LA M AN CI EN NE
ment des charbonniers. Les Serack, qui avaient certains délits de chasse sur la conscience et qui tenaient à ménager les forestiers, lui faisaient bon accueil. Le vieux Serack, à la vérité, remarquait que le jeune homme tournait plus que dé raison autour de la Mancienne, mais il se rassurait en pensant combien sa fille adoptive était dédaigneuse des galants et, d'ailleurs, il se promettait d'ouvrir l'œil. Quant à la Mancienne, de même que la plante à laquelle elle devait son surnom, elle s'enroulait chaque jour plus étroitement autour de cet amour qui soudain avait poussé devant elle comme un arbre verdoyant. Elle sentait toujours sur ses paupières l'impression suave des lèvres du forestier, et la volupté de ce baiser voulait maintenant comme un philtre dans ses veines.
Chaque fois qu'il se trouvait seul avec elle, Desvergnes la pressait de lui accorder un rendezvous où ils pourraient causer plus à loisir et elle finit par consentir. Elle s'imaginait qu'il souffrait autant qu'elle de leurs rares entrevues, et elle se tourmentait de le savoir malheureux.
Bref, elle promit de s'échapper nuitamment et de l'aller retrouver dans le fond de la Grand'- Combe. Une nuit de lune, en effet, tandis que les charbonniers surveillaient les fourneaux et que la mère Serack dormait, elle s'esquiva de la hutte, et marchant pieds nus, elle gagna les profondeurs de la combe où Desvergnes l'attendait. Elle y arriva palpitante, et tomba dans les bras du garde-général. Celui-ci estimait qu'une occasion manquee ne se retrouve plus, et il menait rondement la galanterie. D'ailleurs, la Mancienne l'aimait trop pour rien lui refuser. Pendant cette printanière nuit de lune, elle s'abandonna. Tandis que leurs lèvres se confondaient, la forêt tout entière semblait être complice de leurs amours heureuses. Le silence nocturne n'était interrompu que par le susurrement de leurs baisers ou par le glouglou caressant du ruisseau qui les berçait comme un chant de nourrice.
La pauvre Mancienne devait payer cher cette heure d'abandon. Soit qu'il fût déjà las des sauvages caresses de la petite charbonnière, soit qu'il craignît que les Serack ne lui fissent un mauvais