RIRES ET PLEURS
'^C/*^/^^ E l'ai connue au temps frais des /^^ll'^ grandes vacances, quand nous vagay^3i;4"»^ bondions chez nos oncles et que nous faisions nos folies comtoises. Elle m'est apparue un matin au milieu de mes cousin es ainsi qu'une petite fleur éclose de la nuit; elle était pâlotte, maigriotte, avec de grands yeux bleus qui lui faisaient le tour de la tête, et une natte blonde tombée sur
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son COU. Perdue au milieu de nous autres les robustes, les diables, elle faisait, à chaque mouvement de l'un de nous, ces gestes d'effroi d'une alouette enfermée dans une cage de tiercelets, et elle tournait ses yeux doux pour nous dire de ne la point toucher trop fort; nous l'eussions cassée.
Nous la nommions Chélidoine, à cause du mot grec qui veut dire hirondelle, et pour faire parade de notre science. De fait Georges, qui avait trouvé le nom n'était pas si mal tombé, car la pauvre gachenotte était grosse, tout du long, un peu moins que nos bras, et elle chantait en causant de sa voix futée de parisienne, comme une hirondelle aux rebords des toits, avec un parler gras et des gazouillis.
Il lui fallait bien du bon air, à la Chélidoine, pour lui enlever son teint et lui regrossir les membres, et c'est pour cela qu'elle était venue à. Ses veines violettes faisaient en dessous de sa peau des fleuves, comme sur nos atlas du Catho, et on lui comptait le moindre os à cinq
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pas. Moi, le plus vieux de toute la bande, et soi-disant le plus raisonnable, j'eus la charge de la protéger mime contre ces demoiselles dont l'aînée pouvait atteindre la quinzaine, mais qui, sachant leur nouvelle camarade une parisienne, mieux costumée, plus fine, se mettaient simplement martel de jalousie en tcte ainsi que de véritables dames. Pourtant la Chélidoine était d'une douceur singulière, et d"une grande franchise; elle riait à mourir de nous entendre causer, en premier, à cause de nos mots traînants et de notre accent. C'est comme à Saint-Malo alors ici .- interrogeait-elle curieusement.
Elle me suivait plus volontiers que les filles, et me demandait des explications sur tout. — Alors le Doubs n'est pas un fleuve, pas? — Non — Et ça c'est des montagnes ? — Oui ? — Oh mais pas bien hautes, hein ? — Non ni'amic. — Pourquoi me dis-tu m'amie.-...
Il fallait la mettre au courant de tout, cette fille de dix ans, cette plante de serre ; sûrement, elle n'était point cause que les grenouil-
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les n'avaient point de queue, et pourtant elle faisait de temps en temps des réponses de vieux qui m'arrêtaient en pleine marche. Je la regardais alors pour voir si cela venait bien d elle; mais non, cela sentait les bals que sa mère courait trop, et les coulisses où s'égarait monsieur son père ; la Chélidoine était une hirondelle née et élevée en cage, elle ne connaissait rien des grands coups d'ailes en plein ciel, des fatigues réconfortantes ; elle ignorait môme le nid, le nid de la fenêtre avec la maman toujours là près de sa nichée. Chélidoine, que je lui disais parfois, quand mes cousines embrassaient leur maman, tu aimes bien ta mère, dis, toi aussi? — Moi } qu'elle me répondait avec étonnement^ oh ! il y a des fois, quand elle m'emmène... Pardi, mais si la petite me causait à ce moment-là, c'est ma foi bien parce que la maman ne l'avait pas emmenée. — Dix ans, c'est encore tôt pour s'embarrasser d'une fille aux bains de mer, comme dit maman, assurait-elle, après avoir longuement pensé dedans elle, les yeux perdus sur rien...
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Elle aimait mieux me parler, parce qu'elle ne comprenait pas grand'chose aux jeux de mes cousines, à leurs cachi-cachot avec les mots cabalistiques employés chez nous pour savoir celui qui l'est :
Un i une elle Beribon beribelle Six boyards Trou } elle croyait que c'était encore du patois, de ce charabia dont elle ne pouvait rien retenir, et si elle riait tout de même, cela ne la récréait pas. Elle eut plus volontiers fait la dame, minaudé, parlé de son méri, de ses enfants, du théâtre, des bains de mer. Elle appelait notre Crèche, notre théâtre national, «n guignol, irrévérencieusement, et du coup elle s'était mis à dosgrandset petits, jeunes et vieux. Un guignol! ma belle parisienne, on te donnera des petits couteaux blancs pour les perdre !...
Je me souviens encore du jour qu'elle arriva av'ec Madame Beilot, quand on voulut la mener
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jouer au jardin, et que mes cousines lui firent l'énuraération des jeux. Elle tâchait de comprendre les mots, mais sans y pouvoir rien, et elle se sentait très confuse. Elle ne savait ni ce que pouvait bien être la pie-au-nid, la mère grue, où Ton sautait à pied-gogo, l'escaut, !a gamache à la paume, et toute la glenne desâmusettes enfantines passées en revue à cause d'elle. Elle disait avec effroi ; oh ! c'est que je ne sais pas, moi! je connais le croquet,labella,lesautde corde, mais pas ce que vous disiez tout à l'heure... Alors mes cousines, avec l'éternel esprit féminin, lui tournaient le dos, elles les provinciales, pour bien montrer combien son caquet bon-bec leur importait peu. Elles allaient s'asseoir à deux pas de là, parlaient tout le temps de bien s'amuser, et au fond, s'ennuyaient à regarder de travers la mine penaude de la Chélidoine. Comme j'arrivais toujours me mettre de biais dans l'aventure, et prendre par la main la pauvre écrignaule, moi, le garçon de plus de i6 ans, elle me regardait un
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peu en sauveur des dames, et serait allée me quérir au fin faîte d'un arbre si l'occasion l'avait demandé. Puis elle commençait alors ses questions pour s'instruire — qu'est-ce qu'un escaut, dis r qu'est-ce qu'une gamache, dis-moi donc un peu ? qu'est-ce la paume ? et patati patata, patata patati !
Un jour, je la fis lever de bonne heure pour la conduire pêcher au grand étang et à la morte aux grenouilles, tout près de chez l'oncle. Elle était la seule qui se fût réveillée à temps, et quand je pris des perches de ligne elle battit des mains. Elle allait donc enfin se rendre compte au juste de ce que faisaient les bonshommes éparpillés "k Paris, le long du quai, avec des bâtons au poing.
Dans cette morte, toute une vie inconnue pour elle, un monde nouveau ; d'abord les camomilles jaunes qui sentaient la tisane, les glaieuls en sabre, coupant comme des couteaux, des larges feuilles vertes qui mettaient sur a surface de l'eau comme des garde-nappes. Et les
gros poissons arrivant au soleil en ouvrant leur bouche, de même que s'ils eussent baillé d'ennui, des grenouilles qui font comme les plongeurs de Saint-Malo, et sautent tête première. Oh! puis les faucheux, ces araignées courant sur Teau, des hannetons qui vont au fond et qui remontent tout le temps pour prendre l'air, des lézards qui, eux aussi, montent et descendent, des petits oiseaux fouillant les joncs, sans compter le soleil double, en haut et dans l'étang, crevant les yeux malgré nos grands chapeaux.
— Prends un poisson, dis...
Elle croyait les voir prendre en tas ; pourtant, si jamais elle avait regardé à Paris les gens des quais, elle eût dû avoir un peu plus d'indulgence. Je l'employais, pour m'en débarrasser, à chercher sous les pierres de gros vers plissés, au frais dans les racines blanchies des herbes; seulement, c'était encore comme ça, elle ne voulait point les toucher, et du plus loin qu'elle fût [elle m'appelait :
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— Viens donc, en voici des grrros !
Très obéissante avec cela et croyante, elle n'osait parler ou crier que loin du bord, parce que je lui avais dit de ne pas faire de bruit, de crainte d'effrayer les poissons. Alors elle revenait à pas de loup, regardant curieusement la plongeotte de ma ligne, et me faisant des signes avec des mines radieuses au premier verron qu'elle apercevait, pensant me voir le happer tout de suite. Mais quant elle sut combien de temps il fallait se tenir là sans souffler, pour des fois rentrer les mains nettes, elle commença à s'ennuyer, à parler un peu plus fort, môme à jeter à l'eau des feuilles. Qu'est-ce que cela faisait, puisqu'on ne prenait pas de poissons !
Les paysans disaient en l'entendant causer : elle a trop d'esprit, elle mourra avant le temps, la demoiselle. Ils la regardaient drôlement, pour savoir d'oili elle pouvait faire sortir tout ce qu'elle disait. Mais elle ne voulait pas mourir du tout, la Chélidoine, à
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preuve qu'on ne voyait déjà plus guère les petites veines violettes, sous les lentilles que le soleil lui avait picotées sur la peau. Sans chapeau, les cheveux au vent, elle s'était appris à courir, à poursuivre les oiseaux, espérant toujours en prendre un, comme le monsieur faisait aux Tuileries de Paris. Seulement, elle se blasait vite sur ces envies folles, pour la difficulté : c'en était des oiseaux comme des poissons, on en voyait plus qu'on n'en prenait, et le jeu n'en valait pas la chandelle dépensée.
— Chélidoine, viens, voilà un nid !
C'est Georges qui avait fabriqué un nid de mousse et qui avait mis dedans six groseilles ! La petite arrivait toute rouge de joie, pour voir ce phénomène inespéré, un nid. Au fait, nous étions en septembre, et le nid ne laissait pas que d'être une chose assez extraordinaire. Georges écartait les feuilles et lui montrait son oeuvre avec des coups d'œil donnés aux autres. Jamais je n'avais vu la Chélidoine aussi
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tourmentée : Prends garde de casser les œufs I qu'ils sont gentils !... et le traître lui expliquait les douleurs de la petite oiselle, voyant son nid à leur merci.
Un nid, pauvre petite ! Elle ne comprenait guère les angoisses d'une maman laissant son nid. Cela lui paraissait une chose bien naturelle, au contraire, et ses deux grands yeux de fayence encore allongés, fouillaient dans les arbres voisins. Alors, disait-elle, tu crois la maman là tout prèsr... Oh ! non, vois-tu, elle a dû aller au bois...
Et le lendemain de bonne heure, elle se leva, et revint au nid, mais elle ne trouva plus les œufs, Georges les avai-t croqués. Ce fut un désespoir comique au milieu de nos rires.
— Qu'elle est bête, dites, concluaient mes cousines.
Moi, je défendais Chélidoine, et je l'emmenais, le cœur gros, derrière la maison, à côté du déversoir de la rivière, où j'essayais de jeter l'épervier. Déjà pour moi ce n'était plus
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Chélidoine, mais Lili simplement. Allons, viens-t'en Lili, laisse-les rire, viens nous en au bief.
Vitement, ses yeux humides s'élargissaient, le sourire parti reprenait sa place au coin des lèvres rouges, et nous allions ainsi, moi^ lui mettant paternellement la main sur Tépaule, tout dreit au bief, oii sautaient les truites, où les ablettes montraient leurs ventres blancs, où les goujons et les chavots grevillaient le sable, mais oii nous ne prenions guère non plus de toutes ces petites bêtes finaudes.
Lili en faisait sa moue, non pas qu'elle fût cruelle et qu'elle voulût les faire griller, mais tout bonnement désirait-elle les tenir, les embrasser en leur faisant des câlineries, et après les remettre dans l'eau pour les voir s'enfuir de joie. Elle battait alors ses deux petites mains l'une contre l'autre.
— Les poissons ont un paradis, pas, Ricot ?
Oh ! ma foi oui, ils ont un paradis là, dans un trou plein d'herbes vertes remuées, avec des
-rros vers à avaler et des mouches. Et ils y vont, et ils en sortent quand ils veulent, ce qui est bien. Seulement, voilà les histoires ! ils ont des grands diables de brochets qui les croquent le long des chemins, et puis des gens qui leur lancent des éperviers, des petites filles qui les prennent avec des hameçons, et puis leurs mamans ne les voient plus revenir un soir, et elles pleurent...
— Leurs mamans pleurent ?...
Alors elle promettait bien de n'en plus jamais prendre de petits, mais de chercher les gros brochets méchants, les anguilles, et tous les diables des poissons, et de les faire frire à grand et à petit feu. La loi de Lynch, qu'on nous avait dite au collège.
Tout du long des jours, c'était là notre histoire. Chélidoine ne me quittait plus ; elle avait abandonné ses poupées et ses mounins, comme nous appelions ses autres bons hommes, à nos cousines. Et toute la jeune grêle se moquait de moi, qui me promenais avec cette gamine;
on nous chantait un refrain populaire à Besançon :
L"homme, la femme, La guibe de bois !
Lili me regardait avec sa mine futée de parisienne en se maniérant; elle baissait les yeux, puis elle me riait contre, très mystérieuse. Moi j'étais tout simplement gêné de Chélidoine , qui savait sûrement mieux ce -que c'était mari et femme, que nid des oiseaux ou paradis des poissons. Cela lui rappelait ses petites camarades des Tuileries, avec lesquelles on s'entretenait des choses du ménage, ainsi que les mères; nos soeurs et nos cousines ne comprenaient point ces affaires...
Une fois, elle me dit très posément : Quand je serai mariée avec toi, tu me mèneras là en haut des montagnes, pas ? Ah ! bien non, vous sentez, j'ai ri tout de même beaucoup de cette interrogation, elle s'y prenait de longueur, ma petite bonne amie.
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— Ah ! comme-ça, tu crois que nous allons nous marier un matin, de but en blanc ?
— Comment de but en blanc .-
— Oui, enfin, sans raison. Mais ma fille, j'ai au moins six ans de plus que toi, et puis je n'irai jamais à Paris... probablement.
— Ah ! tu ne viendras pas... mais si je viens ici moi.... pour monter sur les montagnes, il faut bien que je vienne.
C'est vrai, il fallait qu'elle vînt, la pauvre mignonne, mais qui peut jamais dire : je viendrai ?
Aussi elle n'est point revenue jamais.
Avant son départ, nous sommes allés au grand étang, nous avons revu les grandes herbes, les poissons pâmés au soleil, les papillons qui volaient se regarder dans l'eau. Puis nous sommes rentrés avec des bottes de fleurs cueillies au pré, parce que Chélidoine voulait emporter des fleurs à Paris.
Des tas de fleurs !
Sans rien dire, elle les a glissées au fond de sa malle, sous ses belles robes de parisienne, et puis, craignant le regard investigateur de la maman Bellot. elle a bouclé le tout au galop. Je ne sais pas pourquoi, je la regardais faire, très tristement assis sur une chaise à dos,
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sur laquelle je me balançais et jouant l'indifférence. Franchement, je ne pouvais pas faire autre chose en face de la gamine qu'elle était, si singulière pourtant, et minaudant pour les moindres choses, pis que madame Bellot. Je lui disais : Ah! tais toi Lili, de faire comme ça la vieille, tais-toi !
C'était pour montrer à petite mère ces fleurs, pour la décider à venir regarder les montagnes du Doubs, la rivière, les étangs et le reste. Je pensais en moi sans rien plus : si ta petite mère est ce que nous raconte la maman Bellot, tu peux la laisser oiî elle est, Chélidoine, tu entends. Je ne sais pas très bien la raison pourquoi la petite mère en question me baillait une peur bleue de sa personne, mais je ne lui aurais pas vendu ma toile, comme on dit chez nous.
Toute la soirée de ce jour là, nous avons couru les deux, laissant ces demoiselles applirquées à des jeux d'autrefois, même Georges, qui boudait, je ne sais plus bien pourquoi.
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Chélidoine voulait dire adieu à chacun, à la Diane endormie dans sa niche, aux poulets qui couraient dans la cour, à la même Tastu, venue exprès de Château-Farine, à tout le monde également. Vite on grimpait, même à la chambre des pigeons, pour dire bonsoir aux deux pattus, des amis qu'on aimait d'amourtendre ; on descendait à l'écurie pour tapoter le cou à la Biche, la jument ramée et pommée, ou voir les deux lièvres du papa, enfermés dans des tonneaux, et devenus de simples lapins de chou. Adieu, adieu tout cela ! adieu les bouleaux et les sapins du clos, le bosquet et les trois marbres de cheminée dont nos parents avaient fait des bancs ! C'est sous ces feuilles, déjà tombées, que nous venions nous mettre à l'abri les jours de pluie en grelottant comme des pierrots mouillés.
Tic-tac, c'est le moulin que ne reverra plus la Chélidoine ; clic-cloc ! c'est le bief oiî l'eau clapote, et où nous ne prendrons plus ensemble les goujons, les chavots et les dersons.
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Les étiquets sèchent aux murs, l'épervier est là cloué, et la barque danse au piquet, sous les saules. Croua ! croua ! les grenouilles chantent au milieu de la morte, et dans l'étang; elles appellent Chélidoine, qui les rejetait à l'eau s'il lui arrivait d'en prendre une par hasard.
Il faut en dire de ces adieux, ma fille, avant de te renfermer dans Paris, le beau Paris, où tu trouveras plus de choses à voir, mais peut-être moins d'adieux à faire.
Nous voici cinq dans la carriole de famille, sur la route de Beure. La Biche a mis ses grillots des grands jours et Chélidoine a obtenu pour cette fois de tenir les guides. Au galop nous suivons la route sous les noyers, et nous longeons le Doubs.
— Veux-tu, dis, mignonne, me laisser en aller toute seule à Paris 1 demande madame Bellot en embrassant Chélidoine.
— Je veux bien, répond-elle en ouvrant ses yeux de fayence, et sans hésiter.
Ah ! c'est que ce ne sont point là des rires
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à lui faire, et elle gobe facilement les mouches de ce genre; la voilà ne voulant plus partir, à cause de tout ce qu'il y a encore d'inconnu pour elle dans les montagnes de buis devant lesquelles elle passe, Arguel, le Bout-du-Monde, les rochers qui pointent dans les houx, la citadelle de Besançon sur ses roches taillées, jusqu'aux rues et aux maisons de la ville, plus petites pour elle que les maisons de Paris. Maintenant, elle ne tient plus les guides, mais elle me regarde pour que je l'aide à triompher de madame Bellot. Innocente Chélidoine, la maman Bellot a voulu rire ! On grimpe Battant, puis la montée de la gare. Dans ces temps déjà lointains, misère! on ne trouvait pas là devant de gazon ni d'arbres, mais plus bonnement des gros tas de cailloux. Enfin, ça ne faisait rien à la Chélidoine, qui se déversait des grosses larmes dessus.
Maman ne dira rien! — criait-elle, plus on approchait de la gare — ce qui était certain.
Hélas I ce qu'on dit pour rire, on ne le dit pas pour de bon, et Chélidoine en fut victime. Depuis, j'ai su par madame Bellot combien elle avait eu de peine pour faire oubliera la petite le mot malencontreux de la route de Beure. On médit de rester et on m'emmène! criait Chélidoine à la gare, entre deux sanglots ; si bien, ma foi, que moi l'homme je ne savais plus quoi faire de mes yeux...
Un coup de sifflet et voilà la vision disparue. L'hirondelle s'est enfuie, l'hirondelle ne revient pas, elle non plus. Nous reprenons nos chemins, assez tristes, parce que rien n'est un crêve-cœur aux collégiens, comme de se séparer des gens à la fin des vacances. Vole, Chélidoine, sur la route de Paris, tu n'iras jamais si vite que ma pensée qui t'y précède I Tu rentres plus robuste, grâce aux étangs, à l'air, aux montagnes; petite-mère admirera tes joues brunies, tes bras renforcis, ta chevelure revêche, et aussi on voudra te renvoyer, te faire revivre, et l'an prochain...
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L'an prochain... Madame Bellot nous montrait en haussant les épaules une lettre, par laquelle petite-mère refusait que sa fille revînt ; on lui donnait des sobriquets, disait-elle, on la jaunissait comme un coing, et on en faisait une paysanne. Elle est trop âgée maintenant, et puis, elle dit des mots pas français...
Le coupable c'était moi, de toutes ces grosses sottises.
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Eh ! mon Dieu non, Lili n'est pas morte comme Virginie ; elle a au contraire pris ses peines en patience et deux ans après, elle avait bien oublié les gens. Par moments, je me remettais à y penser, à notre gamine, mais comme de bien entendu tout uniment, quand je revoyais les endroits de l'étang où nous avions péché ensemble par le soleil. Sinon, bernique ! on nous laissait, nous laissions, n'est-ce pas justice ?
La maman Bellot nous en parlait de temps en temps, mais nous étions déjà un petit peu semés à tous les vents, et alors, on avait les nouvelles pas très fraîches, La vie va de cette manière-là, voyez-vous, et pas ainsi que dans
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les romans ouïes berquinades. LaChélidoinel ce nom ne me rappelait pas les parfums de l'automne comme autrefois. J'avais vu un temps, que dire simplement le mot, il me venait des odeurs de regain coupé dans les prés d'Avanne, les senteurs fortes des pommes de terre mûries, le goût des chenevés, avec le mélange des fadeurs acres échappées aux étangs . Tout cela, pour ce petit mot bien inoffensif de Chélidoine! Ah bien! maintenant, j'aurais eu beau le dire cent fois de suite, les idées avaient passé avec les années, venues au triple galop.
Et puis, dites-moi pourquoi, là, tout d'un coup, à dix ans d'intervalle, le souvenir m'en est rentré, de telle manière que dire Chélidoine, un coup ou deux me retransportait ran tan plan mèche allumée, sur le Doubs où je n'étais plus, et je sentais encore les foins, les chenevis, les pommes de terre et les étangs; je revoyais tout, depuis la pauvre petite jusqu'à moi , retroussés^ fouillant les
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roseaux, prenant des grenouilles, qu'elle rejetait à l'eau en battant des mains. Explique qui voudra, mes bons amis, moi je ne sais rien ; toutefois, il faut penser que la petite parisienne aidait alors à ma nostalgie, et que son nom me servait à retrouver le paradis perdu.
Je me la suis figurée, la mignonne, avec dix années de plus, et embellie, et je l'ai promenée par les sentiers de mon rêve, au milieu des bons coins du pays. Je la voyais très bien, svelte, blonde, rieuse et bonne, tout ainsi que dans le vieux temps, ouvrir ses yeux de fayence contre le monde. Je l'entendais rire autour de moi sans savoir oij, et ses rires étaient différents, plus jeune fille. Jésus Maria! la belle gachotte de vingt ans, ma foi ; et mes pensées couraient entre elles, se dépassaient, au point que j'en avais quasiment oublié la Gustine de chez les Tastu.
Nous grimpions, — dans mon rêve, — la Chélidoine et moi, tout en haut de la colline
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d'Arguel, et nous nous disions sous le ciel, des choses bien différentes d'autrefois. Maintenant, la mignonne savait, elle ne questionnait plus. Chélidoine, lui disais-je en pensée, à quoi songez-vous à cette heure, dites r Et elle devenait rouge, rouge : elle pensait au temps oii elle courait les prés avec moi, moi quasi son père alors, et à ses demandes innocentes. Du haut de la côte — toujours en rêve, hélas ! — nous écoutions les lointaines écluses du Doubs, le tic tac des moulins d'Avanne. nous voyons les prés étendus au bas de nous, oiî des gens passaient ; on entendait encore de ce temps là le marteau pilon de Gouille, qui battait moins vite que nos tempes et notre jeunesse.
Donc, voilà ce renouveau imprévu, qui m'avait subitement frappé la cervelle, et j'étais à Paris, à deu.x pas du logis de la Chélidoine. Jusque-là, je n'en avais rien demandé, malgré que madame Bellot m'en parlât de fois à autre ; je n'avais nulle souvenance impor-
tune, qui me poussât à savoir. Et puis, pour un petit ruban retrouvé, pour un virement de cœur, pour tout et pour rien, je retournais là tout à coup de dix ans en arrière, pour reprendre la Chélidoine où je l'avais laissée, et l'ameneroù je metrouvais à présent. D'enfant, je la faisais jeune fille, je bâtissais, sur ses gracieuses manières de fillette, des hypothèses en faveur de la Chélidoine de vingt ans. Race comtoise rêveuse et perdue dans les grands idéals qui ne se voient jamais, ou qui désenchanteraient !
Mes amis, je l'ai pardi bien retrouvée, et pas difficilement, chez des gens oij il fallait aller, en noir comme un huissier, avec des gants blancs comme un communiant. Moi, là-dedans, je ne me sentais point à l'aise, mais pour la voir, c'était nécessaire cela. Elle va bientôt se marier, avait dit madame Bellot! Vous concevez le coup reçu par moi à cette nouvelle, et combien je fus gai le jour suivant.
Ah ! bien, on ne sentait ni les foins, ni les
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turquies, ni les luzernes séchées, dans le salon où madame Bellot me poussa . Des odeurs endormantes, de l'air chaud, des fleurs fanées dans des potiches, avec autour des gens minces, étriqués dans leurs habits noirs, debout devant un piano ; et puis, plus loin, les femmes en blanc, ayant des gants blancs, des visages blancs, des yeux blancs, tout blanc, comme le ventre des ablettes du Doubs ! Pouah ! la rancoeur de ces corps sans âme, de ces poupées vides ! C'est ça ton monde, maman Bellot, ma grosse comtoise ; mais tu dois faire honte à tous ces paisceaux, avec ta carrure un peu massive, dis-donc ?
Vitement, j'ai voulu revoir l'escalier, seulement il paraît que cela ne se fait pas, et il faut saluer Chélidoine, Chélidoine ! vous entendez, ce nom là parfumé, frais, ainsi qu'un muguet des bois, au milieu de ce phalanstère au lubin et au patchouly !
Chélidoine !
Elle est là devant moi en rose, avec je ne
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sais quoi dans les cheveux, et décolletée. Allons, mais voyons, franchement, c'est bien cela Chélidoine ?
Que voulez-vous, moi je ne suis pas poli, et Je tombais de trop haut pour peser mes mots. Cela Chélidoine ! Cela Chélidoine ! me répétais-je en dévisageant la demoiselle à falbalas regardée par tous les mistifrisis de la salle. Et vous savez, je devais l'avoir bonne, parce que j'entendais rire tous l es messieurs derrière. La jeunesse ne souriait même pas, elle ne se souvenait de rien; elle avait bien par là, on ne sait pas oij, une vague idée de moi, mais elle ne pouvait, rien préciser, et elle ne se rappelait même pas les grenouilles...
— Et pourquoi ce nom de Chélidoine } dit-elle.
Moi, j'ai tout bonnement repris le coin où je m'étais blotti en entrant, j'ai regardé s'en aller au bras de son fiancé la Chélidoine, plus maigre et plus jaune que jamais. J'ai vu ses minauderies, pour expliquer au monsieur,
son entrevue avec le paysan du coin, et puis je suis rentré avec l'autre Chélidoine, moi, celle du rêve, celle que nous aurions faite dans la Comté, si nous avions pu l'arracher à sa mère.
Le piano jouait :
L'oiseau s'envole
Là-bas ! Là-bas !
L'oiseau s'envole
Et ne revient pas...
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^■^^ LLE venait de cinq lieues de l'autre côté de Salins, quand elle entra en condition chez le père et la mère Tastu, le jour même de Noël. Moi, je vous dirai que si je m'en souviens, c'est un peu au boudin que je le dois. Le père Tastu, un bon vieux de Château-Farine, avait tué un gros nourrin et l'avait débité en un tas de briques destinées à être avalées de suite. Les côtis les boudins, les andouilles, les grillades ca-
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chées dans du linge blanc, étaient étalés sur une table au petit poêle, et la maman Tastu, qui avait l'âge de Mathieu Salé, suivant son mot, et qui nous aimait, nous les petitsgiiots à l'adoration, à cause qu'elle n'avait pas de gamin, nous avait tous appelés pour voir, avant la grande soirée projetée. Après avoir consciencieusement admiré les aunes de boudinaille enroulée , les côtes toutes roses, les andouilles parfumées, dont la luette nous clairait d'aise, nous sortions très recueillis du sanctuaire, refermant soigneusement la porte, crainte des chats, quand tout-à-coup nous voyons, dans un coin du fourneau, une fillette de nos âges, avec des yeux pelure d'oignon, des joues en pleine lune, et un petit air guilleret, comme ont les enfants sortis de chez eux et amenés aux fêtes.
— Allons, Gustine, dis bonjour aux camarades, dit la bonne maman Tastu, en remettant soigneusement au clou la clef du boudin, ils sont bien gentils, tu vois ; allons, dis bonjour !
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La Gustine devint comme une grenade mûre, elle se leva de sa chaise et nous fit un plongeon de chandelle des plus gais. Mais par exemple, pour desserrer les dents, l'as te fiche, elle se contenta de les montrer, avec leurs grosses gencives rouges, en regardant le bout de ses petits sabots vernis à garniture de peau. Puis elle reprit sa place, sans oser faire un pas en avant ou en arrière, en restant là, plantée sur sa chaise comme une aiguille sur une pelotte.
Cinq lieues de l'autre côté de Salins ! c'était toute une histoire pour nous, mais la même Tastu ne nous donna, bien entendu, aucune explication, des gens de ij à 14 ans n'ont pas besoin d'en savoir si long. Et puis, au fond, cela nous était absolument égal ce soir-là; les boudinailles nous avaient bien autant tiré les yeux que les joues de la Gustine, et nous avions en plus la messe de minuit en espérance, le chocolat en rentrant sur le coup des deux heures du matin, et le lendemain, la
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journée entière d'amusettes et de gaîté. La maman avait bien promis de ne nous mettre au lit que jusqu'au premier de la messe à l'église de Saint-Ferjeux, seulement, une fois dans les draps, les riantes perspectives de la nuit nous avaient excités ; nous nous étions roulés ainsi que goujons dans de la farine, nous avions ri entre nous, tout doucement, afin de ne pas éveiller l'attention, si bien que l'heure était arrivée, et nous n'avions seulement pas tenté de fermer l'œil.
On nous avait levés au galop, calfeutrés dans nos cabans, emmitouflés dans nos cachenez de laine à filet, et on nous avait reconduits jusque chez les vieux Tastu,à deux pas, dans la neige qui grinçait sous nos souliers, parce qu'ils avaient entrepris de nous mener à l'office, et de nous donner un réveillon à la cochonnade. C'était la bénédiction des familles, les deux vieux. Ils rattroupaient les petits à une lieue à la ronde, leur contaient des histoires de loups à faire saillir les yeux de leurs
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orbites, et leur donnaient des énormes tartines de cuiture ou de raisiné tout le temps pour les occuper. Mêmement, on finissait par manger tout à fait à côté d'eux, pour entendre la fin des racontotes et les parents, sachant où nous étions rassemblés, ne s^inquiétaient nullement, connaissant la sollicitude de la même.
Une surprise de plus, c'est que la Gustine devait nous accompagner à la messe. Vous sentez la jolie occasion de faire davantage les fous, en présence de la petite étrangère. Tout le temps, Alfred et moi, nous fîmes des âneries par parade, tantôt montant sur les tas de pierres du chemin couvert de neige, où nous enfoncions jusqu'aux genoux, tantôt courant comme des briôles sur les routes, et très heureux d'entendre la Gustine rire aux éclats, dans la pelisse de la même, où elle était enfoncée aux deux tiers. Crie, va, bonne maman Tastu, menace-nous du bon Dieu et du diable, nous voici partis, nous les garçons, à la
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conquête de la petite, venue de si loin pour assister à nos pantalonnades, et tu ne pourrais nous suivre, même, avec tes de»x vieilles jambes de l'ancien temps !
Quelquefois, nous nous rapprochions de la Gustine, et au clair de la lune voilée de nuages grisâtres, nous regardions dans ses yeux l'eflfet produit. 11 était grand. Sous sa petite caule blanche à bords de dentelle, on voyait un gros éclair fulgurant qui nous pointait et nous portait à faire d'autres folies. Maintenant, Alfred et moi, nous nous jetions de la neige, nous nous couvrions de boules, et les rivalités d'homme commençaient, parce que nous ne voulions ni l'un ni l'autre avoir le dessous à ses yeux.
— Vous vous gônez bien, polissons! nous criait la même Tastu, vous aurez chaud à !a messe, gamins! Attendez! Attendez ! Ne les regarde pas, ma mie, tu vois qu'ils sont braques, ces deux-là.
Heureusement, la petite cloche aigrelette de
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Saint- Ferjeux tintait dans le clocher pointu, vous savez, ce clocher qui ressemble à une cheminée. Le tintement, c'était la fin, et si l'on voulait trouver de bonnes places encore, il fallait entrer au galop. Les chandelles faisaient un trou rouge aux fenêtres sales de l'église, et des voix montaient en sourdine dans le calme du village. Nous ne songions plus à jouer, et notre /dévotion avait repris le dessus .
Tout était déjà plein dans la petite église, et la tribune des hommes regorgeait et craquait. Mais n'importe, il y avait bien encore une petite place pour madame Tastu et les enfants ; la femme des chaises eût plutôt donné la sienne que de la laisser debout.
La Gustine regardait d'un air émerveillé les gros cierges, les bougies, les tableaux noirs pendus au mur, et nous deux Alfred, nous regardions la Gustine comme savent le faire des enfants, en découvrant à d'autres leurs richesses. Hein! disions -nous en nous-mêmes, que
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penses-tu de cela, la voyageuse ? Ce n'est pas à cinq lieues de Salins, dans ton coin de bois, que tu trouverais tous ces cierges et ces gémissements d'orgue ! Car Torgue piaunait lamentablement, sous les doigts outrecuidants d'un vieux curé, et la voix éraillée des chantres s'enlevait en basse sur les faussets criards d'une nichée de marmots. Nul pourtant ne se fût plaint de ces notes discordantes, et nous moins que personne, attendu notre fierté vis-à-vis de Gustine, nous nous redressions comme deux paons au milieu de la foule endimanchée.
Aussi les rires des garçons et des filles nous choquaient. Ils étalent venus là, suivant l'habitude, moins pour se prosterner devant le petit Jésus, que pour se dire des bêtises et se pincer. Les lazzis en patois se suivaient sans relâche, au milieu des chants ahurissants de la maîtrise improvisée. L'orgue alternait avec les •chanteurs, paraphrasant à sa manière une strophe de psaume. Tout-à-coup, un immense
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susurrement se produisit ; tout le monde fredonnait à mi-voix, avec les intonations nasales des gens de campagne, le fameux refrain populaire des Noëls de Besançon, que la musique venait de prendre à partie :
Pou moi y li voue pouthâ
Ne baireille de bon vin,
In ousé qu'y a tuâ
En revenant di melin,
Enne pare de pussins
Et in pené de rousses
Chantant tretous, dé pa dé, Noué ! Noué !
Ah ! la Gustine ouvrait ses grands yeux et riait sans être trop rassurée de cette unanimité poétique, Alfred et moi, nous avions quasiment crié Tair entendu si souvent à la Crèche, et nous promettions tous bas à la petiote de la conduire dans ce lieu de plaisir. Séducteurs que nous étions ! Les yeux pelure d'oignon se forgèrent alors des félicités infinies, nous les vîmes aller au plafond, courir sur la
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nappe blanche de l'autel parmi les cierges, redescendre au milieu du monde et finalement sarrèter sur nous. Alfred pensait que c'était sur lui, moi sur moi, avec la fatuité dont les hommes vivent dès le berceau.
Il y avait cette nuit-là messe avec a diable et sous-diable » selon notre expression irrévérencieuse de collégiens. Ces trois curés qui faisaient des plongeons, qui se saluaient, se boquaient sans presque parler, étonnaient fameusement la petite. Puis un gamin cria, après un instant de silence relatif :
Jubé, domine, benedicere, avec un tel feu, que nous en sautâmes tous comme des carpes dans la friture. Pendant tout le temps, la même Tastu avait le nez dans un gros livre sali aux coins, où elle lisait, en remuant les lèvres, une prière fer^'ente. Nous, au contraire, nous avions l'esprit ailleurs, nous pensions toujours à étonner la Gustine,
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puis aux bonnes grillades que nous trouverions en rentrant, et que le père Tastu préparait sans rien dire. Alors je poussais le coude à Alfred et je lui marmottais en patois la célèbre phrase du Barbisier de la Crèche « sates vous bin que la g... m'en tope ! » Et elle topait effectivement à moi, à Alfred, et même à la Gustine.
Une chose nous étonnait au milieu de tout cela, c'est que la petite n'eût point encore décroché un mot. Pour rire, elle riait, pour comprendre, elle comprenait, seulement elle était muette à rendre jaloux le muet Bassot de Casamène. Au point où nous en étions arrivés, nous considérions cette fetenue comme une infirmité, et nous nous regardions avec un air étonné. Toutefois, au milieu du vacarme de la messe, dans le brouhaha s'élevant à chaque nouveau noël entonné par l'orgue, nous comprenions très bien qu'elle ne bavardât point autant que les filles de la conférence ou les garçons du cierge. D'ailleurs nous en aurions
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bientôt le cœur net ; les bénédictions nous tombaient de l'autel sur la tête, et pieusement inclinés, nous faisions des tas de signesde-croix des plus fervents, en regardant par dessous ce que ferait la Gustine. Nous la vîmes aussitôt faire sa petite révérence rapide, son plongeon de chandelle, se boquer le pouce à la mode des vieilles gens ; puis elle prit la main de la maman Tastu et tous les quatre nous courûmes aux portes.
Joie ! Joie! maintenant, le temps s'est couvert, la lune ne claire plus et la neige tombe silencieusement comme de la cotonnade ou des chenils blancs. La mère Tastu allume son falot et enfile sous sa pelisse ouatée la petite Salinoise.
— Monsieur Tastu nous attend, dites, madame Tastu ?
— Il fait du boudin aussi, dites, madame Tastu ?
— Et puis du chocolat ?
— Et puis des côtis à la moutarde r
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— Oui ! oui ! mes enfants ; allons, vous avez été bien sages, mais ne faites plus les fous comme tout à l'heure.
C'était entendu cela ; nous touchions au bonheur et nous n'allions pas nous exposer à des punitions, moi surtout, qui étais le plus diable. Nous rentrions, en riant de tout avec saccades, de la neige, de la lune apparaissant à travers^ ainsi qu'une bougie derrière un rideau blanc. C'était encore du temps où le marteau de Gouille s'entendait dans la nuit, même la nuit de Noël, et nous le faisions écouter à la Gustine.
— Pourquoi est-ce qu'elle ne dit rien, la Gustine, dites, madame Tastu ?
C'est moi qui m'enhardissais. Il me fut répondu qu'elle n'était pas encore apprivoisée, que cela viendrait, et que d'ailleurs elle savait seulement le patois et un patois difficile.
— Oh ! ouais ! madame Tastu.
— Oui, mon neveur.
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Madame Tastu nous appelait ses nevcurs par amitié. Elle nous recommanda alors d'être bien gentils pour la Gustine, dont le papa était mort et la maman défunte aussi. Surtout que nous allions la voir tous les jours à présent. Il faudrait être d'autant plus bons près d'elle, d'autant plus doux, que la Gustine n'était pas riche, pas riche du tout, et qu'elle allait faire du petit ouvrage chez les Tastu.
Alfred, moins sceptique, eut de suite des larmes ; il se rapprocha de la petite, lui prit la main gauche, la seule qui passât par l'emmanchure de la pelisse, et il m'avoua plus tard la lui avoir pressée. Ils allaient bien de mon temps les gars de treize ans, les élèves de quatrième 1 Mais on ne lui répondit pas le moins du monde ; au contraire, lorsque je me trouvai à la portée de la pelisse, sans faire attention, sans chercher, je sentis qu'on tirait mon caban, en riant. C'était la Gustine. Elle m'aima de suite mieux, parce que j'étais le plus fort, le plus grand et
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le moins honteux, parce que j'avais jeté le plus de neige et couru le plus loin, en venant à la messe, et peut-être même parce que j'avais moins de cœur que ce pauvre Alfred. Elle était plus femme déjà que nous n'étions hommes, la petite Salinoise !
Pan! Pan ! C'est nous, pépé Tastu, c'est toute la famille! Et je te cogne! et je te cogne ! aux vitres éclairées. Je regarde par le trou de la chattenière, en me fourrant la tête en bas, et là je vois les préparatifs de la fête. Un grand feu de sarments flambe, les carbonnades embaument l'air, et le boudin, comme un serpent noir, s'enroule sur un plat de fayence blanche. Auprès du pépé, qui cuisine avec ferveur, voici Polyte Chérin, le garde, et puis le Jean-Claude Callot, chanteur et conteur d'histoires, qui se chauffent les pieds en fumant leurs grosses pipes.
Nous entrons tout blancs de neige, avec des mines rougeaudes, des yeux éveillés et fureteurs — Ah ! ne touchez rien ! crie le pépé,
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très fier de ses fonctions, ou autrement on ne mangera pas de fricot !
Le fricot ! pensez voir ! Voilà le chocolat à la crème qui fume dans un aisément, et les bols alignés sur la table : quatre seulement, parce que les trois hommes aiment mieux autre chose, et que le pépé a beaucoup de vieux coins dans sa cave. Vitement, nous dévisageons la Gustine, dont les yeux pétillent, et alors seulement, nous remarquons sa petite robe de mérinos noir, et sa câline blanche de deuil. Alfred a un nouvel attendrissement sans plus de résultat que le premier.
C'est par la conversation entre les quatre vieux que nous avons su l'origine de la Gustine. La même Tastu l'avait recueillie par charité, à cause de sa mère, leur ancienne voisine, mariée au diable par là-bas, et à un mal petoue, unazor, dont elle avait eu une bonne besace, la pauvre fille ! Le Polyte Chérin riait en dessous, ayant connu la Jeanne- Pierre, la fille en question devant que l'autre
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l'eût prise. Il lui parlait^ c'est-à-dire qu'il l'eut volontiers épousée, seulement il l'avait laissée pour la Glaude, et la Jeanne-Pierre en avait pris une idée sur un auquel de courte rente. A la fin des fins, celui-ci avait emmené sa femme dans une masure de village, loin du pays. Bien que ce fût conté à demi-voix, et dans le patois de Château-Farine, nous avons re marqué la peine que l'histoire faisait à la Gustine, et nos gens se sont tus ; la même Tastu, d'ailleurs, avait donné le signal de s'asseoir à table.
J'étais à côté de la petite, et je cherchais à la faire approcher; mais elle refusait, en baissant ses yeux pelure d'oignon , parce qu'elle regardait cela comme une chose pas polie. Pourtant elle prit son bol et s'avança de plusieurs centimètres. Jean-Claude Callot avait commencé les racontotes de Noël.
« Du temps de son père, qu'il disait, il y avait sur la côte des Tilleroyes deux gens simples, le Glaudot puis la Glaudotte, un homme
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et une femme qui avaient des gros tas de biques. Ils étaient si couennes, si peu malins, que s'ils vendaient une de leurs caibes, et que le ioutre qui les achetait en offrît 21 francs, ils n'en voulaient que 20, à cause du motif pourquoi ils s'étaient mis ce prix-là dans la caboule et n'en voulaient pas démordre. Donc vous voyez leur manigance de zozos.
Mais toutes ces biques ou ces caibes, comme vous voudrez, allaient aux champs le long des murots, sur les bouts de chemin, et encore fallait-il au moins les garder ; seulement cette charge ennuyait autant le Glaudot que la Glaudotte, vous savez. Ils se disputaient tous les matins là-dessus, et ils ne voulaient jamais que leur tour soit arrivé. — C'ost toi que gaidherais las caibes aujedheu Glaudotte — Nenni! c'ost d'aitoi Glaudot — Nenni ! Glaudotte — Sensi ! Glaudot. — Si bien ma fi que clic ! clac ! les trèfles à cinq feuilles pleuvaient sur les nez et sur les oreilles. — Tiens donc ! Azor ! — Tiens donc, femelle 1 — T'en ramasserais pus
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d'aivou ton nâ que d'aivou in pené ai crô Glaudotte! -- T'es vu das chandelles quecUairant bin Glaudot 1 — Tant et tant, voyez-vous, qu'ils firent un marché. Celui des deux qui parlerait le premier le lendemain serait tenu de garder les biques pendant un an, et comme ils connaissaient leurs langues, ils se figuraient tous les deux que l'adversaire causerait le premier.
Les midis avaient sonné le lendemain que pas un chat n'était tresi de la cambuse. Les biques râlaient, les voisins étaient très éraeillés et on va trouver mon père pour lui demander consulte. — Faut enfoncer la porte qu'il répond; ce qu'on fdit au galop, et on trouve mes deux jocrisses couchés dans le même lit, qui se regardent, qui regardent les gens, mais qui ne soufflent pas un mot. On les croyait fous ou muets, et on était aux cent coups. Allons, que leur disent les gens, vous nous entendez bien Glaudot, puis vous aussi Glaudotte r Rien, pas un souffle. Ils trebillent
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leurs yeux et voilà tout pour le moment. Alors mon père a une idée. Il dit au mari : Je sais que vous portez toujours vos sous dans votre poche, donnez-moi deux ou trois livres que je vous fasse dire une messe pour vous guérir.
Voilà-t-il pas que ce sapré Glaudot prend les cotillons de sa femme qui étaient sur le lit, et qu'il les tend à mon père. Ah ! bien voyezvous ça ne fut pas long. La Glaudotte se lève tout d'un coup en pantet, elle raccroche au vol ses nippes, et elle crie : — Baille ta culotte, mâtin ! Puis voilà le Glaudot qui se lève aussi, et qui lui fait bisque! bisque ( sur son doigt. — Te gaidherais las biques ! Te gaidherais las biques toute l'annâ ! Elle avait causé, la bête.
Et elle les a gardées m.a fi ! »
Je ne crois pas que la Gustine avait bien saisi le fond de l'histoire, mais elle ressautait sur sa chaise en nous voyant rire tous. Seul Jean-Claude gardait un sérieux de canard au cresson ou de poule qui danse. — Et puis dites, Claude, une autre histoire...
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Il nous promettait la Crèche pour tout à l'heure, mais il fallait manger avant ; la même Tastu n'eut pas été contente d'avoir des restes sur les assiettes ; de plus il ne fallait pas faire le péché du cabaret, et vider son chauveau. Le feu clair nous mettait les bris-bris dans les yeux à nous trois Alfred et la Gustine. Elle niquait comme on dit, et parfois son nez effleurait la table; mais elle se ravisait, se passait la main sur les yeux et écoutait les vieux parler de leur temps, des gens, de ceci de cela, avec une tonalité endormante, et des voix sourdes. Ron ! Ron ! Ron ! Et puis dehors on entendait la bise faire piou-ou-ou f par les volets, et la neige picoter les vitres. Des fois la voix d'un chien très loin, et puis le bruit sourd des trains de nuit, ou les paroles des gens attardés. Toutes ces causes ajoutées à l'heure avancée, au bon vin blanc du pépé, nous avaient engourdis. Tous trois nous mîmes nos coudes sur la table et bientôt les sons se confondirent ; nous n'enten-
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dîmes même plus la voix de basse de Jean- Claude parfois élevée, ou le cri-cri de Chérin ; mais nous entrâmes, moi du moins, dans un palais magnifique où la petite Gustine avait des robes couleur du soleil, oià tout reluisait, où les oiseaux chantaient, et où je voyais Alfred triste à faire peine. J'allais le consoler quand un vieux homme m'aborda.
— Il faut se coucher, les petiots ! disait-il.
Il y eut des frottements d'yeux, des bâillements, et de mon beau rêve je ne retrouvais plus que la Gustine en robe noire, Alfred rechigné, et la neige sans oiseaux. Les hommes étaient partis, et par la porte encore entrouverte la bise entrait, jetant ses paillettes d'argent. Nous avions deux pas à faire, Alfred et moi, mais nous eussions mieux aimé ne pas bouger, et nous accagnardir là près du feu sur nos coudes.
Encore une belle soirée d'envolée, sans compter ce que l'avenir nous réserve, et à la Gustine aussi.
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Il y a belle lure de tout cela! Chez les Tastu on travaille, on travaille. Les pruniers du clos ont donné des bouilles de fruits, et il s'agit de fabriquer les confitures et les raisinés pour l'hiver. Dans la grande chambre, blanchie à la chaux, les deux femmes sont assises, la même Tastu qui remue la tête de vieillesse, comme si elle' disait perpétuellement non 1 non! non ! et tout près d'elle la Gustine, une grande fille blonde, toujours avec ses yeux pelure d'oignon, qui enlève les noyaux, se gône les bras jusqu'au coude, et qui me rit contre.
Les Tastu font bien les choses ; il n'ont pas voulu que l'enfant recueillie par eux fût une
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franche paysanne. Ils l'ont débaudrillée et éduquée, ils lui ont fait suivre les classes du Sacré-Cœur, et ils l'ont vêtue en demoiselle. Cela leur rappelle leur petite, celle qu'ils ont perdue, il y a trente ans au moins, et qu'ils pleurent encore. Pour les gens, TAugustine n'est plus la petite Gustine, gaupée de robes trop larges et de sabots fourrés; elle n'est surtout plus la domestique, puisque les vieux ont pris une servante à cause d'elle. Alors, vous pensez bien, voilà les cancans qui vont la poste et l'on raconte mille histoires. C'est une nièce, c'est une fille d'un enfant au père Tastu, c'est ci c'est ça, le diable ou le bon Dieu, ainsi que dans la chanson des louis d'or. Pour ce qu'il en est de la vérité vraie, c'est que la petite est de ce moment ci la plus jolie fille de Saint-Ferjeux et de Château-Farine, et que les garçons ne manquent pas qui la rebeuillent de près; seulement il faut bien avouer que le plus gros tas songe un peu aux sous du pépé Tastu en même temps.