Contes francs-comtois
crj^^^^^ u plus loin que retournent mes nfâ^^k souvenirs, demoiselle, je me WI^JÉ, ^°^^ ^^ milieu du beau pays comtois, dans le plein soleil de l'été, avec de grands arbres cachanjt une petite maison. Devant le clos c'est la route de Gray éblouissante, a droite la fin de Saint- Ferjeux, au fond, les montagnes du Lomont bleues^ bleues, et dansant avec la buée chaude ; dans un petit coin des montagnes^ les clochers de Besançon apparaissent comme sortis d'un grand trou, et
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la citadelle élève au-dessus ses escaliers de rochers gris et ses tours. Il y a, quand sonnent les midis, des voix lointaines subitement réveillées que je reconnaîtrais même mort ; la petite clochette aiguë de Saint-Ferjeux, les sons confondus des bourdons bisontins, le cri des gens s'appelant pour dîner du bout des plaines, et le ron-ron sempiternel des foyards frottant les uns contre les autres leurs grandes branches d'en haut, la campène des vaches lâchées dans l'enclos, les cris-cris, les sauterelles, les oiseaux, ces riens qui forment une grosse voix amie et regrettée, et qui me manquent aujourd'hui. En dépit de ces soleils, alors éclatants, nous tenions les chemins des plaines ou des bois, sous prétexte de pêche ou d'histoire naturelle, coiffés de chapeaux de paille, affublés de blaudes en coutil, portant des lignes ou des freluches à papillons , faisant Técole des buissons,
la meilleure de toutes, en songeant du collège comme de notre premier pantet. C'est au milieu des foins, en courant les andins,dans les mares, où nous chassions les grenouilles à coup de trique, parmi les coupes ou les futaies des bois, que nous puisions à pleine seillée la bonne vie, dont ni les misères ni les poisons parisiens ne peuvent triompher. Et Ton allait par là-bas, c'est-à-dire devant soi, au hasard des idées, faisant des fois huit ou dix lieues avant que le diable n'eut mis ses culottes, comme nous disions, pour prendre un bain et pêcher dans TOgnon, à Voray ou à Cussey', pour aller quérir les Mars changeants en plein bois de Chailluz, paradis des papillons et des papillonnes, souvent même pour des raisons moindres, qui nous ramenaient éreintés et gônés, pis que des masques, devant la justice maternelle, la plus douce des justices. C'est un soleil de la façon que
je dis, qui nous entraîna certaine aprèsdînée dont tu nous parlerais, toi, mon vieux Chapoy, sais-je bien où ? peut-être ma foi dans les joncs verts du Doubs, où les buis de la citadelle, loin du collège en tout cas, d'où les colères furent déchaînées inexorables et terribles. Il donnait alors ce soleil, il donnait même trop parfois, car dans les terres crevassées du jardin on eut logé facilement les maigres fruits de l'année ; seulement les gamés mûrissaient aux coteaux, les blés jaunes et secs encombraient les soliers des maisons, et dans les champs, à l'heure fraîche des soirs, la voix heureuse et gaie des moissonneurs montait ainsi qu'un hymne de mercis.
Et mes souvenirs me ramènent aussi aux journées pâles de l'automne, quand les pommes de terre se cueillent, quand es herbes sèches se brûlent dans les champs, mettant la fumée blanche sur le
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paysage bleui par la soirée venue, quand du plus loin qu'on puisse entendre, on perçoit nettement les chants, ou le bruit des charrettes sur les chemins enrocaillés. Ce sont les bosses de vendange se suivant à la queue leu-leu dans les tranchées des routes, les gens de journée revenant en tas, sous la grande lune claire déjà levée. Puis les derniers coups de fusil des chasseurs attardés, le jappement des chiens, la bise fraîchie jetant à terre les feuilles jaunes. C'est dans la maison où l'on rentre, les chandelles déjà allumées, les frelées de fagots brûlés aux cheminées, la table servie d,'un mettre-cuire de légumes et de lard fumant, les mines réjouies des enfants revenus des vignes, des vendangeurs fatigués, assis en rond dans la cuisine ; puis la petite cloche de Saint-Ferjeux autrement aigrelette qu'en été, avec une pointe de résignation, et comme sonnant l'approche des grands
hivers. Nous avons tous senti cela, nous autres les francs-comtois, et mieux encore alors qu'aujourd'hui, car les soucis nenous poignaient point la cervelle. Tout au plus la rentrée des classes donnaitelle à ces heureuses journées la teinte de tristesse désirable, et Ton se mettait à compléter les devoirs de vacances si délaissés depuis la sortie. Pan ! Pan ! c'est la grande misère, le matin de la rentrée, et Ton frappe à la porte du dormeur. Du diable s"il dormait, même hier —
On reprenait alors la route de Gray moins éblouissante, on revoyait les arbres plus jaunâtres et les montagnes grises . Tout-à-coup, sans trop savoir comme, on avalait au grand galop le ruban de queue qui s'étendait de la maison à Besançon, et Ton tombait dans cette petite cour du collège où le désarroi s'augmentait à chaque arrivée. Là se formaient souvent les vieilles amitiés, résistant aux étés aux au-
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tomnes et aux hivers. Et les rires pour des riens du tout ; parce que la bouche fait déjà de la fumée dans le brouillard un peu frisquet du matin ; parce que Vergerot a mis un tube et Pinginot une cravate bleuasse ; parce qu'un nouveau pleure sa maman. Puis les classes passées, le retour dansla nuit noire et le calme, avec la sœur et la mère venues à votre devant, la bise froide tombée du Lomont, et la plainte des chouettes dans les noyers de la charrière. Causes de joie et de bonheur diverses, santé des cœurs et des corps francs-comtois !
Même j'entrevois 'encore dans mes souvenances la plaine toute blanche, les montagnes toutes blanches, et la route de plus en plus éblouissante ; les arbres chargés de neige sur leurs branches nues et les sapins croulants. Je vois la cuisine où les entrants mettent des empreintes^ où la cheminée s'illumine des flambées
de chenevrottes ou de coquilles de noix, cassées pour l'huile. Derrière la maison, on a nettoyé une place pour les oiseaux et nous y jetons le pain ; puis le frère et la sœur ont couru, malgré les défenses^ dans les allées du clos, ont moulé leurs grandes personnes sur la neige, se sont jeté des boules, et sont rentrés les doigts naisis, les yeux pleurants, et les souliers humides. Le soir venu, ce sont les tempêtes déchaînées, les hiou ! ou ! ou ! des bises dans les fentes de nos volets, les girouettes grinçantes, les flocons grésillant aux vitres. Et. au milieu de ces rafales, de tout ce bruit, le feu paisible de la chambre, le bon gros lit chaud avec la mante et le duvet où la maman nous conduit, les histoires racontées, les chansons chantées sans plus grand souci de la tourmente. Ah! pourvu que la neige ne fonde pas le lendemain, les enfants endormis ne sauraient demander mieux.
Ou bien, c'est Thiver doux, les grandes soirées chaudes, quand le vent souffle en tempête à écorner les bœufs, et que les peupliers sifflent dans leurs branches.
Parmi l'envolée des airs, les cloches ébranlées lancent leurs plaintes de ci de là, à peine entendues; les gros corbeaux noirs sont emportés au loin, et les feuilles oubliées par les gelées tourbillonnent et vont aux nuages. Alors la pluie tombe par torrents, gonflant les rivières, remplissant les combes, noyant les semailles ; les chemins sont détrempés pour longtemps et les maisons sont lavées. Au couchant les lueurs rouges où fuien't les nuées noires, le soleil pâli, les montagnes sombres, et dans la nuit, la lune courant après les nuages gris, les éclaircies d'étoiles, l'obscurité complète et les petites lumières des maisons parsemant la plaine.
Enfin, c'est le printemps, les journées d'avril allongeant les travaux, les lilas se
couvrant de feuilles, les pic-mouchets commençant leurs chansons. Puis les teintes violettes des forêts encore dépouillées^ les seigles poussés en herbe drue Jans les chemins séchés, les merles revenus.
Dans le clos les jacinthes trésies, le soleil trop chaud pour la saison, les arbres trop tôt en fleurs, les joies et les craintes revenues avec les coucous. Cou ! cou ! cou cou cou ! bonne croyance naïve qui vous faisait regarder votre bourse, la première fois qu'on entendait ce cri, le matin dans les bois, chant heureux du printemps répété par un affreux oiseau grisaille. Les laitiers et les laitières reprennent plus gaiement le chemin de la ville, conduisant leurs petites voitures suspendues, où les bidons s'entrechoquent en ferraillant, les gens labourent dans la fin et gourmandent leurs chevaux ou leurs bœufs : Dia I Raimé ! Hue Jouli ! Ichte ! Puis les matras et les fumiers gras jetés
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dans les sillons où viennent greviller et fourmiller les hoche-queue et les bergerettcs, les grains lancés à la volée au milieu de la terre chaude, les toits d'ardoise recommençant à briller dans Tair pur. Dans les roches des montagnes, sur le bord des rivières fleuries de plusje-vous-voiSy au fin fond des forêts, les écoliers perdent leur latin, usent leur grec et leurs culottes à tous les murgers, poursuivent les papillons, les lézards ou les couleuvres, cueillent des muguets tôt délaissés, cherchent les nids, et finalement rentrent tard, moqués par les grives siffleuses.
Telle est Tenfance des souvenirs, les premiers amours, qui ne s'oublieront maishuy pas, d'où il s'ensuit que les meilleurs des hommes et les plus écoutés de nous, les comtois, ce sont ceux qui nous ramènent par la pensée vers ces beaux temps envolés à jamais. Mais le grand
bonheur paisible n'a point toujours régné là ; les orages se sont plu à troubler le ciel, à déraciner les arbres, à bouleverser tout dans le petit coin. Le collégien n'a pas suivi toujours sans mécomptes la traverse qui le conduisait à la classe ; plus âgé, les chagrins lui ont montré les ciels de Tété moins clairs, et les printemps moins frais. Ensuite les guerres sont venues mettre leurs douleurs dans tout ce pays. Par les fenêtres entr'ouvertes de la maison^ à travers les arbres dépouillés, la fumée blanche des obus, ou la fumée noire des incendies est entrée avec les désespérances ; sur la route de Gray, les vendangeurs ne sont point arrivés, mais en leur place les tristes canons etles généraux ahuris, les mobiles pâles et les zouaves salis, toute la déroute et ses misères. Les angélus sonnaient des glas, les bises sifflaient la mort, la froide lune des hivers éclairait la plaine noire
d'hommes et de chevaux, et sur des routes défoncées le collégien courait la défaite.
Si donc les comtois se risquent à ouvrir ce livre, ils n'y trouveront pas autre chose que le mémorial de ces temps déjà lointains; les racontotes, comme on dit au pays, datant des beaux moments de la jeunesse, les histoires des paysans dont le collégien ne rougit pas d'être, les misères des petits bourgeois de la ville, sans compter le menu. Pour dire le vrai, cette réunion de nouvelles, de contes, ne saurait jamais s'appeler un roman parce que le lien apparent n'existe pas. Il n'y a et il ne saurait y avoir, ni coup d'épée dans des fantômes, ni alinéas nombreux, ni comtes ni marquis d'aventure. Les gens du pays ne sont point comédiens vivant de pâtés de carton et de poulardes peintes ; ils mangent beaucoup et du bon, parlent peu, mais de leur mieux, et pieu-
rent ou rient large. Pourtant ce ne sont point là non plus des histoires décousues, étrangères les unes aux autres ; toutes sont vraies, et Fauteur les a vécues devant que de les écrire sur le papier inoffensif. Il est mêmement allé plus loin, et il a choisi dans le tas celles que les enfants, comme les vieux, pourront lire sans honte ; pour naturaliste que Ton soit, il ne s'ensuit pas nécessairement l'obligation de venir tournailler et voler à la nuit, autour des choses malodorantes, ainsi que font les gros insectes noirs connus de tous ; on n'éprouve aucun ennui à laisser derrière les murgers ou les buissons feuillus, ce que tout chacun n'aime pas de voir étalé au beau soleil des chemins, vous m'entendez assez.
Aussi bien nos gens n'ont-ils point de sentiments compliqués ni d'aperçus grandioses sur les mondes; ils ne conçoivent ni les théories de l'infini ni celles
des microbes; ils vont entre le ciel et la terre bonnassement, regardant pousser leurs herbages et leurs vignes en été, battant en grange l'hiver, sans L^Tand souci du reste. Vouloir accommode^- ces gens à la sauce épicée des boulevards, c'est faire des bulles de savon avec de l'huile, ou atteler un fémelin placide à un tilbury. J'ai tenté de les peindre ce que je les ai vus dans le paysage esquissé tout à l'heure en plein air, suivant la mode du jour, certes pour cette besogne, il faut oublier un peu la langue française à perruque du conquesteur de la Franche-Comté ; il faut employer des termes dont l'élégance n'est point reconnue de Chapsal, le bon vieux. Les peintres du plein air sont tenus parfois à jeter sur leur toile des tons qui eussent fait rugir les allégoristes du beau temps. Tant pis^ vous concevez, tant pis, mais nous n'avons ni les uns ni les
autres envie de prêcher ou d'évangéliser, car, comme on dit des fois, les glands
n'en remontrent pas aux citrouilles
Allez, nos racontotes ne vous mettront point la tète à Tenvers, mesdames ou messieurs. Vous ne trouverez là ni donzelles précieusement adultères, ni seigneurs pommadés portant rapière. Les beaux champs verts, la montagne, la rivière, n'ont que faire de ces mistifrisis de salon, avec leurs histoires et leurs falbalas. Dans le vert des prés, il y a le blanc et le roux des fémelins broutant, le bleu des blaudes, et le gris des charrues. Vouloir changer ces couleurs, c'est barioler sans goût, nous n'y toucherons pas, et nous laisserons les arlequins, là où ils sont mieux que chez nous.
17 août 188^.
Henrj bouchot
Membre de l'Institut 1 849-1905.