LES MARIAGES PAR LA
^^mmm^mif^êifimm^s
L y par là dans les vingt-cinq ans de mon histoire, et Miserey ne songeait pas le moindrement du monde au chemin de fer du jour d'aujourd'hui ; il y avait devant le pays des prés, et, derrière, un rocaillon pointu oiî l'on récoltait le vin blanc sec, le i>in de garde, si bon, si bon que les gens de Miserey seuls et l'Empereur en pouvaient boire. Pas loin de là on trouvait la route d'Ecole, avec des
bouquets de bois, et des tas de sentiers conduisant aux Auxons, et au bois même du village. Par en bas, au mitan des près, deux ou trois pauvres mâtins freguillaient le terrain pour y chercher du sel, à cause, disait-on, que la terre était salée, et ils avaient fabriqué des espèces de machins pointus avec quoi ils ne trouvaient rien au monde. Les gens, au fin fond d'eux, se moquaient ferme et raide de ces cuderles là ; ils avaient pour leur boisson de la trop bonne denrée, et pour pitance du trop fin butin, sans avoir besoin de s'aller mettre à fenailler dans les prés, comme des taupes ou des gouris. Toutes ces pensées là, qui en valaient de plus mauvaises, émanaient surtout du père Thouverey, un des plus riches du pays, ayant plus de vin de garde, sur ses mais de cave, que tous les rois de France, de Navarre ou de Franche-Comté. Le père Thouverey, à la mode des gens de par là, ne manquait pas de chiner '( les branguillous », comme il appelait les misérables mécaniques dressées dans
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le pacage, et ça lui arrivait encore assez souvent, en passant devant, de crier des affaires aux trois ou quatre rogneux farfouillant l'histoire : — Vous avez voir là une belle cheminée ch ! brelandiers ! On doit y rebouiller les écus dans votre cambriole, messieurs les cambusards ! Vous auriez plus vite fait d'aller racler du sel sur les.cornes à Joumard, vous savez les petits ! Un autre aurait été assauté tout dreit pis qu'un galeux, et reconduit à coups de trique, lui pas, le vieux bougre, à cause de ses sous, de son toupet de chien et ses vantardises. Rien de rien ne valait ses marchandises à lui ; il avait des bœufs plus d'une fois en plus de la grosseur des autres ; il avait des champs où le butin truchait à force de druesse ; il avait mêraement des pièces de cent sous plus larges que celles aux gens oi'dinaires, sans compter une montre d'or qui mettait en bas son heure en trois quarts. Et puis il ne se trompait jamais ; il savait les temps, à regarder les herbes, il prédisait aussi bien qu'un Messager boiteux
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les chauds ou les froids, les maladies des gens, tout le diable et son train ;. seulement vous sentez, il se fourrait les doigts dans Toeil jusqu'au coude, sans vous mentir, et si on ne lui riait pas au. nez, U n'en était que cela. - Thouveréy é.tait le seul à avoir au milieu du village une bâtisse avec talvane blanche et volets verts. Le vieux mâtin reluisait de loin dans son toit d'ardoises grises, où le soleil donnait à aveugler un régiment. Devant la porte ,. un petit palis empêchait les gouris et les poules de venir fourrager dans l'enclos, et un arbre planté par un homme politique en l'année 1848 mettait une tache verte sur le blanc éclatant de la maison. Ceci n'était pas dailleurs la seule ombre dans la vie de Thouveréy, et censément, sur d'autres chapitres, il était plus minable qu'un caillou, suivant son propre dire. Les malins, qui savent tout, racontaient à Pierre et à Paul le fond de ses misères ; c'étaient la fille et la femme là dedans...
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Ils disaient cela ainsi, pour laisser trotter les cervelles et cabrioler les imaginations, mais au plus vrai des choses, il est sûr et certain que le pain béni n'était pas toujours du côté de l'homme. D'abord si la Claude Thouverey, la femme, était un ramandon de sacristie, une cautaine de goupillon, ce n'était pas pour dire, mais l'autre avait fait tout son possible pour cela. S'il était dru et garni d'écus, il lui devait à peu près le tout, et au lieu de lui en faire bonne figure, il se logeait des quarrils de vin dans le cou, au risque d'en avoir le nez tout sali, et il laissait des nuits entières la Claude se trémousser à l'attendre entre ses draps. Une fois, il avait même fallu aller le quérir à la rouc-neutsur un tas de pierres de route, où des gens l'avaient retrouvé à moitié fracassé ayant déroché de sa hauteur, le nez sur le tas.
La Claude s'était mise à le relâcher d'un cran et à lui manquer sa soupe le plus souvent possible; quand il arrivait en tratelant dans le poêle et en marchant sur tout, vite-
ment elle s'en courait à l'église d'avec la Zénaïde sa fille. Lui ne cassait rien, il avait le vin gai des Comtois, et s'il ne trouvait plus personne au nid, le voilà de se mettre à brailler des affaires, à chanter des chansons contre la bourgeoise, dont les voisins se faisaient des chauveaux de bon sang :
Tous les hommes ça pue
Ça sent la charogne
N'y a que mon doux Jésus
Qui sent leau d'Cologne
N'y a qu' ! N'y a qu' ! N'y a qu' ! N'y a qu' ! N'y a qu"I
N'y a qu" mon doux Sauveur
Qu'ait de la bonne odeur !
C'était la Claude qui était censée débiter la chanson, et il riait en ouvrant les fenêtres, il interpellait les femmes, leur disant des couenneries à les faire rougir du haut en bas, devant et derrière. Et puis ses vanteries le reprenaient, il arrêtait les passants avec sa mine rougeaude, ses yeux pleins de
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vin, son nez remué à chaque parole ainsi qu'une truffe, et en bredouillant, 'en sautant des mots. — T'as vendu ta vache, eh ! Corniaux ! . . . l'est bien ! . . . elle avait plus d'os que de. . . comment donc ?. . . que de lait, estce pas donc ?.. . Et dans le chemin on venait de loin pour l'entendre raconter le pourquoi du comment il ferait « méchant temps » le lendemain, suffit que les orties baissaient le museau, et les échardons itou. Les extravagances commençaient quasi aussitôt ; il se vantait de se tenir sur un pied, en appuyant son coude sur son autre jambe levée en l'air, et au lieu de cela il s'étendait à plat dans son courtil. La femme revenait alors, et les gens partaient afin de ne pas trop lui faire honte, à elle et à la Zénaïde.
Pourtant, malgré ses brindesingues, Thouverey ne mangeait pas son butin, loin bien loin de là. Il était si tellement arabe, apchard et tondeur de sous, que sûrement il ne s'aurait jamais envinassé sans les autres. De temps à-
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autre temps on le voyait sortir avec une bouteille de son jauiiot, du meilleur, et gagner l'auberge, seulement il n'apportait que son à compte, et, moyennant son litre, il buvait des soirs entiers , il vidait tous les pintets des camarades. En outre il frouillait aux cartes, il gagnait des argents fous sans peine, tandis que les autres se cassaient .le portrait, et avaient bien des maux à lui faciliter la besogne.
La Zénaïde, sa fille, allait sur ses vingt-deux ans ; c'était une petite blonde avec des joues roses, et puis des yeux en couleur de vieux saladier de campagne. Elle suivait la maman dans tous les endroits, parce que le papa lui faisait peur. Levée avant le patron-minette elle enfilait vitement sa caule d'indienne, son casavec et son jupon court, mettait ses grandes chausses de coton et des sabots, et au grand galop elle courait aux champs faire la besogne, passer au fessou les pommes de terre, sarcler les haricots et les pois. Elle avait du cœur à ce travail, qui la mettait un moment
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loin du vieux, elle arrange à la sarclotte des carrés entiers en une heure, secouant son dos souple et des fois se relevant pour se passer le revers de sa main au front, et regarder le chemin parcouru. Elle chantonnait, sur le ton plaintif des gens du pays, les vieilles mélodies comtoises le front penché sur ces plantes, dont les parfums violents lui montaient au cerveau, et elle récriait les passants, joyeusement, môme les beaux garçons^ avec sa bonne figure ouverte et rieuse ; Eh là-bas, là où allez-vous ? — Pîrot fais rais tai balle bllaude ! Te vais ai lai nouce ! Et on lui répondait sur le môme ton, on s'approchait d'elle, on lui faisait la causette, on taillait une bavette, on la taquinait, et puis on reprenait la route.
Malgré tout, la Zénaïde Thouverey n'avait pas d'amoureux, de; bon ami comme on dit, on avait la peur du vieux qui racontait partout ce qu'il ferait au premier pris. Mômement on avait vu souvent des garçons bien tranquilles prendre le grand détour, pour ne pas
parler à la demoiselle au milieu des champs. Elle en avait bien un peu guignon, seulement au fond elle avait trop d'ouvrage pour s'en penser sur les hommes, et elle bûchait, elle piquait, elle rechaussait haricots et bettes-raves :
Paysan donne-moi ta fille
Et voilà tout ! Donne la moi z'en t'y priant Tu m'y rendras le cœur content. . .
Et voilà tout!
Ma fille elle est trop jeunette
Et voilà tout !
Elle est trop Jeune encô d'un an, Parle l'y donc en attendant
Et voilà tout !
Et voilà tout! voilà tout, du moins jusqu'au temps dont nous parlons, quand le père promettait la trique aux galants indiscrets. Seulement, voyez-vous, le uoilà tout n'a point trop duré, suivant que l'on raconte. Un jour dans la plaine, entre le village et celui d'Ecole, tandis
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que la petiote écampourait du matras d'avec ses deux mains sur le champ, voici le Paulin Martenot qui passe portant un trident et son bidon de pitance. — Oh ! Zénaïde ! qu'il lui crie depuis le chemin. — Elle se détourne vitement tenant encore à la main une bonne potée de matras, elle lui dit bonjour en lui montrant ses larges dents blanches.
Alors il arrive, lui, au risque des coups de bâton, et il se met à causer de toutes sortes de choses. C'est un garçon habitant au dessus du village avec la mère Martenot, une pauvre veuve, et il est bon ouvrier, bon fils, et toutes les herbes de la St-Jean. Il s'en va relever par là des murgers de vigne, et il raconte ça avec un petit air drôle. Je ne sais pas pourquoi voilà qu'il prend la main de la Zénaïde et qu'il la regarde ; alors elle aussi le regarde, et puis ils ne se disent plus rien.
— Ah I Zénaïde, si vous n'étins pas si riche ! qu'il fait tout d'un coup. Si elle n'était pas si riche, eh bien ! ma fi, il lui causerait comme
cela tous les matins, puis il la demanderait au vieux, puis ils se marieraient et ils seraient bien heureux. Le voici parti, patatrac ! et il raconte, il flûte, si bien que la mâtine se prend, se prend ; en moins de deux petits quarts d'heure Tafl'aire était arrangée, on dit même qu'il lui avait volé une grosse biquette sur sa joue, et il y avait au monde deux bons amis de plus.
Çâ a été leur beau temps. Ils travaillaient maintenant dès le jour venu, malgré les pluies de l'automne ; ils trouvaient toujours des murgers à relever, des matras à étendre, des paisceaux de vigne à arracher ou à planter. Pendant ce temps là Thouverey se moquait du monde, ou bien faisait sa bête ombrée, ou son nain-Jaune dans la gargote, et la femme priait tous les saints, cancouinait, allumait des petits cierges pour guérir son homme de sa passion. A présent la Zéna'ide travaillait trop pour visiter ainsi les saints chaque matin et chaque soir.
L'hiver courait: il devenait déjà plus difficile de se parler sans être vus. La Zénaïde s'était offerte pour aller au lait à Besançon le matin, à tour de rôle avec la domestique ; quand on aime, on est bête ! Seulement le père n'avait point entendu clair de cette oreille là; pas de çà, Lisette, avait-il répondu, se méfiant de la bagatelle. Il avait alors ouvert ses deux yeux avait tracassé sa femme, de telle sorte que les deux amoureux n'auraient pas même pu se serser la main après cela. Ils en étaient réduits à se faire des signes par les trous de leurs greniers, et à s'embrasser en pensée.
Paulin fut reçu comme un chien dans un jeu de quilles le jour où il se risqua d'aborder Thouverey en pleine gargote. Il s'était dit : une fois gai je vais l'entreprendre. Gai, cela était facile à dire; Thouv;2rey gai! cela valait pis, à cause de ses gouailleries.
— Ah ! c'est toi, tire-la-gaîne qui voudrais de la Zénaïde. . . Tu as voir là bien raison ma fin ! mon poulot... Seurment vaut mieux tâcher de
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te faire raillû tes culottes avant ; tu peux te vanter que tu verras du drôle le jour où tu me diras: bonjour beau -père! Je ne voudrais mêmement pas de toi pour siffler mes lunottes, coco-merdouillet, sans te commander...
L'autre était devenu rouge, rouge, suffit que tout chacun riait d'entendre la voix de Tivrognard; et puis il avait pris son bâton à la grosse poignée pour matraquer un peu le gars, seulement l'idée de la Zénaïde lui avait repris, il avait levé le siège en crachant quasiment sur la table du vieux godailleur, en manière de défi. — Il y a bien pitié aux hommes saouls, avait-il "dit en s'en allant, cuve ton vin, vieille gouape !
La première fois, vous entendez, que Thouverey était traité de cette manière ! Vitement le voilà debout prenant sa chaise d'un coin — Viens y donc, écrignaule ! hurla-t-il, viens y donc ! filou ! Seulement il avait mal regardé Paulin, avec ses yeux tratelant pis que ses jambes; le garçon, d'une beugne, le jeta entre
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les deux tables, et tranquillement il sortit en riant.
Le diable est aux vaches, comme on dit. Thouverey à demi enragé arrive chez lui et assaute la Zénaïde. La pauvre fille tout estomacquée jure ses grands dieux de son innocence ; mais au dedans elle donne raison à l'ami, elle pleure pour lui. La mère est suffoquée près de son poêle ; elle essaie de parler raison à la brute lâchée, qui casse tout et parle de flanquer des coups de fusil au monde. Dehors, on entend et on se rattroupe, on écoute aux volets ; l'histoire a vite fait le tour de Miserey. Paulin mange tristement sa soupe en branlant la tête, et des fois il sort pour savoir...
Tout ià l'entrée du bois, à un petit quart d'heure du village, il y a une allée de noyers où le vent siffle l'hiver e'n les faisant remuer ainsi que des grands bras d'homme. On ne vient pas trop là dans les nuits, à cause du bruit, et des chouettes pleurardes qui regardent en clairant leurs yeux. Le jour que Je vais dire, on voyait des fumées blanehes cou-
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rant autour de la lune, plus vite que le vent, si bien qu'on ne savait pas si c'était la lune ou les nuages qui marchaient de cette manière. Dans le village il n'y avait plus de chandelles aux carreaux, et par instants, lalune,en semontrant tout d'un coup, laissait voir le toit d'ardoises des Thouverey et leur palissade verte. Le vent de pluie venu de Pirey tordait les noyers à les faire pleurer, les buissons avaient de ces secousses brusques qui donnent chair de poule au dos, et dans le loin, le tout loin, des chiens jappaient, en traînant leurs voix sans raison, pour le plaisir.
Il est près de dix heures du soir, l'heure oiî Paulin Martenot revient de chez le père Gaudot à Pouilley-les-Vignes, où il s'est engagé comme carrier. On entend une voix grave chantant une romance :
Je n'y reverrai plus Mon amie Madeleine, C'est là ma grande peine Et mes amours dessus!...
Il y avait amours déçus probablement, seulement vous concevez que le pauvre mâtin avait bien d'autres chiens à étriller que de mettre l'orthographe. Il s'en venait lentement, jetant ses bras l'un après l'autre en avant, pour prendre le billant de la marche ; sur sa casquette en peau il avait lié son mouchoir, et il arrivait à un bout de lallée, quand voilà deux femmes arrêtées à l'autre bout à l'attendre. Lui ne voyait pas ses deux doigts devant son œil, à cause qu'il pensait à la Zénaïde et à son malheur de ne la plus du tout épouser jamais. Ensuite il avait appris son mariage décidé avec un gabelou, un homme d'état, suivant le mot du pays, dont le père Thouverey faisait le cent de piquet, quand l'autre venait au village ; et, la tête basse, le nez sur le chemin, comme on dit des fois, Paulin continuait à fredonner les couplets :
Je n'y reverrai plus
Mon amie Madeleine.. .
Quand les deux femmes s'approchent de lui
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et par contenance lui font cou-cou ! au moment où il passe. Vite Paulin prend sa trique, se met en garde, mais dans la lumière de la lune il reconnaît la Zénaïde et la petite Josette Manillon.
— Tiens ! c'est vous, qu'il leur fait d'un air assez emprunté, il y a bien longtemps qu'on ne vous a pas vue, demoiselle. . .
Ah ! ce n'était pas la faute de la Zénaïde, et Paulin eut été bien cruel de croire autre chose. C'est même pour lui parler qu'elle est venue, seulement il doit comprendre qu'elle n'a pas pu se trouver toute seule d'avec lui, sur. un chemin, au milieu de la nuit; alors elle a amené la petite Josette, qui d'ailleurs sait toute leur histoire, avec bien d'autres gens, malheureusement... depuis le jour où les affaires avaient été comme cela brisées d'un seul coup. Eh bien oui ! ma fî, elle se marie, mais Paulin peut croire combien cela l'amuse, rien qu'à lui regarder la figure rouge, de l'eau que ses yeux y pleurent.
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Le garçon continuait à marcher ; il comprenait, il savait bien, seulement il ne voulait pas, lui, nuire à la Zénaïde, elle pouvait rentrer chez cile sans se bouliguer, ce n'est pas lui Paulin Martenotqui lui fera un charivari ou lui plantera des mai; il n'en voulait qu'au père Thouverey, il lui gardait un chien de sa chienne, et voilà tout.
La conversation devenait ce que tous deux auraient voulu qu'elle ne fût pas. Ils s'aimaient bien et ils se dirent des duretés ; elle, lui reprochant sa presse ; lui, assurant qu'elle aurait pu mieux l'aider. La Josette Manillon écoutait tout cela en ouvrant les yeux, mais elle ne soufflait pas son saoul. Il n'y eut pas de beaux serments échangés, on ne pensa même pas à empêcher la noce du gabelou ; on se serra simplement les mains devant la première maison du village, et le garçon se remit à prendre son pas, au clair de la lune qui dessinait sa forme sur les maisons; dans la rue déserte ses souliers ferres résonnaient ,les chiens jappaient, en
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passant leur nez par dessous les portes mal joignantes, et la Zénaïde sentit que son bonheur s'envolait dans le vent en même temps que le bruit du carrier s'éteignait.
Le gabelou ne quittait plus la maison à ardoises, et ma foi, il n'était point mal, le garnement. Vingt-six ans, guère plus, un peu maigrelin et rabougri, six pouces de jambes et le reste tout de suite, mais une jolie moustache bien frisouillée, des cheveux comme de la laine d'agneau noir. Avec cela pindariseur, pinceur de verbe, racontant des histoires de journaux, et malin pour la peine. La Zénaïde s'y était habituée, un peu par force, un peu différemment même, et elle voyait à ce moment le jour arriver, sans autrement se mettre en patarou. Il est certain que jamais le Paulin n'aurait pu lui dire les "mômes affaires, ni lui tourner des machins de la pareille façon. La seule chose, c'est que Paulin n'aurait jamais bavardé autant, bu de cette manière, et joué sans décesser des nuits entières. Avec cela le gabelou avalait
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autant de pitance qu'un curé en pourrait bénir, et il avait un poil dans la main, sauf respect, à étrangler un bedeau. Une chose par exemple rachetait ces petits défauts, c'est qu'il était bien de che\ lui, c'est à dire qu'il avait des sous, que la Zénaïde n'était point une affaire, et qu'il la prenait pour sa Jeunesse tout bonnement.
Il était gabelou à la porte Charmont, et il avait une casquette dont il tirait vanité. Dès les six heures en hiver il freguillait les voitures entrant en ville: N'avez-vous rien à déclarer ? demandait-il, avec son accent traînasseur, et il plongeait son « freguillon » dans les sacs ou les bottes de paille. C'est de cette manière là que son amitié pour 'thouverey était survenue, à cause d'un litre bu sur le pouce. Le vieux voyait, dans ce mariage, le meilleur moyen de se détraper de ce vilain gars de Paulin Martenot, auquel il avait juré ses pires malices. A présent, lorsqu'il en disait du mal, la Zéna'ide n'allait plus chouigner dans un coin ; elle aussi s*en était détrapée, on aurait dit du moins...
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Le jour de la noce fut fixé par là pour le jeudi d'avant la Quinquagésime. A force de regarder le calendrier, un jour qu'il était fin plein, Thouverey avait fini par s'arrêter à cette date. Il n'y avait plus de sicut, il fallait y passer, le plus tôt étant le meilleur en fait de conjugo, comme il disait. On eut deux grands mois pour préparer tout le fourbi, tuer les gouris, fabriquer les saucisses, les andouilles, décanter les vins, ourler le trousseau, confectionner les robes. La mère Thouverey revivait au milieu de tout ce bruit qui la changeait un peu de son butor. Maintenant qu'il y avait à faire à la cassine, on ne le revoyait plus ; il s'en allait à dix heures du matin et rentrait douze heures après, sans avoir décrampé du jeu. Il ragonnait alors de trouver les chaises encombrées de linge, les tables garnies de viandes, les fourneaux encore chauds; comme il avait le gosier égrali, il lui fallait un coup de rems-}' avant de se fourrer dans la chapelle blanche, où il ne tardait pas à ronfler comme une mécanique à battre le grain.
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Le jour arrivé, dès la première heure, les garçons viennent tirer des coups de fusil sous le fameux arbre de 1848, et ils mettent debout la maison ércintée par les préparatifs de la veille. Le temps est à la pluie, la pluie chaude de février, avec un vent qui courbe en deux les peupliers de la route d'Ecole. La Zénaïde a mis le nez à la fenêtre d'un air irrité ; sa robe de mousseline verra beau jeu dans les margouillis du chemin ; seulement le temps change si vite à cette époque. Le branle-bas commence. Thouverey est levé, il crie à travers les escaliers, il réveille les gens venus la veille, qu'on a empilés au hasard dans les greniers, les chambres vides, même le bûcher. Le gabelou arrivera vers les dix heures avec ses gens, ses père et mère, son oncle le gendarme, les Célestins et les Célestines, dans une voiture à planches peinte de neuf. On a vitement couru au milieu de la rue, pour voir si personne n'a rien juché sur le toit pendant la nuit : on craint un mai ou un charivari du pauvre Paulin.
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On sait, par les cautaines, qu'il n'est point allé à son ouvrage le matin, alors on s'attend à des bêtises. Thouverey promet des coups de fusil pour un oui pour un non, quand il apprend cela, mais au fond il est très ennuyé ; il redoute le scandale pour ses invités où il y aura un notaire !
Les voitures tombent de tous les côtés à la fois, des Auxons, de Chatillon, de Voray, de Pouilley, de Besançon. Le marié arrive le dernier dans la voiture bleue, secousse comme un nourrin, avec une bande de filles endimanchées. Il y a les trois Pilottes dans des robes de popeline merdoie, avec des casaquins noirs de jais, et des bonnets blancs à rubans roses ; les vieux Tastu de Château-Farine, dont le père Tastu avec son anglaise marron à boutons jaunes, sa blouse par-dessus et son chapeau de soie ; le curé de Saint-Ferjeux, les Durantin des Montboucons, avec leurs enfants habillés en collégiens ; puis la mère Emonnot du port Rivotte arrangée et gaupée de la belle manière, avec
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une chaîne de montre grosse autant qu'une corde de chanvre, et un bonnet jaune. Le carcan traînant tout cela en avait de quoi tirer la langue aux grapilles ; il montait la côte du village en secouant sa tête quasi jusque par terre, et en suant pis qu'un alambic. Arrivés devant la porte du courtil, les cris s'élèvent : Enfin les voici! Allons 1 nous ne perdrons pas tout! Puis les femmes escaladent les échelles de la voiture en prenant par le cou les conducteurs ; le curé de Saint-Ferjeux s'empature dans sa robe et manque de prendre un billet de parterre.
On se précipite dans le poèle où l'on trouve toute prête la mariée, a qui on met des épingles dans le voile, qu'on n'approche pas, qu'on ne boque pas même, crainte des accidents. La Zénaïde est rougeaude ce matin là ; les frayeurs, les presses, lui ont mis sur les joues des taches plaquées. Elle a les yeux bordes de noir, ses mains tremblent, elle sent une sueur froide partout. Tout le monde vient lui
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dire son mot, les garçons et les filles, les hommes et les femmes, les vieux et les vieilles. Puis on n'attend plus que le gabelou qui se rafistole et la Claude Thouverey, la mère, dont la tète éclate. Dans le poêle, où la Zénaïde occupe la place du milieu, on n'entend plus que des rons-rons ; il semblerait qu'on fût déjà à l'église. Les filles envient le blanc de la robe, la fleur d'oranger, les gants de peau, le livre, les boucles d'oreilles en diamant de vitre, qui branguillent et scintillent. Les hommes parlent tout doucement, en tenant leurs mains croisées sur le ventre, et leur chapeau pendant par contenance. Les vieilles se rappellent leur temps et leurs robes, le butin qu'on leur donnait, deux ou trois coque- Ions, un lit, deux chaises, une table. Il ferait bon voir aujourd'hui qu'on proposât de pareilles mécaniques !
Thouverey se tient dignement près de la Zénaïde ; il a mis une redingote et une cravate noire à vingt-cinq tours qui lui tient la tête au carcan. De temps en temps il va ouvrir la
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fenêtre, pour savoir si la pluie va dérocher, et aussi pour guigner le Paulin Martenot du coin de l'œil ; mais la pluie ne vient pas et le garçon est loin.
En route ! mauvaise troupe ! La cloche gringoite dans le clocher, tout le monde est là, même le notaire, même le gendarme ; on s'arrange deux par deux et on sort par où il y a le moins de gouilles. On s'en va un petit peu en troupeau de moutons ; les hommes écambent les trous d'eau, les femmes font des grands pas. Thouverey regarde devant lui, pensant toujours voir le carrier se dresser sur la place, et des fois il parle au gabelou à voix basse, ce qui fait hausser les épaules à l'autre. Enfin on est à l'église, on reprend ses rangées en tapant ses pieds sous le porche, on entre au milieu des chandelles allumées tandis que les chantres entonnent leur cantique à pleines voix. La noce est belle, depuis longtemps Miserey n'en avait vu de pareille, sûrement non ; soixante têtes au moins.
La mère Thouverey n'attend pas la fin, elle
court virement pour faire mettre le couvert et donner un dernier clignot d'oeil. A peine a-tel!e fini, qu'on entend les coups de fusil tirés par les garçons en l'honneur des mariés. Et sur le chemin, tout seul, venant en sens contraire, son fossoir sur le dos et son petit bidon à la main, voici Paulin Martenot marchant paisiblement. Le sang des Thouverey et du gabelou ne fait qu'un tour, ils s'arrêtent bêtement, mais voyant l'air tranquille du gachenot, ils se remettent à triper les gouillats et à filer, en faisant méchante figure. Tout de même la Zénaïde sentit quelque chose là ; elle dévisagea l'honnête homme méprisé, qui souleva sa casquette en passant^ par manière de pardon, et le gabelou lui parut bête avec ses histoires, ses cheveux frisés, sa casquette à galons. Il était bien temps !
A table 1 C'est là le point important de la
cérémonie. Dans la grange on a dressé les
tables, on a caché les murs avec des draps
ornés de bouquets en papier. Les femmes se
ont débarrassées de leurs beaux habits, elles
ont retroussé leurs robes, ne laissant plus voir que leurs jupons blancs et leurs casavecs. Dans leurs cheveux pommadés et reluisants elles ont mis des oeillets en papier, même la Zénaïde qui fait sa mine chose dans sa mousseline. On s'installe un peu au hasard, les dames à cûté des hommes, suivant les sympathies ; mais Jean-Claude de Beurre, le chanteur et le raconteur d'affaires, a choisi le coin où sont alignées les dame-Jeanne de vin blanc. Il y en a des grandes, des petites, des moyennes, des propres et des sales, des maigres et des boulottes, un régiment capable de mettre en ribotte toute la ville de Besançon avec les faubourgs, curés compris. Dernière, viennent en étages les fioulottes de marc, les pichenets de kirsch, les gouttes de toutes les couleurs. Midi sonnait quand le père Thouvercy^ après avoir passé en revue une dernière fois, pour la toute, comme il disait, les tables chargées d'assiettes et de verres, les bancs en planches, après avoir fait déplacer quelques troppressés,
se mit lui aussi le ventre devant le plat et commanda :
— Allez-y casquette !
Alors les trois ou quatre filles louées pour la circonstance se précipitent, apportant la soupe grasse, avec des lettres en guise de pain. Les premiers étonnements commencent j des lettres de lalphabet comme sur les journaux, il y avait de quoi rire, écoutez don c! Puis la viande, le bœuf par quartiers de 20 livres entouré de sapeurs. Thouverey fait bien les choses, il a calculé une livre de bœuf par tête au moins, avec autant de pain, rien que pour le premier plat. Le vm de Pouilley, clair, gratteur, trompeur, déroche dans les verres pis que la pluie dans la rue ; les gosiers égralis se mouillent, on trinque dès le premier coude-levé. Jean-Claude dit déjà des gaudrioles à ses voisines, dont la Justine Crochot, qui se cache le nez dans sa serviette, en retenant un morceau bien aventuré sans cela. — Tirez de la viande ! tirez de la viande! crie
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formidablement le maître du logis a ses convives, il faut tout manger! Et l'on a beau se défendre, mettre son assiette sens dessus-dessous, les filles ont l'ordre de vous en fourrer plutôt dans votre poche d'habit ou de robe.
Une demi-heure après, la cuisine lance sur la table une soixantaine de livres de viande de cochon rôtie, avec des carottes à la sauce. Les mêmes assiettes sont bonnes, bœuf ou cochon, c'est toujours de la viande : on bourre, on fourre, on avale. Durantin, dit l'homme heureux, parie d'absorber trois livres de cochon, trois triques de pain blanc, et deux chauvcaux de Pouilley pendant une chanson, la Chanson du ménage que va dire le Claude. C'est tenu ! Trois litres de vin de garde au gagnant.
Jean-Claude parie que pas, et il promet de chanter assez doucement; il commence :
Mon père me mairie Dans ne mâchant saison,
Me beille en mairiaige Quaitre pies de cresson Mon paure mairiaige Vait tout ai lai requ'Ions !
Il me beille in chailit Qu'état quaitre bôtons.
Et quant ai lai fondrère C'etât das brequillons Mon paure mairiaige Vait tout ai lai requ"lons !
Il me beille das lanciaux Qu'étînt das pés d'ourson. . .
Quand y vouillô m'étenre M' piquant l'dos tout di long Mon paure mairiaige 'Vait tout ai lai requ'Ions!
Je ne sais quoi passa par la tète à la Zénaïde pendant la chanson, tandis que ce gargantua de Durantin avalait ses triques de viande, toujours est-il qu'elle pensait en re-
gardant la nappe. Si c'était elle dont le mariage allait marcher à reculons! Aussi les cris poussés par les gens ne purent lui enlever cela de devant les yeux, même quand Durantin parut portant ses trois bouteilles solidement gagnées de près d'un demi-couplet, et qu'il proposa de les boire à la régalade. Malgré le gabelou, fort empressé et jijoulant autour d'elle, malgré même le père qui lui pressait les pieds sous la table, la mariée resta là tout enfantômée, répondant à peine, ayant des fois de grosses larmes prêtes à venir.
— C'est l'émotion! assurait la Claude Thouverey; elle avait tant travaillé, la pauvre petite, pour préparer tout cela, sans compter les peurs et les craintes de voir le fils Martenot faire des calembredaines ; et les robes à coudre, les draps à ourler, les gens à inviter. Pondant ces explications la Zénaïde demeurait aveulée, et les cris se brisaient dans sa tête ainsi que des coups de bâton.
Ce gabelou était bien réellement bête, bête
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son père, bête sa mère, bêtes ses frères et sœurs ; il lui glissait là dans l'oreille, depuis une heure, des couenneries à rendre jaloux l'idiot de la croisée des routes. De son œil jeté à la hâte du côté de son mari, la Zénaïde découvrait des choses inconnues. D'abord il avait le nez rouge, une barbe sale et clairsemée comme un carré d'asperges montées. Ensuite il buvait à effrayer, il était malappris, il pinçait sa voisine sottement, sans gingance. Vous sentez l'éboulement dans cette tête de créature pour qui l'autre, l'ancien, avait toujours été si délicat, mêmement bête, on peut dire... Ah! non, il valait mieux ne pas penser à cela, sans quoi elle ferait une bêtise le soir, elle refuserait de suivre le gabelou, elle serait dans le cas de courir après Paulin...
Ainsi parlaient les yeux de la mariée, aux plats oij ils allaient se percher, aux bouteilles vidées, aux cheveux frisouillés du mari, oij ils venaient s'accrocher. Et tantôt ils partaient au galop pour le plafond ou plus rien
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de matériel ne se trouvait dans la lumière blanche; là, ils se fixaient des temps infinis, repartaient pour la nappe, et tombaient de leur haut dans les tristesses du présent. C'est que les lettres anonymes étaient venues le matin, confirmant sur le gabelou des choses dont elle avait l'intuition : il jouait, il eut joué ses culottes; il buvait, il eut bu de l'encre!
Fallait-il avoir été bête, disaient les yeux en clignant, pour s'être laissé effrayer par le premier coup de bec du père Thouverey ! Avec de la patience on l'eut amené à voir le Paulin sans colère. Puis les sourcils froncés rappelaient la nuit où l'on s'était brouillé pour deux mots mal dits, où l'on ne s'était pas compris. Mon Dieu! Mon Dieu Seigneur!
Dire que ce soir-là on était si bien décidée à casser les carreaux chez soi, s'il avait fallut pour entraîner le père...
Pendant tout ce temps les mâchoires comtoises ne restaient pas inactives; les gigots énormes, flanqués de pommes de terre au jus,
faisaient leur entrée salués par les murmures d'admiration. On allait donc entamer les vins de Ragot, ceux de Trôs-chatés, miscoulance, digne des plus fins avale-tout-cru. Les langues étaient crânement dépendues, pour dire le vrai. Par moments on entendait des cris aigus dominant le tumulte, ou des rires dans un coin. Jean-Claude, assez peneux d'avoir perdu contre ce gouffre de Durantin, cherchait une plaisanterie à lui jouer, tout en racontant des affaires à ses voisines. Pioum ! un verre s'aplatissait sur la terre de la grange, entraînant les remarques philosophiques des gens: — C'est comme ça que ça s'use ! Il n'a pas plié ! On vient de tuer le verre! Puis un monsieur se dressait pour chanter la sienne, avec un petit air satisfait et content du meilleur aloi. Tousse, tousse, mon garçon 1 braille situ veux, personne ne t'écoute !
Il y a des filles qui ont leur quantum sufficit, mais elles oublient doncoij elles sont tombées? Il y a encore à manger, des haricots verts de
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conserve, des culottes de veau aux oignons, un rôti de bœuf, la salade, des poulots, sans compter les ravauderies de rien du tout, du fromage vachelin, des têtes de moine, les gâteaux de tous les goûts, depuis la raclure de la met jusqu'aux gâteaux secs, en passant par les galettes aux amandes, aux cerises confites, aux pommes en marmelade, si bien ma fi que sur le coup des dix heures du soir, à partir de midi, on n'a pas décrampé.
A onze heures environ, les vins blancs ont donné dans le rang, semant la mort. Thouvercy l'œil égaré, écrasé sur la table, crie des insanités à son gendre;» celui-ci ne répond même plus; affalé entre deux bouteilles il s'est couché pour attendre l'heure du bonheur, suivant ce qu'il a fait savoir au monde. Aux bouts de la table il y a bien encore des braillards, mais les mots sortent à peine; on les crache plus qu'on ne les débite. Le curé de Saint-Ferjeux et le marieur se sont prudemment enfuis, de peur de gêner; quant aux
femmes, les plus raisonnables font les folles avec leurs voisins, suffit que le vin de garde opère ses maléfices.
La Zénaïde sest levée, difficilement à cause de l'ivrogne vautré sur la table et couché sur ses coudes; elle a pris la petite Josette Manillon et elle est sortie au grand air. Il lui semblait entrer en paradis, après s'être trouvée près de douze heures enfermée dans cet enfer, obligée de sourire, forcée de boire aux santés de Pierre ou de Paul, et de subir les plaisanteries du gabelou. Elle se passait les mains sur le front, oij le grand vent de la nuit apportait un peu de calme ; elle ne disait rien, revenant dans sa pensée aux jours d'autrefois.
— Si vous étins moins riche !
Un beau venez-y voir que la richesse, comme le disait la chanson de Jean-Claude :
Mon paure mairiaige Vait tout ai lai requ'lons
Pour quelques sous dont on vous charge le
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dos, VOUS voilà forcée de tenir la maison d'un gouilland, de lui relaver ses écuelles, de lui torcher ses pots. Les parents appellent cela faire votre bonheur, et le curé avec. Merci bien, par exemple, du joli cadeau!
Elle marcha un petit peu dans la rue, et tout en causant à la Josette, elle s'était avancée assez loin, A part la maison d'ardoises, dont le devant paraissait un champ de foire, à cause des voitures arrêtées, il n'y avait plus âme qui veille dans les maisons. Les curieux en avaient eu assez de leur côté, et on ne rencontrait pas un chat. Tout à coup, dans l'air un peu apaisé de la nu;t, une voix d'homme chanta par une petite fenêtre :
Je n'y reverrai plus Mon amie Madeleine...
— Entends-tu, Josette r fit la Zénaïde.
— Pardié, c'est le Paulin, le pauvre mimi, que répondit la petite, il s'en pense là tout seul.
Triste fantôme au milieu de la nuit noire, à
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deux pas de Tenfer où parmi la gaieté des autres la Zénaïde venait d'enterrer la sienne à jamais ! Elle ne voulut pas avoir plus longtemps la joie malsaine d écouter la plainte de l'ami perdu ; follement elle ouvrit au grand large la porte où les derniers combattants s'achevaient dans les brocs, et de sa plus belle voix, de sa voix tranquille elle cria :
— Bonsoir tout le monde !
Puis elle courut à sa chambre, se barricada, se coucha, et, ayant une trique près de son lit elle attendit la fin...
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La Chanson du ménage àvali porté malheur à la Zénaïde, depuis six ou sept ans que la voilà confinée dans une maisonnette en haut des glacis à la porte Charmont, elle n'a guère arrondi que la famille. Le beau gabeiou a bien marché six mois, mettons sept , mais par après crac ! les cartes i;ont accroché, arquepincé au point de le retenir des moments jusqu'à des quatre ou cinq heures du matin dans le bouchon des Tournier, au-dessus de la rampe. Avec cela le caractère ne lui est pas devenu doux, comme de bien entendu ; floué, pané, raclé, il se met dans des rages folles en rentrant au ménage.- il bousquignerait le diable à ces instants-là, et la bourgeoise n'en rit
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pas toujours devant le berceau de ses enfants.
Mon paure mairiage Vait tout ai lai requ'lons.
Ah si c'était tout seulement 1 II paraît que Thouverey, le Thouverey, son père, n'est pas non plus dans l'or et la soie. Il a voulu lever la jambe trop haut et la culotte s'est craquée, surtout depuis la mort de la Claude, il a vraiment perdu la chance.
D'abord il a fallu cracher les 10,000 francs promis en dot à la Zénaïde, en plus des trousseaux et des mobiliers, parce que le gabeiou devait. Faute de payer il perdait sa place et c'eût été pis. Ensuite le feu s'en était mêlé; la belle maison d'ardoises y avait sauté avec toutes les récoltes et les meubles, dont rien n'était en assurances que la bâtisse seulement. Trente mille francs de cuits, de jetés comme si on les eût pris dans sa poche pour les champer au Doubs I Le gouailleur du vieux temps avait mis de son gros ventre par
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terre ; il avait amodié des champs et s'était remis à brelander pour se rempichotter, seulement il n'y avait plus ni Zénaïdc ni Claude : l'intérieur ressemblait — ferez pardon ! — à une soue à gouris ; le manger se faisait au petit bonheur, et de temps à autre le père Thouverey trouvait des poules à joux sur son lit.
Il avait pris de l'argent au cinq par là chez un homme à cravate blanche dans la rue Mon cey, et il lui fallait payer un petit peu plus pour je ne sais pas trop quoi, vous comprenez ; cinq du cent à payer, unpetlt peu pluspar dessus, des autres bricoles écrites sur du papier à timbre, d'un côté ; de l'autre des terrains rapportant les bonnes années, de j à 4, et une maison ne rapportant rien du tout» il n'y avait pas gras. Depuis deux ans Thomme à cravate blanche poussait par en dessous, comme c'est l'habitude. Thouverey payait mal, les créanciers criaient ; on finirait par lu vendre son bibelot s'il n'y prenait garde.
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L'ancien richard ne levait plus tant le nez pour l'instant, et maniement en rentrant le soir avec sa charrue, il roulait une vilaine mine. Les machines en bois pouvaient chercher à leur saoul le sel dans les prés, Thouverey ne songeait plus à leur en faire crime ; il allait le dos rond, les yeux bordés de maigre de jambon, la tête pelée, un peu sourd, sans plus rien dire aux gens, sans ouvrir la bouche pour autre chose que pour harceler ses deux carcans.
Il y avait belle lure que le gabelou et lui ne s'étaient rien laissé à dire, et depuis plus de trois ans la Zénaïde se trouvait entre les coups. Ta vieille canaille de père, criait le mandrin après ses orgies ! — Ton rogneux, ton pattier, ton sale gabelou ! assurait le père Thouverey. Une fois même, un matin de foire, le gendre et le beau-père s'étaient pris de bec, parce que le premier inspectait avec trop d'insistance et de maladresse la carriole de l'autre. La Zénaïde était accourue : —
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Vas-tu pas rentrer, hurlait le gabelou en brandissant son « freguillon » en fer.
Mon Dieu Seigneur I pourquoi avait-elle été assez dinde pour dire oui ? pourquoi n'avait-elle pas pris le même soir le Paulin à sa fenctre, et ne s'était-elle pas en allée au diable, se cacher, loin de ces gens-là? Elle eut été bien heureuse, à preuve que le pauvre carrier est aujourd'hui un des plus huppés de Miserey, à cause de sa conduite. Voilà de ces choses que la Zénaïde ne se pardonnait pas : elle se demandait cela pendant les soirées du mois de décembre, en attendant son homme, afin de lui ouvrir la porte au premier coup.
Elle n'avait plus ose remettre les pieds au pays depuis la mort de sa mère ; eux qui avaient fait tant d'embarras autrefois avec leurs gros bœufs, leurs énormes chevaux, leurs voitures neuves, leur talvane blanche, leurs volets verts et le toit d'ardoises, eussent fait maigre visage dans la maison salie, der-
rière les volets brisés, sous un toit crevé, sans bœufs même maigrelins, sans voitures peintes, mais tant seulement avec deux vieux chevaux marqués sur les sabots de numéros minables. Et puis ce n'était plus une vie, de s'entendre assauter pour son mari, qu'elle n'avait ni demandé ni voulu, mais seulement subi; alors elle se cantonnait dans la petite maison des gabelous, avec des résédas sur sa fenêtre, et les deux poupons qu'elle élevait tant bien que mal, étant la moitié du temps sans un liard à la maison. Au fond sa seule consolation était de n'être point battue; elle ne l'eut pas souffert, elle eut tué le galonné.
Le jour des morts de sa huitième année de mariage, elle se promit d'aller au pays. Elle attendit le matin que la Josette Manillon, devenue la femme Germain, retournât d'avec sa voiture, puis elle affûta deux bottes de paille, et entraînant ses deux petits elle prit par la route d'École. Le chemin changeait tous les jours ; des rafales du vieux temps,
des pauvres, bâtissaient des maisons blanches, couveries d'ardoises, les champs devenaient des courtils, les routes se bordaient de guinguettes. — Ma pauvre Josette si j'avais su ! disait la Zénaïde au milieu des cahots de la route, en s'essuyant du revers de la main une larme tombée. Elle comprenait que les misères se déplacent, que l'eau quitte parfois la rivière; au contraire d'elle, la Josette, pauvre dans sa jeunesse, avait à présent une grosse ferme, un bon mari, et un petit qui promettait ; sur la carriole les bidons de lait sonnaient gaîment le carillon des sous, et la petite en touchant son devantin faisait griller les pièces blanches. Eh b'ien 1 elle n'aurait pas pu donner vingt sous à la voiture publique pour la conduire jusqu'à la hauteur de Miserey, son gabelou avait rafflé les derniers liards la veille au soir pour empêcher qu'elle ne parte...
Elle a voulu quitter la Josette avant d'entrer au village ; elle veut passer à pied dans l'allée
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de noyers où on venait dans le temps. Elle trimballe ses deux gamins sur l'herbe humide, entre les deux rangées d'arbres pleurant leurs feuilles. C'est bien là le jour des morts ; du gris aux quatre quarts du ciel, des feuilles arrachées, sans compter ce qu'elle sent en elle de dévoré, de perdu...
— Tiens ! madame Mourruau ! fait une voix.
La Zénaïde ressaute, elle n'avait entendu venir personne, et sauf de l'autre côté du buisson on aurait pu se croire tout seul.
C'est vous, monsieur Martenot ! s'écriat-elle.
Il était écrit qu'elle le rencontrerait toujours là ; vitement son orgueil reprit le dessus, et elle se redressa : elle ne voulait pas que lui surtout aperçût ses yeux tirés et son air soucieux. Elle remit droit l'espèce de chapeaubonnet imposé par le gabelou, et elle attendit.
Le Paulin arrivait sa casquette à la main ; il était venu vers le bois tirer des grives pour la mère ; il fallait bien utiliser son per-
mis ! Depuis le temps qu'on ne s'était vus, madame Mourruau n'avait pas changé ; sauf que les poupons étaient là pour lui donner au moins six ans de plus, on n'aurait rien su trouver de différent.
La Zénaïde était rouge, elle souriait gauchement en tordant la bouche, elle passait la main sur la tête de son petit Louis par contenance. Elle répondait que lui non plus n'avait pas changé.
— Oh! c'est que voyez-vous, madame Mourruau, on s'est un petit peu rebringué, mais avant on n'était pas dru !
— Et la maman, monsieur Martenot ?
— Elle va bien madaihe Mourruau, merci ! Venez donc ce tantôt lui faire payer un verre de bon ; elle vous réclame souvent la pauvre même... Vous verrez que nous avons fait des folies dans notre maison.
Ah ! Paulin ne l'avait point fait exprès, mais il la poignit de ce mot en plein cœur. Au bout de l'allée, l'ancienne maison des Thou-
verey, aux ardoises reluisantes, paraissait tristement avec ses volets arrachés, sa talvane noircie et son toit éventré. Devant la porte, l'arbre de 1848 même avait été coupé le soir du feu, et dans ce tableau minable la Zénaïde retrouvait un rêve, le plus mauvais et le plus terrible, celui de sa nuit de noces, quand elle s'était barricadée contre les ivrognes qui, du reste, ne s'étaient point réveillés. Elle avait alors, en dormant, vu la maison toute noire, au bout de l'allée de noyers, et Paulin qui chantait en lui montrant son château neuf. Et l'on dit que les rêves sont des menteries ! Rien ne manquait au sien, pas même Paulin, pas même le temps gris, pas même les tristesses...
Ils marchaient l'un près de l'autre en réfléchissant, et mourant d'envie de rester là. La Zénaïde eut peur de ce sentiment revenu, et elle hâta le pas.
— Voyez-vous de temps en temps le pépé Thouverey > hasarda-t-elle.
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— Mais oui, madame Mourruau ; pas plus tard qu'hier je lui ai aide à débrider ses deux chevaux... il se fait vieux le pauvre homme.
Tiens ! mais alors la brouille ne durait plus I Paulin et le père Thouverey réunis, il fallait que la haine contre le gabelou fut bien terrible. Elle comprit et ne commit pas la faute de s'étonner de cela ; après tout le vieux pouvait lui avoir tout conté. Elle eut peur de se réjouir au fond d'elle-même de l'histoire, parce qu'en somme elle était la mère des deux petiots Mourruau.
Paulin ne voulut pas rentrer avec elle au village, il comprenait si bien, ce carrier du bon Dieu 1 II lui prit tout bonnement la main ainsi qu'autrefois, et sans la lui serrer :
— Eh bien ! à tout à l'heure, hein donc ? qu'il lui fit.
— Au tantôt, Paulin !
L'effet de ce nom d'amitié fut grand sur le carrier ; il se sentit une de ces joies intenses dont il avait depuis longtemps désappris le
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goût. C'était un peu pour lui ce qu'il ressentait autrefois, lorsqu'il reprochait à la Zénaïde sa fortune. Ah ! si vous n'étîns pas si riche ! Et il avait un certain orgueil à ne plus dire maintenant cette humble phrase. Il courait les champs à la manière des brioles, lançant des coups de fusil à tous les pic-mouchets ou les verdières des buissons, sans savoir pourquoi ni comment, si bien qu'il se trouvera être très loin, très loin du village avant de s'en être douté peu ou trop. Puis il se mit à rêvasser en revenant au galop afin d'être là quand son ancienne bonne amie viendrait, pour lui montrer son fourbi du haut en bas. La mère Martenot las-moi ! était trop ancienne maintenant, et elle ne pourrait jamais grimper au grenier, descendre à la cave, ouvrir les portes de grange, enlever la bure de derrière la porte, pour exposer ses trésors. Mais une idée lui vint ce pourtant au carrier — et sûrement il avait dû être changé en nourrice, tellement il était prévoyant — c'est que ça
serait faire trop de peine à la femme du gabelou que de la trimbaler de la cave au grenier, elle qui n'avait plus ni grenier ni cave. Depuis un beau temps le père Thouverey s'était défait de son fameux vin de garde à ressusciter les morts, et la pluie dérochait dans son solier plus que le vin dans ses tonneaux. Allons ! il valait mieux rester tranquille que non pas faire de la peine à la pauvre Zénaïde...
On entendait dans les villages les tintements lugubres des morts, et Paulin n'avait Jamais été aussi gai; il oubliait jusqu'à Mourruau, le gabelou qui ne comptait vraiment plus pour lui, malgré les galons de la casquette plate. U avait retrouvé la Zénaïde comme le jour où il l'avait entendue chanter avec dolence :
Paysan donne moi ta fille
Et voilà tout !
Donne-la-moi, z'en t'y priant.
Tu m'y rendras le cœur content
Et voilà tout I
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Il passa devant chez les Thouverey pour se faire récrier, mais ils étaient au cimetière; il les attendit tranquillement assis sur le banc de devant leur porte, vu qu'il ne voulait pas manquer la « gabeloute ». Clochin-clochant les revoici, le vieux courbé et ridé, l'œil mort, portant la tête plus basse que son âge ne voulait, sa fille ne disant rien et tirant après elle les fils du Mourruau. Quoi raconter d'ailleurs au papa .- Il est aujourd'hui si sourd que tout à l'heure, en passant devant l'église et en entendant les sonneries il a demandé qu'est-ce qui battait une faulx, vous voyez 1
Malgré qu'ils se sont raccommodés depuis déjà pas mal de temps, Paulin et le vieux ne sont pas encore des amis; il y ala scène delà gargotte encore présente entre eux, et la présence de la Zénaïde n'est pas sans gêner l'un et l'autre. Heureusement le père Thouverey est tellement pot, tellement sourdiole, que le Paulin ne lui dit pas un mot ; il adresse sim-
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plcment un petit salut en portant son premier doigt de la main à la visière de sa casquette, et il entreprend la Zénaïde. — On vous attend, on vous attend, qu'il lui dit. — Moi ? — Oui vous. Puis il entre avec eux dans le poêle où huit ans auparavant reluisaient les casses, les coquelles, les bassinoires, les chenets, les chaudrons, les bassins et les seilles, mais où on ne trouve aujourd'hui que des ramandons sur des assiettes en plat-à-barbe, des toiles d'aragne au coin des galandures, des chenils un peu à droite et à gauche; le feu a d'ailleurs laissé ses traces partout; on voit par plaques des larges taches noirâtres, des morceaux de plâtre tombés., des crevasses ouvertes...
Thouverey, par un reste de sa vie d'autrefois, descend à la cave et remonte une bouteille. Il ne sera pas dit qu'on est entré chez lui sans rien prendre; pendant ce temps, Zénaïde qui ne sait plus où rien pose, cherche des verres édentés dans la crédence.
Couci couça, on avale un peu de cette piquette violette, dont le gosier a peur, on trinque, et tous trois sans parler, baissent la tête sur la table, songeant des vins jaunes d'autrefois, de ces vins si bons, si bons, que seuls Thouverey et TEmpéreur pouvaient en boire à tous leurs repas !
Retour des choses d'ici-bas, suivant le mot du curé; après cette réception d'amitié la plus chaude malgré sa froideur, que le père Thouverey eut faite depuis longtemps, on s'en va dire bonjour à la mère Martenot, la pauvre veuve dont la vie se trimait il y a dix années à peine, au milieu des champs, du matin au soir et des fois même du soir au matin. Quel changement bon sang de bon Dieu ! On entre dans la cuisine par un escalier balayé, fourbi, frotté, on arrive dans une chambre à papier gris, oiî flambent les fagots de vigne et lagrosse cuche des gens cossus. Sur les murs, au moins autant de casseroles, que jadis chez les Thouverey du temps de la Claude, avec des ima-
ges encadrées au milieu, un gros horloge dans un angle , faisant tic-tac avec une précision endormante. Sur la chaise haute, près du feu, se tient la veuve bien requinquée, avec une caule blanche, un casaquin de droguet et une robe noire, regardant le feu sans penser à chose qui vive autre que le fils. Pour elle les années sont venues, seulement au rebours de son voisin, la gaîté s'est installée au logis.
Il fait bon de se revoir ma fi! Les deux femmes s'embrassent, depuis vingt ans on n'en avait pas tant fait ; on se cause tandis que le père, atopi sur une chaise, regarde les gens en croulant la tète et en examinant les lèvres. Que se dit-on pour lui, le misérable sourd? Il craint tout à présent, il redoute les récriminations, mais à l'expression des visages il se rassure et se redresse. Les gens comme lui ne désarment point du premier coup : jaloux du feu clair, des chaudrons alignés au mur, des meubles cirés, môme de la pendule, il fait
des critiques sur la couleur du papier, sur le parquet en carrons rouges, sur la cheminée qui doit fumer. La Zénaïde ouvre ses gros yeux, mais au milieu des craquements et des crépitements des bûchettes, dans le bruit des conversations, la voix du vieux richard ruiné tombe sans plus être écoutée que le tic-tac régulier et monotone de l'horloge enviée, ou que les sonneries pleurardes des cloches.
Ainsi voilà donc ce qu'on a perdu, cet intérieur calme, cette vie reposée, on a lâché ce gigot rôti pour je ne sais quel lambeau de cheval mal grillé et peu encourageant. Il faut être pris pour être appris, dit le proverbe, malheureusement on est appris, un peu tard, et le moyen de se sortir des trous où Ton est tombé est aussi difficile qu'à enseigner le piano ou la flûte au vieux père Thouverey.
Ce n'est pas là l'embarras, mais on fait de fameuses cudes dans la vie 1
Après avoir bu à la santé de chacun, la Zénaïde s'est levée; il faut rentrer pour pré-
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parer la soupe du gabelou, justement de veillée cette nuit-là. On s'embrasse, on se dit au revoir, tandis que le vieux ragonne sans s'arrêter sur la chaise où le voici tombé. — Allons ! il faut partir pépé ! lui crie-t-on en le secouant. Il comprend à peine, il se lève, et sans interrompre ses grognements, sans dire ni bonjour ni bonsoir, il va vers la porte et sort dans la rue.
La Zénaïde est rentrée le soir dans sa cambuse, une chambre humide et la cuisine, oîi les résédas eux-mêmes vivent mal; elle a^trouvé le gabelou sombre, assis sur la table et tambourinant le tapis ; ses yeux sont tombés à la vallée comme l'on dit, il a encore les grillots de la veille, et il accueille sa femme d un air sombre.
Elle entre sans rien dire, dépose dans un coin son cabas chargé de fruits et de légumes par la mère Martenot, elle déshabille les petits, et, tout en se rafistolant, elle allume à grands coups le feu pour la soupe. Elle près-
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sent à l'air de son mari qu'il y a encore du nouveau dans la gargotte, et elle attend patiemment la fin, sans s'inquiéter, avec bonté, ainsi que dans les premiers temps. Au surplus, c'est fini ; non seulement le gabelouest un ivrogne, non seulement il joue , mais il dépense ses sous, les sous de ses deux gamins, à payer des colliers d'oraux demoiselles des cafés ; elle en a de beaux des colliers d'or, elle, la Zénaïde, parlons-en ! Depuis au moins cinq ans, elle rajuste à la mode le même cotillon noir d'année en année, elle fourre le même chapeau, elle traîne la même paire de galoches, et elle est obligée de mettre son aîné à la classe des pauvres tandis que le père roule sa bosse dans les plus méchants endroits, boit toute la nuit et rentre malade. Comme on dit des fois, lorsqu'il n'y a plus de foin au râtelier les ânes se battent; lui, c'est tout à fait cela ; il cherche rogne sur les moindres choses, et bien qu'il n'apporte pas ^o francs par mois dans la maison, il voudrait
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faire des festins, boire des vins cachetés, avoir de l'argenterie.
— Tu y a mis le temps ! dit le drôle en sifflotant, lorsqu'elle eut allumé sa braise.
Elle le regarda avec stupeur. Il osait lui dire cela aujourd'hui, dans l'état d'esprit où elle se trouvait 1 il fallait réellement qu'il fut bien jocrisse.
— Si tu n'es pas content, vas trouver Mademoiselle Phrasie, qu'elle lui répondit sèchement.
La Phrasie était la fille de l'auberge oi!z le gabelou engloutissait ses liards : elle portait le fameux collier d'or acheté par Mourruau, et dans le cabaret on ne l'appelait pas autrement que la « Mourruaude ». Le bruit en courait contremont, et Ton riait, oui, on riait de Zénaïde, vous comprenez, on riait en lui faisant des cornes au front. Or, elle ne voulait pas de cela, et elle l'avait carrément assuré à sa brute.
— Eh ben,toi, va retrouver Paulin, toi, en-
tends-tu ! lui cria-t-il, dans la mauvaise colère de l'eau-de-vie, vas-y et ne reviens plus I
La Zénaïde le toisa dédaigneusement :
— Je le ferai, si je veux, dit-elle.
Alors blémie, tremblante elle lui jeta sa soupe sur la table, prit ses deux enfants et sortit.
C'était un coup de tête, elle voulait rentrer au plus tôt ; elle irait chez une voisine passer la soirée avec ses deux gachenots, lesquels se frottaient les yeux de sommeil et pleurnichaient en la suivant et en tenant son devantin. Elle ne voyait plus rien. Sur les glacis on entendait la retraite militaire monter la rampe de Charmont, et on voyait le brouillard s'éclairer , c'étaient les huit heures. Un moment elle erra jusqu'au passage à niveau, redescendit vers la ville toujours suivie de ses enfants, et pensant être guettée par le gabelou. Il était de garde ce soir là, il fallait bien qu'il ^restât, à moins de se faire chasser ainsi qu'un chien. Mais elle eût tout à coup une idée brusque ; elle allait
tout bonnement retourner à Miserey, en le plantant là avec ses cartes et ses gaupes. Heureusement pour elle un homme d'Ecole vint à passer avec sa voiture à planches, il la recueillit sans savoir qu'elle fuyait ainsi le domicile conjugal, et l'amena jusqu'à l'entrée de l'avenue des noyers de Miserey.
— Je ne fait pas de mal se pensait la Zénaïde, je ne verrai pas le Paulin, je m'en entournerai demain... il aura eu le temps de dégriser l'autre là-bas...
Tout de même elle n'était pas tranquille, et en arrivant chez le vieux son cœur tic-toquait, vous pouvez compter, d'une furieuse manière. Elle le trouva couché, ne put rien lui faire entendre, sefit àmanger et bouligua tout pour trouverdeux draps. Le lendemain elleétait àpeine levée quevoilà un gabelou àla porte. Madame Mourruau, êtes-vous là? — Oui. — Descendez voir vitement.
Elle descend. C'était un collègue de son mari qui venait lui apprendre la nouvelle de la
5o8 l'allée de noyers
nuit. Mourruau saoul et furieux s"était colleté avec un maquignon sur le coup de minuit ils s'étaient tirevognés de ci de là, si bien que le gabelou avait mordu l'autre ; voilà alors mon maquignon qui vous l'empoigne et le jette par dessus le préserve-fou du pont-levis, en plein dans le fossé du rempart.
Il n'a pas fait pepet !
Le père Thouverey, qui n'a rien entendu au récit, se retourne placidement vers la Zénaïde pâle comme un linge.
— Qu'est-ce qu'il a dit ? demande-t-il. Elle laisse là les deux enfants et court à Besançon où la nouvelle est répandue. Le maquignon était en cas de défense, et le gabelou était littéralement enragé. La Zénaïde ne pleura point devant ce corps froid, elle se contenta simplement de faire un bout de prière, et elle revint au grand galop à Miserey quérir les petits.
Elle passa par l'allée des noyers ; dans la longueur de la course, et tout en galopant
l'allée de noyers 509
quasiment, elle se souvenait de l'entrevue d'hier de ses misères passées, de cette allée où elle avait scellé autrefois son malheur par des paroles pas adroites. 11 faut pardonnera la mort, mais défunt Mourruau n'avait pas fait son bonheur sans menterie, au lieu que le Paulin dont elle s'était détachée ce soir-là...
Il était devant-elle, un peu triste, poli comme il convenait, grave. - Bonjour madame Mourruau. — Bonjour monsieur Paulin. — J'ai appris votre malheur, madame Mourruau, mais le pauvre cher homme ne vous a pas rendue bien heureuse, ce n'est pas là l'embarras ! — Ah non Paulin, allez ! seulement c'était mon homme et je l'aimais bien quand même...
Ils marchèrent un petit coup l'un à côté de l'autre, la Zénaïde ayant les larmes aux yeux, sans rien se dire de plus. Là bas au village la maison délabrée du père Thouverey se voyait au bout de l'allée, et plus haut. la bâtisse neuve du Paulin, clairant l'œil. Tous les deux ils regardaient cela, lui sans orgueil, elle sans envie la pauvre femme...
5 10 l'allée de noyers
Tout-à-coup le Paulin s'approcha d'elle, et très bas, comme honteux, il murmura à son oreille :
— Madame Mourruau, vous voyez c'est le même toit que chez vous anciennement, il faudra venir habiter là... les petits ne seront pas de trop, au contraire, et mêmement le papa. .
Alors effrayé de son audace il n'attendit point la réponse et passa de l'autre côté des buissons...
^tssmtf^^^ifè'iëi^mmm*^^^
L'ENFANTOMÉE
y E plus beau garçon de la Chaille c'était Jean-Louis, Jean-Louis Gendrot, un peu^ traînasse, plus braconnier que travailleur et buvant sec hiver comme été. Il avait fait toutes ses études pour être prêtre, suivant le mot employé là-bas et il ne lui en était guère demeuré qu'une bonne conscience de sa supériorité, un mépris damnable envers sa mère et le papa Gendrot, qui faisaient valoir leur butin. Il avait dédaigné la soutane au moment de la revêtir, à ce mo-
L ENFANTOMÉE
ment précis où, dans la classe de philosophie, on ne lui parlait plus qu'en latin, pour le préparer à suivre la bonne voie. Sic vos non vobis. Il avait planté là l'histoire, ainsi qu'il disait, et avait cherché une place en priant le bon Dieu de n'en pas trouver.
Nécessairement, il se rencontra une pauvre fille, tout à point pour s'amouracher du sire. Elle se nommait la Glaude-Antoine, elle avait vingt ans, bon pied, bon œil, œil bien doux même quand il s'arrêtait sur monsieur Jean-Louis. Chaque matin, la pauvre Claude se levait devant jour, trayait les vaches, mettait le lait dans ses bidons et casait le tout dans sa charrette, avec les œufs et le fromage blanc. Elle arrivait ainsi gaîment à Besançon, en passant par le bois de Pirey et la fin de St-Fergeux, chantonnant la romance plaintive du Conscrit fusillé.
Du moins elle faisait tout cela autrefois^ pendant que Jean-Louis étudiait au collège; à présent, la Claude rêvait. Elle ne chantait
l'enfantomée Jl
plus guère et marchait bouche ouverte et yeux baissés. Et puis les pratiques du lait se plaignaient. Il y avait des bûches de paille et du chenil dans leur crème ; si cela continuait, on menaçait de voir ailleurs.
Or, ia Giaude-Antoine n'était point riche ; elle aidait vaillamment sa vieille mère et le père Payen, le second mari de celle-ci. Et il fallait trimer dur pour retourner la terre de la Chaille, où les cailloux poussaient mieux que les grains de blé. Si donc la Claude s'arrêtait, les vieux crèveraient la misère ; et la Claude s'arrêtait.
Des fols elle revenait toute rouge et comme éreintée. Les vieux comtois ne sont pas tendres, aussi les Payen ne s'en inquiétaient-ils guère. Ils ne voyaient qu'une chose, c'est que les fahioules, les haricots, n'étaient point tresis, qu'on n'avait pas encore arrosé la salade nouvelle.
Il s'agissait bien de salade et de faivioules, de lait ou de culturel La Claude n'entendait rien.
14 L ENFANTOMEE
Un dimanche, le beau Jean-Louis 1 avait rencontrée devant la citerne où elle puisait de l'eau. Ils s'étaient /"ar/J, grave chose, qui avait fait bien jaser les filles et rire les garçons. Et comme on les voyait, ils s'étaient appuyés sur la margelle de pierre, regardant l'eau du fond qui mettait leurs deux figures si près l'une de l'autre. Alors Vcniôleux avait pindarisé, dit de beaux mots, sans plus de malice d'ailleurs. Il lui avait assuré qu'elle était jolie ainsi, mirée dans la belle eau claire. Et l'idylle avait couru la poste au grandissime galop, tandis que le cœur de la pauvre fille sonnait comme le bourdon de la cathédrale Saint-Jean.
Cela dura environ six mois. Un jour, Jean-Louis l'avait accompagnée à la ville; il avait traîné la charrette et recommencé en tout bien tout honneur, car la Claude était une brave fille qui eût pris pour insolence le plus discret abandon. Puis, subitement, l'idylle avait eu une fin, tournant court comme un méchant roman où l'histoire se termine mal.
LENFANTOMEE jiç
C'est que Jean-Louis épousait une demoiselle, une demoiselle à chapeau et à crisoline, riche en vignes et en prés.
Ah ! le pauvre courtil des Payen s'en ressentit terri'olement ! Les ligneuls couraient dans l'ailée, les chardons piquaient le ciel, et le chiendent truchait. Les roues de la petite charrette pleuraient comme des Magdeleines en traversant le bois plein de nids de pinsons et de verdières. Et la Claude-Antoine pleurait aussi de grosses larmes chaudes qui venaient sur ses lèvres et tombaient sur son devantin.
Un soir elle eut une crise de folie. Les eautaînes qui s'occupèrent d'elle en parlèrent sottement. Elle était enfantôméc, la tôte n'y était plus, de la faute à Jean-Louis. Plusieurs proposèrent des remèdes, tentèrent des consolations. A toutes leurs paroles, la Claude répondait en patois, les yeux hagards, la bouche serrée :
— L'ait son poultrait dans lai citâgne I
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Pauvre folle ! Jean-Louis avait son portrait dans la citerne! Et les cautaines, qui n'y comprenaient miette, remuaient bêtement la tête. Mais elle se souvenait, elle, du jour où, penchées sur la margelle du puits, leurs têtes s'étaient rejointes heureuses et gaies, où il avait murmuré à son oreille des mots qui s'entendent toujours avec ivresse.
Puis sa nature vigoureuse avait repris le dessus. Elle s'était tirée de son lit, avait repris son trantran, avec une belle mine de fierté blessée. Elle ne causait plus, ne sortait guère, et travaillait d'arrache-pied du matin au soir.
C'était fini I
Elle disait du moins que cela l'était. De fait il n'y paraissait plus guère.
Quand Jean-Louis fut marié, il demeura là. Tout sembla bien marcher d'abord, mais sa femme s'accommoda mal de sa fainéantise. Il y eut des bisbilles, des querelles, si bien que Jean-Louis déserta un peu le logis. Un soir
l'enfantomée JI7
il passait devant chez les Paycn où la pauvre Claude avait ramené l'aisance ; il se trouva que, tout ainsi que la première fois, elle tirait avec un seillot de l'eau à la fameuse citerne. Bonsoir, Claude, qu'il lui dit doucement. — Bonsoir, monsieur. — Oh ! vous êtes dure, la Claude ! — J'ai bien des raisons de l'être. Et tout en devisant, il s'approcha et s'accouda sur la margelle.
Il faisait une de ces soirées de mars où la bise hulule dans les branches à grand bruit. Leur paroles se perdaient dans le sifflement aigre des noyers .
Alors le vent emporta tout d'un coup un cri comme celui d'une chouette efl'arée.
Et le lendemain on retrouvait dans la citerne le corps de Jean-Louis qui surnageait. Ce fut la Claude qui le retira elle-même avec l'aide de deux voisins. Elle n'en fit ni mal ni pire. On pensa communément que les ennemis du ménage avaient enfantômé le beau Jcau-Louis à son tour.
L EXFANTOMEE
Et l"on dit : c'est bien fait !
Mais la Claude avoua, dans un second accès de folie, que c'était elle qui l'avait poussé dedans pour l'envoyer chercher son polirait où il l'avait placé le premier jour de leurs amours....
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L'AMOUR COMTOIS
/;rc^5^iENN0T Richard avait marié la Lisa ?vvljy^ Chambelland, des Tillcroyes, en lu^ ':^^!j^i^^ fourrant de bonnes rembourades en guise de cour. Toutes les fois qu"il la rencontrait derrière un murger il l'attrapait, la boquait, et comme elle se défendait — mais pas trop — ils finissaient par se battre pour tout de bon ; ils se cognaient alors dessus comme deux sourds , et braillaient comme deux aveugles.
po l'amour comtois
Voilà la manière dont ils se parlaient avant d'entrer en ménage par là vers la St-Jean; mais ils s'aimaient bien quand même, et depuis un bout de temps Tiennot Richard ne mangeait plus guère que deux ou trois poutots de soupe le matin, avant d'aller au lait à Besançon ; il en avait l'estomac égrali comme un vieux cuveau resté au soleil, et pour se remettre il fallait boire, et il buvait, mes bonnes gens ! Puis en revenant sur la route de Gray, en plein soleil, en traînant sa petite charrette poussiéreuse où les bidons se toquaient entre eux, il attendait la Lisa à la Femme sans tète, l'auberge de la croisée des routes, pour s'en revenir avec. Quand l'autre arrivait un peu en sueur à cause du soleil, on voyait les deux charrettes marcher de conserve un petit moment, puis on les accrochait l'une derrière l'autre pour s'atteler à la même limonière, et on se boquait, on se relichait, on riait, jusqu'à tant que les coups se mettent de la partie. C'était alors le moment où la Lisa Chambelland reprenait sa voi-
l'amour comtois J2l
turc, remettait sa caule, rafistolait son devantin chiffonne, et continuait sa marche à côté du Tiennot, avec les coups d'épaules des gens tirant une carriole. Pour le coup, le moment d'expansion avait pris sa fin, on se faisait la trogne, on se boudait, et la rage du cœur de Tiennot s'en augmentait. A peine si l'on se disait bonjour au bas du chemin de la côte, avant de grimper la charriôre, mais l'amour entrait dans leur peau tous les jours un peu plus, à grands coups de poing, comme un clou poussé par une mailloche
Une fois mariés , pardie ! ça a continué ainsi pas mal de temps, et pyis gas ! les poupons ont tombé en grêle, bien entendu. Il en venait des quatre coins du monde, il en tresissait sous les choux, et Tiennot n'en était pas fâché, suffit qu'il avait du butin de chez lui, et la Lisa idem. Seulement voilà que, à chaque nouveau niau, il prenait des mines de chien, il ne disait rien plus, il ne dccrampait pas de rager et de pleurer misère. Vous savez, la Lisa ne s'en
L AMOUR COMTOIS
émeillait pas, elle lui disait bonnement qu'elle n'en était pas cause, elle riait, elle jacassait avec les cautaines ahl ma fi! il faut les prendre quand ils viennent les poupards, on ne peut cependant pas les jeter dans la citerne !
Tiennot, lui, restait au poêle sans causer, mais aussitôt qu'un des gosselins piaillait, vitement il arrivait sur la pointe de ses pieds pour voir, et ne pas réveiller la mère. Il était même allé chez le confiseur de la grandVue à Besançon, pour acheter des douceurs à la Lisa, il plantait ça devant le buffet, pour que les femmes le lui donnent ; lui ne l'aurait sûrement pas fait. Il fabriquait aussi des trempuces de bon vin, avec des morceaux de sucre plus gros que des moellons, et il en fourrait au dernier né au risque de l'étrangler tout net, il oubliait ensuite le verre sur une chaise, à côté du lit de la Lisa, qui buvait à son réveil, sans savoir d'où diable ce bon butin lui tombait, et qui marronnait encore contre son homme, un azor plus bête que tout, en s'inquiétant toutefois de
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sa mangeaille, et eu donnant des ordres aux femmes.
Jamais plus ils ne se boquaient, ils l'avaient assez fait dans le temps, hein donc ? Pourtant si le Tiennot avallait unchauveaude trop, il se risquait, et en écambant sa femme pour se coucher dans la ruelle, il lui disait des affaires à l'oreille qui lui valaient des bourrades. — Dors, mâtin d'ivrogne, criait la Lisa, cuve ton vin, boufre de bêta I et elle se retournait laissant l'autre bouder pour huit jours au moins. La scène atteignait alors le comble de la comiqucrie. Ils se faisaient chacun à manger dans un poutot différent, affectaient de se donner les meilleures affaires, buvaient le meilleur vin, et sans un mot, là au bout de la table, ils demeuraient les coudes sur le bois, regardant en dessous l'air ennuyé de l'autre, et se faisant des grimaces si leurs yeux se rencontraient. S'il fallait se causer malgré tout, la Lisa appelait Tiennot Monsieur, et lui la nommait Mademoiselle, pour bien lui faire comprendre que leur mariage ne comptait pas.
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Cependant il se serait plutôt coupé les deux bras avec une serpe, et il aurait mieux aimé prendre un bain de citerne la tête en bas, que de battre sérieusement la Lisa. Ils se bourriaudaient ferme, se bousquignaient, se bourraient mêmement, mais rien de plus. Et cela ne les empêchait point de ramasser des sous, de bien s'entendre pour les placer, de se mettre les deux, s'il y avait à choser quelque afifaire, et de soigner les petiots mieux que des pindariseurs. Leurs bisbilles venaient plutôt sur des machines sans conséquence.
Quand la Lisa plantait des faivioules où il fallait mettre des pois, quand Tiennot restait à la gargotte toute une vesprée de dimanche, ou bien si le chat prenait un bout de lard, si le tonneau se vidait, s'il pleuvait, s'il faisait beau, en cette manière :
— Las nuaiges \iniant de Pirey.
— Nenni, ils viniant de Besançon. . .
— Nenni !
— Sinsi !
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Et ces nuages, qui pouvaient en somme venir très bien de deux côtés à la fois, obscurcissaient le ciel bleu des époux Richard, et amenaient un orage. Oa ne se parlait plus après les gros mots tombés comme des grêlons dans leur bonheur. C'était au moins huit jours de brume 1
Ils avaient aussi leurs manières de se guérir de leurs maux, et ceci devenait une source de grogneries. Lui, prenait du vin chaud à la canelle pour tout ; elle, du café au glorîa allongé. — ', Oie ! le ventre, soupirait Tiennot, avant de faire chauffer son vin ; et vitement il courait à la cave, enlevait ledousil, et tirait une bonne lampée de vin. Mais il ne portait pas pourrir en terre son péché ; la Lisa se dressait devant lui, véritable vengeresse, et sans dire rien, par la façon dont elle fermait les portes, dont elle secouait sa tête d'un petit air crâne, dont elle tarabustait les mioches, et chassait les poulets, Tiennot devinait que son crime allait lui peser ; et lui aussi, sans
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ouvrir la bouche, sifflotait en buvant par gorgée, déclarait carrément la guerre par un mot. Il se plaignait de la cambuse, de la saleté de ceci, de la méchante odeur de cela, et se faisait vertement remiser, bien entendu. Encore huit jours de brume pour un vin chaud !
Un jour il en arriva une bonne à Tiennot, vous allez voir. Il était allé à la Gibelotte, un bouchon près du chemin de fer, et il avait bu tout plein de butin. Grand et fort comme il rétait, il lui fallait des temps fous pour se griser, mais ses camarades sebrindesinguaient vite. Voilà-t-il pas qu'un horloger, un pouilleux, attablé par là près deux, leur cherche des raisons et les traite de pégots. Tiennot se lève bonnassement et lui affûte un coup de bâton qui lui casse le bras raide ! Vous comprenez le patarou ; les amis de l'horloger arrivent, veulent prendre Tiennot, l'arguignent, mais il fait rouler son bâton alentour de sa tête, et on le lâche. Aussitôt d'après, voilà Tiennot bien emprunté ; il se repentait de son
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coup, et il aurait voulu pour beaucoup raccommoder le bras. Sans compter d'ailleurs la scène de la Lisa, les menaces, les grogneries. Un matin, un huissier lui apporte du papier timbré, et s'en en va, laissant le pauvre homme abasourdi, anéanti.
La Lisa arrive: — Montre ton papier timbré, — Voilà! — Il ne songeait plus à pousser aux extrêmes ses bouderies. — Faut nier, mon garçon !
Elle l'appelait mon garçon les jours de bonne humeur, ou les jours où il fallait se tenir les coudes. Aussitôt, les deux lisent le papier, et n'y comprennent rien, comme de juste, sauf qu'il faudra aller à l'audience du vendredi à la correctionnelle. Bigre de bigre I pensez voir un peu, des gens paisibles !
La Lisa explique ses moyens : elle dirait qu'on buvait un chauveau, pour la chaleur; que suffit que voilà un voyou de Besançon qui entre, qu'on se parle, qu'on finit par se dire des bêtises ; que suffit que Tiennot se lève et
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qu'il prend une ételle, un brequillon, et que poum ! il flanque un coup de Tételle en lair, et le coup est ramassé par le voyou sur le bras, et suffit que le bras est cassé. . .
Et elle accompagna le Tiennot, le conduisit au tribunal, lui fit sa leçon — Ne t'émeille pas Tiennot, mon garçon, dis bien ceci, dis bien cela. Jamais plus elle n'employait le patois dans les affaires sérieuses.
Tiennot eut six jours de prison.
Eh bien ! la Lisa eut vendu son dernier pantet pour payer une amende en place de cela ; elle bresille ce jour là tout ce qui lui passe par les mains, même son beau saladier à fleurs bleues, et deux tasses. Tiennot fourré à Bellevaux avec tous les argonniers de France et de Navarre, ça la mettait hors de ses sens, et la bouliguait toute. Un moment elle rêva de le faire évader en Suisse, de lui envoyer là de quoi vivre, mais elle finissait par comprendre quelle bêtise ce serait pour six jours, six jours à l'ombre!
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La condamnation une fois purgée et oubliée, le tran-tran reprit et avec lui les fredaines du ménage ; seulement la Lisa avait maintenant un argument de plus contre Monsieur, et elle n'y manquait pas. Casser les bras aux gens dans les gargottes cela n'indiquait pas tout de même un bieu bon fond. Elle savait à quoi s'en tenir sur ce sujet, et elle prendrait garde à ses os. Des machines pareilles duraient au moins quinze jours; Tiennot ne se sentait pas le courage de revenir avant ce temps là ; ils trognaient chacun dans leur coin, grognant comme des gouris, ou sifflant pis que des vipères.
Au bout de vingt ans de cette vie commune, il y avait à la maison enfants grandis et écus sonnants, mais l'avarice s'accentuait, et le père refusait tout aux nllcs, la mère tout aux fils, contrairement aux gens ordinaires. Des fois Tiennot rentrait des champs et trouvait le poêle enfumé de soupe aux choux et de grillades. Son front devenait alors plus raintri qu'une pomme, et il commençait à chanter — Pas éton-
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nant qu'on engraisse ici ! Dans tous les cas c'est pas les bourses qui engraissent. . . Et pis il faudra des casaquins encore pour fourrer sur tous ces cadabres de filles!...
La Lisa ne soufflait pas mot, se mettait à table avec les filles et les garçons, qui tiraient de la soupe sans se plaindre et s'en allaient la manger dans tous les coins, sur leurs genoux en faisant durer le plaisir de cette bonne ingrédience. Tiennot, lui, prenait aussi une assiette, comme si on l'y eut forcé, et il y fourrait cinq ou six pochonnées fumantes, au milieu desquelles sa grosse face rougeaude et barbue disparaissait presque. Ensuite il tranchait une trique de pain énorme, y couchait un bout de lard d'une demi-livre et sur le pouce, avec son gouisot, coupant par petits gousés du pain et du lard, semant le sel par dessus, et portant méthodiquement à sa bouche, il faisait un repas royal, interrompu seulement par le vin qui glougloutait dans son verre. A la fin il se levait, bien rempli, bien
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frais, et très froidement il disait : — Enfin ! quand ce sera fini on se brossera le ventre, mes petits
Comme c'était bien pour le plaisir de dire! Il y avait trois nourrins au saloir, trois vaches à l'écurie, du blé en veux-tu en voilà, des pommes partout, des noix pour de l'huile. En plus de ça il fallait compter quatre garçons et deux filles, dont les quatre garçons entre i6 et 20 ans, et rangés, et couênnots ! Jamais un sou de dépense, jamais de bordée ; ils allaient quatre à la fcte de Saint-Ferjeux avec vingt sous et revenaient idem. La fortune était donc installée là dans la ferme du haut des Tilleroyes, malgré les rochers des champs et la sécheresse, et franchement Tiennot Richard, dit la Ciincoine, avait mauvaise grâce de geindre sa vie durant.
Le jour que la Lisa s'est cassé la jambe en descendant la grapille d'École, on avait vitement couru le dire à son mari, qui grevillait des pois dans un champ. Faudra aller cher-
L AMOUR COMTOIS
cher une voiture à Besançon, qu'on lui disait, d'à cause vous savez, qu'elle souflfre beaucoup. Une voiture à Besançon ! Dix francs au moins et la guibolle démanchée en plus, ah! bien non par exemple ! Ça n'empêche pas ; le voici arrivé au galop avec sa blaude sur le dos, pour ne pas perdre de temps, et il cherche une voiture dans les alentours, sans trouver mieux qu'un char à planches sans ressorts. Ah foi 1 on ne peut pourtant pas fourrer la femme là dessus, qu'il se pense; il faut voir chercher mieux. Il va en quérir partout, mêmement chez les soeurs ; elles n'ont rien. Tout pour un coup arrive une idée : il prendra la petite charrette du lait, mettra une botte de paille dedans et essaiera d'y fourrer la femme. Une charrette grande comme un mouchoir de poche au carré, vous voyez cela ! Et fregonnifregonnant, le voilà de courir les chemins où sa charrette danse un rigodon, pensant bien y loger la Lisa.
~ Tu as voir fait là un beau coup, lui dit-il
l'amour comtois nj
du plus loin qu'il la voit, se casser une jambe à ce moment ici, bêtasse !..,
Mais il avait peur de la toucher, elle criait pour un rien, et après avoir mesuré de l'œil sa femme et la carriole, il avait compris les impossibilités. Alors se voyant forcé d'aller à Besançon chercher une voiture, forcé de jeter là au bas mot dix francs tout net, il avait braillé autant ma foi que pouvait faire l'autre, déplorant les mauvaises années où le diable s'en mêle, les bégasses de femmes, toute la boutique, et même les remigeoux, les rebouteurs, à qui il faudra donner aussi près de 20 francs. En voilà encore une de race, ces remigeoux ! Parti sur ce chapitre Tiennot ne tarissait pas, et 11 était déjà à Besançon que ses objurgations allaient toujours, piquant et mordant le diable et son train.
Désormais il avait trouvé son argument lui aussi, et quand sa femme lui reprochait, après, le bras cassé du voyou, Tiennot ne manquait pas de s'écrier : — En tous cas ce n'est pas le
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mien, hein, moi ? Je ne me casse pas pendant les moissons, moi ? — Oui bien ! mais ça coûte plus cher de casser les autres que soi, répliquait la Lisa, pour lui couper le sifflet.
Elle désira se faire guérir du secret, pour dépenser m.oins. Le guérisseur du secret, c'est un homme qui a hérité d'une recette avec laquelle il rémige, il reboute les infirmités, depuis les fièvres, les mouvements de sang, jusqu'aux bras cassés et aux jambes démisloquées. Le plus souvent il ordonne des omelettes OLi on fourre des patenôtres qui enlèvent les maux, panaris et coups de sang, foulures et typhus. Pour dix francs on en voyait la queue, et on remarchait après comme devant, ce qui signifie, bonnes gens, que l'on ne marchait pas du tout. Que voulez-vous, la foi sauverait le diable si le diable voulait, et la Lisa, qui n'était le diable qu'à demi, avait la foi bien ouverte.
On s'en fut donc trouver le remigeoux; on le supplia de voir, de mécaniser la patte, de la retaper. Justement le remigeoux habitait là
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tout près, et c'était un cultivateur comme eux autres. Il fit faire des rogommes étonnants, des ingrédiences bleues et vertes, et dedans on mit un petit guenillon de papier donné par lui, où la guérison se trouvait écrite. La Lisa s'endort après avoir avalé consciencieusement le tas, et huit jours après il fallait la porter à l'hôpital pour lui couper la jambe.
Ah ! ah ! je vous assure que le remigeoux fut bien reçu quand il demanda comment ça roulait. Tiennot, qui était très ennuyé au fond de voir souffrir la vieille, mais qui ne se l'avouait pas, menaça le pauvre argonnier de lui faire connaître Bellevaux, s'il ne rendait pas les dix francs, et en plus de lui faire payer les jambes de bois de la femme. Le diable n'est pas pis 1 Le remigeoux paya, supplia, et envoya des chauveaux de vin pour qu'on se tût.
On ne coupa rien à la Lisa, mais el.le marchait plutôt à pied- gogo qu'autrement. Elle ne pouvait plus aller au march'é vendre ses
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pois et ses choux, et Tiennot partait de cela pour grogner. Les légumes se perdaient, il faudrait prendre quéqu'un ; prendre quéqu'un c'était le cauchemar de la Lisa, et son homme profitait de ce petit avantage. — Vois-tu, qu'il disait des fois avec son air de prince, vaut co mieux casser les autres, la fânne... C'était une allusion au bras de l'horloger ; et la Lisa baissait le nez^ vous pensez bien.
Plus de marelles sur la place Labourez, plus de promenades le matin d'été au soleil sur la route, où vingt ans auparavant elle avait eu de bons instants avec le Tiennot, cela tuait la pauvre Lisa. Elle allait sur le chemin en tirant la cuisse, appuyée sur un bâton, et causait aux filles revenant de la ville, avec leurs paniers sur la tète. — Allons couqui s'ost bin vendu, allons ! — Cela s'est bien vendu ! Cela marchait bien, cela courait la poste ; jamais les faivioules n'avaient marché de cette sorte î Misère des misères ! Pour comble, Tiennot parlait constamment de pren-
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drequéqu'un, de ne pas laisser perdre les affaires, de remener le lait, de retourner au marché. Il y avait bien les enfants, mais ce n'était pas là l'embarras I ils étaient un peu cudots, sans menterie, ils auraient mal conduit leur charrette, et les filles n'étaient pas assez vieilles pour se faire déjà relicher sur la route, et sur les routes on se reliche ferme. A l'hiver, la Lisa ne marchait quasi plus; elle banquillait, elle tratelait, et elle n'avait plus d'idée sur rien. Tiennot était tranquille pour l'heure du moment, elle ne marronnait plus, et elle ouvrait des grands yeux bêtes à tout le monde. Les petits avaient peur de ces mécaniques là, ils voulaient voir Gaudot le médecin, ils voulaient faire avaler des purges à la maman, les fils surtout. Tiennot, lui, expliquait la maladie par le sang de la jambe remonté au cou, et étouffant la femme. De fait elle étouffait, elle jaunissait, elle soufflait pour dix pas dans la charrière ; elle était enfantômée comme les fiévreux. Tiennot disait auxgens :— Elle n'a rien
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plus, elle fait la malade... Mais il ne dormait pas la nuit d'embêtement, et il se montait, il se montait. Ce qu'il n'avait Jamais fait, il lui achetait du bœuf pour la soupe, et des côtelettes, et il les mettait griller en grognant, en Jurant, en sacrant et massacrant les diables et les dieux ! Pour elle, la malheureuse Lisa, elle avait fourré des tas de sacs de farine sur une chaise pour faire doux, et elle demeurait plantée là dessus des Journées à regarder les feuilles des noyers, et les poulets courir.
Le médecin, lui, branlait la tête en la voyant, mais il ne leur crachait rien de rien ni aux uns ni aux autres ; simplement il leur recommandait de la tenir au lit, de faire des chaudeaux, et puis va comme Je te pousse, la mère!
Elle mourut un soir du mois de novembre à moins de cinquante ans, étique, délabrée, débringuée toute. Elle s'en alla en appelant Tiennot qui grognait dans le poêle, dernier le fourneau, qui se grattait dans les cheveux, et
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faisait du tambour sur le cor, avec la pince à feu. Bonsoir de potence ! geignait-il, la poure créïature 1
Je ne dis pas qu'alors les matinées d'autrefois ne soient venues lui retrotter par la tête, et qu'il n'ait revu la route où ils s'étaient bien aimés la première fois. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a pleuré plus qu'un homme, de voir la pauvre Lisa étendue sur le dos, le nez serré et les yeux blancs. Après l'enterrement il fit celui qui a reçu un grand coup de mastoc sur la boussole, il virait, il virait comme un trebillot, tout autour de la cambuse, cherchant la femme pour lui causer, et il piaunait en trouvant la place vide. Plus personne à assauter, pas un chat à qui dire des sottises ; les enfants étaient trop gnans-gnans 1 II revenait toujours là, n'ayant plus de goût à la besogne, et jetant ses sous. Jeter ses sous ! voilà un méchant signe pour lui, comprenezvous.
Un soir, ce que l'on n'avait jamais vu, il
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s'est grisé, puis au milieu de la nuit le fils l'a entendu dire. — Lisa, vaut co mieux casser les autres que non pas soi,.. Le fils lui avait alors conseillé de dormir, et n'avait plus rien saisi. Le vieux gourgoussait toujours, mais sans être compris. Enfin, le matin revenu, on s'est aperçu qu'il était fou, fou à enfermer, à mettre à Dole, et l'on songeait déjà à l'y conduire, quand il a tout bonnement éteint sa lampe, comme on dit, revenu au sens, doucement, en boquant tous ses enfants qui pleuraient, et en leur disant un peu ému. — Gos ! Gos! lai maman... Il voyait la défunte contre le mur. Alors il voulut l'embrasser elle aussi
— pour la première fois depuis sait-on quand î*
— et il se retournait vers elle, en lui disant pour n'en pas perdre l'habitude — Oh ! Lisa, combien que valant les faivioules par là bas?.., et comme elle ne lui répondit pas, il fit hanh I et ferma les yeux pour toujours.