‹ Contes forestiersChapitre 21 sur 21 · LA M ANCIEN NE · texte numérisé non relu

LA M ANCIEN NE

parti, s'ils venaient à découvrir son intrigue amoureuse, le garde-général repartit le lendemain pour Langres et ne reparut plus.

La Mancienne ne savait que penser de ce brusque départ. Elle attendait anxieusement le retour de Desvergnes, ne pouvant croire que cet amour, qui lui semblait immense et profond comme la forêt, n'avait été pour le forestier que le bref caprice d'une nuit. Elle trompait la longueur de l'attente en regardant une photographie que lui avait donnée son amoureux, et elle se disait : « II va revenir... » Mais les journées se succédaient, sans ramener le beau garde-général, et la triste Mancienne languissait d'ennui. Maintenant, dans ses veilles près des fourneaux, elle regardait d'un œil morne les étoiles filantes à travers les arbres; elle se disait que son amour n'avait été que cela : — un éclair éblouissant et fugitif dans la nuit, — et son cœur se brisait. Elle pâlissait, maigrissait. Le vieux Serack remarquait son dépérissement, un pli se creusait entre ses sourcils broussailleux et il hochait furieusement la tête. Un soir vint où la Mancienne, se sentant irréparablement délaissée,

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résolut d'en finir avec son chagrin. Elle devait veiller pendant une partie de la nuit près d'un fourneau, dont le vent, subitement levé, activait à l'excès la combustion. Au lieu de l'abriter avec les claies d'osier, elle les rassembla toutes du coté où le gaz fusait en longs jets de fumée blanche. Elle s'y enferma comme dans une logette, où elle se coucha, le visage exposé aux mortelles exhalaisons du charbon; puis, dans un demi-engourdissement, les yeux tournés vers le ciel nuageux où çà et là pointaient encore de rares étoiles, elle attendit courageusement le suprême sommeil...

A l'aube, le vieux Serack la trouva asphyxiée au long des claies d'osier. En la déshabillant pour essayer en vain de la ranimer, il aperçut sur sa poitrine la photographie du garde-général et comprit tout. Alors, chez le vieux Croate, la sauvagerie native se réveilla exaspérée et il jura mentalement de venger la pauvre Mancienne.

A quelque temps de là, les charbonniers quittèrent la Grand'Combe et établirent leur chantier dans la forêt du Grand-Formont. C'était au

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commencement d'octobre et la chasse au bois attirait plusieurs fois par semaine de nombreux tireurs dans ce quartier giboyeux. Un matin que les Serack étaient en train de dresser les lits concentriques de leur dernier fourneau, ils apprirent par un bûcheron que le garde-général Desvergnes devait, ce jour-là, chasser avec des amis dans les enceintes du Grand-Formont. Ils échangèrent entre eux un significatif regard, puis, laissant le chantier à la garde de la mère Serack et du plus jeune, le vieux et son aîné disparurent sous bois.

Le même soir, à la nuit tombante, le gardegénéral tomba dans une tranchée, assommé par un formidable coup de bâton asséné sur la nuque. Les deux charbonniers, sans parler, le prirent par les pieds et les épaules et l'apportèrent dans leur chantier. Là, ils retendirent sur le premier lit du fourneau en construction et, avec une hâte rageuse, ils continuèrent d'empiler sur le corps les couches de rondins. Bientôt le fourneau dressa dans l'ombre sa masse conique, qu'ils revêtirent de terre et de fra-fil. Monté sur une

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échelle appliquée à l'un des cotés, le vieux Serack, avec un geste farouche, jeta des braises incandescentes dans l'intérieur du cône qui se mit à crépiter sourdement. Pendant un jour et une nuit, toute la famille, accroupie silencieusement, surveilla la charbonnière où se consumait le corps du garde-général Desvergnes. — Le lendemain, à l'aube, la Mancienne était vengée.

Peu de jours après, les Serack quittèrent le chantier. On ne les a plus revus. On croit qu'ils sont retournés dans leur pays, « là-bas, d'où vient le soleil ».

Le Cerf-Volant

Le Cerf- Volant

l enseignait les sciences naturelles au collège communal de Juvigny, à l'époque où j'y achevais ma rhétorique, c'est-à-dire vers iSj'o. De son vrai nom, il s'appelait Êvariste Capelle, mais nous l'avions baptisé « le Cerf- Volant » pour une raison que je vous expliquerai tout à l'heure. Petit, blond, pensif et malingre, il avait les épaules inégales et trop saillantes, ce qui lui donnait un peu l'air d'un bossu et ne contribuait pas à fortifier son autorité dans

l'esprit de gamins volontiers ricaneurs et dénigrants. De grands yeux bleus humides éclairaient sa longue figure de papier mâché, et l'expression mélancolique de ces yeux, qui avaient la limpidité azurée d'un lac, aurait dû nous incliner vers une tendre sympathie, si les collégiens, surtout pris en masse, n'étaient une engeance cruelle jusqu'à la férocité. D'ailleurs, M. Capelle était marié et ses mésaventures domestiques ajoutaient encore à ce ridicule pour lequel le jeune âge est sans pitié.

Nous connaissions tous Mme Capelle. Elle tenait une librairie dans le quartier commerçant de Juvigny, et comme son mari avait la faiblesse de porter sur la liste de nos livres classiques « indispensables » des ouvrages qu'on ne trouvait que chez sa femme, nous devenions forcément les clients de la belle libraire de la rue du Bourg. — Belle, cela dépendait des façons de concevoir la beauté féminine. — Mme Capelle était plus imposante que jolie. Ses cheveux noirs frisottants, ses yeux fous, sa parole mordante et agressive, ses toilettes excentriques, ses attitudes de Muse

et de Walkyrie la rendaient, à mon goût, plus étrange que séduisante. Les histoires que nous entendions, nous autres externes, débiter sur son compte dans nos familles et que nous rapportions le lendemain fidèlement au collège, n'étaient pas faites pour redonner du prestige à notre professeur. D'après les bruits de la ville, Mme Capelle compromettait de toute façon son mari. Elle jouait au bas-bleu, se mêlait d'écrire et collaborait au T\éveil populaire de Juvigny, le journal radical du cru. Elle y étalait en belle page de virulents articles où elle professait des théories anti-sociales. On racontait qu'au dernier bal de la mairie, elle avait paru en robe rouge afin de mieux afficher la couleur de ses opinions et, comme on était alors à la veille du coup d'État de i8p, je vous laisse à penser si de pareilles frasques scandalisaient la société bourgeoise, très réactionnaire, de Juvigny. La belle libraire prêchait naturellement l'émancipation de la femme et ne se gênait point pour mettre ses théories en pratique. On prétendait qu'aussi ardente en amour qu'en politique, elle trompait outrageusement Èvafiste Capelle, et les

élèves de philosophie l'appelaient ironiquement : lasciva Capella. Elle se considérait du reste comme très supérieure à son mari, le traitait de pauvre homme et, après l'avoir elle-même, par ses excentricités et ses imprudences, forcé de borner son avenir à une modeste chaire de régent dans un collège communal, elle lui reprochait aigrement d'être un raté, sans ressort, sans enthousiasme et sans ambition.

Evariste Capelle n'avait pas la vie heureuse; mais il possédait un bon fonds de philosophie, son métier l'absorbait; il semblait ignorer la conduite légère de sa femme et se consolait de ses déboires en donnant carrière à ses goûts de naturaliste. Il collectionnait les coléoptères et passait ses jours de congé à courir les bois environnants pour y découvrir quelque bupreste encore non catalogué ou quelque chrysomèle rarissime. L'entomologie était son dada et quand, dans son cours, il arrivait à l'étude des insectes, il s'y étendait avec amour. Il nous apportait en classe les boîtes vitrées où il enfermait ses coléoptères classés par genres et par familles et nous exhibait

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les plus curieux échantillons. Alors, sa figure souffreteuse s'illuminait et ses yeux bleus étaient baignés de moites lueurs joyeuses.

Un matin, il nous montra un cornet de papier qu'il entr'ouvrit avec de minutieuses précautions : — « Mes enfants, commença-t-il, nous en sommes restés au genre lucane et je vous ai parlé de ce coléoptère — le plus grand et le plus beau que nous ayons en France — qu'on nomme vulgairement le cerf-volant. J'ai été assez heureux pour en prendre, hier, un magnifique échantillon dans les bois du Juré et je me fais un plaisir de vous le mettre sous les yeux. » En même temps, il plongeait délicatement le pouce et l'index dans son cornet et en tirait un coléoptère vivant, robuste, aux élytres et au corselet d'un noir rougeâtre, à la tête ornée de cornes proéminentes, mobiles et branchues, un peu analogues aux ramures du cerf.

— Faites circuler, ajouta-t-il avec orgueil, et surtout, enfants, méfiez-vous, car l'insecte est vivace, et ses cornes sont de redoutables pinces!...

La lucane passa de main en main. Tandis que

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nous l'examinions, un de nos camarades, qui avait le don de la caricature, crut trouver une comique analogie entre le corselet bossue du cerfvolant et les épaules inégales de notre professeur. En un clin d'œil, il dessina sur son cahier une charge d'Èvariste Capelle sous la forme d'une lucane agitant deux magnifiques cornes branchues, et il écrivit au-dessous : « La Métamorphose d'Èvariste. » Vu la réputation de Mme Capelle, l'allusion était d'une drôlerie cruelle. Cette charge courut à travers le collège, et, à partir de ce jour, Évariste ne fut plus désigné que sous le sobriquet de Cerf- Volant.

Cela tombait juste à un moment où le destin se montrait spécialement jaloux de légitimer ce surnom grotesquement injurieux. Le %cve il populaire venait de publier précisément un audacieux article attribué à Mme Capelle, où la belle libraire qualifiait la famille et le mariage d'institutions contraires à la dignité humaine, et exhortait ses concitoyennes à les fouler aux pieds comme de simples champignons vénéneux. Le parquet, qui n'était pas tendre pour la presse, avait saisi avec

i ■ CER1 VOL AN!

joie cette occasion Je venger la morale outragée, et le T^veil avait été traduit devant le tribunal correctionnel. La feuille radicale, résolue à faire une belle défense, s'était payé le luxe d'un avocat de Paris, Me Eparvier, l'un des plus jeunes et des plus impétueux porte-parole du barreau démocratique. Mc Eparvier, reçu solennellement à la gare par toute la rédaction du %cveil, avait été logé et hébergé chez les Capelle, et pendant une quinzaine on vit la belle Albertine se promener sur le mail, au bras de l'avocat dont la barbe farouene, le gilet à la Robespierre et le chapeau à larges bords mettaient les populations en émoi.

Le jour de l'audience, devant une salle comble, Me Eparvier prononça un violent plaidoyer où il exalta les vertus révolutionnaires de Mme Capelle, la compara à Théroigne de Méricourtet fit frémir les juges sur leur siège. A la suite de cette remarquable pièce d'éloquence, le gérant du 7{eveil populaire fut condamné à six mois de prison et trois mille francs d'amende. Quant à Me Eparvier, les frères et amis le portèrent en triomphe à la sortie du tribunal. Mais le plus beau de l'affaire fut qu'il

repartit le soir même, emmenant avec lui Mmc Capelle, qui n'avait pas hésite un instant à payer du don de sa personne une si géniale plaidoirie.

Le lendemain matin, la nouvelle de cet enlèvement courait les rues, et naturellement défrayait les plaisanteries des élèves de la classe Capelle. Immédiatement, le caricaturiste de la bande prit une feuille de bristol et reproduisit la charge du professeur sous les apparences d'un cerf volant aux cornes branchues. Dans un coin, au second plan, on apercevait Mme Albertine fuyant au bras de Me Eparvier, très reconnaissable aux pointes de son gilet révolutionnaire, et au-dessous, comme légende, on lisait: « Le cerf volé. » Ce dessin eut encore plus de succès que le premier. A l'aide d'un procédé ingénieux, on en tira de nombreuses copies et le collège en fut inondé. Avec cette férocité raffinée, qui n'a d'autre excuse que le jeune âge, nous attendions impatiemment l'heure du cours de M. Capelle. Nous étions curieux de voir si le professeur oserait monter en chaire, au lendemain de sa scandaleuse mésaventure conju* gaie,

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M. Capcllc eut cet héroïque courage. Il était naïvement esclave du devoir professionnel et ne jugeait pas que ses misères personnelles lui permissent de suspendre son cours. A l'heure dite, il entra, boutonné dans sa longue redingote olive, les bras chargés de bouquins, la tête inclinée sur l'épaule gauche. Quand il fut assis, nous remarquâmes seulement que sa figure était plus tirée, plus pâle que de coutume, et que ses paupières étaient rouges. Il ouvrit un livre, colligea ses notes et commença son cours d'une voix légèrement altérée. Cette navrante résignation aurait dû nous toucher, mais nous avions des cœurs de pierre; nous continuions à nous le montrer du coude en souriant méchamment en dessous, et les copies de l'injurieuse charge du cerf vole circulaient de plus belle. Quand l'horloge du collège sonna dix heures moins un quart, le professeur ferma son livre et, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, il nous dit:

— Mes enfants, ma leçon est terminée et c'est la dernière que je vous ferai... M. le ministre a jugé à propos de m'appeler à professer dans un

autre collège. Je ne crois pas cependant que j'accepterai mes nouvelles fonctions; je demanderai ma mise en disponibilité et je resterai à Juvigny. Vous me trouverez donc toujours près de vous, disposé à vous aider de mes conseils, à vous guider dans vos recherches scientifiques. Ainsi, nous pourrons continuer dans le monde cette intimité studieuse dont je garde et dont vous garderez aussi, je suppose, d'excellents souvenirs...

A ce moment, il s'interrompit brusquement et ses traits se contractèrent. Ses yeux venaient de tomber sur une copie de la caricature, qu'un élève avait jugé spirituel de glisser sur le pupitre de la chaire. — Atterré, il balbutia sourdement:

— Ah! les malheureux!... les malheureux!...

Puis sa tête s'abattit sur ses mains et il se mit à sangloter comme un enfant.

Cette explosion de larmes nous avait consternés. Je ne sais si les autres commençaient à avoir conscience de leur action scélérate; quant à moi, je me sentais le cœur déchiré par les sanglots de ce pauvre homme. Je me regardais comme complice de cette lâche et criminelle injure, je me

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dégoûtais moi-même et j'aurais voulu me jeter au cou de M. Capellc. Une fausse honte me retint et je restai muet à mon banc, comme les camarades. La cloche de dix heures mit fin à notre confusion. Nous quittâmes silencieusement la classe, d'un air penaud, tandis que le professeur, la tetc dans les mains, continuait de sangloter convulsivement.

Mme Capelle ne reparut plus à Juvigny, mais M. Capelle y vécut, ou plutôt y végéta quelques années encore. Il n'avait plus de goût pour l'entomologie et il avait cessé de s'occuper de ses collections. Un soir, sa femme de ménage le trouva inanimé sur sa table de travail, où l'avait terrassé une attaque d'apoplexie séreuse.

Dix ans plus tard, étant revenu à Juvigny pendant les vacances, comme je flânais devant la boutique d'un marchand de bric-à-brac, je vis à l'étalage plusieurs boîtes vitrées où des coléoptères étaient alignés sur des bandes de liège, et je reconnus les vitrines de la collection Capelle. L'une d'elles contenait un échantillon de lafameuse lucane aux cornes branchues. En dépit du temps

écoulé, une sensation pénible me pénétra le cœur ainsi qu'une épine douloureuse. J'achetai la vitrine et je la garde comme un vivant remords, en souvenir du pauvre Cerf-Volant.

Un Ex-Voto

Un Ex-Voto

§SJpfâ) UR ki route de la Grande Corniche, un (fâ Peu avanc d'arriver à la Turbie, une *S gorge pierreuse et nue se creuse aux flancs du mont Agel. Par d'obliques circuits, un chemin de voiture y dévale et mène à une terrasse où s'élève en surplomb un couvent de Franciscains à coté d'une église aux proportions modestes. C'est le monastère de Notre-Dame de Laghet. Au printemps, le site a un charme austère. Des cerisiers et des pêchers en fleur égayent

la sauvagerie des pins et des chênes-verts accrochés aux anfractuosités de la roche. Un mince ruisselet entretient au long de ses berges accidentées une sorte d'oasis que des touffes d'iris violets décorent. Les rosiers s'y mêlent aux aubépines et des pinsons y chantent leur brève ritournelle. Du haut de la terrasse, le regard tantôt plonge au fond de la gorge, dont le soleil teint en gris rosé les maigres olivettes; tantôt remonte vers la ligne élégante des collines, où de loin en loin la mince silhouette d'un pin se détache sur le bleu du ciel. L'ensemble du paysage rappelle la grâce lumineuse et un peu sèche des collines toscanes.

C'est dans cette solitude de Laghet que l'aïeul du roi Humbert, Charles-Albert, encore tout meurtri de la défaite de Novare, vint passer sa dernière nuit sur la terre italienne. Il y communia, dit une inscription encastrée dans la muraille, et partit pour son exil volontaire, après avoir abdiqué en faveur de Victor-Emmanuel.

Mais ce n'est pas seulement à ce mélancolique souvenir royal que le monastère de Laghet

doit sa célébrité. II possède une miraculei

statue de la Vierge qui guérie les malades et console les affligés. De la Pentecôte à la Trinité, les pèlerins affluent vers ce coin perdu en pleine sauvagerie. Ils accourent de la Rivière de Gênes et des montagnes du Var, et viennent, isolément ou en procession, solliciter une grâce ou accomplir un vœu. La foule est si grande que l'auberge installée en face du couvent ne suffit pas à loger tout le monde. Hommes et femmes campent, la nuit, dans l'église et jusque dans la cour conventuelle. Les murs de la chapelle, les parois des deux vestibules qui y accèdent, sont couverts de naïfs tableautins rappelant les sauvetages opérés par la Vierge miraculeuse. Quelques pèlerins manifestent leur gratitude par de riches offrandes : cœurs d'or, couronnes enrichies de pierres fines; — d'autres, moins reconnaissants, ou plus pauvres, se bornent à accrocher modestement au mur leurs inutiles béquilles ou bien des mains et des pieds modelés en cire.

L'autre matin, quand je descendis à Laghet, tandis que j'examinais ce musée de touchants ex-voto, l'un d'eux piqua singulièrement ma curiosité : — au milieu des béquilles poudreuses et des navires minuscules, deux mignonnes chaussures féminines étaient suspendues, deux pantoufles de façon toute moderne, en velours rubis pasquillé de broderies d'or, sans quartiers, avec de hauts talons, et de taille si petite, qu'en les regardant, on ne pouvait s'empêcher de rêver amoureusement aux jolis pieds qui avaient dû les habiter.

Cette mondaine et insolite offrande m'intriguait, et je résolus d'en savoir l'origine.

Je m'adressai d'abord à un frère jovial et bien

nourri qui tenait à l'entrée de la chapelle un magasin de menus objets de pièce.

— C'est, me répondit-il avec un discret sourire dans ses yeux bridés, un don de Mmc la comtesse Barozzi.

Le même fin sourire effleura ses lèvres prudentes, puis disparut, tandis qu'elles se refermaient. Pour capter la confiance de ce moine circonspect, j'eus beau me ruiner en achats de chapelets et de médailles, il demeurait sur la réserve et ses brèves réponses imprécises ne faisaient qu'aiguiser mon appétit de curieux. J'obtins plus de satisfaction à l'auberge des Pèlerins. L'hôtesse connaissait la comtesse Barozzi et voici comment, grâce à elle, je pus reconstituer l'histoire du singulier ex-voto :

La dame à qui avaient appartenu les pantoufles exposées dans le vestibule de Laghet, était Mentonnaise d'origine. Blanche et blonde, à la fois très mondaine et très dévote, elle avait su plaire au comte Barozzi, un jeune et charmant fêtard, qui l'avait épousée un peu pour sa joliesse et beaucoup pour sa dot. Quant à la comtesse, elle

s'était montrée, pendant les fiançailles, très éprise de son futur mari, et il ne dépendit pas d'elle que ce mariage ne réalisât toutes les douces espérances qu'il avait fait concevoir. Malheureusement, dès les premiers jours, les choses se gâtèrent. Le comte débuta-t-il mal? Ses brusques façons de comprendre l'amour effarouchèrentelles cette blonde dévote qui sortait du couvent et dont l'âme était enfermée en sa virginale ignorance comme une fleur en son calice ?. . . Toujours est-il que des froissements se produisirent. Un de ces malentendus que Balzac a savamment décrits dans sa Thysiologie du mariage, creusa entre les deux conjoints un fossé chaque jour élargi. D'ailleurs, indépendamment de ses brusques façons, le comte avait un gros défaut : il était enragé joueur. Comme le ménage habitait près de Monte-Carlo, il cherchait à se consoler de ses échecs matrimoniaux en pontant ferme à la roulette; et, en dépit du proverbe, ce genre de consolation ne lui réussissait pas toujours. Il perdait souvent de grosses sommes. Nouveau sujet de plainte de la part de la comtesse. Elle reprochait

à son mari d'être non seulement un brutal, mais encore un dissipateur. Celui-ci répliquait en l'accusant de bégueulerie et d'étroitesse d'esprit. Bref, les discussions devenant de plus en plus pénibles, la jeune femme, irritée, résolut d'en finir en provoquant, sinon le divorce, — ses principes religieux le lui défendaient, — du moins une séparation judiciaire.

Bien que, dès l'introduction de l'instance, le président du tribunal eût autorisé la demanderesse à quitter le domicile commun pour se retirer dans un couvent, l'avoué chargé de la procédure ne dissimula pas à la comtesse que le succès était au moins douteux. Les griefs invoqués ne semblaient pas rentrer dans les cas prévus par le Code. Perdre l'argent de sa femme au jeu ne constitue pas une injure grave; en outre, le comte n'avait jamais été ostensiblement infidèle; au contraire, il n'avait cessé de réclamer l'entière exécution du pacte conjugal, et si cette prétention s'était formulée avec trop de vivacité, les juges ne paraissaient pas disposés à considérer ces marques de la fougue maritale comme autant

de sévices entraînant la séparation de corps. En dépit des remontrances de ses conseils, la comtesse s'entêtait. Elle voulait cette séparation et, comme elle était pieuse, elle s'ingéniait à mettre la Providence dans son jeu. Elle résolut donc d'aller à Laghet implorer en faveur de sa juste cause l'intercession de la Vierge miraculeuse. Elle arriva au sanctuaire par une chaude soirée de mai, se confessa et communia le lendemain matin. Toute ragaillardie par la prière, elle s'apprêtait à repartir pour Menton, quand un de ces violents orages fréquents au printemps et qui rendent les routes de la montagne dangereuses, la retint à l'auberge des Pèlerins.

Or, ce même matin, à Monte-Carlo où il avait élu domicile, le comte Barozzi s'était levé de fort mauvaise humeur. Il venait de perdre, la veille,

cent louis au trente-et-quarante, et complètement décavé, il avait quitté la maison de jeu en secouant la poussière de ses pieds. Ne sachant que faire par ce clair matin, il résolut de se distraire au moyen d'une excursion en montagne. — Le manque d'argent le rendait sentimental et amoureux de la belle nature. — Il prit le funiculaire, déjeuna de bon appétit à la Turbie et s'imagina de pousser jusqu'au sanctuaire de Laghet. Il cheminait, humant avec délice l'odeur des pins et goûtant sa promenade alpestre avec le plaisir d'un homme qui a trop longtemps respiré l'air vicié des salles de jeu. Arrivé au monastère, il visita l'église encore tout embaumée d'une odeur de cire et d'encens et s'arrêta distraitement devant un moine qui sortait de la sacristie et se dirigeait vers un confessionnal. A l'aspect de cet étranger d'élégante et fière tournure, le bon Père s'arrêta à son tour et salua. Le comte était superstitieux comme tous les joueurs : il prit dans son gousset l'un de ses derniers louis et répondit au salut du moine en lui présentant la pièce d'or :

— Veuillez, dit-il, mon Père, accepter ceci

pour vos pauvres et prier Notre-Dame de m'accorder une meilleure chance!...

Le révérend dévisagea plus attentivement le donateur et, avec ce flair particulier que donne la pratique du confessionnal, il devina qu'il avait affaire à un joueur.

— Cher monsieur, répondit-il avec un sourire un peu ironique, la sainte Vierge ignore ce que c'est que la chance mauvaise ou favorable, mais elle se connaît en bonnes actions; elle appréciera la vôtre, et je joindrai mes prières à son intercession, pour que le Ciel vous accorde une heureuse promenade et la paix du cœur...

Au moment où le comte, ayant pris congé du moine, sortait de l'église, l'orage venait d'éclater et il pleuvait à verse.

— A merveille! se dit-il, vexé; le Ciel se moque joliment des prières du révérend!...

Il se réfugia à l'auberge. La pluie redoublait. Il demanda s'il pourrait trouver à souper et à coucher; à quoi l'hôtesse répondit qu'elle était désolée, mais qu'il ne lui restait plus un lit, vu l'affluence des voyageurs. Quant au souper, on

UN LX-VOTO 2(j<)

tâcherait de lui ménager une petite place à la table d'hôte des pèlerins. Barozzi fit la grimace : il aurait préféré souper seul dans un coin.

— Je vous jure, répéta la bonne femme, que nous n'avons pas un coin de libre... La seule chambre disponible a été réservée pour le repas de Mme la comtesse Barozzi...

— Quoi! la comtesse est ici? s'écria Barozzi stupéfait... En ce cas, portez-lui ma carte...

Immédiatement, il crayonna sur sa carte ces simples mots soulignés : « Tour affaire urgente. »

En recevant cet inattendu message, le premier mouvement delà comtesse fut de fermer sa porte à son mari : puis elle réfléchit que Barozzi était fort irritable, et pour éviter un scandale, elle se résigna.

— Priez le comte Barozzi... mon mari d'entrer, dit-elle à l'hôtelière qui ouvrit de grands yeux.

Le comte entra d'un air aimable et dégagé. Un bon feu flambait dans la cheminée de la chambre. Sur une chaise, la comtesse, en coquet déshabillé, était assise et chauffait ses petits pieds chaussés de mignonnes pantoufles de velours

rubis pasquillé d'or. Barozzine l'avait pas vue depuis trois mois. Il la trouva fort jolie et très séduisante, encore qu'un peu pâle.

— Veuillez m'apprendre, monsieur, dit-elle en se levant, ce que signifie cette affaire urgente et pourquoi vous me relancez jusqu'ici?

— L'affaire urgente n'est qu'un prétexte, répondit-il en souriant... La vraie vérité, madame, c'est que le mauvais temps m'a bloqué dans ce cabaret et que, si vous ne me venez en aide, je cours risque d'y souper par cœur.

— Pardon... mais je ne comprends pas...

— Je vais tâcher d'être plus clair... Bien que nous vivions sur le pied de guerre et que nous nous battions à coups de papier timbré, oublions pour une heure nos griefs. Cette auberge est un terrain neutre. Ne m'y traitez pas en ennemi et permettez-moi de partager votre souper. Laissezmoi du moins, comme Lazare, ramasser les miettes de votre table...

La comtesse sourit. Au fond, elle n'était pas méchante et ce mauvais sujet de Barozzi la suppliait si gentiment qu'elle se sentait désarmée.

— Soit, dit-elle, nous souperons ensemble, monsieur, puisqu'il le faut... Je vous ai annoncé à l'hôtesse comme mon mari et elle s'étonnerait qu'il en fût autrement...

— Mille grâces, vous êtes aussi bonne que charmante... En ce cas, permettez-moi de me charger du menu.

Il courut à la cuisine et commanda ce qu'il y avait de meilleur: un poulet, des asperges et un joli vin d'Asti mousseux. Au milieu des pourparlers préliminaires et des préparatifs du souper, le soir était venu.

L'hôtesse dressa le couvert et les deux époux s'attablèrent en tête-à-tête devant une claire flambée.

Ce Barozzi était un Vénitien fin comme l'ambre. Tout en réglant le menu, il s'était dit que jamais il ne rencontrerait une meilleure occasion de tenter un raccommodement. Une fois à table, il se montra gai, aimable causeur, convive attentif et galant. Il trouva, pour exprimer sa gratitude et son repentir, des expressions d'une câlinerie adorable; bref, il avoua tous ses torts. Au dessert,

il tomba aux pieds de sa femme et baisa ses mignonnes pantoufles en implorant son pardon. Peu à peu, la comtesse s'était attendrie à ces gentes façons. Ce singulier tête-à-tête, l'imprévu de la rencontre et peut-être le vin d'Asti aidant, firent qu'elle se sentit amollie et encline à l'indulgence. Elle se laissa prendre la main, baiser les yeux, et tout à coup se trouva dans les bras de Barozzi...

La conclusion fut qu'elle partagea avec le comte, nonseulementsonsouper,maissachambre à coucher, et que la réconciliation fut complète. Le lendemain, les deux époux, très épris et accordés pour la première fois, allèrent rendre grâces à la Vierge. La comtesse fit une large aumône aux Révérends Pères et, en guise de remerciement, offrit comme ex-voto les petites pantoufles de velours rubis que j'avais contemplées amoureusement à la muraille.

Et voilà comme la bonne Vierge de Laghet eut un joli miracle de plus à son actif.

Musique

Musique

'^S n m'avait écrit : « Venez demain; nous vous ménageons une surprise... Vous ^JS&KQ entendrez une artiste aussi attirante par son talent que par sa beauté. » Je m'étais rendu à l'invitation, mais tout en suivant la route du cap Ferrât, ou les amandiers en fleurs mêlaient leur neige rosée à la grise verdure des oliviers, je me méfiais un peu. En ce pays enchanté de la Cote d'azur, on voit volontiers tout en bleu. L'intensité des colorations habitue, je crois, l'esprit

à exagérer la valeur des choses et des personnes. Ici, toute femme un peu élégante passe facilement au rang de professional beauty; le plus ordinaire barbouilleur de toile ou de papier devient un « maître » ; la plus médiocre représentation théâtrale s'appelle une soirée de gala. L'étranger se laisse prendre à ces épithètes et s'aperçoit trop tard combien il en faut rabattre. Donc, un peu sceptique, j'attendais la merveilleuse surprise dans un vaste salon décoré à l'italienne, où trois larges baies ouvraient d'attrayantes perspectives sur les jardins et la mer. Je me disais que si la virtuose ne répondait pas aux séduisantes promesses de l'annonce, j'aurais toujours la consolation de me rattraper sur le paysage. Il en valait la peine : — la mer bleue, entrevue par-dessus les orangers, s'étalait majestueuse avec des moutonnements d'argent, et les découpures de la côte, aux nuances veloutées allant du lilas foncé au mauve le plus tendre, mettaient les yeux en fête. — Autour de moi, les invités, nombreux, devisaient gaiement, sans la moindre impatience, en gens déjà blasés sur ce

mode d'exhibition et sachant, par expérience, ce que les programmes les plus enchanteurs ont de décevant. Les femmes étudiaient les toilettes de leurs voisines et chuchotaient derrière leur éventail; les jeunes filles écoutaient en minaudant les propos des pimpants officiers penchés au-dessus de leurs épaules. Le grand salon était enveloppé d'une atmosphère de flirt et d'indifférence polie. Tout à coup, dans l'entre-bâillement des tentures sombres d'une portière, l'artiste attendue apparut, élevant avec un joli geste son violon au-dessus de sa tête, et il y eut soudain un profond silence.

Rien qu'à la voir, on pressentait déjà que, cette fois, les promesses du programme étaient sérieuses. — Élancée sans être maigre, plutôt potelée, elle avait vingt ans à peine. Une robe de velours d'un roux très chaud, dont le corsage échancré carrément dégageait le cou et la nuque, tombait à plis droits le long des hanches. D'abondants cheveux noirs, partagés en deux bandeaux, descendaient très bas, masquant le coin des paupières et les oreilles, et mettant en valeur

le teint mat, les grands yeux d'un bleu foncé, les lèvres rouges que retroussait un bon sourire d'enfant. Cette coiffure donnait un mystérieux charme à cette juvénile figure mi-voilée; ainsi les mobiles retombées d'une feuillée éparse prêtent une plus intime beauté au paysage qu'elles encadrent. — Elle s'harmonisait avec la coupe archaïquement simple du corsage, les plis droits de la jupe étroite, la gracilité des bras sortant des manches courtes et bouffantes. Toute la personne de l'artiste évoquait des souvenirs de l'art italien du xve siècle : la souplesse et la vie des sculptures florentines, la couleur et l'attrait de certains portraits de l'école vénitienne. — En ce salon hanté par la société cosmopolite, il y avait de jeunes misses aux carnations de roses de Bengale, de brunes Niçoises aux prunelles de diamant noir, de pâles Russes aux obliques regards câlins; mais toutes ces jolies apparitions mondaines s'effaçaient devant le caractère original de cette triomphante beauté faite de grâce, de jeunesse et de poésie.

L'accompagnateur frappa quelques accords, la

MUSIQUE JOf

jeune fille s'approcha de l'angle du piano, assujettit son violon sur son épaule et attaqua les premières notes de la Zigeuner f<x/i{. L'étrange mélodie monta comme une caresse et la vaste pièce s'emplit de sonorités puissantes. Sous l'archet de la virtuose, le violon chantait comme une voix féerique. Elle jouait à la façon des Tsiganes, le cou infléchi, la tête penchée, ses sombres yeux bleus plongés dans ceux de ses auditeurs. Tous subissaient la suggestion magnétique de ces regards dont le fluide s'épandait en même temps que les résonances de l'instrument. Les jeunes filles ne songeaient plus à fleureter; les belles dames ne chuchotaient plus sous l'éventail. La musique suscitait en elles sans doute de tendres souvenirs ou d'amoureux rêves, car elles semblaient soulevées, emportées bien loin des mesquines préoccupations et des mièvres coquetteries de tout à l'heure. Elles écoutaient, extasiées, les yeux noyés d'une langueur moite. Au gré de son archet, l'artiste, comme une évocatrice, enfiévrait ou rassérénait leurs âmes.

Plus encore que la peinture et la poésie, la

musique est une étonnante magicienne. Son art est le plus immatériel de tous ; ses moyens d'action sont impalpables et invisibles comme l'air, d'où ils émanent. A l'aide de vibrations mathématiquement nombrées et dosées, elle provoque les sensations les plus rares, les sentiments les plus complexes, les plus idéales extases. Comme l'Ondine des légendes, elle nous plonge dans la mer profonde des ressouvenirs, elle nous fait voguer parmi les bleuâtres transparences de l'océan du rêve. Tout en écoutant la jeune violoniste, les vers de Baudelaire me revenaient en mémoire :

La musique souvent me prend comme une mer!

Vers ma pâle étoile, Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther Je mets à la voile ;

La poitrine en avant et les poumons gonflés

Comme de la toile, V escalade le dos des flots amoncelés

Oue la nuit me voile...

En cette après-midi, le magique pouvoir de l'art était doublé du charme infini qu'exercent

la jeunesse et la beauté. La jeune fille jouait comme une inspirée. Son exécution, bien que très savante, ne sentait point l'effort. Elle semblait une harmonieuse émanation des lignes parfaites de son corps, un reflet de ses yeux purs et du sourire de ses lèvres. Les notes les plus pénétrantes, les soupirs les plus tendres, les phrases les plus suggestives, s'épanouissaient sous son archet aussi naturellement que les roses sur un rosier.

Quand elle s'arrêta, le soleil déjà plus bas dardait d'obliques rayons à travers la pourpre flottante du vélum tendu au dehors sur la colonnade du péristyle. Le salon se désemplit peu à peu et la foule cosmopolite s'écoula vers le vestiaire. Il ne resta plus autour de l'artiste qu'un très petit groupe d'amis. Dès que le roulement des dernières voitures s'éteignit derrière les oliviers, la jeune fille nous dit :

— Maintenant, je vais jouer pour vous... Venez!

Alors, avec son joli geste coutumier, soulevant son violon et son archet au-dessus de sa tête brune,

elle nous mena à travers les jardins jusqu'à un coin de terrasse d'où Ton dominait la verte presqu'île de Saint-Jean et la mer.

Bien qu'on ne fût qu'en février, l'après-midi finissante était tiède comme une soirée de printemps. Le soleil déclinant colorait d'une suave teinte rose la crête des montagnes d'Eza et de la Turbie. Le vent était tombé; pas un souffle n'agitait le feuillage lustré des citronniers couverts de fruits, ni les sommités fleuries des sauges rouges et des géraniums. Un silence parfumé régnait autour de nous. Elle posa son violon sur sa gorge, essaya quelques accords, puis joua une suite d'airs norvégiens de Grieg. Cette virginale musique Scandinave, qui semble avoir passé sur la neige des glaciers et parmi la brume des fioris, formait un curieux contraste avec les chaudes colorations du paysage méridional, et c'était un attrait de plus de l'entendre exécutée par cette adorable créature, adossée aux marbres de la terrasse et profilant ses lignes élégantes sur la mer céruléenne.

Plus que jamais je me croyais transporté en

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pleine renaissance italienne, au temps des Médias. La jeune virtuose, avec sa coiffure étrange, ses yeux éclatants, ses bras demi-nus, me donnait l'impression des figures si modernes, si expressivement belles, du Triniemps de Botticelli, — et pour compléter l'illusion, de blancs pétales que les amandiers et les rosiers voisins avaient secoués sur elle au passage, demeuraient pris dans les plis de sa robe de velours fauve, ainsi qu'un symbole des floraisons du renouveau...

Le soleil avait complètement disparu derrière les montagnes de Nice; mais une lueur dorée enveloppait encore le paysage. Au-dessus de la Tête de Chien, le mince croissant de la lune nouvelle s'accusait sur le bleu profond du ciel, et les notes du violon, tantôt aériennes comme une danse d'elfes, tantôt aiguës comme une plainte humaine, continuaient à monter dans le silence, tandis que le murmure câlin de la Méditerranée faisait une basse discrète à cette mélodie élyséenne.

Et je songeais qu'en ce temps maussade de cabotinages macabres, de bavardages parlemen-

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taires et de bombes anarchistes, c'était un délice non pareil de trouver encore un coin béni où Ton pût savourer en paix, tout ensemble, les inépuisables joies de l'Art, de la Nature et de la Beauté.

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