‹ Contes francs-comtoisChapitre 13 sur 15 · ES POMMES DE · texte numérisé non relu

ES POMMES DE

mère, plus occupée de sa pomme que de tout, cherchait à la voir une dernière fois à travers la foule épaisse.

Et le condamné envoya de la main un gros baiser à la mignonne.

Le même soir, on ramenait les quatre enfants à leur père. Quelles transes et quels pleurs! G'-ande sœur assurait que ce n'était pas elle. Tante Henriette sanglotait, oncle Louis de même. Grand'mère seule était calme et songeuse. Elle tenait toujours relevé le coin de son tablier.

Il ne faut pas faire cela, petite malheureuse ! dit le père.

Et quand les policiers furent partis, il la prit dans ses bras et l'embrassa en pleurant.

Il lui fit faire un grand signe de croix et dire un De Profundis, le De Profundis de la petite pomme de reinette.

Depuis ce temps grand'mère ne mangea plus une pomme sans faire un grand signe de croix.

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L ne nous semblait pas à nous autres, petits enfants, que l'on pût jamais décrocher le cadre de la belle dame. Nous appelions ainsi le portrait charmant d'une de nos arrière-grand'mères suspendu au mur, dans la cliambre verte, près de la porte du corridor. Notre maman l'avait maintenu à une hauteur très ordinaire, pour que nous pussions en tirer facilement les dragées placées derrière, qu'on nous donnait aux grands jours de satisfaction. Il nous

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paraissait tout naturellement que la dame du portrait nous les prodiguait elle-même, et nous lui en savions un gré infini, moi surtout.

Et le curieux de Thistoire fut bien que l'âge ne changea rien à mes sentiments d'enfance. A quinze ans, je venais de temps à autre rendre visite à bonne maman^ comme nous disions, dans la chambre verte. A cette heure, je ne lui demandais plus ni dragées, ni fruits confits, pas même de l'argent, ce qui eût été plus digne de mon âge, non ; je venais simplement causer avec elle du vieux temps, assis en face du cadre , dans un fauteuil qu'elle nous avait laissé, et elle me répondait très bien avec sa belle bouche rose et riante, malgré son petit air de tristesse, de même qu'elle ne cessait de fixer doucement sur moi ses deux grands yeux noirs.

De qui était cette toile r Nous ne nous en souciions point. Un maître connaisseur, c'està-dire un âne bâté, la croyait de madame Vigée ; mais eût-elle été de Raphaël que nous

n'en eussions tiré ni vanité ni argent. Pour nous , la grand'mère était toujours celle que nous avions aimée dès l'enfance, à cause des bonbons, et, comme je le disais, il ne nous semblait pas qu'on pût la décrocher jamais.

Une fois, je me rappellerai toujours ce fait, un Monsieur décoré vint la voir et nous proposa de l'acheter. Comme de juste, il perdit son temps ; mais il nous en resta quelque chose, un pressentiment vague, que cette tentative réussirait et que nous ne serions point toujours de même courage. Notre mère en fut toute dolente durant plusieurs jours, et nous en conservâmes aussi, nous, les enfants, une tristesse indéfinissable. Ce mois-là, nous fîmes notre visite plus souvent, plus longue, et la causette se prolongea au delà des temps ordinaires .

— Tu vois mère-grand, — nous lui disions ce mot de La Fontaine, — tu vois, mèregrand, que tu ne t'en iras pas. . . Ah ! tu souris, bonne maman, tu as bien raison, va I

De fait , elle gardait son éternel visage, moitié gai, moitié triste, dans l'ovale de son beau cadre doré.

Il en advint de nous comme de bien d'autres ; la mère veuve, les enfants jeunes devinrent la proie des rongeurs de deniers ; ce fut un notaire qui nous mît sur la paille. Je vous épargnerai sûrement le détail de notre agonie ; les champs vendus, l'argenterie engagée, les meubles disparus les uns après les autres, surtout les beaux. Bonne maman assistait à cette débâcle, mais elle souriait moins, sa bouche se plissait aux coins , et des fois nous croyions qu'elle pleurait avec nous.

Lambeau après lambeau, tout prit l'envolée, et il arriva même un jour où l'on afficha la maison. Quelle journée pour mère-grand 1 Je me souviens encore de cette malle à demi faite, dans laquelle notre pauvre mère avait empilé nos hardes, — celles qu'on nous laissait par compassion, — et qui traînait foUem.ent dans la chambre verte. Ce devait être fini le

lendemain; on allait jeter aux enchères tout, tout jusqu'au portrait de mère-grand.

Ah ! nous n'avions pas voulu la donner pour un bon prix autrefois ! Aujourd'hui, il faudrait bien l'abandonner pour rien, et le monsieur décoré s'en forgeait une félicité singulière.

Sur la malle de la chambre verte notre mère vint s'asseoir. Je la vois encore coiffée du vieux bonnet brodé de mère-grand, relique qu'elle tentait de sauver en s'en affublant. La conversation fut longue cette fois, si longue mSme que nous fûmes obligés d'y mettre fin. Nous en serions tous morts.

Adieu, mère-grand !

Moi .l'homme, — l'homme, hélas! — je fis bonne contenance, parce que je ne regardai pas le portrait; mais je sentais bien que mèregrand avait les larmes aux yeux. Quant à ma mère et à ma soeur, elles tombèrent sur un banc et pleurèrent à chaudes larmes.

Nous ne l'avions tout de même pas décrochée de nous mêmes, et nous n'aurons jamais à

nous reprocher cette infamie. Entre les mains de qui passa-t-elle ? Nous n"en sûmes jamais rien ; le pis eût été de le savoir.

Il y a trois jours, je traversais la rue de l'Échelle devant la boutique d'un misérable brocanteur, vendeur de pendules, marchand de gravures, acheteur de tableaux.

Dieu du ciel ! au milieu de ces horreurs en • tassées, parmi les cadres profanés, les pendules étiquetées, les épaves tirées du Mont de-Piété , mère-grand , mère-grand toujours riante et triste, me regardait là de ses grands yeux noirs! Ma foi, pourquoi le cacher? je faillis m'en trouver mal, et ce fut la voix bien tremblante que je m'adressai au marchand.

Misère !

Pour lui, c'était la du Barry, la célèbre comtesse, il l'avait même inscrit sur la toile en grosses lettres à la craie. Il avait imposé cette ignominie à grand'mère, et j'avais le courage de me taire. Enfin, il le fallait : c'eût été mé-

chante querelle, et j'aurais pu perdre à tout jamais la pauvre mère-grand.

Et quelle joie à la maison quand je la rapportai dans un vieux bout de journal, et que sans rien dire je la plaçai sur une chaise I Les conversations d'autrefois reprirent aussitôt. Mère-grand, cette fois, n'avait plus son petit air triste. Je ne sais à quoi cela tenait, mais elle souriait franchement.

Elle est ici maintenant la bonne chère âme, entre les deux portraits de ses petitsenfanis, les yeux doux et grands ouverts, comme si elle cherchait à se rappeler les histoires du bon temps. Il n'y paraît plus de son air triste et de sa mine résignée, parce que, grâce à Dieu, les notaires sont loin, et les avoués, et toute la bande. Une fois cependant que, pour une cause futile, nous dûmes faire sortir les meubles de la chambre, il nous sembla que mère-grand reprenait son regard de tristesse...

Non! plus jamais nous ne referons cette mé-

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chante plaisanterie ; les cœurs qui ont souffert ne supportent même pas l'apparence de la souffrance; vis heureuse, mère-grand, et souris à ta famille ; bientôt, je Tespère, tu distribueras des bonbons aux enfants de tes petitsenfants.

Çii^p^ ABOUROT , voyons , racontez - nous ^!| votre canon de Ligny.

Et, pour la centième fois, le bon père Tabourot reprenait son histoire que tout Besançon connaissait, de Battant à Tarragnoz. Le pauvre vieux savait son récit par cœur, à force de l'avoir répété à deux ou trois générations de musiciens au théâtre ; il l'avait même enjolivé au fur et à mesure que l'âge était

venu et que la date de la grande bataille s'éloignait. Le i6 juin 1814, c'était bien loin, si loin que le père Tabourot perdait quelquefois le fil sur certains points, et qu'il ne se souvenait guère que du canon.

Mais, par exemple, le canon avait soutenu le choc des ans. Depuis plus de cinquante années Tabourot ne variait pas d'un soupir dans son récit, A présent que la tête était blanchie et l'oreille un peu dure, le vieux ne tenait plus compte des observations ; il poursuivait sa narration, sans merci, les yeux audessus de ses lunettes, les mains sur les cordes du violoncelle dont il venait de jouer, et l'archet à la droite comme un sabre.

Comment Tabourot avait-il pris un canon à Ligny ? il ne le comprenait pas lui-même, car il était sans forfanterie. Il se souvenait d'avoir eu un gros shako avec un aigle et une fourragère, un grand sabre et un petit cheval. C'était avec tout cela que Tabourot, le canonnier Tabourot, protégé du maréchal Moncey, dont il

connaissait l'oncle , avait conquis un canon prussien. 11 se rappelait très bien qu'il avait tapé très dur sur des gens, comme il disait, et que ces gens s'en étaient ensauvés. Disons de suite que le père Tabourot,pour excellent violoncelliste qu'il croyait être, ne se piquait aucunement de grammaire, et qu'il ne considérait pas les savants.

Mais quant à expliquer pourquoi le canon avait fini par rester entre ses mains, le vieux n'en savait pas grand'chose. Son cheval avait été tué, lui-môme, blessé à la tête, se soutenait à peine ; le fait est que les Français vinrent le relever vers son canon, dont il tenait les roues avec l'énergie victorieuse d'un grand conquérant.

Un général qui passait avait simplement dit : Ça va ! Ça va !

Tabourot avait trouvé cela bien peu, et il se promettait d'en écrire à son illustre protecteur, Monsieur le Maréchal ; mais son capitaine lui donna tant d'assurances, qu'il

voulut bien attendre. D'ailleurs, où aurait-il envoyé sa lettre r Les soldats ne savent pas l'adresse des maréchaux en temps de guerre, et Tabourot moins que tout autre. Il apprit le soir que les Français avaient donné une bonne volée aux Prussiens, il dormit content près de son canon.

Dieu sait ce que rêva le petit conscrit pendant cette nuit, mais son beau songe dura peu; deux jours après, son canon était repris, encloué, cassé, et lui-même aux trois quarts démoli à Waterloo. Pris par des soldats de Blûcher, Tabourot dut passer plusieurs nuits à la belle étoile, gardé par des baïonnettes longues comme cela, et des moustaches furibondes.

Et puis, un matin, ses gardiens avaient exigé de lui qu'il chantât la Marseillaise. Alors les cris, les rires, les injures avaient plu sur les prisonniers. Tabourot, écœuré, refusa de dire le dernier couplet. On le larda de coups.

Quand le vieux troupier me conta son histoire, il y avait cinquante ans qu"il avait pris

son canon. On était en 1864, et Tabourot occupait à la mairie une petite plaçotte qui l'aidait à vivre. Le soir il faisait sa partie de violoncelle au théâtre, et dans les entr'actes il racontait son canon. C'est là que je l'entendis, et que l'entendirent tous les Bisontins, car, étant sourd, Tabourot jetait très haut les notes ouvertes de son accent franc-comtois.

— Voyons, père Tabourot, racontez-nous votre canon de Ligny !

Les jeunes sont sans pitié ; on lui montait une scie; mais il ne se fâchait jamais, et s'il se doutait de quelque plaisanterie, il souriait d'un air entendu, comme pour dire : Si cela t'ennuie, mon garçon, tant pis pour toi! Mais tu avaleras tout jusqu'au bout.

Sa bonne tète blanche et ses favoris d'argent émergeaient à la hauteur de la rampe, car il était très grand. Il avait conservé quelque chose de ces têtes de la Restauration, à type uniforme, dont on faisait des généraux ou des colonels. Cela le flattait énormément qu'on le

comparât à son protecteur, le maréchal Mon cey. Un dur à cuire ! assurait-il.

Dès Tannée 1866, après Sadowa, il avait disparu du théâtre ; un instant on l'avait cru mort. La victoire des Prussiens l'avait atterré . Pandours ! Choucroutes! disait-il avec le seul mépris qu'il eût de sa vie. Mais il résista à ce coup, et il alla s'enfermer dans le petit village de Moncey, près de la claire rivière d'Ognon, où il y avait tant de perches et de goujons. Là, le souvenir du vieux maréchal venait le ranimer. Il parlait du pcrc Jcannot , comme il appelait familièrement Moncey, avec deux ou trois vieux de la vieille, et il racontait son canon.

Dans la maisonnette qu'il habitait, Tabourot avait transporté ses reliques, son shako, son pistolet à pierre et son grand coupe-chou. Le soir, il décrochait le violoncelle, et jouait à ses anciens amis des marches de Napoléon I*^ Pour lui, Napoléon P"", c'était le fiston, on ne savait pas pourquoi, mais il ne le nommait jamais

autrement. Une fois, après avoir raconté son canon, on lui demanda de jouer la Marseillaise, u pour voir ».

Tabouret jeta les yeux autour de lui et ferma les volets. On était sous l'empire novveau, et il n'était point prudent de racler trop fort l'hymne célèbre. Il mit une sourdine aux cordes de son instrument, et subitement, violemment il entama la Marseillaise. Tout à coup :

— Choucroutes! Potence de bonsoir 1 dit-il en jurant familièrement.

Et se reprenant :

~ C'est à ce moment qu'ils m'ont massacré les canailles !

Mais Tabourot avait commis là une grande imprudence dont il eut à se repentir plus tard, le pauvre cher homme. Chacun sut à Moncey qu'il avait joué la Marseillaise, et tout le monde voulut entendre le chant prohibé. Monsieur le curé lui-même désira se rendre compte. Tabourot racontait d'abord son canon et finissait apr jouer son grand air, avec une fougue et une

maestria étonnante pour ses 78 ans. Il était de 1791.

Mais il ne finissait jamais les couplets : il s'arrêtait tout à coup, se levait, remettait le violoncelle dans le buffet en s'écriant :

— C'est à ce moment qu'ils m'ont massacré !

Et tout le monde était ému, comme aux soirs d'hiver , quand la grand'mère raconte une grosse histoire de vouivrc ou de gens qui reviennent.

Le 2j octobre 1870, les Prussiens poussaient une pointe sur Besançon par la vallée de rOgnon. Dans la matinée, ils entraient à Moncey, en grandes bandes noires roulant des canons, et précédées d'un long général, tout sec et tout blanc, avec une casquette de chemin de fer. Les paysans avaient soigneusement barricadé leurs portes, et la maison même de Tabourot ne laissait qu'une lucarne ouverte par laquelle émergeait sa «tête de vieux maréchal de France.

— Pandours ! Choucroutes I criait-il.

Mais le bruit des canons et des chevaux, les commandements sonores faisaient sa voix se

perdre dans un tourbillon de bruits confus. Rouge, l'œil égaré, écumant et jurant à faire peur, Tabourot vociférait par sa lucarne.

A la fin, la vieille bonne le tira par son habit et l'entraîna. Il était temps, caries Prussiens s'arrêtèrent tout à coup et il se fit un grand silence lugubre.

On entendit la voix d'un paysan qui répondait :

— Oui, Monsieur, c'est Moncey.

Le général à casquette plate se retourna vers ses officiers avec une expression de visage assez respectueuse, et leur baragouina son patois. Tous s'inclinèrent.

Pauvre Tabourot ! L'aspect propret et blanchi de sa petite maison, la vue du courtilbien soigné, attirèrent l'œil de tout ce monde. Un officier d'ordonnance fut envoyé à la porte, qu'un soldat heurta de coups de baïonnette. Quand le vieux violoncelliste ouvrit, et qu'il apparut avec sa tète blanche, triste et grave, son long habit gris, et sa pose noble et résignée, l'officier salua.

— Pardon, Monsieur, dit-il.

Et tous entrèrent. Il allait être midi, et il leur fallait à manger tout de suite ! La pauvre vieille bonne eiîarée saignait des poulets et courait à la cave. Tabourot , écrasé, laissait faire, et murmurait de temps à autre :

— Choucroutes ! Choucroutes !

Les officiers se mirent à table et menèrent grand bruit. Ils occupaient toutes les chambres du petit logis avec leurs ordonnances, leurs plantons, leurs armes. Un d'eux, par mégarde, accrocha sa casquette au clou d'un tableau représentant Moncey, Tabourot la fit rouler à terre et, regardant fixement l'officier ébahi :

— Pas devant celui-là, bonsoir de bonsoir ! jura-t-il.

— Eh! Eh! Monsieur, dit l'autre sans se fâcher, en ramassant sa casquette.

Ils sourirent sans plus. Tabourot s'assit devant eux sur une vieille chaise boiteuse, la seule qui ne fût point occupée par ses hôtes.

2j6 LE CANON DE LIGNY

Ses lèvres marmottaient comme s'il eût raconté son fameux canon, et son œil égaré regardait par-dessus ses lunettes comme autrefois au théâtre. La présence de ce grand vieillard tristement farouche, le portrait noirci du maréchal pendu à la muraille en imposaient aux Prussiens. D'ailleurs , il faut le dire , ils conservaient une certaine bienséance.

Une estafette vint, qui apporta des nouvelles au général.

— Monsieur, dit aussitôt celui-ci, en s'adressant à Tabourot, nous passerons la nuit ici.

Le vieux fit un bond prodigieux. La nuit chez lui 1 Peut-être les fils de ceux qui lui avaient fait chanter la Marseillaise à Waterloo ! Il se mit les mains derrière le dos, ce qui était pour lui la manière la plus commune de peindre une colère atroce. Ses yeux s'injectèrent et la veine du front se gonfla. Il était temps qu'il sortît, car il eût brisé tout.

Ah ! les bandits ! Ils lui avaient tué un neveu

un mois auparavant ; ils avaient ruiné les trois quarts de la France ; ils s'étaient installés là chez lui, chez Tabourot, comme dans une gargote ; ils commandaient, prenaient, pillaient, salissaient môme le père Jcannot avec leurs casquettes !

Et leurs chevaux mangeaient les clématites, arrachaient le lierre ; leurs hommes enlevaient les palis de la cour, brûlaient les portes et brisaient la vaisselle !

Il arriva à la cuisine vers la vieille bonne qui tenait de son mieux tête aux soldats. Il demanda une lampe et descendit à la cave.

Comme il ne remontait pas, la Josette descendit à son tour, inquiète: elle le trouva perçant la voûte sans bruit.

— Je cache ma bonne eau-de-marc, dit-il tranquillement, remontez vite et ne les laissez pas venir maintenant.

De fait, Tabourot glissait entre deux pierres de la voûte un petit tonnelet. Il suait sang et eau, car il s'agissait de n'ctre point entendu et

2j8 LE CANON DE LIGNY

de faire vite. Quand il eut fini, il remonta presque gai, comme s'il eût mis à l'abri un de ses trésors, le shako ou le grand sabre. Puis il rentra dans la salle, où la conversation de ses hôtes s'alanguissait dans la digestion d'un bon repas, au milieu de la fumée des pipes et de l'odeur acre des eaux-de-vie.

L'un d'eux ayant aperçu le violoncelle l'avait décroché. Assis sur une petite chaise, et l'instrument enserré dans ses énormes bottes, il jouait gauchement un air à porter les morts en terre. Tous se? amis fredonnaient avec lui sur ce ton lugubre particulier aux gens d'outre- Rhin.

Il allait être cinq heures du soir. La bise qui sifflait dans les fenêtres, la pluie qui fouettait les vitres donnait une note plus triste encore à la scène. Le vieux canonnier, debout, regardait le musicien d'un air paterne, avec la superbe d'un connaisseur en face d'un ignare. Parfois il soulignait d'un hochement de tête les notes bizarres échappées au Prussien.

Puis il sortit et s'en vint trouver la Josette, sa vieille bonne.

— Allez chez le curé lui porter ceci, dit-il ; et il lui donna une enveloppe griffonnée à la hâte. Faites le grand tour, la traverse n'est pas sûre.

Il rentra alors, après être encore redescendu à la cave. Et brusquement il arracha le violoncelle des mains de Tofficier ébahi.

— Voici ce qu'il faut jouer! cria-t-il.

Alors il saisit son archet comme s'il eût dégainé, passa sa vieille jambe amaigrie sur la chaise comme s'il eût enfourché son petit cheval de Ligny, et rageusement, sans accord, sans mesure, il fit hurler la Marseillaise aux notes aiguës du violoncelle.

Stupéfaits, les huit Prussiens s'étaient levés et lançaient leurs imprécations dans leur langue.

— Assez ! assez ! disaient-ils en français. Tout à coup, au dernier couplet, une détonation épouvantable retentit, crevant le plancher

et effondrant la table. Par la porte restée ouverte, Tabourot s'était élancé, hagard. Aussitôt les soldats arrivèrent armés et le saisirent. Tenant son violoncelle à bras le corps, le vieux brave se fraya un passage à la faveur de l'obscurité et de la nuit venue. Déjà il était dans la cour, quand il s'empêtra dans des cordes et tomba.

Le bruit avait jeté tout le monde dans la rue. Les paysana eux-mêmes étaient aux portes. — C'est chez Monsieur Tabourot, disait-on ; et de fait une colonne de fumée bleuâtre s'échappait de sa lucarne. Alors les Prussiens coururent à la maison et trouvèrent le vieux arrêté par les cordeaux, mais tenant toujours son violoncelle.

Au dedans la situation était moins grave qu'on ne l'avait cru , personne n'était blessé ; le plancher effondré laissait échapper une odeur de poudre, mais le tonnelet du pauvre Tabourot avait été insuffisant.

On l'entraîna avec son instrument qu'il ne

voulut point lâcher, et on le jeta dans une chambre de ferme momentanément changée en prison. Alors on le laissa seul, sur les ordres du général qui avait bien manqué y rester. Affaissé, la tête tombante, le bras appuyé sur une table, Tabourot plaça son violoncelle entre ses jambes.

— Voilà ce que je jouais quand ils m'ont massacré I dit-il.

Et il essaya de faire courir l'archet sur les cordes, mais elles étaient brisées. Deux fois il s'y reprit, et deux fois il fut obligé de laisser retomber son bras inerte. Il eut alors un de ces indéfinissables regards des fous, où revivent d'un seul coup les souvenirs, les amours, les luttes du passé.

C'était à Ligny, le i6 juin 1814, commençat-il

Et sa tête tomba sur sa poitrine.

Tabourot ne devait plus raconter son canon. . .

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