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M DCCC XCIV

Tentation

Tentation

^(ml^gNToiNE de Courouvre entre-bâilla s/i\\M la fenêtre de la chambre qu'il occu- ^^^ paie à l'auberge du Coq hardi, et poussa les volets. Un large rais de soleil descendit obliquement sur le carrelage nu, et avec lui entra le tintement de l'horloge qui sonnait sept heures à l'église de Florent. Le village était déjà

en rumeur : on déchargeait des fagots devant la porte du boulanger, la forge du maréchal-ferrant résonnait de coups de marteau et des voix d'enfants piaillaient sur la place.

— Bigre! se dit Antoine, il est temps de se harnacher.

Vivement il plongea sa tête dans une cuvette d'eau fraîche, s'ébroua, s'essuya, et, ses ablutions une fois terminées, revêtit un complet de gros drap marron, passa par-dessus une courte blouse bleue flottante, boucla ses guêtres de toile bise :

— Là! fit-il en se campant devant la glace de la cheminée.

A travers les défauts du tain et les salissures des mouches, le miroir lui renvoya la gaillarde image d'un solide garçon de trente ans : — le cou hâlé bien dégagé des épaules, les cheveux légèrement crépus, la barbe brune bien plantée, la bouche charnue et gourmande. — Il avait le teint coloré des gens sanguins; les yeux bleus, limpides et francs riaient sous les sourcils noirs; le nez long, gros du bout, aux narines gonflées; le front haut et un tantinet fuyant, lui donnaient

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une vague ressemblance avec le portrait de François Ier.

— Occupons-nous du fourniment! murmurat-il en furetant par la chambre.

Il décrocha un carnier dans lequel il fourra une chemise blanche, un gilet de laine, des chaussettes, des mouchoirs et de menus objets de toilette; il jeta le carnier sur son épaule, prit son fusil, coiffa un feutre gris à larges bords:

— Et maintenant, soupira-t-il, allons-y !

Une moue un peu ennuyée rapprochait ses lèvres tandis qu'il descendait le roide escalier menant au rez-de-chaussée; une visible préoccupation plissait son front ordinairement lisse et insoucieux comme celui d'un enfant.

Dans la cuisine où le soleil piquait de points lumineux les chaudrons et les casseroles de cuivre, la propriétaire de l'auberge, Mme Reine Jolly, une veuve de trente-deux ans, fraîche, potelée et appétissante encore, travaillait autour de la cheminée, tout en gourmandant sa servante.

— Bonjour, madame Jolly! bonjour, la Madelon! dit Courouvre.

Immédiatement les yeux gris de la veuve s'éclaircirent, son cou se gonfla, et d'une voix de pigeon qui roucoule :

— Bonjour donc, monsieur Antoine!... Je vous ai entendu fourrager là-haut et j'ai deviné que vous alliez descendre... Venez, votre soupe est prête.

Elle ouvrit une porte de communication et pénétra avec son pensionnaire dans la salle à manger, où ils restèrent tous deux en tête-àtête.

Sur la table de toile cirée un couvert était dressé à côté d'une soupière d'où s'échappait une odorante vapeur de soupe au fromage. Mme Jolly, une main appuyée à la table, le corps penché en avant, dans une posture qui mettait en valeur la ligne de sa nuque blanche et de son dos, plongea la cuiller à poche dans la soupière et servit une pleine assiettée à son hôte, qui déposa son fusil dans une encoignure et se mit à manger avec une componction silencieuse.

Mme Jolly le regardait admira tivement, comme si elle n'avait jamais vu quelqu'un déguster avec

autant de grâce et de recueillement une soupe au fromage.

— Est-elle à votre goût? demanda-t-elle en souriant.

— Parfaite! chère amie... Dans toute la forêt d'Argonne je ne connais pas une ménagère dont la cuisine vaille la vôtre.

Le grassouillet minois chiffonné de Mmc Jolly s'épanouit, tandis que Courouvre débouchait la bouteille de vin blanc et avalait une rasade pardessus son potage. Brusquement il se leva après avoir passé sa serviette sur ses lèvres.

— Quoi, déjà? s'exclama la veuve d'un ton de reproche.

— Oui, ma chère enfant, je m'en vais, murmura Antoine avec une nuance d'embarras.

— Rentrerez-vous pour midi?

— Non... Mon Dieu, non!

— Alors, à ce soir ! reprit l'hôtesse en posant câlinement ses deux mains sur l'épaule de son hôte et en se haussant sur la pointe des pieds comme pour placer sa bouche au niveau des lèvres de Courouvre.

— Ma toute belle, répondit-il résolument, ne m'attendez ni ce soir, ni demain... Je suis obligé de vous quitter à mon grand regret.

Une stupéfaction chagrine rembrunit l'amoureuse frimousse de Mmc Jolly; ses paupières battirent comme si elle voulait pleurer, sa voix s'altéra :

— Quoi, méchant garçon, balbutia- t-elle, vous partez!... quelle mouche vous pique?... N'êtesvous pas bien ici?

— Trop bien, chère amie, vous m'avez gâté... J'en prendrais l'habitude et, après, le changement me paraîtrait trop pénible.

— Et pourquoi changeriez- vous? insista-t-eile avec une intonation de caresse suppliante, semblable à celle d'une chatte qui miaule en se frôlant pour avoir du lait. N'êtes-vous pas ici comme chez vous, vilain coureur? Vous savez bien quel plaisir vous me faites en restant mon pensionnaire.

Elle le regardait en dessous et tournait nerveusement autour de ses doigts les cordons de son tablier.

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— Je ne suis pas un pensionnaire sérieux, répliqua brièvement Courouvre, puisque je ne paie pas mon écot.

— Pourquoi me dites-vous de pareilles choses, monsieur Antoine?... Est-ce que j'ai honte d'accepter le gibier que vous apportez tous les soirs? d'après votre raisonnement, je devrais vous le payer, moi aussi, et si nous comptions ensemble...

— Je serais grandement votre débiteur, interrompit Antoine... Non, ma chère Reine, ajoutat-il péremptoirement, il y a des services qu'un galant homme ne peut accepter d'une femme... surtout d'une très jolie femme.

— Enjôleur! chuchota- t-elle tristement, vous ne m'aimez plus !

— Je vous aime tout plein, au contraire, et je n'oublierai jamais les bons moments que j'ai passés avec vous... Mais quoi? il ne faut pas abuser des meilleures choses, et puis, voyez-vous, j'ai du sang d'écureuil dans les veines et je ne puis percher longtemps sur la même branche.

— Ah! oui, vous l'êtes, changeant!... Vous n'avez pas volé votre surnom, et vous ressemblez

comme deux gouttes d'eau à l'homme de la chanson :

Ce qu'a Jean du Bois- Vert, II en est bientôt las.

Veuve, femme ou fillette, Il n'aime de bon cœur,

Verdurette, Que celle qu'il n'a pas...

— Il y a un peu de ça, avoua cyniquement Courouvre en jetant son fusil sur son épaule; que voulez-vous? on ne se refait point... Au revoir, ma Reine, et merci.

— Au revoir donc, grand mauvais sujet!... Eh bien, vous partez comme ça, sans seulement m'embrasser !

— Pardon ! dit-il en la prenant par la taille et en lui posant sur les yeux deux gentils baisers, vous êtes aussi bonne que charmante, Reine, et tout de même je vous garde la meilleure place dans mon cœur.

Elle restait dans ses bras, tout alanguie, les yeux noyés, la gorge pleine de sanglots.

— Ah ! soupirait-elle, si vous aviez voulu...

— Allons, reprit doucement Antoine en dénouant les bras, soyons raisonnables.

Il ouvrit la porte de communication et rentra dans la cuisine, que la Madelon, rouge et ébouriffée, lavait à grande eau. Mme Jolly le suivait dolente. Elle l'accompagna jusqu'au bas de l'escalier, dans la rue inondée de soleil.

— Au revoir, madame Reine! ajouta-t-il.

— Au revoir, monsieur Antoine, et que ce soit bientôt!... Vous savez, quand vous repasserez par chez nous, vous serez toujours le bien reçu!...

Il était déjà dans la rue et prenait la direction de la forêt. Elle le regardait s'éloigner et essuyait du bout des doigts ses yeux humides. Quand il eut disparu à l'angle de la place, elle rentra lentement dans sa plaisante auberge du Coq hardi, maintenant privée de l'hôte qui justifiait si bien le titre de l'enseigne.

Courouvre, lui, continuait sa route, un peu mélancolisé par ce brusque adieu, mais, au fond, passablement soulagé en songeant que la séparation s'était effectuée sans cris et sans scène de larmes. Sur le seuil des portes, des

femmes et des enfants étaient occupés à éplucher des paniers de cèpes, car en septembre les bolets foisonnent dans la forêt. Une pénétrante odeur de champignons arrivait jusqu'aux narines d'Antoine et lui remémorait la plantureuse cuisine du Coq hardi. Peu à peu, les habitations s'espacèrent; à l'extrémité d'un chemin creux bordé d'aubépines, il vit s'entre-croiser les ramures déjà roussies des fayards; quelques minutes après il était en pleine futaie.

Dans une pénombre traversée d'obliques filtrées de soleil, les fûts lisses des hêtres s'élançaient mêlés aux troncs rugueux des chênes. Çà et là, parmi les broussailles, des touches de lumière glaçaient d'argent la verdure lustrée des lierres et des pervenches. Entre les hautes tiges des fougères, des toiles d'araignée se balançaient, humides de gouttes de rosée. Des coins bleus se laissaient apercevoir dans l'entre-croisement des branches. Une moite odeur de bois émanait des feuilles tombées, et de temps à autre un rougegorge chantait menu dans les ramures. Courouvre jouissait voluptueusement de toutes ces choses.

Il humaic les senteurs forestières cr, à chaque instant, croyait boire une lampée de liberté reconquise. La mélancolie inséparable des départs s'évaporait en lui avec la rosée. Comme pour répondre aux tirelis des rouges-gorges et pour s'affirmer à lui-même qu'il avait rompu le filet dans lequel il s'était un moment laissé prendre, il se mit à siffler, puis à fredonner à mi-voix la chanson de Jean du "Bois-Vert :

Ohé! Jean du Bols-Vert Oui s'en va-t-à la chasse, A la chasse aux tendrons !

Les blondes et les brunes,

Verdurette, Lis blondes et les brunes, Il n'eu manque pas une !. . .

Dès qu'il entrait dans les bois, il se sentait chez lui. Le sang vifet chaud de toute une lignée d'ancêtres amoureux de vagabondage et de franches lippées bouillait dans ses veines.

Antoine de Courouvre était le fils d'un gentilhomme verrier. Il se souvenait avec un soupir de regret de son adolescence où les ouvreaux de

la verrerie du Claon flambaient jour et nuit. La maison paternelle était alors un rendez-vous de chasses joyeuses et de grasses ripailles. En ce temps-là on gagnait gros et on dépensait de même. Mais après la mort de Mme de Courouvre mère, maîtresse femmequifaisait seule régner dans le ménage un peu d'ordre, les affaires avaient été en déclinant. Les grands établissements du Nord, les verreries « à la houille » portaient un grand préjudice aux verreries « au charbon de bois ». Bien que le vieux Courouvre eût associé son fils, dès sa majorité, à la direction de l'usine, la maison continuait de péricliter. Les dépenses restaient les mêmes tandis que les gains diminuaient et, à la disparition d'Élie de Courouvre, mort d'un coup de sang, la verrerie se trouvait criblée d'hypothèques. Il fallut éteindre les fourneaux et vendre. Antoine fut réduit à entrer, comme employé subalterne, à la verrerie des Islettes, chez les Damloup, qui seuls avaient eu assez d'industrie pour lutter contre les établissements du Nord. Pour ce garçon habitué à une vie indépendante, la transition était trop pénible. L'assiduité,

le travail régulier et la discipline répugnaient à son tempérament de coureur de bois. Pourtant le maître verrier, Bernard de Damloup, qui était un peu son parent, avait usé de patience; mais les affaires sont les affaires, et M. de Damloup raisonnait en industriel. Un beau jour il mandait Antoine dans son bureau et lui disait carrément : « Mon camarade, je t'aime beaucoup, et, si j'étais millionnaire, je te donnerais des appointements, rien que pour le plaisir de vivre en ta compagnie. Seulement je n'ai pas de millions et j'ai besoin d'employés sérieux. Je me vois donc obligé de me séparer de toi. Nous n'en serons pas moins bons amis, et quand tu passeras par les Islettes, tu me feras grand plaisir en venant me demander à dîner... »

Antoine convint lui-même de la justesse de ce raisonnement. Le métier de gratte-papier n'était pas du tout dans ses cordes et il avait conscience de mal gagner ses appointements. Ils se quittèrent sans rancune et Courouvre, à vingt-cinq ans, se trouva sur le pavé, n'ayant pour toute ressource qu'une rente de six cents francs, inces-

sible er insaisissable, qui lui provenait du chef de sa mère.

Un autre se fût désespéré, mais Antoine possédait un fond de jovialité et d'insouciance qui lui rendait moins sensibles les coups de la mauvaise fortune. Au lieu de se laisser déprimer par l'inquiétude, il rebondissait comme une balle élastique. Il était débrouillard et, la semaine d'après, il avait su arranger sa vie. A la vérité, les gens rigides estimaient que cet arrangement frisait de près l'incorrection et l'immoralité. Mais Courouvre, vu l'étrange éducation qu'il avait reçue, se moquait du qu'en dira-t-on et se souciait comme d'un fétu de l'opinion des sacrés matins, — c'est ainsi que les verriers appellent les bourgeois et en général les gens qui ne soufflent pas la bouteille. — Voici donc comme il avait organisé son existence : il ne manquait pas d'amis dans le pays d'Argonne; son caractère enjoué, son habileté à tous les exercices du corps, lui ouvraient toutes grandes les maisons des viveurs du voisinage. Il n'y avait pas une pêche dans les étangs de la Biesme, une battue dans la forêt de La Chalade,

une grande chasse au bois où il ne fût convié. Ces festivités cynégétiques, qui se renouvelaient souvent et réunissaient les meilleurs fusils du canton, étaient agrémentées de longs soupers à la suite desquels on cartonnait jusqu'au matin. A l'écarté, au baccarat et à la bouillote, Antoine de Courouvre, par une grâce d'état, était aussi fort qu'à la chasse. Il avait du sang-froid, du flair et de la chance, et tirait du jeu le plus clair de son revenu. On aime les cartes en ce pays forestier. Antoine connaissait toutes les auberges où les amateurs de mouche avaient coutume de se rassembler, et quand les parties de chasse chômaient, ou quand il était fatigué de la compagnie des hobereaux et des gros bourgeois, il ne dédaignait pas d'aller gîter dans un de ces cabarets hospitaliers où on l'accueillait en ami, surtout quand la cabaretière était jeune et d'aimable humeur. 11 payait presque toujours son écot avec ses gains, et si, par hasard, la fortune lui était contraire, bien souvent l'hôtesse lui faisait crédit sur sa bonne mine, car, en dépit du proverbe, il était heureux au jeu et heureux en amour.

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Ce grand garçon bien musclé, aux yeux enjôleurs et à la gaieté communicative, ensorcelait toutes les femmes. Partout où le poussait sa fantaisie vagabonde : dans les gentilhommières délabrées de la vallée de la Biesme ou dans les maisons bourgeoises des marchands de bois du Clermontois, sous les huttes des bûcherons ou sous l'auvent des auberges du village, il ne rencontrait guère de cruelles. C'est qu'indépendamment de son bel aplomb et de sa mâle tournure, il possédai t un philtre qui enivre toujours les cœurs féminins : — une tendresse fondante mêlée de chevaleresque galanterie. Il ne trichait jamais ni au jeu ni en amour. Chez lui, le désir satisfait n'attiédissait pas les sentiments affectifs; à celles qui se donnaient, il savait adoucir le remords du péché par un redoublement de câiinerie et d'amoureuse gratitude. Il récompensait leur faiblesse par de si ferventes actions de grâces, il avait de si charmants lendemains d'amour, que ses victimes, fières de l'avoir rendu heureux, ne lui gardaient pas rancune quand son caprice l'entraînait ailleurs. Il s'y prenait si bien que chacune de ses

maîtresses demeurait convaincue qu'elle seule gardait la meilleure part de son cœur. Et ainsi, tout en étant le plus inconstant des amoureux, il restait pour les délaissées le plus courtois des amis.

Naturellement, les gens rangés et de mœurs correctes se scandalisaient fort d'un pareil genre de vie. Parmi la société bien pensante du canton, Antoine de Courouvre — ou, comme on l'appelait ironiquement, «Jean du Bois-Vert» — avait la détestable réputation d'un joueur et d'un débauché. Et à vrai dire, la fréquentation des tripots et cette existence de coureur de guilledou finissaient par tarer un peu le caractère du dernier des Courouvre. Il se formait autour de son cœur certains calus qui pervertissaient en lui le sens moral. Néanmoins en son par-dedans une noblesse native subsistait; comme en un jardin muré, il gardait au fond de l'âme des fleurs de délicatesse et de générosité. Il plumait sans remords un sacré mâtin à l'écarté ou prenait sans vergogne la femme d'autrui; mais il était pitoyable aux faibles et aux malheureux, doux aux

petits; on ne faisait jamais en vain appel à sa bonté, et il se serait tué plutôt que de manquer à une parole donnée.

Tout en musant à travers bois, Antoine avait atteint le versant qui dévale vers la Biesme. Peu a peu le taillis s'éclaircissait et, à travers les arbres de la lisière, on apercevait les toits de tuile des Islettes, fumant au soleil. En face, la grande route de Clermont filait, blanche et rectiligne, entre une double rangée d'ormeaux très verts encore et de peupliers déjà jaunissants. A droite, la Biesme miroitait par places parmi des prés mamelonnés, puis de nouveau l'horizon était clos par des forêts moutonnantes. Courouvre s'arrêta au revers d'un fossé et s'y assit nonchalamment. Il arracha une tige de graminée et se mit à la

mâchonner méditativement. — a Maintenant qu'il avait pris congé de son hôtesse de Florent, il s'agissait d'élire un nouveau domicile. Certes les gîtes où on l'accueillerait à bras ouverts ne manquaient point. Encore fallait-il choisir. Irait-il coucher à La Chalade, à Bellefontaine ou chez son vieil ami le curé de Beaulieu?... A Beaulieu, la table de la cure était excellente et le pays giboyeux; mais le brave abbé Pérardel avait l'humeur sermonneuse après boire. Il s'était mis en tête de convertir Antoine au mariage, ce qui ne laissait pas d'être fastidieux. — A Bellefontaine, on chassait au bois et il y avait de belles parties à faire. — A La Chalade, l'hôtesse était très fraîche et peu bégueule, mais elle possédait deux filles déjà grandelettes et assez gênantes. » Antoine, fort perplexe, résolut de s'en remettre au hasard. Derrière lui, une cépée de tremble agitait ses feuilles cliquetantes ; il en cueillit une et la jeta en l'air. La brise la fit un moment virevolter sur place, puis l'emporta vivement dans la direction de Beaulieu.

— Va pour le curé! soupira Courouvre sans

enthousiasme; s'il me rase par trop avec ses prédications matrimoniales, j'aurai la ressource de filer sur Bellefontaine...

Comme il se levait, onze heures sonnèrent aux Islettes; en même temps, des grouillements d'estomac lui rappelèrent que son premier déjeuner était loin.

— Hum! se dit-il, la place d'armes a besoin d'être ravitaillée... Allons casser une croûte!

A la croisée de la grand'route et du chemin de Biesme, une auberge assez proprette balançait son bouchon de genévrier au-dessus de cette enseigne invitante et mélancoliquement philosophique : ce oAu rendez-vous des vrais amis... mais il n'y en a guère ! » Antoine gagna lestement la salle basse du cabaret. — Comme pour corroborer l'affirmation de l'enseigne, cette pièce était quasi déserte. Les petites tables de toile cirée, méthodiquement alignées sur le carrelage fraîchement arrosé^ restaient inoccupées, à l'exception d'une seule où, devant une assiette et un verre, un client attendait patiemment qu'on le servît, en lisant le Terit Journal.

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— Pas encore, mais je venais ici précisément pour ça.

— Tu vas déjeuner avec moi .. Murcl, ajoura Dordelu en s'adressant au cabaretier, un second couvert! Vous avez un civet de lièvre auquel nous dirons deux mots, mais auparavant vous nous apporterez une omelette au jambon... Assieds-toi là, mon bon Courouvre... Hein! quelle veine j'ai eue de venir manger ici au lieu de rentrera la maison!... Regarde-moi!... C'est étonnant comme tu as changé depuis que nous ne nous sommes vus!

— Ce serait plus étonnant encore si j'étais resté le même, repartit Courouvre en riant de l'ingénuité de son interlocuteur... Nous sommes comme les veaux, nous avons tous les ans douze mois... Toi aussi, mon vieux, tu t'es modifié!

— Oui, mais, toi, tu as changé à ton avantage, tandis que moi j'ai pris du ventre et perdu des cheveux.

Cet humble aveu toucha Courouvre qui enveloppa Dordelu d'un regard amicalement indul-

gcnt. De vrai, Onésyme, avec ses jambes courtes, ses cils d'un blond pâle, son ventre bedonnant et son commencement de calvitie, n'offrait pas un ensemble séduisant; mais il y avait tant de bonté dans ses grosses lèvres, tant de confiance enfantine dans ses yeux gris humides !...

— Tu es trop modeste, Dordelu ; tu as la mine d'un bon enfant et d'un gars solide au poste... C'est l'essentiel.

Tandis qu'ils en étaient encore à ces propos préliminaires, d'une douce banalité, qu'on échange ordinairement en pareilles rencontres, le cabaretier avait apporté l'omelette au jambon et deux bouteilles de vin de Thiaucourt. Dordelu versa quelques gouttes de vin dans son verre, les dégusta, claqua de la langue avec satisfaction, puis remplit libéralement le verre d'Antoine. Ensuite il lui servit une copieuse portion d'omelette. Courouvre, avec un appétit de chasseur, faisait honneur au déjeuner. Dordelu paraissait tout heureux de le voir manger et boire. Il le regardait avec admiration nettoyer son assiette et avaler de belles lampées de vin.

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— Encore un peu d'omelette? insinua-t-il avec

un sourire invitant.

— Non, merci, réservons-nous pour le civet... C'est le triomphe de Mme Murel et tu t'en lécheras les doigts jusqu'au coude.

Courouvre, qui s'y connaissait, ne s'était pas trop avancé. Le civet aurait donné de l'appétit à un moribond. 11 baignait dans une sauce brune onctueuse comme une crème, et répandait une savoureuse odeur de serpolet. Les deux convives lui firent fête et cette bonne chère, arrosée du vin parfumé de Thiaucourt, les rendit plus communicants. Les souvenirs du collège semblaient monter du fond de leur cœur et bourdonner autour d'eux comme un vol de hannetons au printemps. Le plaisir qu'on éprouve, aux approches de la maturité, à se rafraîchir par un retour vers les impressions des jeunes années, leur mettait aux lèvres de joyeux rires. Leur intimité d'autrefois se ravivait à ces évocations et, bien que depuis douze ans ils eussent vécu loin l'un de l'autre, ils paraissaient — Onésyme surtout — ne s'être jamais quittés.

— Ah ça! mon vieux, demanda tout à coup Antoine, comment se fait-il que je te retrouve attablé au cabaret de Mme Murel? Demeures-tu par ici ? *

— Mais oui, mon ami, je suis directeur de la fabrication à la verrerie des Mettes.

— Bah! tu travailles chez mon cousin Damloup?

— Parfaitement... Au sortir des oArxsetzMaiers, j'avais trouvé un emploi dans une verrerie, en Belgique... Quand M. de Damloup a voulu réorganiser son usine sur le modèle des verreries du Nord, il m'a fait offrir de venir chez lui... J'en avais assez de vivre avec les buveurs de bière et j'ai accepté une proposition qui me permettait de rentrer au pays.

— Ça t'amuse, toi, de voir souffler la bouteille?

— Ça m'intéresse beaucoup... La situation d'ailleurs est avantageuse. Au bout de deux ans, mes appointements ont été augmentés... Quatre mille francs et le logement... J'habite tout près d'ici, aux Senades, une gentille maison avec

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jardin fruitier ce potager, ce qui est à considérer quand on est en ménage.

— Comment, tu es marié?

— Mais oui, depuis tantôt trois ans... Tu conçois, avec mes goûts un peu casaniers, je ne pouvais pas restergarçon... Une fois casé, j'ai cherché femme et j'en ai trouvé une à Bellefontaine... Pas de fortune, mais appartenant à une bonne famille... Et charmante, un bijou!... C'est une ce noble », ajouta Dordelu avec une pointe de vanité naïve, une demoiselle de Saint-André.

— Hein!... C'est la fille de David de Saint- André?

— Tu la connais?

— Nenni, mais j'ai connu sa mère, une Belrupt de Lisle...

Et tout en vidant son verre à petites gorgées, Courouvre se remémorait ces Belrupt de Lisle, des verriers ruinés, une vieille famille de TArgonne, où toutes les femmes étaient belles et de tempérament amoureux... La grand'mère et la mère de Mmc Dordelu avaient beaucoup fait parler d'elles. On prétendait que ce n'était pas

du sang, mais quelque aphrodisiaque liqueur qui coulait dans leurs veines. Il se rappelait avoir vu jadis au Claon Mme de Saint-André la mère : — Une blonde tirant sur le roux, avec des yeux verts, un sourire câlin, une poitrine superbe et une souplesse de couleuvre; — et il songeait que si la fille avait maternisé, le brave Dordelu devait avoir de l'agrément avec elle. Seulement le pacifique Onésyme était-il à la hauteur?... Antoine, par-dessus son verre, examinait son compagnon de table et se sentait touché d'un tendre apitoiement, en constatant que le camarade ne semblait guère de mine à charmer une femme...

— As-tu des enfants? demanda-t-il brusquement.

— Hélas! non, pas encore, et c'est un de mes tintouins... Christine prétend querien nepresse... Mais je ne l'écoute pas... Une maison sans enfants, c'est une forêt sans oiseaux, n'est-ce pas ton avis?

— Oh! moi, tu sais, je n'ai guère étudié la question à ce point de vue-là.

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— Pardon, j'oubliais que tu es célibataire... Ce qui ne t'empêche pas de courir la prétentaine, à ce qu'on raconte... Si je t'ai perdu de vue, je nen ai pas moins souvent entendu parler de toi... Ah ! scélérat, continua Onésyme avec un gros rire, il paraît que tu en as fait, des victimes!

— Bah! répliqua modestement Courouvre, on en dit plus qu'il n'y en a...

Ils venaient d'achever leur café. Tandis qu'Antoine allumait sa pipe, Dordelu payait le cabaretier, puis ils quittèrent l'auberge, bras dessus bras dessous, émoustillés à la fois par les deux bouteilles qu'ils avaient vidées et les excitations de la causerie.

Le petit Dordelu, tout fier d'être au bras de ce grand beau garçon de Courouvre, semblait ne vouloir plus le lâcher. Dès qu'ils furent sur la route :

— Çà, dit-il, mon brave, où vas-tu de ce pas?

— Où je vais, répondit gaiement Antoine, ma foi, je n'en sais trop rien... J'ai donné ce matin congé à mon hôtesse et j'hésite à aller demander un gîte à mon vieil ami le curé de Beaulieu... Le

cher homme esc comme toi, il croit à la vertu du mariage et m'en rebat un peu trop les oreilles...

— Sais-tu quoi? reprit Dordelu; puisque tu es libre de tes mouvements, viens passer quelques jours aux Senades? J'ai à ta disposition une jolie chambre où tu seras comme chez toi et tu goûteras d'un petit vin d'Arbois dont tu me diras des nouvelles... Réponds oui, mon vieux! Nous taillerons de bonnes bavettes, et ce sera charmant!

Antoine l'écoutait, un peu étonné de cette offre plus cordiale que prudente.

— J'accepterais volontiers, répliqua-t-il, si tu vivais seul aux Senades, mais tu es marié, et qui sait si Mme Dordelu?...

— Ma femme! interrompit Onésyme, elle sera enchantée de recevoir un vieux camarade de son mari... D'ailleurs, puisque tu as été en relations avec ses parents, vous vous trouverez en pays de connaissance.

— C'est que, objecta Courouvre, pris d'un délicat scrupule, grâce à ma mauvaise réputation,

je ne suis pas en odeur de sainteté chez les gens vertueux, et ma présence dans un jeune ménage pourrait faire jaser.

— Tu plaisantes!... Ma femme, tout en possédant des principes solides, n'a pas d'idées étroites... Elle t'accueillera sans crainte, parce qu'elle est sans reproche.

— Ouais! pensait Antoine, voilà un mari bien convaincu de la vertu impeccable de son épouse!

Involontairement il jugeait cette confiance conjugale fort outrecuidante. A ses oreilles, les paroles d'Onésyme sonnaient un peu comme un défi; une perverse curiosité le poussait à connaître cette descendante des Belrupt de Lisle, si exceptionnellement ferrée sur les principes et si inaccessible aux tentations. « Elle aura rudement dérogé, se disait-il ironiquement, et vraiment ça vaudrait la peine d'être examiné de près!... »

Sur le chapitre des qualités de sa femme, Onésyme ne tarissait plus :

— Tu verras comme Christine a su arranger notre nid... C'est une fée! Son salon, toujours fleuri, hiver comme été, est un petit paradis. Elle

coupe et façonne ses robes elle-même; elle a Tare de faire d'un rien quelque chose de coquet et de gai à l'œil... Avec cela, mignonne et fraîche comme une rose de mai!... Un peu sur sonquantà-soi, par exemple, et ne se familiarisant guère avec les gens... Mais ça lui donne un petit air de duchesse qui lui va à ravir et qui me relève à mes propres yeux. Elle a un abord légèrement dédaigneux, qui m'impose parfois à moi-même. Elle est supérieurement élevée, spirituelle, et quand elle saura que tu es de son monde, elle t'accueillera avec plaisir... Entendu, n'est-ce pas, tu acceptes?...

— Soit, répondit Courouvre, dont ce portrait piquait l'intérêt, puisque tu insistes si amicalement, je serai ton hôte pendant deux ou trois jours... Je gênerai peu, du reste, Mme Dordelu, car j'ai l'habitude de courir les bois toute la journée et nous ne nous verrons guère que le soir.

— Tu seras libre comme l'air... Tiens, vois-tu là-bas, à main droite, ce chalet où grimpe de la vigne vierge?.. C'est notre maison.

Tout en bavardant, ils avaient en effet franchi la distance qui sépare les Islcttcs des Senade?, et déjà le home d'Onésyme Dordelu se montrait au-dessus d'un fouillis d'arbres verts. La maison, construite en brique et en bois dans le goût un peu banal de ces pseudo-chalets chers aux bourgeois, était élevée d'un étage sur rez-de-chaussée, entre une cour plantée de fusains et un jardin assez vaste qui dévalait vers la Biesme.

A mesure qu'on approchait, Onésyme devenait songeur. A un certain embarras dans la démarche, à certains plis du front, Courouvre devinait que le brave garçon n'était pas aussi sûr qu'il s'en était vanté de l'accueil de Mme Dordelu. Il poussa la grille avec précaution, gravit le perron sans bruit, et, marchant sur la pointe des pieds comme dans la chambre d'un malade, introduisit son ami dans une salle à manger meublée de chêne.

— Christine, dit-il à mi-voix, doit être là-haut. . , Attends-moi ici, je vais la prévenir.,.

La salle à manger ouvrait ses croisées sur le vallon de la Biesme. On y accédait de plain-pied en venant de la cour, mais le chalet étant bâti sur un terrain en pente, la pièce se trouvait être au premier étage du côté du jardin. Une portefenêtre la mettait en communication avec une galerie extérieure qui régnait au long de la façade. En l'absence de Dordelu, Courouvre s'avança sur ce balcon pour se rendre mieux compte de la disposition du logis, et entendit au-dessus de sa tête un bruit de voix conversant à l'étage supérieur. Il distingua tout d'abord le fausset de Dordelu, puis un organe féminin qui devait être celui de Mme Dordelu et qui possédait une qualité de timbre très agréable; — c'était comme une musique aux notes claires et câlines.

— Mazette ! songeait Courouvre, si le corps de

la dame ressemble à sa voix, elle doit être diantrement séduisante.

— Christine, disait Onésyme, je te ménage une surprise... Devine!... Tu jettes ta langue aux chats?... Hé bien, je t'amène un ami à moi, un camarade de collège que j'ai rencontré tantôt et qui passera quelques jours chez nous...

— Belle surprise! répliquait la voix d'argent clair; je les connais, vos amis!... quelque commis voyageur ou quelque employé des contributions, ennuyeux comme la pluie.

— Tiens, remarqua Courouvre, elle ne le tutoie pas!... Je reconnais bien là les grands airs des Belrupt de Lisle... On faisait maigre chère chez eux, mais on s'y disait vous comme dans le beau monde...

— Tu te trompes absolument, ma bonne amie, repartait Onésyme; celui que je t'amène est tout autre chose... C'est mon ami Antoine de Courouvre, ni plus ni moins.

— Courouvre, du Claon?

— Le beau Courouvre en personne... Ainsi fais-lui bon accueil.

— C'est bien... Une minute, et je descends... Peu après, Onésyme rejoignait son hôte.

— Christine va venir! s'écria-t-il gaiement; je voulais te l'amener tout de suite, mais les femmes, tu sais!... Elle a voulu faire d'abord un brin de toilette... En attendant, je vais te montrer ta chambre.

Il le conduisit à l'extrémité de la galerie dans une chambre très proprette, au papier clair et aux rideaux de cretonne.

— Tu seras ici à ton aise et parfaitement libre, continua-t-ii.

Comme ils regagnaient la salle à manger, un pas léger et un froufrou de jupes bruirent sur le palier, et Mme Dordelu apparut, vêtue d'une robe de laine beige, sur le corsage de laquelle retombait une ample collerette de grosse guipure, dégageant le cou tout en mettant en valeur la poitrine et les épaules. De taille moyenne, très blanche de peau, Christine avait d'épais cheveux bruns et de grands yeux verts. — Courouvre ne vit d'abord que ces yeux-là — bien fendus, frangés de longs cils, baignés d'une langoureuse buée

d'où irradiaient d'électriques lueurs. — Son regard embrassa ensuite l'ensemble : la tête petite et fine se dressant sur le cou svelte comme une fleur sur sa hampe, le nez droit aux ailes mobiles, la bouche aux lèvres pulpeuses comme des cerises. Sous le corsage collant et la jupe bouffante on devinait d'adorables formes : une jeune poitrine bien modelée et d'irréprochables hanches. En marchant au-devant des deux amis, Mme Dordelu semblait laisser derrière elle un voluptueux sillage.

— Mâtin! se pourpensait Antoine, pour sûr, elle n'a pas dérogé!

— Monsieur de Courouvre, dit la jeune femme en saluant son hôte, soyez le bienvenu chez nous... Je crois que mon mari vous a déjà montré votre chambre... Elle est un peu exiguë, mais nous sommes si à l'étroit ici... Excusez-nous.

— Madame, répondit-il, c'est moi qui ai besoin d'excuses... En acceptant l'invitation du camarade Dordelu, j'ai peut-être été indiscret.

— Allons donc! se récria Onésyme, tu plaisantes!... Figure-toi, ma bonne amie, qu'il faisait

des manières... Il prétendait qu'il serait déplacé dans un jeune ménage, à cause de sa réputation de vert-galant...

A cette maladroite allusion, Mme Dordelu rougissait et Courouvre paraissait gêné. Onésyme, imperturbable, sans se douter de sa balourdise, continuait :

— J'ai dû l'enlever de force... Ah! dame, ça le changera un peu et il fera pénitence chez nous; mais il n'y a pas de mal à ce qu'il jeûne de temps à autre... Et puis, ma chère, ses parents frayaient avec les tiens et vous aurez de quoi causer...

Tandis que son mari bavardait à tort et à travers, Christine, les yeux mi-clos, étudiait sournoisement le nouveau venu. Le résultat de cet examen semblait la satisfaire, car un sourire retroussait les coins de ses lèvres rouges. De son côté, Courouvre, comparant à cette séduisante personne ce mari sans prestige, aux jambes courtes, aux yeux ronds et au crâne déjà chauve, songeait à part lui : « Pauvre garçon, non, décidément il n'est pas à la hauteur! »

— J'ai peur, interrompit Christine, que mon-

sieur de Courou vre se repente de toute façon d'être notre hôte... D'abord, ce soir, il y aura un pauvre souper... Je suis prise de court et nous avons ici si peu de ressources!

— Bah! madame, répliqua gaiement Antoine, ne vous tarabustez point... Je suis un débrouillard, moi!... Les bois sont à deux pas et si vous aimez les champignons, je vous réponds de vous en apporter un plat copieux que j'assaisonnerai moi-même, au besoin.

— Ça y est! s'exclama Onésyme, j'ai campos cette après-midi... Nous allons filer tous deux en forêt et nous y récolterons de quoi souper*

— Eh bien, et moi, on ne m'emmène pas? protesta Christine avec une étincelle de désir dans les yeux.

— Je ne te le proposais pas, parce que je sais que tu n'aimes pas à marcher...

— L'exercice me fera du bien, déclara la jeune femme avec vivacité, je ne vous demande que cinq minutes et je serai à vous...

Quelques ins tants après, elle reparaissait, coiffée d'un chapeau de paille à larges bords et tenant à

la main une ombrelle rouge. Onésyme avait prosaïquement passé à son bras un panier, qu'en homme méthodique il avait garni d'une serviette blanche. Quant à Courouvre, il avait simplement rendossé son carnier. Ils eurent vite franchi la courte distance qui sépare les Senades des bois de Bellefontaine. Mme Dordelu précédait allègrement son mari et Antoine, qui marchaient d'un bon pas.

— Drôle de chose que les femmes! murmurait Onésyme. L'autre dimanche, j'ai emmené Christine dans les taillis de Florent; au bout de cent pas elle demandait grâce... Aujourd'hui, la voilà qui trotte comme une perdrix!...

Courouvre ne s'était pas trop avancé en promettant à ses hôtes une abondante cueillette. A la faveur des premières pluies d'automne, suivies de deux jours de soleil, les champignons de toute espèce pullulaient sous la futaie. Dans la lumière mordorée qui filtrait à travers les ramures on voyait de tous côtés apparaître leurs formes bizarres et leurs couleurs vives ou éteintes. Parmi les fougères roussies les gros bolets trapus et

ventrus s'étalaient : des bandes de giroles aux tons d'abricot s'éparpillaient en demi-cercle sur la mousse; les blancs agarics poivrés tendaient comme des coupes la concavité de leur chapeau où séjournait encore un peu d'eau de pluie; çà et là, de fausses oronges mettaient sur la terre noire de larges taches pourpres.

— Sapristi! criait Onésyme, ça foisonne!... On n'a que l'embarras du choix.

— Oui, répliquait Courouvre, seulement il s'agit de bien choisir... Ouvre l'œil!

— N'aie pas peur, ça me connaît... Et maintenant, mes enfants, partageons-nous la besogne... Tirez à droite, moi je pousse à gauche, et nous nous rejoindrons à la Gorge aux Pommiers...

Il commençait à fureter parmi les cépées, — très affairé, se courbant, se relevant, puis peu à peu disparaissant derrière un pli de terrain.

— Quel brave garçon que votre mari! dit Antoine à Mme Dordelu, quand ils se trouvèrent seuls.

— Oui, répondit-elle avec une légère moue, il ne ferait pas de mal à une mouche... Et pour-

tant, ajouta-t-elle en riant, il serait très capable de nous empoisonner, car il se vante en prétendant s'y connaître... Quant à moi, j'avoue que je n'entends rien aux champignons.

— Je vous montrerai ceux qu'il faut cueillir, madame, et vous en saurez bien vite autant que moi.

- — Je serai enchantée d'être votre élève, reprit-elle en coulant vers lui une oeillade malicieuse qui le troubla.

Ayant ouvert son couteau, il s'agenouillait et détachait deux ou trois cèpes bronzés.

— Tenez, dit-il, en voilà que vous pourrez cueillir à coup sûr...

Pour être plus libre de ses mouvements, Christine ayant relevé et épingle la jupe de sa robe, montrait deux petits pieds cambrés et la naissance de deux jolies jambes. Tout en ramassant les cèpes, Antoine ne résistait pas au plaisir de lorgner les fines chevilles chaussées de bas de soie gris. Cela le changeait des dessous douteux des cabaretières qu'il fréquentait le plus souvent. Ils étaient tombés sur une plantureuse poussée et

Christine s'agenouilla pour aider son compagnon à les cueillir. — Elle prenait goût à cette chasse aux champignons; elle avait rejeté son chapeau sur ses épaules et ses frisons bruns effleuraient parfois la joue de Courouvre. La voyant déjà essoufflée, celui-ci lui saisit les mains et la força à se relever.

— Je ne veux pas que vous vous fatiguiez! murmura-t-il. D'ailleurs, nous avons déjà de quoi confectionner un beau plat et il est inutile de nous charger d'un tas de cèpes qui ne se garderaient pas... Si vous m'en croyez, nous gagnerons tranquillement la Gorge aux Pommiers et nous y guetterons Onésyme...

Sans attendre une réponse, il passait le bras potelé de Mme Dordelu sous le sien et lentement ils cheminaient à travers la futaie. L'après-midi tirait à sa fin; le soleil déclinant n'envoyait plus de rayons qu'à la cime des grands fûts. Quand on traversait une clairière, on apercevait une lumière pourprée glisser à la fourche des hautes branches, puis insensiblement s'envoler dans le ciel d'un azur plus ioncé, tandis qu'une ombre

bleuâtre envahissait déjà les dessous de la feuillée. — C'est l'heure propice aux confidences; il semble que le crépuscule rende les causeries plus expansives, de même qu'il rend plus mystérieusement tendres les regards qu'on échange.

— Ma foi, disait Antoine, je ne me doutais guère ce matin que je passerais une si agréable soirée.

— Pourtant, vous vous êtes fait tirer l'oreille pour venir aux Senades... Ça se conçoit, l'endroit n'est pas plaisant et vous aviez peur de vous y ennuyer.

— Du tout, si j'hésitais à accepter l'invitation de ce brave Onésyme, c'était par discrétion.

— Comment, par discrétion?

— Mon Dieu, oui; je me pensais : Je vais tomber dans ce jeune ménage qui est encore en pleine lune de miel et je ferai l'effet d'un gêneur qui interrompt un amoureux tête-à-tête...

— Oh! protesta la jeune femme, c'est M. Dordelu, je parie, qui vous avait mis de pareilles idées dans l'esprit ?

— Me suis-je trompé? demanda-t-ii en serrant plus étroitement le bras de Christine.

— D'abord, je suis le plus souvent en têteà-tête avec moi-même, puisque mon mari passe ses journées à la verrerie... Et quand on est seule, on ne s'amuse guère aux Senades!

— Vous vousy ennuyez ?... Vraiment?... Moi, il me semble que je m'y plairais.

— Les hommes trouvent toujours des distractions... Mais quand on n'est qu'une femme, le temps dure cruellement dans ce pays perdu... Le soir, quand la nuit arrive, je me sens des fois triste à pleurer... Je me dis que le meilleur de ma jeunesse s'usera dans un pareil trou, que j'y vieillirai avant l'âge, et que ce n'est pas ce que j'avais

reve.

— Et qu'aviez-vous rêvé? interrogea Antoine en se penchant vers elle.

— Ce que j'avais rêvé?...

Il y eut un silence. Christine fixa lentement sur Courouvre ses yeux aux phosphorescentes lueurs, puis avec une pointe de malice :

— Vous êtes un peu trop curieux... On ne dit ces choses-là qu'à un confesseur ou à un ami.

— Eh bien, répliqua-t-il tendrement, supposez que je suis l'un ou l'autre.

— Un confesseur, vous? murmura-t-elle en hochant railleusement la tête.

— Un ami, alors!...

En prononçant ce mot « ami », Antoine mit dans son intonation je ne sais quoi d'enflammé qui en modifiait singulièrement la signification. Il se sentait peu à peu ensorcelé par cette jolie femme dont le bras reposait sur le sien. Jamais il n'avait éprouvé pour ses maîtresses d'une semaine le fougueux sentiment qui soudain lui emplissait le cœur. C'était autre chose et plus qu'un amoureux désir. Une voluptueuse angoisse le poignait, tandis qu'il songeait à la possibilité d'être aimé de cette séduisante personne. Tout en elle : le frôlement câlin de son bras, l'onduleuse souplesse de sa démarche, l'humide scintillement de ses yeux chercheurs, tout révélait une créature faite pour donner de délicieux moments d'amour à l'homme qu'elle chérirait, et Antoine sentait qu'il ne se consolerait jamais de n'être point cet homme-là.

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Sans répondre, Mmc Dordelu cheminait rêveuse

et Antoine, sous la fouillée plus obscure, ne pouvait plus distinguer l'expression de ses regards voilés. Tout à coup, en avant d'eux, un « houp! » sonore retentit.

— C'est la voix de M. Dordelu, dit Christine ; nous devons approcher de la Gorge aux Pommiers...

— Déjà! s'écria d'un ton de regret son compagnon.

En effet, le sentier descendait brusquement vers un étroit défilé, à l'orée duquel ils aperçurent la courte silhouette d'Onésyme s'enlevant sur le fond d'or du couchant.

— Hop ! s'écria celui-ci. Avez-vous trouvé beaucoup de champignons?... Moi, j'en ai cueilli un plein panier.

A la vue de son mari, Christine avait lâché le bras d'Antoine. Ils s'en revinrent d'un bon pas à travers les champs moissonnés qui s'étendaient entre la lisière du bois et les Senades. Quand ils arrivèrent à la maison, les premières étoiles perlaient dans le ciel embruni. Christine alluma

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une lampe et tous trois, autour de la table massive de la cuisine, procédèrent à la revision des champignons. Il se trouva que, dans le panier d'Onésyme, il y avait une bonne moitié de faux cèpes et d'agarics suspects.

— Ah ça! malheureux! s'écria plaisamment Courouvre, tu voulais donc nous empoisonner?... Moi, passe encore, mais ta femme?... C'est abominable !

— Je vous avais bien dit qu'il n'y entendait rien, observa dédaigneusement Christine.

Le naïf Onésyme, qui prenait tout au sérieux, était devenu pâle et se confondait en excuses. Pour le punir, on l'exila de la cuisine et on l'envoya à la cave. Tandis que la servante mettait le couvert, Courouvre déclara qu'il voulait préparer et assaisonner lui-même le plat de cèpes. Christine, qui d'ordinaire avait une répugnance pour les besognes culinaires, s'offrit comme aide et, ceignant un tablier à bavette, se mit à râper de la chapelure, tandis qu'Antoine hachait menu l'ail, le petit lard avec les queues des bolets et en farcissait l'intérieur de chaque champignon qu'il

déposait ensuite dans une tourtière où pétillait

du beurre fondu. Peu à peu, une plus intime familiarité s'établissait entre les deux officiants. Christine était enchantée de la rondeur et de l'entrain de ce gentilhomme coureur de bois. L'imprévu de l'aventure, qui rompait la monotonie de son existence casanière, lui donnait une animation nouvelle. Ses yeux riaient, ses lèvres égayées laissaient voir ses petites dents d'une blancheur lactée, et Antoine devenait à mesure plus épris de son hôtesse. Ils échangeaient des remarques plaisantes et badinaient comme des enfants. Mais sous l'apparente légèreté de leur badinage, à travers leurs tapageurs éclats de rire, on sentait par instants un secret émoi, l'anxieuse attente de quelque événement qui allait modifier leur façon de vivre et de penser. Tandis que Courouvre criait joyeusement à la servante ébaubie : « Feu dessus et dessous, ma petite!... Tu réponds de mes champignons sur ta tête! » tandis que Christine disait avec une pointe de moquerie : ce Quel bon cuisinier vous auriez fait!... Vous avez manqué votre vocation!... » leurs regards

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se rencontraient et se fondaient lentement l'un dans l'autre; une trouble volupté les alanguissait. ce Vais-je tomber amoureux pour de bon? » pensait Antoine, « Est-ce l'homme qui me fera connaître enfin l'amour? » se demandait Christine.

Sur ces entrefaites, Onésyme reparut. Il portait dans un panier quatre poudreuses bouteilles. Flairant l'appétissante odeur qui emplissait déjà la cuisine :

— Hum! dit-il, ça sent bon ici... Si nous nous mettions à table!...

Quelques minutes après, ils étaient assis dans la salle à manger, dégustant leur souper, dont les champignons formaient le plat de résistance. La lumière blonde de la suspension éclairait également leurs trois têtes aux physionomies si différentes. Christine, un peu rêveuse et les yeux miclos, mangeait du bout des dents; Courouvre, malgré son robuste appétit, s'absorbait dans la contemplation de la jolie tête de Mme Dordelu, autour de laquelle les cheveux frisottants mettaient une auréole d'un brun doré; Onésyme seul, la mine épanouie, mastiquait terme, trouvait tout

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excellent et versait dans les verres des rasades de son vin d'Arbois. Par moments, Christine coulait par-dessus le front penché de son mari un regard furtif et surprenait les clairs yeux bleus de Courouvre fixés sur elle. Alors la jeune femme et son hôte devenaient pensifs et répondaient de travers aux lourdes saillies de Dordelu. Celui-ci, s'effbrçant d'alimenter la conversation un peu trop languissante à son gré, remettait obstinément sur le tapis les prouesses galantes de son ancien camarade et lui poussait d'indiscrètes questions :

— A ta santé, mon vieux! s'écriait-il, et puisses-tu trouver bientôt une brave femme comme la mienne!... Je bois à ton prochain mariage... Toutes les filles que tu as enjôlées en crèveront de jalousie, mais tant pis pour elles!

— Ne dis donc pas de bêtises! protestait Courouvre.

— Inutile de cacher ton jeu, ta réputation est trop bien établie... Ma bonne amie, tu vois devant toi un gaillard qui a fait plus de tours que de mi-

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racles. Aussi on l'a surnommé Jean du cBois-Verr; car, comme dans la chanson :

Les Mondes et les brunes, Il n'en manque pas une...

Quand je suis arrivé à la verrerie, on parlait encore d'une belle dame du Bois des Penses, qui passait la Biesme à gué pour aller le retrouver chaque nuit... Ose dire que ça n'est pas vrai, scélérat!... Et cette fille de La Chalade qui te suivait à la chasse, habillée en homme, est-ce aussi un conte!...

Tandis qu'Onésyme bavardait, Courouvre remarquait un nuage sur le front de Mme Christine. Les lèvres rouges avaient cessé de sourire, une expression chagrine assombrissait les yeux verts qui paraissaient maintenant presque noirs. Alors il résolut de rompre les chiens :

— Tout ça est de l'histoire ancienne et il y a bel âge que j'ai oublié ces fredaines, qui m'ont valu plus de tablature que de contentement...

Il leva son verre et ajouta :

— Permets-moi, mon vieux camarade, de

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boire à la santé de mon aimable hôtesse... Toutes les créatures dont tu parles n'étaient pas dignes de dénouer les cordons de ses souliers!

Comme il choquait son verre contre celui de Christine, il vit tout à coup un sourire reparaître sur les lèvres de la jeune femme, dont la figure s'éclaira comme s'illumine la campagne quand le soleil perce les nuées. Et lui-même fut inondé d'une joie intérieure, en constatant qu'il n'était point indifférent à Mme Dordelu.

On se sépara fort tard. Quand Courouvre se trouva seul dans sa chambre, il demeura longtemps accoudé à la fenêtre, d'où l'on apercevait la forêt assoupie. Au fond du vallon, une buée indiquait vaguement le cours de la Biesme, dont le frais susurrement s'harmonisait avec les pensées doucement confuses qui se remuaient dans le cerveau d'Antoine. — Pour la première fois il se sentait sérieusement amoureux. Cette Christine, avec sa taille souplement onduleuse, ses yeux noyés de désirs, sa bouche d'enfant et sa gazouillante voix d'oiseau, le prenaitpar les sens, par le cœur et par le cerveau. Elle avait pour lui

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un charme inconnu, une saveur non encore goûtée. Il pressentait en elle une source latente de délices. L'idée de la posséder féblouissait et l'oppressait. Cette passion naissante l'absorbait si bien qu'il perdait de vue toute autre considération. Il ne se mettait en souci ni de la camaraderie d'Onésyme, ni de l'hospitalité trahie. Être aimé de Christine, la serrer dans ses bras, il n'envisageait rien de plus. Son désir d'amour projetait devant lui une aveuglante lumière, au delà de laquelle tout le reste plongeait dans une nuit aussi impénétrable que celle qui enténébrait à ce moment la forêt endormie.

Courouvre ne lit qu'un somme. Lorsqu'il s'éveilla, le soleil, dépassant les futaies du Clermontois, emplissait déjà de clarté le jardin des

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Scnades où de grands tournesols étalaient leurs larges fleurs jaunes. La servante, en lui apportant son café au lait, lui apprit que Mmc Christine n'était pas encore levée, mais que M. Dordelu était parti de bonne heure pour la verrerie. Ce départ matinal du mari laissa Antoine sous une agréable impression. Il éprouvait une joie sourde, à se sentir seul dans la maison avec Christine. Non qu'il méditât de brusquer les choses, mais l'idée seule que l'occasion d'un tête-à-tête pouvait se présenter, suffisait à le remplir d'allégresse. Il procéda lentement à sa toilette, puis descendit d'un pied léger au jardin.

Son premier regard fut pour la fenêtre de la chambre à coucher de son hôtesse. Rien n'indiquait que la maîtresse du logis fût éveillée; pourtant, à travers l'entre-bâillement des persiennes, on devinait que la croisée était ouverte. Le long des allées sablées, Antoine se promena en grappillant quelques grains de chasselas à la treille. Il ressentait un voluptueux émoi en songeant que, derrière les lames de ces persiennes, au fond de la chambre encore obscure, Christine reposait.

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Il se complaisait à se la représenter dansl'abandon d'un demi-sommeil : — cheveux épars, paupières baissées, épaules et bras nus. Cette alléchante image le faisait soupirer comme un collégien; il se surprenait respirant les roses et les effleurant de ses lèvres pour leurrer sensuellement son imagination.

Brusquement, l'un des battants des persiennes fut poussé, l'autre se rabattit à son tour contre le muret Antoine entrevit rapidement la rondeur d'un bras nu, puis le flottement de vagues blancheurs, et la croisée se ferma. Il se dit que Christine se levait enfin, et poursuivit sa promenade, en berçant en dedans de lui l'espoir très doux de la revoir avant peu. Effectivement, dix minutes après, la fenêtre se rouvrit toute grande et il entendit une voix limpide fredonner au fond de la chambre, comme un oiseau au petit matin. La jeune femme ne paraissait pas se douter de la présence d'un promeneur dans le jardin, ou bien, si elle s'en doutait, soit par insouciance, soit peut-être par un raffinement de coquetterie, elle se comportait comme si elle eût eu la sécurité

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d'une profonde solitude. Dissimule derrière un massif, Antoine la voyait passer et repasser dans le champ de la fenêtre, tantôt boutonnant une camisole blanche, tantôt peignant ses longs cheveux bruns, puis les renouant avec un joli geste des bras arrondis. A travers ces menus détails de toilette, le fredonnement s'envolait ou s'arrêtait capricieusement, et Courouvre avait l'impression d'un beau papillon d'automne qui voltige, se pose et repart, pliant et dépliant ses ailes chatoyantes. Tout cela aiguillonnait son désir et lui mettait au cœur une fondante tendresse. Une eau vive, une eau de rajeunissement semblait sourdre au fond de lui et infuser dans son sang une virginale fraîcheur. — Lui qui, en amour, avait toujours été plutôt un gros mangeur qu'un gourmet, et dont les plus rustiques nourritures suffisaient à satisfaire le sensuel appétit, se sentait devenir délicatement raffiné, en songeant à la possibilité de conquérir les bonnes grâces de Mme Dordelu. Tandis qu'il se délectait à la perspective de ce nouvel amour, délicieux comme un suave lever d'aube, Christine reparut à la fenêtre après avoir

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parachevé sa toilette. Elle était vêtue d'un peignoir rose; une cordelière nouée à la ceinture faisait valoir sa taille souple et ressortir le modelé de sa poitrine. — « Cette fois, elle va descendre! » se dit Antoine avec un battement de cœur.

Mais son attente fut trompée. Soit qu'elle fût absorbée par les soins du ménage, soit qu'une timidité ou un scrupule la prît à la pensée d'un tête-à-tête avec Courouvre, Mme Dordelu demeura confinée dans l'intérieur de la maison, et « Jean du Bois-Vert » dut se contenter de se promener solitairement, en ruminant sa tendresse et ses convoitises.

De dépit il bourra sa pipe, l'alluma et, fourrant ses mains dans ses poches, se mit à tirer de grosses bouffées, tout en tournant autour des allées comme un ours autour de sa fosse. Use remémorait les trop brèves apparitions de Christine à la fenêtre, leur conversation de la veille sous bois, les impressions du souper, et se demandait avec émotion : ce Est-ce que je lui plais ou bien suis-je le jouet d'une illusion? Mon désir de gagner son

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