LA B'CHE BLANCHE
— Entrez; vous serez le bienvenu. »
Une grande et belle femme vint ouvrir au prince. Elle lui servit à manger, lui montra sa chambre et le fit coucher. Le lendemain matin, il lui raconta ses aventures dans la forêt sans omettre sa rencontre avec la Biche Blanche.
« Ah ! vous avez vu la Biche Blanche? lui dit la femme.
— Oui; et je donnerais mille écus pour la rapporter à la reine, ma mère.
— Eh bien ! cette biche m'appartient. Elle n'est ni à vendre ni à donner, mais elle est à gagner.
— Que me faudrait-il faire? Je suis prêt à tout entreprendre pour l'obtenir.
— Alors, suivez-moi; je vais vous montrer la tâche que vous avez à remplir. »
La fée (car c'en était une' conduisit le prince dans une grande forêt, et, lui donnant une scie, une pioche et une hache, lui dit :
a Vous a ïez, à l'aide de ces instruments, couper, lier, mettre en bûches et en fagots, le bois que vous avez devant les yeux. Ensuite vous défricherez le terrain, qui devra pour ce soir être rempli de plantes rares et de fleurs précieuses. Je veux aussi qu'on puisse voir une mouche voler d'un bout à l'autre du jardin. Si vous n'avez point terminer au coucher du soleil, j'enverrai des dragons vous dévorer. »
La fée s'éloigna. Le prince se mit aussitôt au travail. Aux premiers coups ses outils se brisèrent : ils étaient en carton. Le jeune homme se mit à pleurer. « Hélas ! » disait-il, « que ne suisje resté au château de mon père; je ne serais point exposé à être dévoré par les dragons! Maintenant ma perte est certaine ! > Tout en se lamentant ainsi, il vit venir à lui une belle demoiselle qui lui apportait à manger. Elle était envoyée par la fée dont elle était la fille.
« Mon beau prince, qu'avez-vous à pleurer ainsi? Ne pourrait-on pas vous consoler? »
Le jeune homme lui dit quelle tâche il devait remplir pour le soir.
« N'est-ce que cela? Il y a vraiment de quoi pleurer ! ah ! ah ! mangez : je vous tirerai d'affaire, i»
La fille de la fée prit une baguette et dit :
« Par la vertu de ma petite baguette, je commande que ce bois soit coupé et lié, et qu'à la place s'élève un jardin magnifique entouré d'une grille et rempli de fleurs. »
Elle avait à peine terminé que tout se trouva fait. Puis elle retourna au château. Le soir venu, la fée vint trouver le prince et fut toute étonnée de voir un beau jardin à la place de la forêt.
« C'est bien,» dit-elle; « mais la Biche Blanche n'est pas encore gagnée. Je vous ferai subir demain une nouvelle épreuve »
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Le lendemain, elle conduisit le fils du roi devant un grand étang, lui remit trois seaux, et lui dit :
« Ce soir, cette eau devra être vidée et jetée pardessus la montagne. A la place vous construirez un château plus beau que celui du roi votre père. Sinon, vous serez dévoré par les dragons. »
La fée partie, le prince voulut enlever un seau d'eau. Le seau creva et l'eau retomba dans l'étang. 11 essaya les deux autres seaux sans plus de succès : ils étaient en papier. Le jeune homme s'assit sur le bord de l'étang et se mit à pleurer. La deuxième fille de la fée lui apporta à manger et résolut de le tirer encore d'embarras. Prenant sa baguette magique, elle dit :
« Par ma baguette, j'ordonne que cet étang soit desséché à l'instant, et qu'à la place on aperçoive un palais magnifique. »
L'eau du lac se vida aussitôt et un château la remplaça. Il était éclairé par trois cent soixantecinq fenêtres, formées chacune de deux vitres; douze portes donnaient accès dans son intérieur.
« Ne dites point cela à ma mère. Elle est si méchante qu'elle me tuerait! » lui dit la jeune tille en s'éloignant.
La fée ne voulut point encore donner la Biche Blanche au jeune prince.
Elle voulut lui imposer le lendemain une
épreuve définitive. A cet eftet, le prince eut pour mission d'aller porter un fruit à un des dragons enfermés dans une tour, b'il revenait sain et sauf, il aurait à choisir entre les trois filles de la fée La Biche Blanche y serait.' S'il la prenait, il l'aurait pour épouse; s'il choisissait mal, il serait dévoré. Le prince dut accepter.
En allant porter à manger au dragon, il rencontra une des filles de la fée qui lui dit :
a Au-dessous de la porte de la tour, vous verrez un trou. Jetez -y le fruit et sauvez-vous. Je suis la Biche Blanche. Je me ferai connaître de vous en avançant mon pied droit devant ma jambe gauche. Adieu ! »
Le prince se conforma aux instructions qu'il venait de recevoir et revint au château. La fée fît placer ses trois filles devant lui et lui dit de choisir. Après les avoir examinées quelque temps, le prince désigna la B ; che Blanche. La fée fut contrainte de la lui donner.
Le soir venu, le prince alla se coucher avec la jeune fée.
a Je crains ma mère, » lui dit-elle; « je vais aller écouter ce qu'elle dit à mes sœurs. Elle est si cruelle qu'elle peut venir nous égorger d'un moment à l'autre. »
Elle rentra quelques instants après et annonça au prince que sa mère allait venir les étrangler. « Prends les bottes de sept lieues qui sont sous
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le lit, et suis-moi. Si tu vois venir quelqu'un derrière nous, averiis-moi. »
Us partirent tous deux en grande hâte. La fée arriva bientôt pour les tuer : le lit était vide. Elle appela une de ses filles et lui remit des bottes de quatorze lieues pour aller à la recherche des fugitifs. Elle lui recommanda aussi de les toucher si elle les apercevait, ce qui les rendrait immobiles jusqu'à son arrivée.
La jeune fille partit. Elle traversait en un saut les plus hautes montagnes et les villes les plus grandes.
Le prince ne tarda pas à l'apercevoir.
« Voici ta sœur, » dit-il à sa femme; « nous allons être ramenés au château.
— Par la vertu de ma baguette, je commande que tu sois changé en chapelle et moi en curé. »
La jeune fille passa presque aussitôt sans faire attention à la chapelle. Ne trouvant aucune trace des fugitifs, eie revint trouver sa mère.
« Eh bien! tu n'as rien vu?
— Non, si ce n'est une chapelle et un sonneur.
— Et tu n'as point vu que c'étaient le prince et ta sœur ! »
De colère elle précipita sa fille dans la rivière. Puis elle envoya sa deuxième fille avec des bottes de vingt lieues. Le prince vit venir la jeune fille et en avertit la Biche Blanche qui s'écria :
« Par ma baguette, je commande que tu te changes en prunes et moi en prunier. »
Sa sœur passa et repassa devant le prunier sans se douter de rien.
« As-tu rejoint ta sœur? » lui dit la fée à son retour ?
— Non; je n'ai vu sur mon chemin qu'un prunier chargé de beaux fruits rouges.
— Et tu n'as pas vu que c'étaient le prince et la Biche Blanche! Tu vas périr comme ta sœur. »
La fJc précipita sa dernière fille dans la rivière et partit avec des bottes de trente lieues.
a Voici ma mère, s'écria la Biche Blanche. Je commande que tu te changes en poisson et moi. en rivière. »
La fée arriva aussitôt et ne fut point dupe du stratagème. Elle voulut toucher avec sa baguette le poisson et le ruisseau. L'eau se retira, et la méchante femme s'enfonça dans la boue et y mourut.
Le fils du roi partit seul pour le château de son père, laissant la Biche Blanche retourner à sa maison, d'où elle devait bientôt revenir. Elle avait recommandé au prince de ne point se laisser embrasser par ses parents, sinon il oublierait complètement et ses aventures et sa femme.
Il n'oublia point cette recommandation et ne voulut point permettre à ses parents de l'embrasser. Il se couciu. Sa mère s'approcha doucement