LES BÊTES DU MEUNIER ET LES LOUPS
(PICARDIE
Entre Harponville et Warloy l était bâti autrefois un moulin qui appartenait à un batteur d'huile vieux comme les rues et pauvre à rendre des points à Lazare. Depuis longtemps le moulin s'était détraqué et Ton n'apportait plus les œillettes des environs pour en faire extraire l'huile. Pas d'ouvrage, pas d'argent; pas d'argent, pas de pain et misère complète. C'était le chemin qu'avait suivi le vieux Michel. Ce qui lui faisait le plus de peine dans sa détresse, c'était de ne pouvoir
i. Villages situés près des limites de l'Artois et de la Picardie.
iS CONTES FRANÇAIS
nourrir comme par le passé son âne, son chat, son chien, son coq et son canard qu'il aimait plus que lui-même. Aussi un jour, il ouvrit la porte de sa cabane et mit tous ses animaux en liberté.
a Mes pauvres bêtes, dit-il, il n'y a plus de foin pour l'âne à l'écurie, je n'ai pas de pain pour le chien et le chat, pas d'orge pour le coq et le canard, je ne veux pas vous laisser mourir de faim; le bois de Vadencourt est proche; vous y trouverez un abri pour la nuit et sans doute la nourriture qui vous est nécessaire. »
Le batteur d'huile était bien triste de perdre ses bêtes, et ses bêtes étaient bien peinées de quitter leur vieux maître. Enfin, après force pleurs et adieux de chaque côté, le batteur d'huile ferma la porte et les animaux s'éloignèrent.
Us arrivèrent dans le bois auprès d'une cabane où étaient une dizaine de loups.
c Quoi faire? se demandèrent les bêtes du meunier.
— Si vous m'en croyez, dit l'Ane, nous allons nous mettre à pousser chacun quelques éclats de voix, après nous être cachés dans un buisson. Nous ferons sauver les loups et nous aurons la cabane pour y passer la nuit.
— C'est cela! C'est cela! dirent les animaux. » Et aussitôt ils s'enfoncèrent dans un fourré et
chantèrent chacun à sa façon.