‹ Contes forestiersChapitre 2 sur 21 · T I N T AT I O N · texte numérisé non relu

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cœur inc fait-il prendre pour des marques d'intérêt La simple curiosité d'une jeune femme qui s'ennuie de sa solitude?... Et en supposant qu'elle se sente un faible pour moi, comment me comporterai-je avec elle?... » Pour la première fois, Antoine, si entreprenant d'habitude avec les femmes, se sentait troublé et embarrassé à l'idée de parler d'amour à Mme Dordelu.

Ce fut en cet état mental qu'Onésyme le surprit en revenant de la verrerie. Antoine était tellement enfoncé dans sa méditation qu'il n'entendit pas son camarade s'approcher. Il ne s'aperçut de sa présence que lorsque ce dernier lui tapa sur l'épaule :

— A quoi diable penses-tu, mon vieux Courouvre ?

Antoine rougit en voyant devant lui l'ami dont il était en train de convoiter la femme et s'abstint de répondre à cette question incongrue.

— Comment n'es-tu pas allé en forêt? continua ingénument Onésyme.

— J'ai dormi comme un loir et je me suis levé tard... D'ailleurs, je t'attendais, répliqua Cou-

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rouvre en mentant effrontément, j'espérais que tu rentrerais plus tôt.

— Ce n'est pas fête tous les jours et j'ai làbas de la besogne par-dessus la tête... Il faudra que tu m'excuses si je t'abandonne un peu aujourd'hui... A propos, tu dois avoir l'estomac dans les talons et voici l'heure de manger la soupe...

En effet, on entendait au loin Fangelus de midi. Antoine fut tout étonné que le temps eût passé si vite. Au même moment, le peignoir rose de Mme Dordelu apparut au balcon du chalet et une voix au timbre clair cria :

— Allons, messieurs, à table!

Dans la salle à manger, ils furent accueillis par Christine, toute cramoisie encore de s'être penchée sur les fourneaux, et alors Antoine comprit pourquoi la jeune femme n'était pas venue le rejoindre au jardin. Elle s'était ingéniée à fêter son hôte et avait procédé elle-même à la confection d'un dîner destiné à racheter la modestie du menu de la veille. La soupière fumante était flanquée d'une perche de l'Aire et d'un buisson d'écrevisses.

Quand le potage fut enlevé, un poulet à l'estragon lui succéda, emplissant la salle d'un savoureux fumet. — Ce zèle déployé par Christine pour faire bonne chère à son invité était une nouvelle marque d'intérêt et Courouvre y fut sensible. Ses yeux cherchèrent ceux de son hôtesse; ils les rencontrèrent et lui exprimèrent si vivement sa reconnaissance que Mme Dordelu en fut intimidée. Ses longs cils s'abaissèrent lentement, comme pour dissimuler l'émoi que lui causait ce regard encore plus imprégné d'amour que de gratitude.

Les travaux de la matinée avaient donné à Onésyme un violent appétit. Tout en mettant les morceaux doubles, il dit à son camarade :

— Tu sais, j'ai raconté à M. de Damloup que je t'avais rencontré... Le patron s'est beaucoup informé de toi et m'a prié de t'amener à la verrerie... Pas aujourd'hui, par exemple, car nous sommes dans notre coup de feu... Les ouvreaux flambent et nous commencerons tantôt à souffler la bouteille... Je serai même obligé de dîner aux Islettes et d'y rester une partie de la nuit...

Tu ne m'en voudras donc pas, mon camarade, si je te fausse compagnie ce soir et si je laisse à Christine le soin de te distraire... Ca m'ennuie joliment de ne pas passer ma soirée avec vous deux, mais quoi? la besogne avant tout, n'est-ce pas?

Pendant ce discours, Antoine examinait Mme Dordelu à la dérobée; il constata que, dans les yeux de son hôtesse, une lueur de satisfaction courait sous les cils comme une soleillée à travers bois, et il en conclut que l'absence de son mari ne lui causait nullement le déplaisir auquel celui-ci s'attendait. Antoine lui-même, d'ailleurs, tout en s'effbrçant de rester impassible, éprouvait une joie intérieure à la pensée de souper en tête-à-tête avec Mme Christine. Loin de le chagriner, cette perspective lui donna jusqu'à la fin du repas un revif d'entrain et de gaillarde humeur et il se montra très tendre pour son camarade.

— Voilà qui est fâcheux, s'écria-t-il, mais ne te mets pas en peine de moi, mon brave, je trouverai toujours à m'occuper... D'abord je te ferai

la conduite tout à l'heure jusqu'à la verrerie, et tout en cheminant, nous taillerons encore un brin de causette...

Quand on eut enlevé le dessert et pris le café, les deux amis se levèrent. Comme Courouvrc allait bourrer sa pipe, Onésyme l'arrêta et tirant d'un étui en paille deux cigares très secs :

— Non, laisse ta pipe et goûte-moi ça. Ce sont des havanes de M. de Damloup... Il me les a offerts, un soir, oubliant que je ne fume plus, et je les avais mis de côté. — C'est toi qui les dégusteras... Maintenant, en route! je ne suis pas en avance!

Il prit Mme Dordelu par la taille et la baisa au front :

— A demain, ma bonne amie, car lorsque je rentrerai au petit jour, tu seras en train de dormir...

La jeune femme lui glissa lestement d'entre les bras, puis elle se retourna vers Courouvre et lui tendit la main:

— A bientôt, monsieur! murmura-t-elle en lui coulant un caressant regard...

Une fois sur la route, Onésyme prit le bras de son ami et, après un dernier signe d'adieu à l'adresse de Christine, ils marchèrent gaillardement dans la direction des Islettes. Le vin d'Arbois avait rendu Dordelu plus loquace, un attendrissement mouillait ses gros yeux ronds.

— Hein! quelle bonne femme que la mienne! disait-il en haussant sa grosse figure poupine vers le mâle et distrait visage de Courouvre; as-tu vu comme elle avait bien arrangé son petit dîner? Comme tout était bien choisi et cuit à point!.,. Elle avait préparé ça elle-même, aidée uniquement par sa bonne qui n'a pas la moindre initiative... On chercherait loin aux en tours pour trouver une femme qui ait son imagination, son esprit et son cœur!

— Certes! acquiesçait chaleureusement Antoine, Mme Dordelu est charmante.

— Oui, charmante, et aussi excellente que belle... Quand je songe à toutes ses qualités, je m'étonne toujours d'avoir été assez chanceux pour l'épouser, car enfin c'est une noble, une Belrupt de Lisle, et généralement les filles de verriers

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répugnent à se marier avec des roturiers Je mon espèce.

— Bah! ta femme est trop sensée pour donner dans ces préjugés-là... D'ailleurs, toi aussi tu es plein de belles qualités, répliquait Courouvre, s'efforçant aimablement de combler de bonnes paroles le fossé profond qui séparait un homme comme Dordelu d'une femme comme Christine.

— En fait de qualités, j'ai celle d'aimer ma femme de tout mon cœur... Oh! ça, oui, je l'adore!... Je me mets en quatre pour lui faire la vie douce, pour qu'elle s'aperçoive le moins possible de la médiocrité de notre position... Je ne veux pas qu'elle ait à rougir de moi devant les gens de son monde ou qu'elle regrette de m'avoir épousé. Aussi je trime pour lui procurer les petits plaisirs et les satisfactions d'amour-propre qu'elle avait dans sa famille... Ah! dame, au commencement, il y a eu du tirage. A mon arrivée à la verrerie, je ne gagnais que deux mille cinq cents francs. Au prix où est le beurre, ça n'était pas commode d'équilibrer notre budget. En ce tempslà pourtant Christine désirait une robe de soie

noire. Elle en rêvait, la nuit, et m'en parlait à chaque repas. A force de rogner un peu sur tout, je suis arrivé à acheter cette robe de faille qui coûtait gros... Tiens, c'est alors que je me suis déshabitué de fumer... C'a été dur, mais le jour où j'ai apporté à ma femme le coupon dans un carton ficelé de rubans roses, quelle joie!... Christine dansait autour de la table, elle me sautait au cou et m'embrassait comme du pain... Elle vous a des cajoleries et des chatteries si embobelinantes qu'on ne regrette pas son argent... Ah! oui, c'est délicieux d'avoir à soi une petite femme qui vous aime bien!... Vrai, tu devrais te marier...

Courouvre était touché des naïves effusions de Dordelu, mais en même temps la façon dont ce mari détaillait son bonheur conjugal l'agaçait et l'irritait. Je ne sais quel démon le poussa à jeter un peu d'eau froide sur l'enthousiaste félicité de son camarade :

— Oui objecta-t-il, tout ça est bel et bien, mais moi, vois-tu, mon vieux, j'ai horreur d'être l'esclave d'une habitude, même quand elle est

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bonne. Il en coûte trop ensuite de se désaccoutumer d'être heureux... Si excellent que soit un mariage, il peut venir à la traverse un tas de choses qui bouleversent notre petit train-train. Suppose qu'un événement quelconque te sépare de ta femme... Dans la vie, il faut toujours s'attendre à ce qu'une tuile vous tombe sur la tête : une querelle de ménage, une maladie... ou pis encore...

Il achevait à peine qu'il fut effrayé par la subite altération des traits de son camarade. Dordelu pâlissait, une angoisse lui montait aux yeux et sa main se crispait sur le bras de son compagnon.

— Ne dis pas ça! murmura Onésyme, tu me donnes le frisson... Il ne faut jamais parler de ces choses-là, ça porte malheur. . . Me retrouver seul au monde? Non, jç ne pourrais pas... Après ce que tu sais de norre intérieur, après cette bonne vie à deux dont je te parlais, me vois-tu sans Christine?... La maison vide? ma femme disparue?... Mais je n'aurais plus de goût à rien et je ne demanderais plus qu'à être enterré tout vif!... Tu n'imagines pas quelle place énorme elle tient dans mon existence!... Quand je suis en plein tracas, à la ver-

rerie, je pense à Christine et ça me rend du courage. Quand je vais des Islettes aux Senades par la pluie ou la neige, je songe que je retrouverai ma femme au coin de notre feu, et ça me tient chaud au cœur et partout!... Elle m'est aussi nécessaire que l'air respirable. Elle est la chaleur de mon sang ; sans elle, je ne serais plus qu'un mannequin, une loque bonne à oublier au coin d'une borne... Il me semble qu'avant de la posséder je n'avais pas vécu... Elle partie, il ne me resterait plus qu'à me jeter à la Biesme!

L'émotion de Dordelu était navrante ; de grosses larmes roulaient dans ses yeux et une sueur froide lui mouillait les tempes. Courouvre en eut pitié. L'accent de poignante désolation avec lequel Onésyme parlait de la possibilité d'être séparé de sa femme, pénétrait jusqu'au cœur d'Antoine. Sa native bonté reparaissait et un remords le prenait à l'idée de troubler la quiétude de ce pauvre diable, qui était si peu égoïste et dont le confiant amour conjugal faisait toute la joie. L'humble dévouement d'Onésyme, la conscience qu'il avait de son manque de près-

tige, la naïve tendresse qui éclatait dans ses moindres paroles, remplissaient de compassion ce Jean du Bois- Vert» et remuaient en lui certaines cordes généreuses longtemps endormies. Il frappa amicalement sur l'épaule de son camarade :

— Allons donc, mon vieux, reprit-il de sa bonne voix cordiale, ne fais pas l'enfant!... Tu vois bien que je plaisante!... Tu es heureux, tu mérites de l'être et tu le seras longtemps... C'est pour les hommes de cœur et de bonne volonté, comme toi, que le bonheur doit durer... sans quoi il faudrait douter de la Providence...

A ce moment, Courouvre était sincère, et, comme on arrivait en vue des Islettes, il corrobora ses paroles par une loyale poignée de main, après quoi ils se quittèrent.

En sortant des Senades, Antoine, très allumé à la perspective d'un long tête-à tête avec Mme Dordelu, s'était bien promis de regagner le chalet dare dare, dès qu'il aurait conduit son ami jusqu'à la verrerie. Maintenant, loin de rebrousser chemin vivement, il ralentissait le pas et ressemblait ci un écolier qui médite de faire l'école buisson-

nière. Au lieu de suivre la route, il prit sur la gauche un sentier qui filait sous bois et allongeait considérablement le trajet.

Il lui semblait encore entendre bourdonner à ses oreillesles touchantes confidencesd'Onésyme. Il était troublé et perplexe. Certainement, en son for intérieur, il estimait que le brave garçon se leurrait sur l'amour qu'il croyait avoir inspiré à sa femme, mais il avait honte de tromper cette imperturbable confiance. Comme un vent léger qui s'élève sous bois et peu à peu agite la forêt tout entière, des scrupules naissaient en lui et mettaient ses galantes résolutions en désarroi. Il ne trouvait plus ce bel aplomb insouciant qui assurait d'ordinaire son triomphe auprès des cœurs féminins. S'il se fût agi de la femme d'un gros bourgeois suffisant et fier de ses écus, il n'eût pas hésité un instant à lâcher bride à sa passion. Mais tromper ce naïf et modeste Onésyme, qui avait logé innocemment tout son bonheur, tous ses rêves d'amour dans le fragile édifice du mariage, cela lui semblait une action aussi laidement avilissante que de donner une pièce fausse à un pauvre.

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Cette lutte intérieure l'absorbait si totalement, qu'après de longs détours, il se trouva, sans s'en douter, juste en face du hameau des Senades. La bruyante envolée d'une compagnie de perdreaux qui prenait son essor dans les éteules, lui fit instinctivement lever la tête et il vit, au bas des champs, se profiler, en pleine lumière, le chalet Dordelu. La maison semblait dormir, persiennes closes, dans le brasillement du soleil. L'élégante forme de Christine, drapée dans l'étoffe souple du peignoir rose, se dressa soudain dans son imagination. Il se la représenta nonchalamment assise sur le divan de la salle à manger et s'étonnant de ne point le voir venir. — Elle l'attendait sûrement, car, au départ, il avait deviné dans la pression de sa main un encouragement tacite. La façon engageante dont elle lui avait dit : « A bientôt ! » était une timide invitation à ne pas la laisser trop longtemps seule. — Tout en s'apitoyant sur Onésyme et en se promettant de ne pas trahir son ami, Courouvre maintenant coupait à travers les éteules et dévalait pensivement sur la.grand'route. Au bout de dix minutes, il atteignit la clô-

ture du chalet, et poussant doucement le battant de la grille, il gravit les marches du perron...

En entrant dans le vestibule, Antoine fut étonné de l'absolu silence qui régnait à l'intérieur. On se serait cru au château de la Belle au bois dormant. La porte de la salle à manger était entre-bâillée, mais la pièce était déserte. Courouvre, qui se croyait attendu, se sentit piqué dans son amourpropre, lorsqu'il constata qu'il en était pour ses frais d'imagination. Déçu, il allait regagner sa chambre, quand une légère toux, partant d'une sorte de fumoir contigu à la salle à manger, attira son attention.

Pour dire vrai, Mme Dordelu avait parfaitement entendu rentrer son hôte; mais dépitée du peu d'empressement de ce dernier, elle jouait l'indif-

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férence et se promettait de le faire attendre à son tour. Pourtant, quand elle comprit qu'il allait s'éloigner assez philosophiquement, elle ne put lui tenir rigueur jusqu'au bout et toussa de façon à ce qu'il fût impossible à Cou rouvre d'ignorer sa présence. Il revint sur ses pas et souleva la portière du fumoir.

Christine était à demi couchée sur une chaise longue et feignait de sommeiller.

Elle tourna languissamment la tête vers la porte et entr'ouvrit les yeux.

— Madame, murmura Antoine, excusez-moi de vous avoir dérangée.

— Pardon, répliqua- t-elle, en quittant la position horizontale et en ramenant sa jupe sur ses pieds, je croyais que vous étiez resté aux Islettes et je m'étais endormie...

Elle parlait bref et avec une froideur voulue. Il comprit qu'elle le boudait et, naturellement, fut pris du désir de se faire pardonner son manque de galanterie:

— J'ai quitté Onésyme, il y a tantôt deux heures...

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— Ah! interrompit-elle, froissée de nouveau, vous n'étiez pas trop pressé de revenir!

— Si je n'avais suivi que mon goût, je serais ici depuis longtemps, mais j'ai craint d'être indiscret.

- — Indiscret... pourquoi? demanda-t-elle avec une pointe d'agacement. M. Dordelu ne m'avait-il pas chargée de vous tenir compagnie en son absence?

— C'est précisément cela qui me rendait plus scrupuleux... Je songeais que, sans vous consulter, Onésyme vous avait imposé là une charge un peu lourde et je ne voulais pas abuser...

— Oh! je ne vous savais pas à ce point faiseur de cérémonies!

En même temps un espiègle sourire retroussait les coins de ses lèvres boudeuses, et elle ajoutait avec un regard enjôleur, coulé entre ses cils :

— Avouez plutôt que vous craigniez de vous ennuyer dans ma société... Vous n'auriez pas fait tant de façons avec cette belle dame du Bois des Penses, qui traversait la Biesme pour vous venir voir...

— Permettez, répondit Antoine avec un rire contraint, il n'y a pas la moindre comparaison à établir. Cette dame était un peu... légère, tandis que vous êtes une personne comme il faut.

— C'est-à-dire une personne avec laquelle on s'amuse médiocrement, n'est-ce pas?... Qu'ontelles donc ces femmes... légères, pour que les hommes se plaisent tant dans leur compagnie?

— Ce serait trop difficile à vous expliquer... Restons-en là...

— Du tout, cela m'intéresse, insista Christine d'un air de bravade; voyons, comment était-elle faite, votre dame du Bois des Penses?... Était-elle blonde ou brune?

— Blonde, je crois.

— Vous croyez?... Vous n'en êtes pas plus sûr que ça!... C'est étonnant comme les hommes attachent peu d'importance aux détails... Ils voient les choses en gros et ça leur suffit... Imaginez-vous que M. Dordelu n'a jamais su dire de quelle couleur sont mes yeux!

— Ils sont fort beaux, et c'est l'essentiel ! s'écria Courouvre, que cette conversation surexcitait et

qui commençait à oublier ses belles résolutions de sagesse.

— Vous voyez, vous non plus!

Les coudes aux genoux, le menton dans ses mains, elle avançait la tête et plongeait étourdiment ses regards dans ceux de son interlocuteur :

— Allons, dites, reprit-elle, de quelle couleur sont-ils?

Antoine sentait la phosphorescente lumière des yeux de Christine se répandre dans les siens, comme un philtre. Il en était ébloui et si troublé qu'il avait peine à trouver ses paroles.

— Je... je crois, balbutia-t-il, qu'ils sont verts. C'en était trop pour lui. Il ne put résister à la

tentation de saisir les mains de Mme Dordelu et de les serrer tendrement. Ils restèrent ainsi une bonne minute, les paumes unies et le cœur palpitant.

. — Alors, murmura-t-elleenbaissantlentement ses paupières, nous sommes amis?

Cette question, câlinement formulée, était comme la naïve conclusion de tout un enchaînement de pensées très tendres. Courouvre devina

le périlleux travail de réflexion qui s'était opéré

dans la tetc de Christine et envisagea avec de nouvelles craintes la pente rapide sur laquelle ils glissaient tous deux. Il comprit que cette jeune femme, retenue par d'honnêtes scrupules, cherchait à rassurer sa conscience en décorant du nom d'amitié ce besoin d'aimer, qui l'entraînait comme il avait entraîné sa mère et son aïeule. Innocente encore, mais déjà tentée, elle allait à tâtons vers l'amour défendu, ainsi qu'une plante enfermée dans une cave se dirige instinctivement vers la lumière du soupirail. En cette occurrence, à quel fil léger tenaient l'honneur et le repos d'Onésyme?... Antoine ne pouvait s'empêcher d'y penser, et cette pensée lui donnait le frisson. Les confidences si émouvantes de Dordelu résonnèrent de nouveau nettement à ses oreilles, et il eut honte du rôle double qu'il jouait entre les deux époux. — Amis? répéta- t-il, hélas! chère madame, à quoi vous servirait l'amitié d'un vagabond tel que moi?... Songez que dans deux ou trois jours je quitterai les Senades et qui sait quand j'y reviendrai?...

Une buée obscurcit l'éclat des yeux de Mme Dordelu et une moue chagrine retroussa ses lèvres.

— Ce n'est pas gentil, ce que vous dites là ; pourquoi partiriez-vous si vite?

— Que voulez-vous? je suis comme les oiseaux de passage et je ne puis rester longtemps à la même place... Que feriez-vous d'une amitié aussi volage que la mienne?... D'ailleurs vous possédez un ami plus sérieux... ce brave Onésyme qui vous adore...

— Onésyme, oui, sans doute! murmura dédaigneusement Christine, agacée et se levant avec vivacité.

Dans le mouvement dépité qu'elle fit pour quitter la chaise longue, sa tête effleura l'angle d'une étagère garnie de livres. Sous le choc, son peigne se détacha et ses épais cheveux noirs ruisselèrent sur ses épaules.

— Vous êtes-vous fait mal? demanda Courouvre, tandis que ses yeux charmés suivaient d'un regard admiratif et convoiteur le déroulement de cette magnifique chevelure. A travers

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les crêpelures moutonnantes, le visage de Christine apparaissait comme noyé. Ses vertes prunelles y prenaient un éclat plus mystérieux.

— Pas du tout, répondit-elle avec son rire embobelineur, seulement me voilà décoiffée... Enfin, cela vous prouvera du moins que tous mes cheveux sont bien à moi...

— Vous êtes adorable ainsi ! chuchota-t-il d'une voix étranglée.

De nouveau il s'affolait, perdait la tête, et, ayant pris à poignée les ruisselants cheveux noirs, il les baisait à pleines lèvres. Christine ne semblait pas s'en effaroucher. Elle continuait de rire d'un petit rire étouffé, qui lui gonflait la gorge:

— Êtes-vous fou?... A-t-on jamais vu embrasser des cheveux?... Non, vous n'êtes pas sérieux décidément... Finissez!

Cette défense ainsi formulée n'était guère intimidante. Courouvre l'interpréta sans doute comme une invitation à pousser plus loin ses caresses et, à travers la chevelure défaite, ses lèvres allèrent se poser sur les yeux de Mme Dordelu. Alors seulement, commençant à s'épeurer,

elle se dégagea. D'une main relevant ses cheveux, de l'autre elle repoussa vivement Antoine:

— Allez-vous-en! s'écria-t-elle, laissez-moi me recoiffer en paix... Obéissez!... Allez-vous-en!...

Il obéit et lentement recula jusqu'au seuil de la salle à manger. Quand elle le vit près de disparaître, Christine ajouta, non sans une pointe de coquetterie triomphante :

— A tout à l'heure!... Je vais m'occuper de notre souper, et je vous appellerai quand tout sera prêt...

Antoine, encore tout étourdi, regagna sa chambre. Les derniers incidents du tête-à-tête avaient mis le désarroi dans son esprit. Ses idées flottaient à l'état d'ébauches imprécises. Il éprouvait cet éblouissement délicieux que provoquent les premières lampées de la liqueur d'amour, et qui grisent comme du vin doux. Il se laissait aller à cette griserie sans arrière-pensée; sans songer, comme jadis, au début de ses aventures galantes, que son aventure finirait, ainsi que les autres, dans la lassitude et la satiété. — Il se promenait nerveusement à travers la chambre, essayant en vain de

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remettre sa pensée d'aplomb. Dans le silence du logis, il percevait par la fenêtre ouverte les moindres bruits du dehors. Tout à coup, à l'autre extrémité du chalet, derrière les persiennes closes de la pièce où Christine était sans doute en train de réparer le désordre de sa coiffure, il entendit la jeune femme fredonner étourdiment la chanson de Jean du "Bois-Vert. Elle aussi, probablement, subissait la griserie de l'amour qui commence et chantait, comme un rossignol à l'approche de la saison des nids. Par moments, Courouvre saisissait des lambeaux de couplets :

Voici Jean du Bois- Vert Sur ses ergots plante...

Garde% bien vos poulettes, Le grand coq est lâche. . .

Il allait et venait, examinant machinalement les menus objets qui décoraient la chambre d'ami : les vases de fleurs artificielles, protégés par une cloche de verre, les lithographies sentimentales représentant le Vépart et le Retour du marin. Par hasard, ses yeux tombèrent sur une

j'ai rencontre un messager qu on avait envoyé à mes trousses. Une affaire urgente (entre nous, une histoire de femme) m'oblige à retourner à Florent. Pardonne-moi de partir sans te serrer la main et excuse-moi près de Mme Dordelu. Merci à tous deux de votre cordiale hospitalité, et à toi, mon vieux, une bonne poignée de main.

ce Antoine. »

Il inséra ce billet dans une enveloppe à l'adresse de son hôte, puis à pas de velours il gagna le vestibule où il stationna un moment, l'oreille aux écoutes. Personne dans la salle à manger. Il y entra sur la pointe des pieds, déposa sa lettre en belle vue sur la table, puis entr'ouvrant avec précaution la porte de la cour, il fila dans la direction de la Biesme.

Il descendit lestement le long des prés vallonnés, en se dissimulant derrière les aunelles, et atteignit un rustique pont de planches qu'il franchit tout d'un trait pour gravir le revers boisé de la colline. Il se hâtait si fort que l'essoufflement

le força de s'arrêter à moitié de la montre. Il y avait là une éclaircie d'où Ton apercevait, entre les chênes, le fond de la vallée. Instinctivement, il se retourna. — A une portée de fusil, au bord de la route, le chalet des Senades se profilait sur le ciel rougi parle soleil couchant. Antoine pouvait distinguer les persiennes closes de la chambre de Christine et les dentelures du toit au-dessus duquel montait un filet de fumée bleue, — la fumée du souper préparé en son honneur. — Il se représenta Mme Dordelu, coiffée de frais, redescendant vers la salle à manger et y trouvant son billet, « Je passerai à ses yeux pour un pacan ou pour un sot! » pensa-t-il. Son cœur se serra, il regarda le chalet avec des yeux pleins de regret et fut tenté de rebrousser chemin. — En repartant sur-le-champ pour les Senades, il arriverait encore à temps pour ressaisir sa lettre; Christine ne se douterait pas de son injurieuse escapade et ils pourraient goûter pleinement ensemble les délices de ce tête-à-tête que le hasard leur avait ménagé. A la pensée de serrer tout à son aise dans ses bras la taille souple de Christine et de

baiser longuement sa bouche rieuse, ouverte comme une fraîche rose, Antoine sentait les battements de son cœur s'arrêter. L'amour de cette jeune femme pleine de fougue et de sève devait être une source de savoureuses voluptés... Il se mordit les lèvres et tourna brusquement le dos au chalet. — « Non, se dit-il, je me suis juré de ne pas tromper ce pauvre Onésyme et je tiendrai ma parole. » Là-dessus, pour s'arracher à une dernière tentation, il s'enfonça dans le bois déjà obscurci par le crépuscule...

Au dedans de lui, il souffrait d'un gros crèvecœur, tandis que croissait la distance qui l'éloignait à jamais de cette Christine si attirante, — la seule femme qui lui eût inspiré un véritable et pur sentiment de tendresse. — Pourtant, quand il eut mis une bonne lieue de forêt entre lui et les Senades, la satisfaction morale qui suit toujours un victorieux effort, le rasséréna peu à peu. Son chagrin se changea en une mélancolie douce et, pour se féliciter de sa laborieuse victoire, peutêtre aussi pour chasser un dernier regret, il commença de siffler si vivement que cette musique

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sonore réveilla les merles et les geais assoupis dans les fourrés.

Au bout d'une heure, il s'arrêta derechef. « Ce n'est pas tout cela, songea-t-il, où vais-je aller souper et coucher? » Il eut d'abord l'idée de retourner à Florent et de frapper à la porte du Coq hardi Mme Jolly, pour sûr, le recevrait à bras ouverts. Mais il secoua négativement la tête. Il avait le cœur trop plein de Christine pour accepter les caresses d'une autre femme. Cela lui semblait une profanation, « Nenni, murmura- t-il, le curé de Beaulieu fera mieux mon affaire... Je suis dans un état d'esprit à avaler ses sermons sans sourciller. »

Il doubla le pas et arriva à la nuit tombante chez l'abbé Pérardel, qu'il trouva dans sa cuisine, en train de faire rôtir dans la coquelle deux douzaines de petits oiseaux.

— Ha! ha! c'est toi, coureur! dit le curé en le voyant entrer; pour que tu viennes chez moi à cette heure, il faut que tu aies grand besoin d'une sermonade. Quel tour as-tu encore joué, Jean du Bois-Vert?...

— Tu te trompes, l'abbé, répliqua Courouvre en soupirant, j'ai l'estomac creux, mais la conscience nette... Si tu m'entendais en confession, tu verrais que mon patron, saint Antoine, n'a pas mieux résisté que moi à la tentation, et que, ce soir, je mérite autant que lui d'aller tout droit en Paradis...

La Roselière

La Roselière

$ 'était à l'époque de mes débuts administratifs. J'assistais en qualité de secrétaire à la location des chasses dans les forêts domaniales de la Haute-Marne. Au fond de la salle des adjudications, sur une estrade et devant une table jonchée de paperasses, siégeaient les membres du bureau, sous la présidence d'un conseiller de préfecture. Un garde-général lisait le cahier des charges. Quant à moi, mes modestes

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fonctions consistaient à remplir les blancs du procès-verbal.

La foule des amateurs était tassée au-dessous de nous dans la portion de la salle réservée au public : — paysans en blouse, gentilshommes campagnards aux toilettes démodées, maîtres de forges à la mine cossue, propriétaires ruraux engoncés dans leur redingote; — tous, le cou tendu, l'oreille aux écoutes et se surveillant du coin de l'œil. Quand on commença d'adjuger les lots au rabais, l'agitation devint plus intense : les yeux s'allumaient, les lèvres se pinçaient, les doigts nerveux crayonnaient à la hâte des calculs sur un carnet. A un certain moment, où le conservateur des forêts annonçait la mise en adjudication de ce trois hectares de bois au Val des Frais », je vis la porte du fond s'entre-bâilier discrètement, ce A cinq cents francs! » criait le garde-général... « Quatre cent cinquante!... quatre cents!...» Brusquement la porte s'entr'ouvrit davantage; une tête crépue, hâlée, énergique, se montra, et une voix sonore s'exclama : « Je prends! » tandis que les amateurs désappointés jetaient un regard

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furieux vers ce concurrent inattendu qui venait si sournoisement de leur couper l'herbe sous le pied.

— Le nomdel'adjudicataire? demanda le président.

— Comte de Nonsart-Cressolle! répondit le nouveau venu en s'acheminant vers l'estrade pour signer le procès-verbal.

Je regardais avec stupéfaction le porteur de ce nom historique qui datait des Croisades. C'était un grand diable en blouse déteinte. Des houseaux de toile bise emprisonnaient ses jambes maigres et un carnier de cuir pendait à ses robustes épaules. En dépit de son piètre équipage, il avait grand air; — les cheveux drus sur un front hautain un peu fuyant, les yeux gris émerillonnés, jetant droit devant eux un regard altier, le nez long et fin, la moustache en brosse ombrageant une lèvre dédaigneuse et ironique...

— Vous êtes bien M. de Nonsart-Cressolle? dit le receveur des domaines interloqué par l'étrange tournure de l'adjudicataire.

— Cela vous étonne peut-être?... répliqua

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l'autre d'un ton sarcastique. Si vous avez des doutes, renseignez-vous près de M. le conservateur... lime connaît bien, lui!

— Parfaitement, affirma le forestier.

D'une écriture gauche et lourde, le singulier comte signa, avec force éclaboussures, le procèsverbal que je lui présentais, puis il rejeta la plume, tourna les talons et se perdit dans la foule, me laissant ébaubi de son nom aristocratique, de sa mine dépenaillée et de sa fière tournure. Pendant ce temps, le conservateur chuchotait :

— Oui, messieurs, c'est un Nonsart-Cressolle authentique... Son arrière-grand-père possédait les terres d'Aprey, Musseau et Santenoge. Son aïeul ayant émigré en 1791, les biens furent confisqués et vendus, et lorsque les Nonsart revinrent à la Restauration, il ne leur restait pas un radis; Louis XVIII donna, sur le milliard des émigrés, deux cent mille francs au père de notre homme, qui s'établit à la Roselière et y fit un sot mariage. Bon chien chasse de race; celui que vous venez de voir est un sauvage qui mange son

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blé en herbe et vit de pair à compagnon avec pires coureurs de bois. En ce moment, il achève de se ruiner avec une coquine qui est devenue sa maîtresse et sa gouvernante...

•x -if-

Cinq ans plus tard, les hasards de la vie administrative m'avaient amené dans la Haute- Marne, à Vivey, le canton le plus boisé du département. Une après-midi de janvier, je revenais de Grancey, où j'avais passé vingt-quatre heures chez un collègue. Dans l'intervalle, il avait neigé suffisamment pour saupoudrer, le sol d'une de ces minces couches blanches que les gens du pays appellent « une sucrée de neige », et pour changer la physionomie des friches et des clairières avec lesquelles j'étais peu familier. A un certain carrefour, je pris trop à gauche et je m'a-

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perçus, tardivement, que je m'étais fourvoyé. Je me trouvais dans un chemin creux, sur les talus duquel les tiges d'herbes séchées frissonnaient sous le givre. A droite et à gauche, les silhouettes noueuses des arbres de bordure se détachaient sur un ciel gris et bas. Aucun bruit, sauf celui que faisaient mes pieds en glissant dans la neige craquante des ornières; partout une solitude morne. En janvier, la nuit vient vite et je songeais à la désagréable perspective de tâtonner dans l'obscurité à travers ces bois inconnus. Je pris le parti de marcher droit devant moi, jusqu'à ce que je découvrisse un clocher de village ou le toit d'une ferme. J'allais à grandes enjambées, prêtant l'oreille et écarquillant les yeux. . . Mais rien... Pas un bruit de cognée, pas un point de repère pour m'orienter.

Cependant le jour s'embrunissait. Le sentier dévala brusquement et je me trouvai bientôt au fond d'une combe où sourdait un ruisseau qui, s'élargissant peu à peu, formait une sorte de petit étang enceinturé de roseaux. Sur cette nappe d'eau, le ciel du soir se reflétait avec de pâles

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teintes orangées. Tandis que je me demandais si je n'agirais pas sagement en suivant le cours du ruisseau, j'entendis un froissement de branches dans le taillis, et à la lueur du crépuscule je distinguai un paysan en blouse, le carnier au dos, qui émergeait des cépées et traversait la combe :

— Hop! criai-je.

L'homme s'arrêta, parut me dévisager avec méfiance, puis se décida à tirer de mon côté.

— Mon brave, dis-je, quand il fut à portée, j'ai perdu mon chemin : oiisuis-je, ici?

Mon interpellation familière fit faire un hautle-corps au personnage, et d'une voix coupante il me répondit sèchement :

— Vous êtes à la Roselière.

La Roselière!... Ce nom ne m'était pas inconnu, non plus que cette voix sonore et hautaine. Et, tout à coup, le souvenir du singulier adjudicataire que j'avais remarqué, jadis, à la location des chasses me revint nettement. Malgré l'obscurité commençante et le feutre rabattu en cloche sur le front, à mesure que j'examinais ce paysan en blouse, je retrouvais le regard résolu,

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