlaient et tout le jour trottinaient sur leurs vieilles pantoufles qui faisaient klis-klis-klis en glissant.
Mais le dimancbc, c'était autre chose : elles tiraient alors du bahut de grands chapeaux de paille à nœuds jaunes ou de peluche à rubans ilc soie
l68 LE THK DE MA TANTE MICHEL
noire, des mantilles de faille ou de vieux manteaux à capuchons en drap doublé d'orléans lustré, des mitaines en fd noir ou des moufles en tricot, selon qu'on était en mai ou en novembre. Ainsi ficelées, elles s'en allaient à la messe après avoir fermé au double tour la porte de leur cuisine, l'armoire du palier, la petite chambre qui donne sur la rue et même la buanderie, un gros livre d'heures dans leurs bras rejoints àlaceinture et faisant cliqueter à chaque pas dans leurs poches leurs clefs etlespetits sous destinés à payer le chaisier.
Matante, entendant battre la porte, mettait le nez à la fenêtre et ne manquait pas de s'écrier :
— A-t-on une idée de frapper les portes comme ça ! Ces affreux paquets ! Voyez-moi comme c'est fagoté 1 Ma parole d'honneur, je ne sais pas ce qui m'est passé par la tète le jour où je suis venue m'installer dans cette baraque !
Voilà ce que disait ma ta ite, le dimanche, quand, les demoiselles Hoftje partaient pour la messe en grande toilette, car c'était vraiment là leur toilette des dimanches et des jours de fête ; et elles y ajou-
talent, mais seulement dans les cas extraordinaires, un vieux boa pelé et un manchon chauve qui sentaient le camphre, à cause des mites. Mais ce n'était pas tout ce que ma tante Michel disait des deux vieilles demoiselles et il ne se passait pas de jour qu'elle ne leur décochât quelque lardon bien senti.
Chaque matin, l'une ou l'autre des demoiselles Hoftje sortait en petit chapeau de tulle fané, en châle à ramages déteint et en robe noire roussi par les lavages, et si mademoiselle Barnabe Hoftje était sortie le lundi, c'était mademoisele Gertrude Hoftje qui sortait le mardi.
Il en était ainsi de tous les jours de la semaine ; et ma bonne tante qui se précipitait à son rideau chaque fois que quelqu'un ouvrait ou fermait la porte de la rue, disait :
— Feut-on s'imaginer des coureuses pareilles ! Pour Dieu, qu'est-ce qu'elles vont faire à la messe comme ça tous les malins ? Ma mère, Stéphane, et lavôtrc, qui étaient de saintes femmes, allaient une fois par semaine à la messe et ne croyaient pas plus
LE THK DK MA TANTK MICHKL
mal faire. Mais ces vieux souillons ! Avez-voue senti l'odeur du café dans Tescalier, Stéphane? Je croi-. ma j)arol(' d'honneur, qu'elles n'ont pas fait leur café ce matin pour courir plus vite à Téglise.
Ma tante Michel, qui avait alors soixante ans bien -onnés, était une femme de tête : elle avait lu Voltaire, avec un peu de peur d'entrer en enfer pour l'avoir lu. Elle pratiquait la religion, mais sans excès, et quelquefois allait à lamesse,àla condition toutefois qu'il neplût, ni ne gelât, ni ne neigeât et qu'il fit à peu près le temps qu'elle aurait choisi pour. se promener au boulevard.
Gerlaineuient elle y allait, habillée à sa manière, car elle avait une toilette comme elle avait une religion, de sa faron, et qu'elle portait fort bien, avec beaucoup de plumes, de bouffettes,de dentelles, et même un petit cabas sous le bras, comme au temps où les petits cabas s'appelaient des ridicules.
Lorsqu'elle rentrait, il y avait toujours dans ce petit cabas, qui était de velours guilloché d'argent et perlé de jais, un mouchoir de batiste, un flacon d'eau de Cologne, un cornet de papier blanc taché par des
lisscrie et parrois un livre de messe. Je dispaiToiS; relie l'oubliaitsouvciit dans le coin de la cheminée. MI apercevait-elle à l'église, elle disait à sa voisine à son voisin : Siiis-je Ijète ? J'ai laissé sur la chenue mon livre de messe, » et, sans donner au Ijon ju son reste, elle s'en allait chez le pâtissier ache-
■ lies bonbons becs, des fruits confits ou des pUés à iVangipane qu'elle aimait l^eaucoup; et moi aussi, l'ai passé de bien bonnes heures chez ma tante Mi- ;1 et je l'ai toujours beaucoup aimée, à cause de joyeute humeur et de ses bonbons. Maintenant il y a dans ma pensée une petite croix de boissons iiielle elle dort à côté de ceux ({ue j'ai perdus, je 'la rappelle souvent, elle, son petit poêle oîi tiédist la théière, l'étagère remplie de coquillages, de ibonnières à })a5tilles,de statuettes enporcelaine, cornets de baptême, de cassolettes et dellacons,
■ ieux serin dans sa cage devant la fenêtre, clianlà lue-lèle lors(pje chantait la bouilloire, les nds rideaux de perse à Heurs qui jetaient un l'Ioux dans la chambre, le inmier d'osier plein iri^rc (iM oIIp fourrait ses broderies, ses tricots,
1*2 LE THt DK MA TANTE MÎCHÈL
ses ravaudages, pêle-mêle avec son caiTeau éluits, ses bottines, ses jeux d'aiguilles et Pousse^ la grosse chatte noire aux yeux verts qui lui laides petits tous les ans ; je me rappelle toute comme au temps oi^i ma bonne tante Michel allai venait dans la chambre, toujours courant, en nettes, ses anglaises grisonnantes lui pendant long des joues, comme des copeaux, aveclecouï vent de sa petite jaquette blanche par dessus jupon deboucran moiré.
— (( Où ai-je donc mis mon tricot ? gémis elle. Stéphane, n'avez-vous pas vu mon tricot ? E pelote ! Vous verrez que Poussette se sera a sur la pelotte. A-t-on jamais vu ? Voilà que je sais pas oii j'ai fourré mes lunettes.
Et elle les avait sur le nez.
Elle trottait comme une souris, sans trêve plus grande peine était de rester en place, st midi quand, douillettement enfoncée en son g fauteuil de velours d'Utrecht, elle i)rolongeail somme, ou le soir, devant son quinquet, lorsqi lisait un roman en faisant glisser de son petit '
LE THÉ DE MA TANTE MICHEL lyS
(lu, le long de ses aiguilles, la laine dont elle triait ses bas. Ma tante Michel aimait les romans irne une jeune llUe, et elle préférait ceux de .nas à ceux de Sue, à cause des héros, plus vareux, et des aventures, plus extraordinaires, e la regardais alors, son nez en faucille couché coule livre, avec des besicles posées sur le bout, ses ts yeux gris courant de ligne en ligne et qu'elle !vait de temps à autre par dessus ses lunettes T nous examiner, moi, la bouilloire, la minette le quinquet. Puis ses mains allaient, allaient, litant les points aux points, si vite qu'on voyait lement briller quelque chose qui était l'acier poli l'aiguille ou la corne piquetée de ses ongles ; et «grande bt'ochede jais quinouait son fichu à son reflétait cà Tenvers le roman, le quinquet et le bel t-jour à fleurs de soie ponceau, cousues sur un 1 de papier. Oui, mes yeux s'amusaient de toutes clioses, pendant que la bouilloire sifflait, piau- , ronronnait, hoquetait sur le fou, près de la petite ère en argent estampé. Ah 1 la brave théière ! Ma « Michel no soupait jamais que de beurrées
grillées, de confitures et de bonbons qn'ell ) tre pait dans un mélange de Tchoulan et de Peko;e ne sache pas que personne ait jamais mal parlé de thé.
Ai-je dit que ma tante Michel était une bn vieille demoiselle, car elle Tétait incontestableni demoiselle et vieille, bien qu'elle n'en tirât pti i égal honneur ? Elle avait soixanta ans, n'c^n avo que cinquante et mirait complaisamment dans la g ses joues roses, ses yeux vifs et ses cheveux qu' faisait boutïér d'une })etite tape delà main. Foiiri au monde elle n" aurait voulu passer pour quand on lui disait Madame dans les magasii répondait bien vite, avec une moue singulière avait un peu de dépit et de dignité blessée, ^ était demoiselle.
— Nou.ii autres, vieilles filles, me disail-elle tant, on nous met dans le coin et nous ne so plus bonnes à rien. » Elle affectait de se des vieilles illles et d'elle-même, avec beauc bonne humeur.
Elle était vraiment d'une gaité tout à fait enlj
LE THÉ DE MA TANTE MICHEL IjS
liante, la digne femme, quand elle n'avait ni ses nerfs, ni sa migraine, ni ses engelures, ni quoi que ce soit qui la dérangeât.
Elle riait haut, frappait ses genoux du plat de ses mains, ou jetait ses pieds à terre de toutes ses forces, brusque, bruyante comme une fille de vieux soldat qu'elle était. Tout le monde d'ailleurs l'aimait, parce qu'elle était franche, ne cachait passa pensée •H faisait toujours plaisir aux gens quand elle le pouvait, quaiqu'elle parût un peu égoïste par moments et qu'elle mit ses aises au-dessus de bien des choses.
L'été, elle allait à la campagne, chez des parents dont elle révolutionnait le ménage de fond en comble par sa brusquerie- et ses grands airs ; et elle y ''mportait avec elle Castor, son vieux petit chien râpé, '•tPoussette, sa chatte, pêle-mêle avec ses cabae et ses laisses à chapeaux. Elle s'ennuyait là pendant deux mois, jusqu'aux neiges, puis réintégrait son petit tppartement, jurant bien qu'elle ne reverrait plus ^es parents de sa vie ; et elle y retom-nnit Tan suivant .
Alors, vers le mois croclobre, commençaient les petites soirées au thé qui duraient depuis près de dix ans déjà et où venaient ses vieilles amies, madame Spring, la grasse madame Peulleke et madame veuve Dubois.
Tous les mercredis, dès six heures, la lampe brûlait sur son pied de bronze, au milieu de la table, dans la chaleur de la petite chambre où ronflait le poêle. On entendait la sonnette de la rue coup sur coup grelotter, et ma tante allait ouvrir, après m'avoir dit :
— C'est cette pimbêche de Léocadie.
Et, en effet, c'était madame Léocadie Spring, une petite vieille dame maigre comme un clou, jaune, séchée, ridée, à cheveux gris, négligeamment vêtue, avec des poches bleues sous ses yeux couleur •l'eau brouillée, qui semblaient toujours sur le point de se dissoudre en larmes. Elle arrivait la première et se relirait la dernière, à cause de se^ chagrins,
quelle fontiait à ma tante, en i)arliciilier. car elle se croyait la femme du monde la plus à plain-
<lre .
— Frottez bien vos {^eds, Gadie, criait ma tante dans l'escalier. Vous allez tout salir.
— Mais Thérèse, vous voyez bien que je les ai frottés en entrant.
Tenez, sur ce paillasson. Où avez-vous marché
que vos pieds sont si crottés, bon Dieu ?
— Mais, ma chère, il a neigé toute la journée Comment voulez-vous que mes pieds ne soient pas crottés?
— Bon. Maintenant montez. Il n\ a rien d'en nuyeux comme de nettoyer une chambre pour d gens qui n ont pas les pieds propres.
Madame Spring raclait ses bottines sur le paillasson avec une vraie fureur. Certainement elle l'eût mis en pièces si ma tante ne lui eût dit :
— Faites donc attention, Cadie ! Vous allez tout déchirer. A-t-on une idée d'arranger ainsi les pail^ lassons !
— Mais, Thérèse, s'excla mait madame Spring en m
s'orrétant toute dépitéo, j'ai cru bien faire, probablement.
Ei elle ajoutait aussitôt après, avec un grand soupir :
— Combien je suis malheureuse ! Tout le monde m'accable.
Elle se débarrassait de son chàle et de son chapeau (ju'elle étalait sur une chaise, dans la chambre à coucher, puis se laissait tomber dans un fauteuil, près du feu, de tout son poids.
— Saperlipopette ! criait ma tante, vous avez donc juré de tout casser, Gadie ?
— Moi, Thérèse ? Mais pas du tout. Je ne sais vraiment pas ce que vous avez ce soir contre moi.
Un silence. Et de nouveau la voix de ma tante s'entendait :
— Vous êtes venue bientôt, ma chère, sans vous faire de reproche. Il est tout au i)lus six heures.
~ Six heures, Thérèse ! Est-ce qu'il n'est pas plus <1'^ six heures ? J'ai pensé qu'il était au moins six
î80 LE THÉ DE MA TANTP: MICHEL
heures et demie. Mais aussi la maison n'est plus tenaille.
Généralement, à ce moment, ma vieille parente s'éclipsait, puis reparaissait, une vaste éponge dans les mains, et longuement se mettait à laver le parquet là où madame Spiing avait passé.
Tout en achevant cette hesogne, elle disait :
— Je ne sais vraiment pas, Cadie, comment vous êtes faite. Mais vous dégouttez comme un parapluie
— Est-ce Dieu possible que je dégoutte ? s'étonnait madame Spring tristement.
Et, levant les yeux au ciel, elle reprenait :
— Ah î si vous saviez, Thérèse î
— Allons, c'est bon. Xe venezpas me chanter vos histoires. Est-ce ([u'il vous est encore une fois arivé quelque chose ?
— Thérèse, je suis si à plaindre et je n'ai que vous. xTe me dis toujours quand je souffre cpi'il me reste ma bonne Thérèse. Oui, voilà ce que je me et cela me fait du bien. Qu'est-ce quejedeviendrai mon Dieu, si je ne pouvais pas vous racontei' m chagrins'*
lit
LE THE DE MA TANTE MICHEL l8l
— Cadie I pour l'amour du ciel, levez-vous. Voilà que vous vous êtes assise sur mon tricot.
— Est-ce que je suis vraiment assise sur votre tricot, Thérèse? Eh bien, ma chère, c'est comme je vous le dis. M. Spring* veut les mettre à gauche du petit salon, et moi je veux les metlre à droite. Peut-on concevoir une vie pareille ?
— Mais, Cadie, si M. Spriiig veut les mettre à gauche, c'est qu'il a ses raisons, je pense. Vous serez toujours la même.
— Ah! il a raison! Vous trouvez, vous, qu'il a rai- -'•ii! Eh bien, il ne manquait plus que cela. Mon Dieu! est-ce possible? Y a-t-il une femme plus malheureuse (pie moi sur la terre? Tout le mondem'en veut. Eh bien, je vous dis, moi, Thérèse, cpa' ils resteront ta droite.
— Sac à papier! qu'est-ce que ça me fait à moi, qu'ils soient à droite ou à gauche ?A-t-on jamais vu? Mcltez-les cà droite si cela vous plait. Je ne sais pas inémc de (pioi vous parlez.
— De qiiui? Mais des trois fauteuils en velours louge (pi'il a acheté à cette mortuaire. (iOncevez-
l82 LE ThÉ de ma tante MÎCHEL
VOUS cela, Thérèse ? Acheter des objets à une mortuaire ! Toutes les mauvaises choses m'arrivent..
— Écoutez, Gadie^ vous vous chagrinez pour des riens.
— Pour des riens, Thérèse î vous nommez cela des riens î Ah ! je ne suis pas comprise. Non, personne ne m'a comprise. Et cette fille, vous savez bien, Toinette, celle que j'ai depuis deux Jours, ne ni'a-t-elle pas lavé à Teau de javelle un jupon blanc ce matin? Ah 1 des riens! C'est un jupon au diable, Thérèse !
— Une belle affaire, vraiment! un jupon! Pourquoi avez-vous changé de servante? Voilà la sixième en deux mois.
— Oui, Thérèse! c'est la sixième. Ah ! si j'avais gardé Catherine, celle avant Toinette ! Mais je n'ai pas de chance. Je l'ai mise à la porte. - \
On sonnait de nouveau k la porte de la rue et je reconnaissais madame Peulleke, car il n'y avait que madame Peulleke pour sonner les deux coups aussi' vite l'un après l'autre. Je descendais aussitôt l'escalier pour lui ouvrir, pendant que ma bonne tante,
qui. ine suivait avec lu lampe, disait à madame Spring :
— Allons, cessez vos giries. C'est cette grosse sotte de Sisy.
Une petite boule de feiame, grasse et gauche, avec des boucles blondes en travers des yeux, roulait alors jusqu'au j)ied d'e l'escalier, dans ses galoches qui faisaient pfou pfou, et riant de tout son cœur, d'une voix piteuse s'écriait :
— Bonjour, Stéidiane. ^la chère Thérèse, bonjour. Hi! Hi!Ha! Ha!
Elle était très potelée, madame Peulleke, tellement potelée qu'on ne lui voyait plus bien ni le nez, ni la bouche, ni le menton, ni les joues ; mais on se doutait que chaque chose était à sa place, à cause d'une multitude de fossettes qui lui donnaient Tair d'une grosse miche de pain soufflée. Elle paraissait invariablement emmilouilée de fourrures, portait sous sa mante doublée de petit-gris une pelisse en singe, avec mi boa blanc par dessus, et ses mains s'enfcjnçaient jusqu'aux coudes dans un cnorni« manchon roux qu'elle tenait sous son nez, en cou-
rant à petits pas, la tête couverte d'une capeline de laine bleue ouatée, par dessus un serre-tête en tricot.
Quand elle entrait dans la chambre, on voyait perler à chaque poil de ses fourrures un peu de neige ou de pluie, et ses anglaises pendaient d'un air piteux, sous de petis scintillements d'eau. Des lueurs roses et vertes tremblotaient, en outre, au fond des gouttes rondes qui coulaient le long de ses fossettes.
Pièce à pièce, madame Betsy Peulleke enlevait sa capeline, son boa et sa pelisse, s'égratignant aux agrafes, s'accrochant aux épingles, faisant des nœudsdans les cordons et disant avec des soupirs d'impa- . tience :
— Où est mon minou ? Stéphane, est-ce que vous ne voyez pas mon minou sur mon dos ! Ah ! je l'ai. Non, c'est le cordon de ma capeline. Je suis bien sûre qu'il y a une de mes épingles à cheveux dans ma capeline. Aïe î j'en étais sûre. Et ma peHsse? Je [> n'en sortirai jamais. Stéphane, voulez-voris me passer les ciseaux pour couper les cordons ?
— Est-il permis de se fagoter comme vous le faites, Sisy, s'écriait ma tante en cherchant à défaire les nn.'uds. Vous avez embrouillé tous les cordons ; il n'y a })lus moyen de se reconnaître. — Sac à papier! laissez donc vos mains en paix. Ah! voilà un premier na^ud qid est défait. — Mais ne tirez donc pas, Sisy : comment voulez-vous que je défasse vos nœuds, si vous tirez?
Gela durait dix grosses minutes, après lesquelles madame Peulleke, débarrassée enfin, se jetait tout érnuc dans les bras de ma tante, en disant :
— Merci, ma chère, ma bonne, ma toute bonne Thérèse. Jamais de la vie je n'en serais sortie sans vous. Non, je le sens, je n'en serais jamais venue à bout.
Lft sensibilité de madame Batsy Peulleke était aussi extraordinaire que sa distraction. Il suffisait 'lu'onlui rapportât n'importe quoi pour f[u'elle se sentitattendrie ; tournée de tout son corps vers la personne qui parlait, elle faisait aller sa tétede haut •m bas, joignait les mains, gémissait : — « Ah 1 mon Dieu ! Jésus Dei ! Och î Och ! Vierge Marie ! »
l8b LE THÉ DE MA TANTE MICHEL
et pensait à toute autre chose. Quelquefois on la voyait se remuer sur sa chaise avec une agitation considérable, comme si le feu eût été dessous, et demander d'une voix vraiment consternée si l'on était le 15 ou le 16 du mois. Du reste, la meilleure petite fennne qui ait jamais été, aimant son mari et ses enfants, dévouée à ses amies, charitable pour les })auvres, si charitable qu'elle leur eût donné jusqu'à sa chemise, et faisant dire à M. le juga d'instruction PeuUeke, son mari, qu'il n'avait jamais regretté de l'avoir connue, ce qui est un assez bel éloge de la part d'un mari.
II était à peu près sept heures quand arrivait mi dame Dubois, car elle arrivait régulièrement la dei^ nière.
Tant qu'elle n'était pas là, ma tante se montraÉ^ inquiète, regardait coup sur coup la pendule, frappait du pied, rudoyait madame Spring, bousculai| madame PeuUeke, fourgonnant à grand bruit le fei et murmurant :
— Ah Ira! elle ne viendra donc jamais, cel grande bète du bon Dieu?
LE THL; de ma tante MICHEL
Oui, elle avait les apparences d'une personne vivement surexcitée, ma tante, en faisant toutes ces choses , et son agitation croissait à mesure que s'avançait l'heure. Visiblement, elle perdait la tète, se levait sans cause, ôtait ses lunettes et les remettait, ou courait après, alors qu'elle les avait sur le nez : et (juand madame Dubois enlin sonnait ses deux petits coups, ses pommettes s'empourpraient brusquement.
Elle allait lui ouvrir en pinçant les lèvres, et d'une voix aigre :
— Ne vous gênez plus, Lisbeth. 11 sera bientôt huit heures quand vous viendrez. Est-ce permis de faire attendre les gens ainsi ?
Et la grande madame Dubois répondait gravement :
— Oui, Thérèse, il est un peu tard, mais il ne faut pas m'en vouloir. J'ai été retenue.
Bon î voilà ma tante qui là-dessus, lui sautait au cou et s'exclamait à demi-bourrue, à demi- Icndre :
— Ah ! je sais! Ce sont encore une fois vos pau-
l88 LE THÉ DE MA TANTE MICHEL J
Vies, Lisbelh ! Ta, ta, ne me dites pas non. Je sais bien ce que je sais, je pense.
Il n'y avait pas une amie que ma tante aimât autant que madame Dubofs et pas une qui la mît plus hors d'elle-même. Elle la chérissait et la détestait dans la même minute; et bien qu'elle se fût jett-c au feu pour la servir, elle ne pouvait souffrir qu'elle • lit un mot ou fit un geste sans la reprendre et ia rudoyer. Certainement on n'a jamais rencontré entre deux personnes d'un âge à peu près semblable une plus grande différence de caractère.
Madame Elisabeth Dubois, qui avait vu mourir en trois ans son mari et ses deux enfants, sembhiit avoir renoncé à tous les agréments de Texisteni'' . elle était pieuse, partageait son temps entre la dévotion et la charité, vivait seule, loin du bruit, av^c une vieille servante inQrme qu'elle soignait et vingt mille francs de rente qui appartenaient à tout le monde, excepté à elle.
Je me souviendrai toute ma vie de cotte bonne dame et du respect que me causaient sa longue mine triste dt ses vêtements noirs. Grande, mince.
LE THÉ DE MA TANTE MICHEL iRq
livs droite, elle avait la figure de la couleur des cierges, sans rides, mais creusée aux joues, l'œil clair et froid, la bouche pâle, le nez pointu, des cheveux gris proprement lissés sur le front. Je ne me rappelle pas avoir vu ses dents une seule fois, parce qu'elle ne riait jamais, mais elle avait parfois un sourire si doux et si triste que malgré ses enfants morts, on sentait bien qu'elle était toujours une mère. Sévère pour elle-même, elle n'aimait ni la table ni la causerie, parlait peu, avec des gestes lents et tranquilles, ses mains très belles étendues à plat sur la table, devant elle. Longues et fines, aux ongles bien taillés, couleur fleur de pêcher, ces mains résumaient ses dernières coquetteries de leinmr. Toujours vêtue de n(jir, sans bijoux ni dentelles , sa robe à corsage plat tombait à })lis droits derrière elle, comme une jupe de béguine. Telle 'Hait cette simple et honnête personne, plus tolérante pour les autres que pour elle-même.
Madame Dubois, en entrant, donnait la main à madame Spring et à madame Peulleke, déposait soigneusement son châle, son chapeau et ses gants en
un coin, puis, sans rien dire, se mettait près du feu, entre ses amies. C'étaient les seules qu'elle vît encore, et probablement elle prenait plaisir à les voir, malgré sa désaffection de tout.
ni
Quand toutes quatre étaient ainsi réunies, ma tante Michel commençait les apprêts de la collation. Elle prenait d'abord sa boite à Peko. luisante à l'intérieur comme un miroir étamé et peinte à Textérieur d'un vernis noir où s'épanouissait un bouquet de fleurs d'or. Du bout des doigts elle cueillait trois pincées de petits grains noirs, sans qu'il y eût dix grains de plus dans une pincée que dans l'autre. Ensuite elle découvrait la boite à Tchoulan, y puisait pareillement trois fois et jetait les pincées l'une après l'autre dans la théière. Puis elle versait l'eau qui se mettait à grésiller , fermait le couvercle et laissait bouillir.
Je la voyais alors extraire de sa grande armoire
en acajou, à portes vitrées, les belles assiettes en porcelaines peintes d'un bouton de rose au milieu et les jolies tasses de Sèvres avec leurs soucoupes minces comme une feuille de papier. Elle en retirait aussi les couteaux à manche d'argent, les cuillers gravées au chiffre de la famille, la boîte en fer-blanc où étaient les bonbons et le grand sucrier lézardé et craquelé que j'ai sur ma table à côté de ma cafetière, au moment où j'écris cette i)ago,
Et pendant qu'elle préparait amsilo couvert, des brioches chauffaient dans le four, érigeant leurs petits dômes bruns qui fumaient légèrement.
— Je vais servir le thé, disait enfm ma tante d'une voix presque solennelle. Mettez-vous.
Soyez certain qu'en ce moment le thé avait suffisamment tiré ; non, personne n'aurait pu dire que le thé n'avait pas assez tiré, car ma tanle savait exactement le nombre de minutes et de secondes qu'il fallait laisser la théière sur le feu.
Une à une madame S{)ring, madame PeuUeke et madame Dubois s'en allaient prendre dans leur cabas soit des gâteaux à la crème, soit des amandes,
soit de la galantine, ou du pâté de lièvre ou du loie gras, car c'était une affaire convenue que chacune apportât quelque chose pour le souper: et l'on se mettait ensuite à table.
Ah ! la bonne odeur qui se répandait daas la chambre, tandis que ma tante, un dofgt sur le couvercle, versait le thé dans les petites tasses ! Une fumée blonde montait vers la lampe dont le verre s'amalissait de va}»eur, et, à mesure que les tasses se remplissaient, la transparente porcelaine se dorait de tons ambrés. Oui, je voyais à travers la mince paroi croître graduellement Feau parfumée, tandis que la bordure briUait comme du jaspe à la lumière. Quel bonheur de buire dans cette fine porcelaine reluisante au fond de laquelle se balance une tache d'or pâle où se reflètent, dans une lumière gaie, le nez, les yeux et le menton pendant qu'en boit! J'avais toujours envie d'avaler la tasse avec le thé et même j'ai pressé plus d'une fois ma dent contre le bord, pour voir si ça ne casserait pas comme de la galette.
Sur les assiettes à fleurs s'étalaient les bonbons
le beurre et les tranches de charcuteries, mais les brioches restaient au four, d'où on les tirait à m3 sure de la consommation, afin de les sentir croquer toutes chaudes sous la dent.
Je regardais de mon petit coin madame Sprin qui prenait du sucre et tournait sa cuillère dans tasse, après y avoir mêlé une goutte de lait. Et lait formait un petit nuage gris qui rapidement s'é-^ largissait pptrmi les pellicules de crôme.
— Est-il possible, Cadie, de prendre du lait avec du thé, disait ma tante en remuant de sa cuillère les bulles argentées qui crevaient et se reformaient au milieu de sa tasse. On n'a jamais vu des goûts pareils.
— Mais. Thérèse, je ne fais de mal à personne en prenant du lait, je pense. Ne suis-je pas à plaindre de ne pouvoir môme puendre du lait sans que quel- (ju'un y trouve à redire ?
Inopinément madame Peulleke jioussail un cri et laissait retomber sa tasse. Elle s'était brûlé la lanfe'ue en buvant son thé trop vivement. Coup sur coup elle ouvrait alors la bouche et se mettait à
souffler sur sa langue à petites fois, puis pi son mouchoir, étouffant, très rouge.
— Je n'y comprends rien, disait madame Si»niii.' Le thé n'est pourtant pas trop chaud.
— Est-ce à dire qu'il est iroid? repartait tout d^ suite ma tante. Je sais pourtant bien quand le tiie est chaud et qu'il faut le boire. Oui, je lesaismieu: que personne.
— Le thé n'est ni trop chaud ni trop froid, Thérèse. Mais je ne dis pas un mot que vous ne lèpre niez tout de travers. C'est comme M. Spring.
— Trempez votre brioche dans le thé et sucez-à Betsy, conseillait madame Dubois, toute drofe sans tourner la tête.
Et d'autres fois, ma tante disait :
— Nous aurons de la pluie demain, Elisabeth.
— C'est aux petits ronds du sucre que vous voye cela, Thérèse?
— Oui, ils vont à droite et à gauche, sans poi se tenir au milieu.
Madame Spring. — J3 crois que Thérèse a raiî pleuvra demain. Je sens mes engelures.
Madame Peulleke . — Et OÙ avez-vous vos engelures, ma chère ?
Madame Sprl\g. — Oùj'ai inesengelurei, Sisy?Ge n'est pas dans le dos, je crois.
Madame Peulleke. — Dans le dos, Cadie ? Est-il possible que vous ayez vos engelures dans le dos ?
Ma tante. — Gomme vous êtes sotte, Sisy 1 Ma parole d'honneur ! je n'ai jamais vu de tête comme la vôtre.
Madame Peulleke, en rougissant. — Est-ce que j'ai dit une sottise, ma chère ? (Se tournant vers madame Spring.) Je vous demande bien pardon, ma chère Cadie, mai je n'ai pas pensé mal dire.
Madame Si'Rlng. — C'est comme Lise. Je dis blanc : elle comprend noir. A-t-on jamais vu des souillons comme on en voit au jour d'aujourd'hui ? Non, il n'y a plusde braves servantes. Mademoiselle porte chapeau. Comprenez-vous qu'une servante |)Orte chapeau, vous ? Voyons : est-ce qu'il y a du l)on sens à laisser porter des chapeaux par sa servante? Ma Jille, lui ai-j(^ dit, si vous voulez con-
tinuer à porter ça sur la tète, vous sortirez de ch moi. Oh !je le lui ai dit. Eh bien ! le croirez-vous Elle est sortie avec son cljapeau dimanche. J'étaii derrière le rideau. Oui, je suis restée une heure ca< chée derrière mon rideau pour la voir sortir . Quand j l'ai vue, vous concevez, j'en ai eu assez. Je lui ai' donné ses quinze jours.
Madame Dubois. — La punition est plus grandeque la faute, Léocadie.
Madame Spring. — Je voudrais vous y voir,| ma chère. Il n'y a rien de plus insupportabh que cette engeance. Des chapeaux 1 Vous plaisantez je pense !
Ma tante, àigremenf. — Gadie n'est pas une sainte
Madame Dubois. — Il vaut mieux soutlrir un j>e! soi-même que d'«Hre exposé à jeter ces malheureuses sur le pavé.
Madame Peulleke. — Sur le pavé, ma chère: Jésus mon Dieu ! qui est-ce qu'on a jeté sur li pavé ? X'avez-vous pas dit qu'on a jeté quelqu'un sur le pavé ? Continuez, je vous en prie, ma chèrr Lisbolh, Je suis toute chose.
Madame Spring. — Mais non, il ne s'agit de rien de cela.
Madame Dubois. — Ma chère Betsy, vous m'avez mal comprise. Je disais...
Ma tante. — \'ous n'allez pas répéter ce que vous avez dit, je suppose, Lisbeth ?
Madame Dubois. — Comme vous voudrez, ma chère Thérèse.
Madame Peulleke, — Certainement, j'aurai mal compris. Mais, dites-moi : est-ce que vous n'avez pas entendu un bruit t-ous la table ? Je vous assure que j'ai entendu un bi'uit. Seigneur Dieu ! si quelqu'un élait caché dessous! Regardez, Stéphane, pour l'amour du ciel !
Moi. — Je ne vois rien.
Madame Feueleke. — Ne voyez-vous rien, Stéphane ? Est- il possible que vous ne voyiez rien ? J'ai pourtant bien cru entendre... Mon mari m'a raconté l'histoire d'un homme qui s'était tenu trois jours entiers sous une table, ma chère. Oui, et à cause de sa... Commontdiriez-vous? Je ne sais plus à cause
de quoi il était re^té trois jours sous la table, mais
il y resta vraiment troisjours. Hi 1 Hi ! Ha ! Ha !
Mata>'te. — Taisez-vous, Sisy, et prenez un peu de fromage. Vos tiistoires n'ont pas le sens commun.
Madame Peulleke. — Est-ce que j'aurais dit quelque chose de mal ? Je croyais pourtant savoir cette histoire, (^rec ec7a/.) Voyez un peu si cet homme était mort de faim !
Madame Sppjxg, à matante. — Merci ; j'ai encore du thé. Passez-moi la marmelade. Vous faites bien la pêche, Thérèse. N'est-ce pas, EHsabeth, que Thé rèse fait bien la pêche ?
Madame Dubois. — Tout à fait bien. ■
Mad\me Spring. — Un peu plus cuite, cependant.' Moi j'aime la marmelade très cuite. M. Spring, lui ne l'aime pas du tout. C'est caprice, pur caprice, car il y a dix ans, il en mangeait. Non, vous ne savez pas quel homme c'est! Je finirai par en mourir.
Madame Peulleke. — Mourir, ma bonne Gadie ! Ne parlez plus jamais de mourir. Ah ! vous me fendez le cœur avec votre mourir.
Et ainsi de suite. J'écoutais de mes deux oreilles,
sans perdre une bouchée. Madame Spriug, tout en poussant des soupirs, dépeçait ses Ijrioches avec un appétit véritable, et elle en absorbait beaucoup. Quand elle prenait de la marmelade au fond du pot^ elle serrait les coins de sa mince bouche, la lèvre humide et brillante. Malgré ses chagrins et sa maigreur, il n'y avait pas de femme qui aimât plus qu'elle les douceurs et les petits plats fins. Elle suçait sa brioche avec gourmandise, trempant les morceaux dans la tasse et se coulant pendant les apuses d'énormes cuillerées déconfiture. Elle n'était jamais sans grignoter quelque chose, bien qu'elle se défendit de manger plus que ne mange un poulet d'un mois ; et sa main allait constamment de son assiette à sa bouche. Chaque fois qu'on lui offrait d'un plat, elle disait qu'elle n'y toucherait plus et elle finissait toujours par y revenir.
-- Encore ceci, disait-elle. N'est-ce pas trop gros? Vous verrez que je n'en viendrai pas à bout. Attendez. Voici mon affaire. C'est incroyable comme j'ai tout à fait cessé de manger depuis que je suis si malheureuse.
202 LE THi: DK MA TANTK MICHKL
Madame Peulleke, elle, se livrait à ses distraclions familières : elle i)renait le pot de marmelade pour le sucrier et y plong-eait les doigts ; ou bien elle jetait une amande dans sa tasse, à la place de sucre. Elle mangeait très vite par moments et d'autres fois très lentement, la tête sur Tépaule,- regardant fixement la lampe. Tout à coup on la voyait se tourner en riant d'un côté ou d'un autre quand personne ne pensait à rire ; et plus souvent elle poussait un gros soupir en croisant les mains et disait :
« — Est-il possible, Jésus Dieu ! » alors qu'il n'y avait pas lieu du tout de soupirer.
Madame Dubois buvait deux tasses de thé, repliait sa serviette après la seconde brioche, immobile, les deux mains croisées sur la table, atlendant ({u'on eût fini pour se mettre au tricot ou à la broderie (pi'elle apportait toujours avec elle. Et quelquefois, joyeuse, ma tan'e la dévisageait en dessous, le sourcil froncé, pensant en elle-même :
— Jesuissùre(iu'eile enrage contre moi.
Mais Ton n'aurait jamaissu direà quoi song'eait la grande madame Dubois.
Ah ! c'étaient là de bonnes soirées I Le poêle ronflait comme un tambour, pendant que la neige fouettait la vitre ; on entendait par moments dans la rue sourde tinter les grelots d'une voiture passant au loin ou la sonnette de la verdurière d'en face, avec son petit carillon qui vien Unissait pas ; puis le canari, réveillé par le bruit des assiettes, se mettait à rossignoler à tue-tête. Et dans l'escalier montait le bruit du moulin à café que tournait l'une ou l'autre des demoiselles Hoftje, car c'était l'heure de leur souper.
Alors ma boifiie tante ouvrait à demi la porte, reniflait un instant l'o leur du palier, puis rentrait, disant :
— Pouah 1 c'est tout chicorée ! Qu'est-ce qu'elles ont à boire de la chicorée comme ça ? 11 y a de quoi s'empoisonner.
Je n'oublierai pas Poussette, la grande chatte, ni Castor, le petit épagneul : non, je ne puis pas les oublier,
Poussette grimpait sur l'épaule de ma tante et s'y roulait en boule, regardant aller et venir sa main et allongeant par moments la griffe pour accrocher au passage un morceau do brioche. Gastor,deson côté, sautait autour de la table, dressé sur ses jambes de derrière, le bout de sa langue rose entre ses dents, ou bien se posait sur son séant en jappant et remuant ses petites pattes à manchettes blanches, comme un lapin à cymbales. Oh î ils auront leur part : ma tante leur donnera un peu de brioche émiettée dans du lait, et Castor, par-dessus le marché, lappera le thé qui a coulé dans les soucoupes. Saute, Castor ! Et après avoir éternué une dizaine de fois, Castor prendra son élan et happera finalement le quartier de sucre auquel il a droit tous les soirs.
A dix heures, madame Dubois se levait en disant :
— Je me retire, Thérèse. C'est mon heure. Madame Peulleke s'écriait :
— Est-il déjà dix heures. Elisabeth ? Êtes-vous sûrequ^il est déjà dix heures ?
Et soudain elle embrassait ma tante, reprise à ses attendrissements :
— Quel malheur, ma chère ! Xousallonsdoncnous quitter. Dieu m'est témoin queje serais parfaitement restée jusqu'à minuit. Oui, je n'ai jamais eu moins l'envie de dormir.
— Ah ! ma bonne Thérèse, disait de son côté madame Spring, quelle bonne soirée ! Votre thé était vraiment bon. N'est-ce pas, Sisy, que le thé était bon ? Un peu trop vanillé peut-être. Moi je ne mets jamais de vanille, M. Spring veut au contraire que j'en mette : c'est ce que je ne prétends pas ! Ma pauvre amie, que je suis à plaindre !
Puis madame Spring chaussait ses galoches, madame Peulleke rentrait dans ses fourrures et madame Dubois faisait l'agrafe de son long manteau noir.
— Eh î bien, Sisy, après quoi courez-vous comme ça, demandait ma tante à la grasse malade Peulleke qui trottait atfairéedans les coins.
— Mon Dieu ! ma chère, est-ce croyable ? J'avais mis dans ce coin mon minou et je ne le trouve plus.
20b LE THE DE yi\ TANTE MICHEL
P^st-ce que lechatne l'aurait pas mangé, par hasard? A moins qu'un voleur ne soit entré pendant que nous prenions le thé. Oh ! ma chérie, il y a des choses si singulières 1 Stéphane, voyez donc ce que j'ai dans le dos. Mais voyez donc, Stéphane. Jesuis bien sûre que c'est Poussette. Est-ce mon minou, vraiment ? J'ai failli me trouver mal. Pensez donc : Poussette dans mon cou ! Etmonparapluie ? Aval— je un parapluie ? Oh ! je ne serai jamais prête. >
Ma tante descendait avec la lampe, suivie de Castor et de Poussette, déposait la lumière sur la dernière marche de l'escalier, ouvrait elle-même la porte de la rue. Et la cîarti, se répandant au dehors, rougissait la neige ou faisait scintiller le verglas.
Ma bonne tante tendait alors les deux mains et disait : « à mercredi o ; elle secouait très fort les doigts de madame Spring et de madame PeuUeke et touchait légèrement la main que lui présentait I madame Dubois. ij
Puis les trois amies remontaient la rue jusqu'au réverbère ciui est au bout. Je vovais la mince
silhouette de madame Dubois se détacher raide et droite sur la neige pendant que madame Spring, repliée sur elle-même, tapait sessocquesàterrepour ne pas glisser etque madame Peulleke, les ?jras ouverts, essayait de se tenir en équilibresursestalons, s'arrétant à chaque pas et criant :
— Je sens que je vais tomber. Ouf ! Je m'arrête ici. Non, je ne fais plus un pas. Quand je serai à terre, il sera trop tard, je suppose.
El de loin elles entendaient ma tante qui appelait Castor .
— Castor ! Castor I Ah 1 le petit polisson I Rentrez, Castor !
Puis la porte se refermait et ma tante Michel se mettait à lire ses romans jusqu'à minuit.
Un matin, c'était la veille du jour de l'an, nia tante trouva sur le palier, devafit sa porte, une enveloppe à son adresse, avec le timbre de Paris. Elle me dil plus tard que, dès l'instant qu'elle eut reconnu récriture, elleressentitun fort battementdecœur, comm' si elle se fût attendue à quelque chose d'extraordinaire. Elle rentra avec la lettre et l'ouvrit, en m' disant, d'une voix basse presque effarée :
— C'est Glotilde qui m'écrit.
Je sais assurément la figure qu'elle avait penda;. qu'elle lisait, toute droite dans le petit jour gris di la fenêtre, pour y voir plus clair, car le brouillarc. était très épais dans la rue, et la chambre, sous 1 clarté brouillée des vitres, nageait dans une demi
LE THÉ DE MA TANTE MlCHEL 2O9
obscurité. Oui, je lésais puisque j'étais moi-même près du feu, mes pieds dans la chancelière. la suivant de mon regard curieux. Ses mains tremblèrent d'abord en faisant sauter le cachet ; puis, à mesure que se prolongeait sa lecture, elle devint pâle, sa bouche se pinça, elle tinitpar froncer fortement le sourcil.
Je me demandai alors qu'elle pouvait bien être cette Clotilde et pourquoi la lettre impressionnait si vivement ma tante. A force de chercher en moimême, il me revint à l'esprit que Clotilde était le nom de la sœur de madame Dubois. Ce nom quelquefois avait été prononcé dans les causeries dumer^ credi, mais avec une sorte de retenue, et seulement quand madame Dubois n'était pas là.
Matante jeta brusquement la lettre sur la table croisa les bras et s'écria, les yeux perdus devant elle :
— Eh bien ! il ne me manquait plus que ça î
Elle reprit la lettre et de nouveau se planta devant la fenêtre ; mais elle ne la relut pas sans avoir braqué ses lunettes sur son 'lez, ses tirebouchons ^'ris
agités de petites secousses ; et seslèvres remuaient rapidement, car, cette fois, — je n'eus pas de peine à m'en apercevoir, — elle semblait épeler les mots pour mieux en scruter le sens.
Puis elle se prit à marcher à grands pas par la chambre dans le bruit de son jupon de boucran battant ses genoux ; elle fit ainsi six fois le tour de la table, ni une fois de moins ni une fois de plus ; et toujours elle marmottait des paroles qui ne sortaient pas de ses lèvres. Alors il arriva ceci : Castor qui s'était oublié dans un coin, s'imagina qu'ellelui donnait la chasse, et se mit, lui aussi, à courir en rond autour de la table, de toute la vitesse de ses courtes jambes, la queue entre les cuisses, mais pas assez vite pour que ma bonne tante dont les enjambées s'accéléraient, ne l'atteignit et ne lui écrasât la patte de toute la largeur de ses chaussons. En un instant, toute la maison retentit des glapissements du pauvre roquet. Ce qui n'empêcha pas mon excellente parente de lui administrer une correction soiî^née. Et tout à coup elle revint se piéter devant moi, hochant la tête, tout attristée et me disant
— 'Oui, Stéphane, me voilà dans de jolis di'aps. Sac à papier, mon garçon, ô'est une belle affairequi me tombe sur le dos. Qu'est-ce que j'ai à voir, moi, dans toutes leurs bisbilles ?
Elle se montra, ce matin-là, d'une humeur tout à fait détestable ; un moment même elle fut sur le point de descendre chez les demoiselles Hoftjepour se plaindre du bruit qu'elles faisaient en nettoyant leur cuisine : car c'était le samedi ; mais elle ne descendit pas. Elle s'assit devant son encrier, après avoir pris dans son armoire une })lume et un petit cahier d'Angoulème ; ensuite elle mit la plume dans ses dents, se gratta le sourcil, posa son menton sur ses mains, eut l'air de chercher ; mais bientôt, repoussant résolument le papier, elle s'écria :
— Non, je ne veux pas lui écrire. Qu'est-ce que je lui écrirais d'ailleurs ? C'est une ancienne amie après tout. Je ne veux pas lui refuser ce qu'elle me demande. Ma parole d'honneur, Stéphane, j'en deviendrai folle.
Puis, courant et tournant en tous sens, son plumeau à la main, elle commença la toilette du son
petit appartement, le corps agité de mouvements saccadés ; mais, commaelle s'arrêtait souvent pour songer, la besogne n'avançait pas ; et elle finit par jeter son plumeau sur un fauteuil, vexée contre elle-même, sa bouche toujours plus plissée, au point qu'elle semblait avoir avalé ses lèvres.
Le canari, déjà excité parles gémissements perrants de Castor, choisit ce moment pour filer ses notes les plus aiguës ; et tout en s'égosillant, il la suivait de son petit o?il noir avec Tespoir qu'elle lui donnerait, comme d'habitude, le morceau de biscuit qui le récompensait de ses adresses de chanteur. Mais elle lui cria avec colère :
— Te tairas-tu, vilaine bète !
Et en même temps elle faisait tourner ses bras comme des ailes de moulin pourle réduireau silence. Fifi ne rentendit pas ainsi, et prenant au contraire ces grands gestes inaccoutumés pour des encouragements, il redoubla de gaîté, tellement qu'on cessa d'entendre le ronflement de la bouilloire sur le poêle, le bruit des demoiselles Hoftje dans la cuisine et le tintement de la sonnette chez la verdurière d'en face»
LE THÉ DE MA TANTE MICHEL 2l3
A midi, ma tante Michel parut se calmer un peu et me dit, presque froidement :
— Si vous aviez dix ans de plus, mon garçon, je vous demanderais un conseil.
Je me sentis encouragé à lui adresser une question :
— Qui est-ce, madame Clo tilde ?
Elle darda sur moi un regard pointu et m'examinant avec défiance :
— Qui vous a dit, Stéphane, que c'est Clotide qui m'écrit ?
— Mais vous-même, tantôt.
— L'ai-je dit ? Eh bien, oui, c'est Clotilde, Clotilde Dubois. Je vous demande un peu : elle m'écrit à moi de luifaire voir sa sœur. Des choses impossibles! J'en suis toutàfait malade.
J'aurais bien voulu m'enquérir pourquoi il était impossible de faire voir la grande madame Dubois à sa sœur Clotilde ; mais je n'osais pes, soupçonnant là dessous un mystère qui m'irritait délicieusement et aussi me remplissait du troubh^ secret do la lemme.
Maintenant elle semblait se reprendre vis-à-vis de moi à une plus grande circonspection. Après le dé^ jeûner de midi, elle se jeta dans son fauteuil-, étendit un mouchoir sur ses yeux aiiiide faire en. paix sa sieste, étira ses jambes devantle feu. Mais elle ne parvint pas à trouver le sommeil ; et tout à coup lançant le mouchoir au loin, elle se redressa, poussa deux gros soupirs et me dit:
— Stéphane, votre tante aime certainement ce qui esj; bon, mais elle préférerait se priver de thé et de brioche pendant une semaine plutôt que de se chaj'ger d'une commission semblable.
Chaque fois qu'elle passait devant la lettre, ouverte à présent sur l'armoire, elle la prenait, la relisait, sans sauter un mot, croyant toujours qae quelque chose lui avait échappé d'abord.
^ Ah 1 les femmes 1 les (emmes ! disait-elJ^' entre ses de-nts, c'est si plein de. secrets !
J,' aurais bien donné des choses pour connaître le contenu de cette fatale missive ; oui, ma curiosité était à ce point éveillée que j'aurais fait, je crois, sans remords, le sacrifice de mes prochainje*
étrennes, en exceptant cependant le cheval de carton.
Dans l'après-midi, ma tante passa une robe de soie verte dont elle séparait seulement les dimanches, se coiffa d'un chapeau à plumes noires, tout petit, qui lui donnait un air de vieille jeune fille et faisant ensuite leshoufons de ses gants :
— Je vais chez Lisbeth, me dit-elle. Mettez-vous près du feu, Stéphane, et amusez-vous à regarder les images de mon Monte- Christo ; je ne serai pas longtemps. Mais surtout faites bien attention au feu, Stéphane.
Je lui promis tout ce qu'elle voulut et elle partit, après avoir fourré la lettre dans son manchon.
— Certainement, pensais-je en moi-même, madame Clotilde demande une chose bien extraordinaire, puisque voilà ma tante Michel toute pareille à une folle ce matin. Qu'est-ce qu'il y a pourtant d'extraordinaire à ce qu'une sœur cherche à voir sa sœur ? A moins qu'elles n'aient des torts l'une envers l'autre. Mais quels torts madame Dubois, qui est si bonne, pourrait-elle avoir envers madame
Glotilfle ? Si j'avais une sœur^moi, je ne voudrais pas me brouiller avec elle pour tout l'or du monde. Xon, je ne le voudrais pas.
— Ah 1 mon garr*on, s'exclama ma tante en rentrant à la tombée du jour et en jetant dans un coin ses galoches, je ne m'y laisserai plus [u'endre. Quelle femme î Dieu ! quelle femme î
Elle se déshabilla, mit sa petite jacpiette blanche par dessus son jupon de boucran, chaussa ses pantouffles, puis se détendit dans cette parole de Ijienétre :
— Quelle bonne chose d'être près de son feu, Stéphane ! Il fait un temps ! sûrement nous aurons de la neige pour le jour de 1 an.
Et elle ajouta, en se tapotant les anglaises d'un petit geste délié et heureux :
— C'est égal. Je suis contente pour cette pauvre Clotilde. Mon cher garçon, je vous ai apporté du bonbon. Allez me prendre mon cabas.
Le mercredi suivant, juste le lendemain du jour lie l'an, les trois amies se firent chez ma tante leurs (Compliments de bonne année : on prit, ce soir-là, après le thé, du vin chaud, et le vin chaud fut suivi d'un punch qui flamba, pendant cinq bonnes minutes, dans l'obscurité de la chambre, sous la vague clarté du carcel dont la mèche avait été baissée.
MadamePeuUeke montra toute la soirée une bensibflité et une distraction vraiment intéressantes : dans la même minute, sa grosse et luisante figure rose passait du rire aux larmes. Madame Spring, de son •"ôlé, fit paraître tant de chagrin, à cause des l'trennes que lui avait données M. Spring, (pi'elle
2lS LE THÉ DE MA TANTE MICHEL
but positivement im petit coup de trop. Mais madame Dubois, toujours sévère, ne voulut touclu au punch ni au vin chaud. Quant à ma bonne tant» elle raconta des histoires de nouvel an passés, ex- 1 phqua comment elle aurait épousé, si elle l'avait ' voulu, un monsieur le baron de Quatrebras, quiétaii manchot, mais possédait 50,000 francs de rente, e' bouda, caressa, caressa, bouda madame Dubois | avec une bizarrerie d'humeur qui b'appa tout le monde. i
— Ma chère Lisbeth. un peu de bonbon, disaj^| elle. Ne prendrez-vous pas un peu de bonboQ, Voyons, pour me faire plaisir.
Et rinstant d'après :
— Vraiment, ma chère, vous êtes insupportable , avec vos airs. 11 n'y a pas moyen de vous tenir ce pagnie.
Au moment de partir, madame Dubois dit à tante, très bas ;
— A demain .
Celle-ci lui serra les mains de toutes ses forces el|
répondit :
— Oui, à demain, six heures.
Ce jour-là, je ne devais pas aller chez ma dig-ne ))arente, mais mon drsir de connaître madame Glolilde était si vif que je lui demandai, sur le point de la quitter à mon tour :
— Est-ce que je ne pourraipas voir madame Clo- Ide une petite fois, moi aussi ?
— Et pourquoi veux-tu voir madame Clotilde, mauvais sujet?
— Mais, tante, pour la voir, lui répliquai-je, un peu. confus.
Il fut convenu que jarriverais vers cinq heures et que je ne demeurerais qu un instant.
Quand, très rouge d'avoir couru, je pénétrai entin le lendemain dans le petit appartement soigneu-
'3inent épousseto et tout éclairé par la douce lueuiiianquille de la lampe, une petite personne de trente
trente-cinq ans, qui tenait à le main un album de
holographies, levai les yeux et regarda avec une i'xité extraordinaire la porte que je venais d'ouvrir
iscrèloment : on eût dit rpi'ello voulait percer les
220 LE THK DE M\ T\NTE MICHEL
murailles pour voir si quelqu'un n'arrivait pa: rière uioi .
Lorsqu'elle s'aperçut que j'entrais seul, elle les deux mains sur son cœur et dit :
— Mon cœur s'est brisé. Thérèse, j'ai cru c'était elle.
— Allons, entrez, Stéphane, dit ma tante Miel C'est mon neveu. Clotilde.
Alors, cette singulière créature me prittoutàcoui dans ses bras et m'embrassa avec transport en >'criant :
— Je l'ai vu tout petit, tout petit. Dieu î coin:: tout change! Le voilà grand garçon maintenu h Mon cher enfant, ne reconnaissez ^vous plus la Clotilde qui vous faisait sauter?
Elle m'embrassait coup sur coup, de toutes scforces, au point de me faire mal.
-— Dis, mon enfant, vraiment, ne me reconnaitu pas? répétait madame Clotilde. Regarde-moi !w dans les yeux. Est-ce que je te fais peur?
Puis, se tournant vers ma tante et me montra de la main ;
LE THi; DE MA TANIE MICHEL 221
— Thérèse 1 Thérèse ! cria-t-elle. Voilà ce qui m'a manqué toute ma vie !
Petite et brusque, très maigre, avec une grande »ouche, des yeux gris sous des cheveux noirs crêpelés, presque laide, telle était madame Clotilde. Elle iivait les joues pâles, les paupières rouges et sous ies pommettes des creux profonds comme des trous de vieilles douleurs. Ses fines mains de petite fille se chargeaient de bagues presque à chaque doigt, mais elle était mal chaussée et il y avait un certain désordre dans sa toilette. Elle se levait, s'asseyait, se mouvait constamment, avec une vivacité inquiète dans le geste et la parole. Elle avait repris Talbum et considérait la photographie de madame Dubois en une attention extasiée.
— C'est bien elle, disait-elle entre ses dents. Oui, je la vois comme si elle était là. Sainte et chère sœur !
Elle fixait sur la pendule son petit œil couleur d'étain, en cillant.
— C'est incroyable comme Theni-e est lente. Elle ne viendra donc jîimais!
Je remarquai que ces narines battaient d'un mouvement égal et continu, chaque fois qu'elle pirait ; et sa sèche poitrine se soulevait sous "ï corsage avec force.
— Un peu de patience, lui disait ma tante. ^
— Oui, ma bonne Thérèse, de la patience. A peur et je voudrais y être déjà. Huit ans sans % voir! Non, je ne pouvais plus vivre sans la seri dans mes bras.
Puis elle embrassait sa vieille amie dans lanu( et lui disait :
— Ah! ma chérie, je ^"ous ai toujours aimée cofllme une sœur. Xon, après Ehsabeth, il n'y a pt sonne que j'ai plus aimé que vous.
— Ta, ta, ta, restons calme, faisait ma tani en se mouchant pour surmonter son attendriss ment.
Clotilde souriait alors :
— Calme, ma pauvre amie ! Oui, soyons cah Après huit ans, j'ai jjion le droit d'ôtreun peucah près de vous deux.
A la demie, ma tante me renvova.
-^ Tiens, me dit madaïue Glotilde, garde ça en souvenir de moi, cher enfant.
Elle me tendit un petit carnet d'ivoire, garni d'un crayon d'or ; mais tout à coup, me retirant des mains k carnet, elle le refoura dans sa poche et me laissa seulement le crayon .
— Un carnet ! On ne sait pas, murmurait-elle toute tremblante. On écrit quelquefois des choses. . .
Là-dessus, sans en dire davantage, elle me serra a m'élouffer et je m'en allai.
J'ai su depuis par ma tante les fautes et les mal heui'6 de la pauvre Glotilde.
a Stéphane, ine dit un soir cette excellent*
personne, plus vieille alors de dix ans, je ne voi
ai jamais montré la lettre de cette triste ClotiM
qui vient de mourir. Je ne vous l'ai pas montréf
parce que vous êtes seul^eat à l'âge où cesch
là peuvent être montrées. Prenez cette cassette
la deuxième planche, à côté de la caisse à l'argenU
rie, et apportez-la moi. Bien. Maintenant, jetez ui
pelletée de charbon sur le feu et mettez-vous ensui
près de moi. Voici la lettre : vous pouvez
lire. »
Ma tante me pass.; un vieux morceau de papi
jauni par le temps, et je lus ces mots d'une grosse écriture raboteuse et tourmentée :
« yid. chère Thérèse, vous souvenez-vous encore » de moi? Moi, je vous aime comme au premier r. jour. Je suis comme une mort© ici, toute seule » dans ce Paris que j'ai aimé et que je n'aime plus, » et je n'ai plus la force de vivre. Le cœur me danse » dans la poitrine. Vous verrez que ça me jouera un » tour. Il y a bientôt huit ans que j'ai cessé d'avoir » des nouvelles d'Elisabeth. Je ne veux pas mourir » sans la revoir. Oh 1 Thérèse, faites que je la voie, » mais chez vous, car je n'oserais jamais chez elle, » je ne sais pourquoi. Oh ! ma chère Thérèse, je » traverserais le feu pour êlre auprès d'elle une » heure seulement. Dites-lui que je n'ai pas osé lui » écrire. Je vous en prie, Thérèse, faites cela pour » moi. Je prendrai le train mercredi, deuxième jour de l'an et serai chez vous jeudi. Votre amie jusqu'à la mort.
» Glotilde. »
« — C'est bien cela, dit ma tante. Je n'oublierai
jamais renibaiTas dans lequel me jeta cette lettre. J'aimais Clotilde, oui, je l'ai toujours aimée, et j'étais émue de voir qu'elle se souvenait de moi. Mais Elisabeth! comment la faire venir chez moi, comment lui dire que Glotildc désirait la voir? Elisabeth est une vieille maniaque et elle a le cœur un peu dur, pensais-je en moi-même. Elle n'a jamais voulu qu'on lui parlât de sa sœur, et certainement elle me fermera la bouche dès que je lui dirai qu'il s'agit de Clotilde. Qu'est-ce qu'il arrivera? C'est que je me fâcherai, oui, je casserai les vitres, je lui dirai ses vérités, et au lieu de raccommoder les deux sœurs, je me serai tout simplement brouillé avec Tune et l'autre. Voilà ce que je me disais, mon garçon, car je suis vive, et quoique j'ai toujours beaucoup aimé cette singulière ÉHsabeth, je n'ai jamais pu supporter qu'elle me contredise en rien. Une bonne femme après tout, mais vous savez, sans expansion, concentrée en elle-même. Un moment, je pensai à écrire à Clotilde qu'elle ne devait pas compter sur moi ; mais sac à papier, envoyez donc promener une amie maUu ureuse ! J'allai voir Elisa*
belh. — Xon, je n'aurais rien pu faire de plus que (faller voir Elisabeth pour une pareille chose. Elle -'apprêtait à sortir quand j'entrai chez elle.
» — Lisbeth, lui dis-je, mettez là votre chapeau. J'ai à vous parler.
» Elle s'attendait si peu à me voir qu'elle me demanda s'il était arrivé quelque chose. Je tremblais, lAQn cœur battait, j'avais envie de lui sauter aux yeux et en même temps de l'embrasser. Alors nous causâmes pendant une heure de toute sorte de choses, excepté de celle pour laquelle j'étais venue. Elle ine regardait avec un peu d'inquiétude et me dit enfin :
» — Il me semble, Thérèse, que vous deviez me parler de quelque chose .
» — Oui, Lisbeth, répondis-je en faisant un effort, de Clo tilde.
« Elle se leva toute droite et dit :
» — C'est inutile.
» Je me levai à mon tour et lui dis froidement :
» — Oui, de Clotilde. Elle m'a écrit. Voici sa lettre.
» — C'est inutile, répliqua-t-elle avec force.
» Alors, Stéphane, je perdis un peu la tête. Je sentais que j'allais me mettre en colère, et en même temps j'avais peur de Lisbeth. Je ne l'avais jamais vue dans une telle agitation : elle était blanche comme ses manchettes ft sa figure était enti-rf^'n^nt contractée.
» — Vous la lirez, Lisbeth, lui dis-je ; et je Ini présentai la lettre.
» — Je ne veux pas la lire. Cette femme n'est pas ma sœur et je ne la connais pas.
» — Eh bien, si c'est comme cela, m'écriai-je, vous l'écouterez, malgré vous, car je vais vous la lire, moi, nom d'un petit bonhomme ' Et je me mis. à lire la lettre si haut qu'on aurait pum'entendredc la rue, mais je pensais bien à cela dans ce moment. Lisbeth parut tout à coup se calmer et me dit quand j'eus fini :
;) — C'est bien, Thérèse. Vous avez fait ce qu'on vous demandait. Mais je no veux pas. Que tout son dit!
* — Non, tout n'est pas dit, Lisbeth. Une soeufj
lie doit pas fermer Toreille à la voix de sa sœur. Il f^'Mt voir Clotilde.
Klle avança la main et ine dit :
— Thérèse, vous ne pouvez pas comprendre... » Mais je ne la laissai pas achever et je criai :
— Malheureuse que vous êtes! Savez-vous que wiir, êtes plus coupable qu'elle, puisque vous ne lui avez pas tendu la main ? Moi, Lisbeth, j'aurais été la chercher au bout du monde pour la sauver.
» Alors elle se jeta dans mes bras en pleurant :
» — Thérèse, je vous obéirai. \'ous valez mieux i\\ie moi.
» Ce qui n'e^t pas vrai, Stéphane, en supposant [lie je vaille quoique chose.
* C'est égal, j'avais le cœur bien content quand, le soir venu, je me retrouvai chez moi, les pieds lans mes pantoufles, songeant à ce qui s'était liasse. Ma parole d'honneur, je n'aurais pas recommencé.
» J'aurais voulu écrire à Clotilde, mais sa lettre tait sans adresse et je savais seulement ([u'olle ha- 'ilait Paris.
LE THÉ LE Ma TaNTE MICHEL
» Le jeudi, enfin, une voiture s'arrêta devant maison.
)) On sonne : j'entends un pas dans l'escalii j'ouvre la porte. C'était Clolilde. Jour de Di( quelle journée! ¥A moi qui aime les pleurnicher C'était bien elle. Stéphane, oui, ce n'élait que trc bien ma pauvre Clotilde si aimante, si dévouée, bonne et en même temps si mauvaise tète. Sape lipopette! j'y suis encore ; je la revois tombant di mes bras, m'étreignant à bras le corps, m'embi sant dans le cou et me disant .
,) Ah ! Thérèse ! ma chère Thérèse ! c'est t^ pauvre Clotilde ! Vois, je n'ai plus que les os. Fardonne-moi aussi. Je n'en ai plus pour longtemps.
» Elle regardait les moindres choses, les prenail dans ses mains et se demandait si elle ne les avait pî vues autrefois. J'avais un petit tableau de tapissa dont elle m'avait fait cadeau à ma fête, dans temps ; elle l'embrassa en disant :
» J'étais encore jeune (ille alors. Oh ! comme c'« bon de ne rien savoir de la vie !
,) —Vous éteè venu, ce jour-là, à cinq heun
Stéphane, et vous êtes parti à la demie, je m'en souviens. Glotilde allait sans cesse de la pendule à la })orle.
» — Thérèse, me disait-elle, comment ferai-je pour attendre? Ah ! que ne puis-je aller au devant d^elle ?
» Quand il lut près de six heures, son cœur se mit à battre si fort qu'elle le comprimait à deux mains, tenez, comme cela ,. et , toute paie, elle me dit :
» — Vuilà que j'ai peur à présent.
, » Fuis elle m'attira à elle et me demanda :
» — Quelle ligure me fera-t-elle ? Dites-moi bien ce qu'elle vous a dit, Thérèse, afin de me calmer. J'ai le sang qui bout. Ah ! mon cœur! mon pauvre cœ^ur !
» Un peu avant six heures, on sonna. Elle sauta sur ses pieds comme un ressort, au milieu de la chambre, les mains toujours à la poitrine. C'était le boulanger.
" — Tant mieux, lit-elle. Je n'y étais pas encore assez {) réparée.
') Mais presque aussitôt on sonna de nouveau, et cette fois deux coups.
)> — C'est Lisbetli. dis-je à Glotilde.
» Elle s'assit, se leva, s'assit encore, prit sa tèle à deux mains et entin se mit toute droite. Ah ! il aurait fallu la voir. Je n'ai jamais vu personne dans un pareil état. Il me semble qu elle... »
Ma tante s'interrompit pour tousser.
« — Je ne pourrai jamais continuer, Stéphane, me dit-elle , si vous ne me donnez un verr.* d'eau. » .
» Jjô versai ua verre d'eau et, après l'avoir sucré, elle y mit elle-même deux gouttes de fleur d'oranger .
» — Il me sembla, continua ma tante après avoir bu à petites gorgées, il me sembla qu'elle allait tomber sur le plancher si je la quittais. Et pourant il fallait ouvrir. Je savais que c'était L.isbeth , j'avais reconnu ses deux petits coups, car il n'y avait qu'elle pour sonner de cette manière. Je descendis enfin. Oui, c'était bien Lisbeth. Elle était très pâle. Elle me dit en entrant :
» — Eh bien ?
» Je lui répondis en levant le doigt :
» — Elle est en haut.
» Alors, la voilà qui monte tout droit, sans rien 'lire, et moi derrière, assez sotte et ne sachant comment tout cela allait tourner. Lisbeth pousse la
porte, fait un pas, puis s'arrête; j-enlre à mon tour, et voyant qu'elle s'arrête, je la pousse dans le dos. Non, je n'oublierai jamais cette scène, Stéphane. Glotilde, immobile, les yeux fixes, regardait Lisbelh, en lui tendant à demi les bras, comme quelqu'un qui; n'ose pas ; mais tout à coup Lisbeth ouvre les siens et Glotilde s'y abat de tout son corps. Et elle murmurait dans ses sanglots des mots :
» — Elisabeth ! Beth ! Beth ! Lisbeth ! Elisabeth !
» Gomme une femme qui vient de retrouver son petit enfant après l'avoir longtemps cru perdu.
» Lisbeth de son côté disait :
» - Glotilde ! Ah ! Glotilde : A la fin! Non, vou^ ne savez pas î
» Je la regardais : elle faisait des efforts pour ne rien montrer de ce qu'elle avait dans le cœur. Elle se tenait à quatre comme un rameur qui sent que le, courant l'emporta, et ses narines battaient, battaient, là, tenez 1 comme des rubans au vent.
» Et je me disais en moi-même :^
» — Mais va donc, grande bête. Grie donc, pleure • lonc, fais donc quelque chose, toi aussi.
» Oui, Stéphane, à la voir ainsi se pincer pour dissimuler son sentiment, tandis que l'autre, si bonne, cette pauvre aimante Clotilde, la nouait dans ses bras et s'abandonnait à sa tendresse, à son repentir, à sa frayeur, à toutes les émotions qui déchiraient son àme, je Taurais battue. C'est la faute à ma nature un peu vive qui me fait faire quelquefois des choses dont j'ai lieu de me repentir après. Mais voilà, chacun a ses défauts. Où en étais-je, dites, Stéphane, où en suis-je restée? Minute, patience 1 Je sens que ra me revient. Je vous disais donc que je l'aurais battue, tant je me rongeais de la voir faire ses manières. Et tout à coup le temps de tourner la tête, j'entends un cri . C'était Lisbeth qui parlait à son tour.
' Ah ! elle n'en pouvait plus non plus, elle ! Estqu'on commande à ces choses-là d'ailleurs? Mettez plutôt une paille en travers du goulot de la pompe, pour empêcher l'eau de couler, Stéphane, que votre froide raison en travers de votre ca-ur, pour ei! conq)rnner les élans.
C'est ce que je i>ensais, mon garçon, en voyant
les grosses larmes qui roulaient dans ses yeux, tandis que des sanglots soulevaient sa poitrine. Oui, c'est ce que je pensais, ou du moins c'est ce que j'aurais pensé si j'avais été capable de penser dans ce moment. Mais j'avais les yeux brouillés conome quand la fumée de la bouilloire couvre le verre de mes lunettes, et dans mes larmes^ je voyais tourner le quinquet, la table, Poussette, Castor, Lisbeth et Clotilde, en rond, ainsi que les carabiljes qu'on fait tourner pour un cens aux tourniquets des kermesses, Stéphane. A présent, je Taurais embrassée, cette grande Lisbeth, tant elle était elle-même abattue par la force de son émotion. Pensez donc ! Une sœur, votre propre sang, une branche du même arbre, un être dont on est presque l'autre moitié et qu'on n'a plus revu depuis huit ans, qui était comme mort, qui revient tout à coup se jeter dans vos bras et qu'on retrouve si changé qu'il en est à peine reconnaissable, si ce n'est à ce qu'on se sent dans le cœur pour lui! Voilà l'histoire.
» Et Lisbeth pressait dans ses longues mainsblanches, trop longues, la tète de Clotilde et la re-
LE THÉ DE MA TANTE MICHEL ll^-J
gardait avec des yeux qui lui entraient jusqu'à rame. On eût dit qu'elle demandait sans le demander, à ce pauvre cher*cœur du bon Dieu , si confiant, si tendre, si fou, ses peines, ses fautes, ses déceptions, ses angoisses, tant ses yeux clairs pénétraient profondément dans ceux de Glotilde. Et, pendant ce temps, ses sanglots faisaient dans sa gorge le bruit d'une eau qui ne passe pas.
>> Viens que je te voie. Près de la lumière, plus près, disait Glotilde. Ah ! mon cher cœur, que lu es belle! Tu as toujours été la plus belle, vois-tu, tu es plus belle que lu n'as jamais été.
Ce qui n'était pas vrai, Stéphane; mais Glotilde avait le cœur et la tète ainsi faits qu'elle voyait tout en beau et en bien, et elle s'enflammait pour tout ce qui la touchait comme de la paille sur laquelle on a laissé tomber du feu. Et puis, qu'elle était câline i Elle lui souriait, l'embrassait, lui faisait les yeux doux, prenait sa tête et ses bras et ses mains dans les siennes ou se roulait contre elle, entre ses genoux, en pleurant, en parlant, en lui murmurant des choses, je ne sais quoi. Je n'ai jamais vu cojur
pareil et plus sur la main ; tout ce qu'elle pensait, le bon et le mauvais, elle le disait, sans rien pouvoir garder pour elle, vite, ^rès vite, comme les premières pierres d'un tombereau qu'on déverse à terre et que poussent celles qui sont derrière. Lisbeth, au contraire, plus froide, moins expansive, la regardait souriant, l'écoutant, parlant peu, presque gênée par moment de la ressemblance qu'avaient avec l'amour les choses que lui disait Clotilde: Et quelquefois ses yeux se tournaient vers le plafond ou vers le feu, comme si elle eût rêvé à ce qui était si loin et perdu pour jamais.
» Et elle disait :
» Pauvre Glotilde ! Pauvre sœur î Pardonnemoi ! C'est à moi la faute.
i) Xe dis pas cela, non, ne le dis pas, répondait Glotilde. Tu n'as rien avoir dans les tristes choses de ma vie. Tu es un ange, toi. Tu pleures, tu pries, tu souffres aussi, mais tu n'appartiens pas à cette terre, vois-tu. Et puis, moi, je suis une folle. Une tête en l'air, tu sais bien comme on m'appelait en* classe. Est-ce que tu te souviens? On disait : cette
tête fêlée de Clotilde ! C'était moi. Ha ! on avait raison. Je ne suis pas autre chose. Mais qu'est-ce que ça me fait à moi que je sois une folle et que j'ai eu le sort d'une folle dans ce monde , puisque tu es là, toi, que je te revois, que je te tiens contre moi , que ce sont bien tes pieds, tes mains, t'es bras, que c'est toi, enfin. Toi ! Et que je puis te le dire à toimême ! Toi ! c'est comme un fruit savoureux pour une bouche qui a soif! Non, je ne puis pas te dire ce qui se passe en moi .
De temps à autre, elle posait une main sur son cœur ou ses deux mains, et alors elle devenait pâle.
» —Ah! ne me le cache pas, Clotilde, disait tristement Lisbeth, je le vois bien à présent, c'est là que tu souflres !
Clotilde souriait , un triste sourire , Stéphane, et répondait :
— Oui, un peu, ce n'est rien. C'est la joie, la peur, le saisissement. Et puis cela tourne tout à coup, tu sais, comme une roue. Mais si c'est là que j'ai mal, Elisabeth, un peu mal, pas beaucoup, c'est
aussi là que j'aime, que je t'aime, que je sens le bonheur de te revoir, de causer de toi avec toi, et d'être sous ta main, comme ta petite chose. Toute ma vie est à présent là, et plus il bat, plus je sens qu'il est content de battre. Et puis, pourquoi parler de cela? Il n'y a que toi ici. Moi, ce n^est plus moi, c'est encore toi, sais-tu?
» Elles parlaient ensemble du passé, mais du passé joyeux, du temps où elles allaient à l'école. Lisbeth ne fit pas une allusion aux huit années que sa sœur avait vécues» à Paris, mais quelquefois elles se représentaient à la mémoire de Clotilde et il en perçait quelque chose dans ce qu'elle disait. A . présent, toutes deux se souriaient, riaient. Il y avait i des moments où Lisbeth disait : « vous », et Clotilde alors la reprenait doucement :
— Dis-moi « tu » toujours.
» Oh ! elle aurait été bonne mère ! Elle aurait donné à son enfant tout l'amour qui remplissait son cœur et dont s'emparèrent des hommes indignes. Elle aimait si bien, si profondément î Elle aimait tant aimer, Stéphane ! Je le vis bien ce soir-là ; ses
mains, son corps, sa bouche n'étaient qu'une caresse. C'était plus iort qu'elle ; comme le feu perce la fumée, des baisers, de l'amour, des caresses sortaient d'elle, comme ceux qu'on donne à un petit enfant.
» Mais qu'est-ce que je vous raconte là, Stéphane? Ni moi ni vous ne comprenons rien à ces choses-là et Lisbeth était un peu effrayée par moments, ne les comprenant peut-être plus. »
Ici ma tante s'interrompit de nouveau pour tousser.
« — Ne trouvez-vous pas, Stéphane, que le froid commence à monter dans la chambre ? Jetez une pelletée de charbon sur le feu, mon garçon.
Je chargeai le poêle, comme elle me le demandait, et quand elle se fut passé trois ou quatre lois les mains l'une sur l'autre, elle reprit son histoire.
« Qq est-ce que je vous disais? Ah ! je' sais. C'est de Clotilde que je parlais. Figurez-vous, garçon, que je l'ai vue à ses pieds, oui, blottie contre i elle, toute petite, et disant : |
» - Pourquoi ne peut-on pas choisir l'heurede sa fin, Elisabeth? Tenez, ce serait à présent la mienne. [ Ma tête entre tes genoux, comme ce^i. Ah ! quel bonheur 1 mourir ! Et mourir maintenant de préférence à demain !
» Et cette froide femme répondait :
» —Ah! Glotildeî pensez à celui qui seul peut frapper et marquer l'heure à laquelle nous serons i frappés.
» Votre vieille tante allait et venait dans la cham-
bre, pendant ce temps, rangeant les objets, toussant, faisant du bruit, tourmentant Poussette et Castor. La bouiiioire ronflait sur le feu, comme à cette heure, Stéphane. Un silence rég-nait dans la maison, caries souillons d'en bas étaient parties se confesser. Et dans la chambre on n'entendait que le bourdonnement de leurs paroles. Savez-vous ce que je fis ? Je remontai d'un cran la mèc'ie de la lampe et je sortis pour les laisser causer plus librement entre elles.
» La tête emmitouflée d'une capeline, je courus chez le p (lissier du Treurenberg. Oui, j'allai jusque-là, avec l'idée de leur faire passer une agréable soirée, et j'achetai des brioches, des macarons, du pain d'amandes, j'aurais acheté toute la boutique. Mes jambes marchaient comme des jambes de gendarme, droit devant elles, sans que mon esprit les guidât, car il était resté là-bas, avec cette bonne Clotilde que j'aimais de tout mon cœur.
« Et quand je rentrai, au coup de huit heures, après cette course dans la petite neige qui tombait, fine comme de la pluie, j'étais bien mouillée, Slé-
phane, mais je n'aurais pas troqué mes bottines crottées de boue fondue contre les bottines des « madames » qui à celte même heure, étaient assises dans une bonne loge à la Monnaie.
» J'avais le co'ur à l'aise, oui, le cœur me riait dans la poitrine et le froid devenait pour moi le chaud, parc^ que je les trouvai près du feu, l'une à côté de l'autre et la main dans la main, contentesde moi et heureuses d'elles-mêmes, comme de vieilles amies qui se sont juré de ne plus jamais se quitter.
» Et ce fut vraiment une bonne soirée, Stéphane, bien qu'il n'y eut pas d'oie aux marrons sur la table, mais jamais je ne réussis mieux mon thé, et après le thé nous bûmes du vin chaud.
» Je crois bien que votre vieille tante en prit plus que de raison, mon neveu, car la tête lui tourna cette nuit-là, au point de lui laire prendre le matin pour le soir, le coté où le soleil se lève pour celui où il se couche.
» Quels efforts cette bonne Clotilde faisait pour égayer notre thé î Elle m'embrassait, me plaisantait'
LE THE DE MA TANTE NtlCHEL
elle avait mille souvenirs qui me faisaient rire. Lisbeth, elle, parlait peu, taciturne comme à l'ordinaire, mais continuait à lui sourire d'un sourire qui ni' finissait pas.
» A dix heures elle se leva.
» — Clotilde, dit-elle, on m'a demandé de la charpie pour un pauvre homme blessé en tombant d'un échalaudage. Je vais retourner à la maison, afin que la charpie soit prête pour demain matin.
» — Quoi, d<^jà ? s'écria Clotilde.
« Je vis bien que son cœur se serrait. Lisbeth avait dit cela si froidement ! Après huit ans ! Elle partait comme tous les mercredis à Theure accoutumée.
» — Pardonnez-moi, Clotilde, reprit Lisbeth en souriant, je veille peu hors de chez moi, et mon temps appartient aux malheureux.
» Elle mit lentement son châle et son chapeau, puistendit la joueàla bonne Clotilde, en lui disant :
» — Ma chère Clotilde, je sens que je suis remise av(,'(' Dieu depuis que nous nous sonnnes pardonné. Aidons-nous chacune dans noire vie.
24'' LE THE BK MA TANTE MtCHEL
» Elle nie lendit la main et me dit :
» — Grâce à vous, Thérèse, nous le pourrons désormais.
» Un froid mortel, (iuc n'auraient pu rècliaulTer toutes les bûches de Noël, était tombé dans la chambre. sur la petite table où le carcel éclairait les restes de notre repas: oui, nulour de Clolilde et cLe moi, régna tout à coup le froid du tombeau. Elle me regardait, regardait Lisbelh, elle tremblait en nous regardant. Et moi ! ah ! mon cher enfant, toute ma colère me revenait. Quand elle prit ma main dans ses longs doigts secs comme du bois où il n'y a plus de sève, je la relirai. Certainement, si elle avait vu mes yeux en ce moment, je crois, Dieu me pardonne, qu'ils Tauraient clouée sur place. Mais ni Glolilde ni moi ne disions rien.
y^ Elle fit quelques pas du côté de la porte, puis levint tout à coup en arrière, et ouvrit ses bras en disant :
> — Ah! Glolilde! ne te trompe pas sur mon
i.'ur! Mais j'en ai donné la moitié à ceux qui soutirent !
LE THÉ DE MA TANTE xMICHEL 247
» Alors Glotilde éclata :
» — Quoi! s'écria-t-Blle, je t'ai retrouvée pour te perdre aussitôt.
» Lisbeth la regarda sévèrement et lui dit :
)) — Glotilde ! Glotilde ! si vous parlez ainsi, c'est vous-même que je dois perdre de nouveau, car je l'entends bien, vous voulez repartir.
» Glotilde tendit brusquement la main, comme si elle allait faire un serment, mais son geste ne s'acheva pas et elle baissa la tète. Et Lisbeth reprit :
» — Clojilde ! je vois bien que votre cœur n'est pas ferme.
» — Si î si ! dit Glotilde, il est ferme jusqu'à la mort pour ceux qu'il aime. Mais c'est ma tète qui n'est pas ferme. Devant Dieu, Elisabeth, mon cœur n'a jamais trahi.
» — Ah! je le sens, s'écria Lisbeth^ c'est la route la plus dure que tu as prise, toi, la plus faible. Mais Dieu voit dans les cœ'urs. Adieu, Glotilde. N'oublions jamais que nous sommes doux sœurs.
» — Et toi, tu es pour moi sur la terre comme l'i-
um<^e de ma mère. Laisse-moi te demander, comme je l'aurais fait à notre mère, la bénédiction. Elle me protégera. Et qui sait ? J'en ai peut-être ]»lus besoin que si j'étais déjà moribonde dans mon lit.
» Ah ! Stéphane, mon cœur était déchiré, car je comprenais ce qu'il y avait sous ces paroles. Je ne sais quoi me disait que des morceaux de ce pauvre cœur ce qu'il restait encore pour la faire vivre se briserait bientôt et que tout serait fini d'elle. Qui peut expliquer ces choses-là ?
■ Alors elles se dirent adieu ; l'une et l'autre évitaient de parler du lendemain ; elles s'embrassèrent comme si elles ne devaient plus se revoir.
» Et quand Lisbeth fut partie, Clotilde se jeta dans mes bras et me dit en sanglotant :
» — Ah ! Thérèse, il en est peut-être mieux ainsi ! Est-ce que je puis répondre de moi? Je suis une malheureuse.
» Et comme son cœur battait violemment, elle ^ ajouta :
» — Les joies et les peines ne sont plus qu'une
même chose pour mon cœur : elles le mettent en pièces.
» Je lui parlai de repos.
» — Des jours plus calmes viendront, lui dis-je. Restez parmi nous. Vous oublierez le passé.
» Oui, me répondit-elle, j'oublierai. Vous avez raison, Thérèse, je devrais rester; je resterai.
» Nous parlâmes longtemps de la vie que nous mènerions ensemble : Lisbeth et Clotilde ne se quitteraient plus. C'est une si bonne chose que de revenir parmi les siens, de revivre où l'on a grandi, de reprendre ses habitudes d'autrefois, de recommencer la vie! Pourquoi n'avait-elle pas parlé de tout cela à Lisbeth? Elle s'en repentait. Et comment lui venait-il à la pensée de me dire à moi des choses qu'elle n'avait pas su dire à Lisbeth ? Elle s'en étonnait, riait, puis s'en attristait. Elle l'avait trouvée si au-dessus d'elle! Elle l'exaltait; c'était une sainte. Et puis, elle avait eu de bien grandes douleurs aussi !
» Dieu sait quelle heure de la nuit marquait la pendule quand nous pensâmes à nous coucher, l
tail entendu qu'elle partagerait mon lit. Elle éiait -1 accablée que je pensai qu elle dormirait jusqu'au matin ; mais son cœur la faisait l>eaucoup souffrir et elle s'agita toute la nuit, sans pouvoir ti-ouverFe*! sommeil.
» Le lendemain, Stéphane, ah! quel temps! un iroid si piquant que je n'eus garde de laisser Castor plus de deux minutes à la porte de larue.La I>ompe était gelée. Votre tante sortit, pourtant, parce que c'était jour de mai'ché. Je comptais faire à Clor tilde la surprise d'un pelit dîner délicat et j'achetai, e:i elïet. un poulet que j'emportai triomphalement à la maison.
» Glotilde était près du feu, le chapeau sur la tête, dans son manteau, et gantée.
» Elle me prit dans ses bras.
» — Ah! Thérèse, me dit-elle, je ne puis pas. C'est plus fort que moi. Je sais bien qu'il me battra. Il m'a toujours battu»'. Mais il m'att-end. Et puis, vois-iu. c'est quand je souffre que je sens que je vis \e te fais pas de chagrin à cause de moi. Je n'en vaux pas la peine. Non, je ne suis qu'une. . .
* Il n'y eut rien à faire; elle était décidée. Nous dinànies ensemble tristement, malgré ses efforts pour mettre un peu de joie entre nous. Mais je crois que j'aurais ri plutôt au chevet d'une personne qui trépasse. Positivement , Stéphane, j'entendais des cloches de mort autour de moi. Ce n'était que trop vrai, d'ailleurs, qu'elles sonneraient bientôt pour cette malheureuse Clolilde. Mais si loin de nous ! si loin d'ici !
T> Qu'est-ce que je vous dirais encore, Stéphane ? Voilà bientôt deux ans qu'elle est morte. Toute seule, peut-être ! Et qui sait ? Celui ({u'elle a tant aimé, cet homme fourbe et cruel, peut-être l'a-t-il tuée.
» Ah 1 j'ai bien pleuré ; je ne puis dire que Lisbeth ait pleuré autant que moi. Mais vous qui l'avez vue dernièrement, vous savez comme elle a vieilli. »
Ma tante prit sa tète dans ses mains, comme si elle eût voulu se recueillir après ce triste récit ; et quand elle sortit enfin de sa rêverie, elle me dit : >
— Mon cher enfant, les femmes qui n'ont jamais
252 LE THÉ DE MA TANTii MICHEL
péché, ne valent pas toujours celles qui ont effacé leurs fautes par les larmes de leurs yeux et le san^ de leur cœur. — Passez l'eau sur le thé.