‹ Contes français (volume 2)Chapitre 38 sur 43 · LA DAME AZALAÏS DE TOULON · texte numérisé non relu

LA DAME AZALAÏS DE TOULON

Raymond Féraud, le célèbre troubadour provençal du xiv e siècle a raconté en vers le conte de la dame Azalaïs de Toulon dans son histoire de Saint-Honorat. En voici le sujet que j'emprunte textuellement au livre de Mary Lafon (Hist. litt. du Midi de la France, p. 1 59).

Une dame de Toulon appelée Azalaïs avait accompli durant sept ans avec une foi vraie le pèlerinage de l'île. La septième année elle obtint la palme qu'elle gardait précieusement lorsque la guerre et la famine s'abattirent avec tant de rage sur le territoire de Toulon que les pauvres gens furent contraints de l'abandonner pour n'y point mourir de mi-

sère. Azalaïs vint à Marseille n'emportant qu'une seule robe qu'elle vendit pour vivre, et la précieuse palme. Quand il ne lui resta plus rien, la bonne âme en détacha une feuille et, croyant dans sa naïveté que cette feuille aurait le même prix aux yeux de tout le monde, elle alla trouver le plus riche des changeurs et lui dit : « Seigneur, je te vendrai, si tu veux, un objet qui m'est très cher et dont je te prie de me donner or ou argent. .

Le changeur regarda la feuille et, voulant s'amuser de la simplicité de cette femme, il appela ses confrères, aussi indifférents qu'il l'était lui-même aux souffrances d 'autrui, et demanda en leur présence à la pauvre Azalaïs combien elle voulait de ce trésor. — ii Quatre feuilles d'or de même grandeur, répondit Azalaïs, quoiqu'elle vaille davantage. • — ■ Par ma foi, reprit le changeur,

première vue pour des feuilles de palmier, mais je t'en donnerai, par exemple, les deniers de Marseille qu'elle pèsera, car je vois bien que c'est chose précieuse. ■ — o Fais ce que tu voudras, seigneur, lui répondit la femme en soupirant. »

L'opulent changeur prend son trébuchet, de'plie par raillerie avec la plus grande précaution la feuille enveloppée dans un morceau de drap de soie, la pose délicatement dans un des plateaux du trébuchet et met douze deniers dans l'autre; mais la feuille pesa davantage.

Le changeur tout émerveillé du poids de cette feuille alla prendre sa balance, mit la feuille d'un côté et deux sols d'or pour contre-poids de l'autre, mais elle les enleva. De plus en plus surpris, il plaça cinquante sols bien comptés dans le plateau, la feuille les emporta comme un cheveu. Dans son dépit, il jeta dix livres d'or que la feuille enleva sans peine comme un petit bouton. Au comble de la surprise, cette fois, le marchand demande avec terreur à la pauvre femme quelle est cette feuille merveilleuse.

« Une feuille, lui répond-elle, de ma palme de pèlerine. » — Le marchand d'or s'agenouille à ces mots, et après l'avoir conjurée de lui pardonner ses dédains et de prier pour lui saint Honorât, il lui donna de quoi braver la pauvreté toute sa vie et ne laissa point passer une année sans visiter dans l'île de Lérins le saint qui fait de si grands miracles.

Si 'Ci y* -je:

CLARIANE DE FREJUS

J'emprunte à la même source (Raymond Féraud et Mary Lafon, loc. cit.) p. 164) un autre conte merveilleux, celui de Clariane de Fréjus.

« Une dame de Fréjus, nommée Clariane, avait coutume de fournir pour l'amour de saint Honorât bon pain et bon vin aux 7?omieux (pèlerins) qui allaient au pardon à la fontaine de l'Esterel.

Elle ne. leur demandait rien pour ce service. La Provence vers ce temps là fut cruellement affligée; les pluies, les vents et les tempêtes s'y succédèrent avec tant de persistance que la terre, pendant deux ans, ne porta ni blé ni fruit. Toute la population de

] evêché était plongée dans la misère. Clariane se désespérait en voyant arriver l'époque du pèlerinage car elle n'avait rien à donner aux pèlerins. Elle devait plus qu'elle n'avait, cl la veille de la fête, un de ses créanciers vint la menacer de la ruiner entièrement si elle ne lui livrait pas sa fille, qui était vierge et de la plus grande beauté.

A ce prix, il se chargeait de payer les autres créanciers.

Clariane sans lui répondre alla s'enfermer dans sa chambre et y pleura amèrement avec sa lilla au beau visage : u O seigneur de lignage royal, disait-elle à travers ses larmes, toi qui abandonnas l'honneur, le domaine, le royaume et l'empire de Hongrie, et qui, pour venir en ces contrées servir le seigneur du tonnerre, laissas tes amis et tes parents, écoute mes lamentations! infortunée que je suis! A ceux qui vont à ton pardon je n'ai rien à donner, plus rien! et l'on veut prendre ma fille pour la déshonorer.

O bienheureux corps saint, toi qui fais de si grands miracles, toi qui rendis si lourde en la balance la feuille de la palme d'Azalaïs, qui retiras Montaunic des flots, qui sauvas la noble princesse de Sale me dans l'île de

la Gorgone, et qui fut si généreux et induis gent pour la donzelle d'Avignon, préservemoi de ce malheur mortel.

Mes créanciers me pressent si fort, que si tu ne venais pas à mon secours mieux vaudrais que je fusse morte. »

A ce mot on heurta au portail, pensant que c'étaient les recors et les créanciers la dame en tressaillit d'effroi. Ses cris et ses sanglots redoublent, elle prend sa fille dans ses bras et l'y serrant avec désespoir dit d'une voix éteinte : « O malheureuse mère !

faut-il que je te livre à la honte, moi qui t'avais élevée si chastement; je mourrai de douleur si je te vois avilir et déshonorée par le créancier méchant dont je n'aurais pas voulu autrefois pour valet. Oui, plutôt que d'être témoin de cet opprobre il faut que je meure l »

On frappait cependant toujours et plus fort; les deux femmes finissent par aller ouvrir toutes tremblantes, et surprises de trouver un moine elles se jettent à ses pieds. « Qu'avez-voiis, leur demanda le religieux, et pourquoi versez-vous tant de larmes?»

Clariane lui ayant appris son malheur : « Que te reste-t-il, dit le moine, pour satisfaire tes

créanciers? » — « Par: le Dieu de majesté, et monseigneur saint Honorât, je vous jure, répondit Clariane, qu'il ne mé reste en cette maison que des vaisseaux et des arches vides. Je n'ai pas même de quoi vous donner:

à manger. » — « Voyons cela, reprit le moine. » La dame le mène dans ses greniers

et lui montre une multitude de vaisseaux et d'arches, qu'elle croyait vides comme auparavant, et qui se trouvent pleins de blé jusqu'au bord ou de vin excellent. Il n'y avait pas un vase, pas une jarre qui ne regorgeât d'huile bonne et fine. Le moine dit alors à Clariane : « Voilà tes douleurs apaisées, prends une bonne détermination maintenant : paie tes dettes et marie ta fille. Avec ce qui te restera vous aurez longtemps de quoi vivre. » — « Qui êtes-vous, Seigneur, 1 demanda Clariane en tombant à gerioux. »

— « Je suis, dit il, cet Honorât que tu as pendant tant d'années respecté et servi. » Il disparut à ces paroles et Clariane rendit plus" de cent fois grâces à Dieu de ce miracle. Puis elle. vendit sans bruit son vin et son froment, paya tous ses créanciers et maria la belle donzelle à un bon et beau jouvenceau qui gouverna si bien la maison

ï PROVENÇAUX DE L'ANTIQUITÉ

mine que les deux dames rétro

rent grande opulence grâce a

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