‹ Contes francs-comtoisChapitre 15 sur 15 · AUTOUR DU POÊLE · texte numérisé non relu

AUTOUR DU POÊLE

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L faudrait voir me dire un peu, les gvj amis , pourquoi que les Durantin

ont tant de chance ; depuis les vingtcinq ans que je les sais établis aux Montboucons, près de chez les demoiselles Garnier, je ne leur ai pas vu la moindre arnicroche pour leurs affaires. C'est, comme on dit des fois, des gens coiffés, des sans-souci, qui laissent trotter leur vie sur une route sans grapille. Vous savez, l'un d'eux dérocherait d'un peuplier qu'il se retrouverait en bas sur ses pattes, pas

même émeillé, comme un chat qui se liche un coup le dos et qui regrimpe.

Vous aurez beau me dire que ce n'est pas des raisons ces affustiances là, moi je vous répondrai : ferez-pardon, les gens ! A preuve tenez, que moi qui vous raconte tout cela, j'ai vu Durantia, le père, à jou sous un noyer un jour de tonnerre. Brrran ! Boum I Boum! vous savez les coups de ce machin là dans les monts. Ça déchirait le calicot à vous crever les oreilles. Durantin, qu'on lui criait, restez pas là, restez pas là ! venez par qui Durantin ! Rien du tout, il ne bougeait pas plus que le carcan à notre Louise. Tout pour un coup, ça fait boum ! plus fort, on voit l'élude qui dévide sa bobine sur l'arbre où il est ; on le croit fichu avec l'arbre et le reste. Ah ouah ! je t'écoute ! Il se redresse simplement, puis il regarde en l'air, comme dit l'autre, il renifle, il rebeuille, et enfin il s'en en vient vers nous qui étions à moitié crevés de peur, et il nous dit là, tout à la douce : « Ça sent

DES GENS HEUREUX Mî

les allumettes par là bas dessous ! » Oh ! je te crois !

C'est pour tout la même histoire. Quand il a marié, en i8)j, dans le mois de m.ai, la fille au Thouverey de Marnay, il a autant trouvé d'écus que de viande, à cause que la Maria n'était pas mince, en plus des sous du vieux pépé Thouverey. Jeus ! la belle gachotte ! que tout le monde disait. Pas huit mois après elle est tombée du grenier dans la crèche aux vaches, et on pensait, elle n'en reviendra pas ni son petit non plus ; elle doit être éventrée n'est-ce pas donc r On n'osait pas la toucher; on la fourre ay lit, et le lendemain tout au matin elle s'est accouchée du Louis, barbu, poilu sans comparaison plus qu'un viau de six semaines. Et je te braille pour têter, et je te crie tout le temps ! sans plus de souci que cela.

A huit mois — pas même ! — On craignait le diable et son train. Il va périr Jeus Maria! disait la mère, qui a toujours eu la vossc de

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tout. Pourtant, qu'on lui disait, il a des joues plus pires que la lune au plein, sans jnenteries, et des cuisses à faire honte au père. Et puis il s'acharnait au bubu à s'en rendre malade son petit estomac. A neuf mois, il avait Juste le double d'âge des enfants nés en même temps, et il est devenu le crâne bel homme que vous voyez, avec des mains en fessou et des épaules de taureau.

Des chances à n'en plus finir, voyez-vous. Le père avait une vioule de carcan qui n'en foutait pas un coup, au respect que je vous dois. Très bien ! il le fourrait à toutes les charrues, il lui faisait trimballer des poids affreux. Un jour voilà le carcan qui se flanque le mors aux dents, un peu avant le passage à niveau de Fontaine-Écu, et il arrive se plaquer contre la barrière au moment du train de Dole. La m.achine le broie, le coupe en vingt-cinq bouts, sous le nez du père Durantin, qui est dans la voiture sans rien ragaucher qu'une petite boucle au doigt. Durantin ne se

plaignait pas, et il ne demandait pas son reste, quand voici une enquête faite ; on voit je ne sais comment ma fil que la barrière n'était pas fermée au moment du coup ; on lui paie sa cagnc 900 francs, et en plus les réparations de la limonière et des bricoles du carcan.

Sans arrct, c'est cela à journée faite. L'année de la grêle, en yj, tout le bataclan de la fin a été nettoyé ; on ramassait la paille du blé plus liâchée que de la pitance cuite. Il y avait deux champs qui n'avaient que du trèfle cette année là, eh bien I ils étaient à lui tous les deux, et il n'en possédait pas un journal d'autre dans le finage. C'est certain, il a fait un pacte pour cela comme pour son vin ; sa vigne des Montboucons ne peut pas geler, elle est piquée au milieu des rochers, à l'abri même du vent de la pluie !

Tenez, c'est encore comme ça ! Quand le Louis a tiré au sort il était le dernier à fourrer sa main dans la tasse. Alors il ne restait que le bidet, et on lui criait Capot ! Capot I

Et pour sûr il Tétait capot ; il faisait une trogne à porter un cadabre en terre, sans compter le père Durantin riant jaune. II tire la bobinette en tremblant la misère, et le préfet la déroule. Il n'y avait rien d'écrit dessus pas même une chiffre ! . . .

Voilà le raffut qui commence; on fait sortir tous les gens, on les bourre à la porte, et on s'arrange pour le délivrer et lui donner quasiment le laurier au lieu du bidet, en déclarant bon le numéro nul. Oh ! vous savez, moi je me suis laissé dire la chose, mais je ne discute pas, je suis trop bourrique. Toujours est-il qu'il n'a pas fait de milice, et que pendant la guerre mêmement il a conduit les charrettes de son père à Bourbaki, avec nous autres.

Moi, je ne suis pas jaloux, mais il y a des fois, bon sang de bon Dioux, que je me bouligue la cervelle à voir ces réussites de gaupe. Vous, ou bien moi, nous causerions à une fiUe^ que nous aurions notre veste à boutons d'or, s'il arrivait des bêtises, est-ce pas ? On nous

agoniserait, on nous assauterait, faudrait payer l'honneur d'avec les mois de nourrice, et le savon pour laver la tache comme on dit. Ah ouiche ! Le Louis en a quatre à la fois, pour toutes les heures de la journée, des fumelles, qui n'ont pas toutes abouti, mais patience ! Eh bien arrangez cela ; il est bien avec les pères, bien avec les frères, les mères, ec-cetera, eccetera 1 II mange, il couche, il boit au tas, sans s'émeiller, et sans ennuis ; il a resté des semaines entières sans rentrer chez lui. Puis quand il rentre, il apprend la mort d'un oncle ou d'une tantin dont il hérite. Il ne sort pas une fois sans ramasser des champs, à gouillander.

Mais c'est pour vous dire, enfin ! Une autre affaire. 11 passe un soir devant leur maison un monsieur et sa dame, qui avaient très chaud. Durantin leur y paie un chauveau de sa bistrouille, qui ferait dresser les cheveux à notre maire sur son genou. Voilà-t-il pas mes passants qui lui achètent une pièce de cette

vinasse, et qui lui envoient par dessus le marché vingt litres de bourgogne, pour le remercier de leur avoir tordu les boyaux. Pas de risque d'en revoir de ces Zozos là, nous autres !

Pourtant la Maria se met toujours en patarou pour les moindres mécaniques. Elle se croit à tout moment sûre de tomber à l'eau ou de se faire écraser. « Moi, qu'elle dit, je n'ai jamais évu de chance ! » Pardié non, vous l'avez vu, l'ami, pour si peu ! Aussi elle ne sort pas, elle ne respire pas, elle ne souffle pas son saoul, pour ne pas se faire craquer le cœur. Elle se tâte, elle se pèse, elle dort la moitié des temps, crainte de se bouliguer par trop. ..

Oh tenez ! la dernière preuve de cette chance de mandrin, c'est encore bien celle-ci. L'an dernier Durantin meurt dans un bon dîner — toujours en joie ! — quasi tout à coup. Il avait été pendant sa vie un petit peu faraud, et il aimait bien parader, et faire de l'étonné-

mentaux autres. Donc, il avait toujours dit de lui commander, le jour de sa mort, une belle messe, avec des tas de curés qui chanteraient. Suffit que sa chance a voulu — parce que sa femme et son fils trouvaient ça bien cher — suffit que sa chance a voulu qu'il soit juste mort le même jour de M. le comte de la Bergue, l'ancien parisien. On a enterré le comte devant lui, bien sûr, mais on l'a pris lui tout de suite après, et on l'a logé dans les machins de l'autre, au milieu de ses cierges, de ses draps noirs, de ses fleurs. Moi, je voyais Durantin se redresser au milieu de la chose — il faut l'avoir qonnu comme je l'ai connu, pour s'en faire une idée ! — je le voyais me nisquer du coin de l'œil, et je l'entendais flouter comme les jours où il était le plus content. Ma fi! le voilà dans les frusques d'un comte, et c'est toujours un jour de bon, surtout si on ne paie pas un liard franc pour l'affaire. Alors l'histoire devient couenne Le comte avait laissé par testament cinq cents

francs à la veuve du premier paysan qui mourrait après lui ; il n'y avait pas d'erreur, c'était notre Nicodème, et la veuve, la Maria, vous comprenez !

Moi je vous dis que le diable s'en mêle de ces bougres là, sans vous tout dire

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ANS le village plein de neige les hommes ont creusé des chemins ^y^ pour aller aux maisons ; maintenant que le ciel est clair les rabots des sentiers se sont durcis par la gelée et on tombe. C'est le temps des veillées, que les gens vont passer chez l'un ou chez l'autre, devant les feux des hautes cheminées ou les frelées du fourneau, pendant que dans la chambre du poêle les vieilles femmes tillent le chanvre, cautainent entre elles, que les hommes fument

en faisant des paniers à croc ou des paisceaux pour les vignes, et que les garçons et les filles se disent des amourettes en s'affûtant de larges tapes sur le dos.

La veillée, cela repose des chaleurs de l'été, quand on se lève devant le petit jour pour soyer les foins, quand on est obligé de banqueter Jusqu'à huit fois la journée, pour se refaire les sangs pompés par le soleil. Au moment des veillées on se rentre avec les poulets, et on se lève sans chandelle, ce qui montre combien les temps de travail durent peu ; et puis on ne mange plus guère que deux ou trois bonnes fois des potées de choux de crompières et de lard, des fricots de lapin au vin de la côte, on craque des pommes froides comme glaçon, des noix sèches, et l'on boit du vin de paille jaune, des petits vins pelure, des marcs d'eau-de-vie, clairs comme de l'eau, avec un goût de revas-y plein de certainement.

II va les mêmes qui ont vu le foulletot sur

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leurs cheminées, comme la mère Labrousse à qui il est apparu encasavec rouge ; elles racontent longuement l'histoire, avec des exclamations sorties de leurs bouches ratatinées et sans dents, en lissant des fois leurs cheveux sous leur caule, et en piquant leurs aiguilles de bas dans leurs chignons. Il y a les jeunes femmes qui se disent les histoires de leurs petits, lesquels mangent comme quatre, de leurs génisses, de leurs nourrins, pis que des gens ; les hommes levant la voix pour être écoutés et débitant leur politique, où ils ne voient pas le moindre ment clair, sans vous mentir. Tout cela un peu perdu dans le ron-ron^ de la chambre, au milieu des filettes qui trebillent, des chenevrottes cassées et tillées, des coups de serpe donnés aux paisceaux sur les plots pour les pointuser; dehors la bise chante des chansons mourantes dans les volets, si bien que parfois toutes les oreilles sont dressées, pour entendre si ce n'est pas quelqu'un de perdu qui se récrie.

Chez la mère Millot de Beure ne vient pas qui veut aux veillées, suffit qu'elle remplirait vite son poêle, à cause des diseurs de racontotes, sans parler de Jean-Claude, le plus écouté des racontoux. Il vous fait la chair de poule, et les cheveux se dressent de tout ce qu'il a vu ; seulement il parle en français et un peu trop bas pour les vieux. Quand, après une histoire des autres, on le voit se gratter un petiot peu le front et lever son bonnet de coton en disant : L'est bien 1 L'est bien ! mais n'en voici une qui m'est arrivée... Sur le coup les filles et les garçons taisent leurs moulins, les vieilles se mettent des cornets de leurs mains aux oreilles, et les cancouins et les cancouines s'arrêtent de bricoler, les serpes se plantent dans le plot, les filettes dorment béatement, et l'on met des cenises sur le feu pour empêcher les pétarades du foyard. Il court alors un petit ruisseau de sang plus froid dans les membres, parce que Jean-Claude ne s'émeille pas pour faire des frayeurs et des

peurs aux Icmmes, mèmemcnt aux maris, en parlant tout bas, sans compter son ventre qui grogne à sa volonté, et ses oreilles agitées comme des ailes.

Moi qui vous parle, à ce moment, j'ai vu un gros chat noir une fois regarder Jean-Claude d'une tellement drôle de façon que les gens présents ont mieux aimé le mettre à la porte. Il avait été si bien ensorcelé par le racontoux, dont les yeux miguaient, les oreilles remuaient, l'estomac faisait gron-on-on l que le pauvre margot commençait à extravagancer dans le poêle. Il sautait prouf 1 en l'air en tournaillant sur ses pattes comme pour attraper des machins invisibles. La mère Millot en dressait sa caule de frousse et en fourrait son devantin devant ses yeux.

Le Jean-Claude racontait un soir son histoire d'avec la jument du père Meunier. Le père Meunier, c'était un vieux homme de Larnod, un petit peucudot, même plus, et il s'était acheté une jument à la foire de Quingey

pour se promener, suffit qu'il avait le moyen. Dans les commencements, il voyait bien que sa jument filait, filait, et puis ne faisait pas de bruit sur les chemins avec ses sabots. Ensuite une autre affaire en plus ; jamais ses fers ne s'usaient, la jument ne se déferrait qu'à Técurie en cognant les pavés. Bon Dieu ! que se disait le vieux, on la ferre quand je ne suis pas là, pas moyen !... puis il courait les charrières, les rochers, les routes, tout le fourbi sans entendre le bruit de son bidet. Des fois il descendait de voiture, lui regardait sous les pieds ; rien non plus ! Après de cela, lui, il se grevillait les oreilles et se croyait devenu sourdiôle, seulement il se reconsolait en entendant les roues crier. Il vient trouver Jean- Claude un matin, et lui demande de regarder ce que parler veut dire de ce carcan, et de voir pourquoi on ne l'entendait pas sur les cailloux. L'autre va examiner la vioule à l'écurie, il l'entend donner des renfoncements aux pavésj il la fxatte, et il remarque qu'elle

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marmottait d'avec ses lèvres I Jean-Claude connaît les choses extraordinaires, il fait semblant de ne pas voir et il dit au vieux de lui laisser grimper dessus la bête. — Grimpe, mon garçon ! que lui dit l'autre.

Le voilà sur la grapille de Larnod en train de galoper à en perdre le souffle, et pas un bruit de sabots. Eh ! eh ! se dit le Jean-Claude, c'est drôle particulièrement, puisque je vois ses jambes trebiller comme des aiguilles de bas quand on tricote... Alors il se penche par en dessous, et il voitque le carcan ne touche pas terre force de vitesse ; il faisait censément ainsi qu'un boulet de canon ! Diable ! qu'il se dit, si ça continue je suis capable de m'en aller un peu trop loin avec ce pas-là, et il saute, au risque de se fendre en deux, sur un des talus de la route, où il demeure un temps fou. Quand il s'est réveillé la vioule de jument était loin, vous comprenez, et il s'en est revenu raconter simplement le cas au vieux.

— Te li ais fâ ne craque ! assura l'un des

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auditeurs, peu crédule ; selon l'interrupteur, Jean-Claude avait vendu le cheval pour boire, et il avait raconté ces mécaniques-là au pépé Meunier. . .

Mais les vieilles femmes ne voulaient pas qu'on rît de ces histoires. Elles en savaient toutes bien d'autres, surtout la mère Simplot, qui voyait le diable tomber en feu les jours d'orage, et la Catherine Bourquelin qui avait entendu causer un renard avec deux poules dans la grange des Pâtez !. . .

— Moi, reprenait Jean-Claude, si je voulais vous faire des craques je vous les ferais plus drôlement, mais je nV ai pas goût. Tenez pendant la guerre, là en 70, le soir du 7 janvier, j'étais en train de frigousser pour deux moblots aux trois quarts péris, quand je vois entrer le fils à Etienne Magnin de Besançon, vous savez cet auquel, cette pratique. « Jean- Claude, qu'il me dit, je ne sais pas trop de lavoù je reviens, mais j'ai une saprée faim, tu sais. J'ai une balle là, — et il me faisait voir

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son front — qui me grigotte fameusement. « Moi, vous sentez,, je me dis, le gars est fou d'avoir eu la vosse, et il déraille solidement ; je le fais asseoir, je le couche sur des copeaux dans mon soulî, et j'attends le lendemain. Le lendemain prrrt ! il s'avait envolé...

On a vu dans ces moments-là tant de choses cocasses que je n'y pensais plus du tout, quand un matin je rencontre des gens de Besançon, on cause, on se demande des nouvelles. Je dis l'affaire de mon auquel.

Voilà des gens de me rire au nez 1 II a été tué avec une balle au front à Villersexei le jour même que vous dUes ! Vous avez cru l'avoir vu, mais vous aviez la berlue 1 La Mélie Truchot, de la rue Poitune, était d'avec lui quand il a reçu le coup ! Moi, je ne pouvais pas répondre, et pourtant j'étais bien sûr de l'avoir vu ; il était plus blanc qu'un linge. . .

Les gens se rapprochaient de Jean-Claude, et les yeux clairaient ; dans la rue le vent soufflait encore bien plus follement, et des

auvents battaient contre les murailles. Les filles jetèrent au feu une brassée de chenevrottes, et la flambée éclaira des mines peu rassurées.

— Oui, disait Jean-Claude en cherchant autre chose ; oui. allez ! il y a des affaires pas claires du tout dans tout çà ! Défunt le père Charles, de Fontain, m'a raconté qu'un jour de vendange par là du temps de Tempereur premier, il allait banqueter à un bout de sa vigne avec un gousé de pain et une couenne de lard, quand il se met à dire à son roquet couché là auprès de lui : Coco, vaurait mû mingî di fricot ! Il avait poussé cela comme il aurait poussé autre chose, quand il voit son chien ouvrir le bec et lui répondre : — Paré y te crais prou ! Vous jugez la tête du pauvre Charles ! Il n'a pas demandé le restant de ses écus, il s'est ensauvé, et son chien le courotait... le courottait... Un jour après, le roquet avait sauté vers la cheminée et il s'était enfui par le trou en riant. . .

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— L'ost bon ! L'ost bon 1 s'écria la même Millot après l'histoire, dites-nous aulq de droûle. . .

Mais Jean-Glaude ne sait rien d'autre, il chanterait bien, seulement il a de la neige dans la luette, un raboudot dans le cou, et des chats noirs dans l'estomac. ..

— Et puis dites voir Jean-Claude ! Dites

tout de môme la chanson du Rouge-

Poulot !

Ah ouiche ! c'est vieux, plus vieux que Mathieu Salé, la plus ancienne carcasse des temps jadis. Il n'en sait plus de nouvelles, il faudra en rapprendre des autres...

Pourtant il tousse et il commence une vieille farce comtoise :

Y m'en vais dire une chanson Lanti, lanton, lantorlorigon !

Qu'ost tout de menteries {bis)

Se y' ait in mot de vérité Lanti, lanton, lantorlorigon !

Y'en voû pâdhre lai vie ! {bis)

C'étât in bon pèr' Coudelie Lanti, lanlon, lantorlorigon !

Qu"ollât ai lai charrue [bis)

Il prit lai charrue sus son cou Lanti, lanton, lantorlorigon !

Et las bues sus sai tête {bis)

Et peus s'en ost aivu

Lanti, lanton, lantorlorigon !

Laivoù on faisât bon manaige (bis)

Il vit las fennes ai joux Lanti, lanton, lantorlorigon !

Et lou poulot que file (bis).

Cela débrouille un peu les idées, on en avait assez des revenants et des affaires sérieuses. Les femmes perchées comme les poules,

et les poules filant à leur place excitent surtout la joie des jeunes :

— Redites hein donc, Jean-Glaude !

Jean-Claude ne redit jamais ; il chante autre chose ou il invente ; jamais il n'est à court. Il va donc dire l'histoire du maire de Beure et

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du père Echenoz, des gens de l'ancien temps mais méchants, méchants. Le maire, c'était un homme dur qui faisait manœuvrer le pauvre monde à coups de trique, qui empêchait môme de danser le dimanche à cause des vêpres ; le père Echenoz, lui, le voisinait avec son mur, et lui fourrait des bâtons dans les roues. Ils s'en voulaient au point de se prendre de bec du plus loin qu'ils se voyaient, de se chapeler en paroles et de même se menacer avec des manches de fouet.

Le maire — un grand mâtin plus haut que les peupliers du canal — avait le tort, malgré sa qualité, de prendre un des coins du mur du père Echenoz pour des usages que vous sentez ; tous les matins que le bon Dien a faits, vitement le maire courait ; Echenoz de l'autre côté en ramassait plus avec le nez qu'avec un râteau, et il gourgoussait, il braillait, il agonisait l'autre sans résultat. On ne choisit pas un endroit tous les jours, et le maire se tenait là ou il se plaisait. Bon ! se dit l'autre, tu me

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paieras Thistoire, mon bibi ! et le voilà qui concubine un plan dans sa cervelle pour faire endéver le bon maire.

Il fait un trou dans le mur afin de pouvoir passer une pelle juste au bon moment, et il attend après de ça les éventualités, en rebeuillant par son trou. Justement le maire arrivait au triple galop, et il n'est pas longtemps sans faire une nouvelle avanie au nez du père Echenoz. Seulement, vengeance céleste ! la pelle fait son office; elle enlève prestement le corps du délit, l'affustiance, et à la place elle dépose des andouilles de gouris pas lavées. Vous voyez le coup ! Le maire se relève et non sans malice il veut voir pour combien il va faire enrager le père Echenoz... Ah ! cré coquin, misère à vendre ! quand il voit là sur l'herbe les boyaux, il se met à beugler, sauf respect, pis que l'habillé de soie ! Quelles maladies on a tout de même, hein ? Il rentre chez lui, il dit tout à sa femme, et il explique qu'en effet il est plus léger, plus flasque. Mon Dieu !

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mon Dieu 1 On court chez Pidancel le docteur, on lui montre l'atTaire ; on va quérir le curé, le notaire. Un homme vidé de cette manière-ià ne vaut pas un as de carreau dans tous les pays du monde, et il fallait prévoir tout. Les gens sont en patarou, en paquet, se bouliguant, tandis que le maire, plus blanc que ses draps, se confesse, dit des choses au notaire, embrasse tout le monde, et mêmement veut se réconcilier d'avec son ennemi Echenoz. Echenoz arrive en riant par dedans soi, à s'en rendre poussif. Il serre les mains à l'autre, et quand il a vu les boyaux étalés là, comme il savait à quoi s'en tenir, il dit : Ça } mais c'est des tripes de 'gouri ! On se regarde, et les gens présents pensent que ce saligot vient insulter le mourant, on lui dégringole dessus, on le roue de coups, tandis que le maire, les yeux dans le ciel de son lit, priait le bon Dieu de pardonner à son bourreau. Au jour d'aujourd'hui, si les deux mâtins vivaient encore, le maire dirait qu'à un certain jour il

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s'est débarrassé de ses entrailles au pied du mur, sans s'en être autrement ressenti, dont on concluait tout uniment dans le pays : les boyaux ne sont pas utiles à la vie...

— Oh que Jean-Glaude, que se sont écriées les femmes, que Jean-Glaude, que Tintin-Lamouillotte î Main vous sâtes plus d'aiffustiances dinlai que tous las autres ai lai fois.

Jean-Glaude, excité par les rires des gens, par le marc et le bon chaud du poêle, voulut bien encore chanter la « sienne », seulement d'après que la petite Annette Bahurot aurait poussé les Qiicnouilles. Que d'arias elle fit en se récriant de ne pas bien savoir ! Et puis sa voix était comme celle des biques à la mère Labrousse. Tant pis tant mieux ! un petit coup de l'eau-de-vie du quarril, et la voilà laissant le Lucien son prétendu, mettant sa tête en ^'air, renflant son cou et commençant sur un ton pleurard la chanson des Quenouilles :

A ta quenouille au ruban blanc, File, file pour ton galant La chemise à plis, qu'il mettra Bientôt quand il t'épousera !

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A ta quenouille au ruban bleu File, en priant bien le Bon Dieu, L'aube du vieux prêtre béni Qui vous dira : Je vous unis !

A ta quenouille aux rubans verts File la nappe à cent couverts Sur laquelle de si bon cœur Nous boirons pour votre bonheur!

A ta quenouille aux rubans d'or File toujours, et file encor, Béguins, langettes et maillots Pour ton premier gros poupenot !

A ta quenouille au ruban noir File sans trop le laisser voir Le linceul, dont, quand tu mourras, L'un de nous t'enveloppera !.. .

Allez, vous aurez beau faire, les Comtois aimeront toujours mieux les histoires gaies. Les revenants, les sorciers, les belles chansons, tout cela ne vaut pas pour eux les bonnes grosses racontotes, comme celles de Jean-

Claude. Aussi la petite Annette, malgré sa rougeur et ses efforts, n'a pas eu le moindre succès. Les vieux bâillent parce qu'on se lasse d'avoir la chandelle dans les yeux, le feu à la figure, et la lourde chaleur sur la tête. — Voyons ! dit la mère Millot aux hommes, encore une gouttotte de marc avant de sortir dehors ! Mais ils font la petite bouche, il ne faut pas gavouiller son estomac, seul Jean- Claude fait progeotte dans son verre avec une grosse lèche de pain, et il boit et mange tout à la fois, avec la sûreté que lui donnent ses succès.

Tout le monde se tait ensemble.

En deux heures cela a changé dehors ; ça pioune, il fait du temps, la neige déroche, et les cheminées rabattent la fumée. Tout à l'heure il faudra retourner à Taveuglotte dans la neige rebaussée par le vent de la pluie ; demain ce sera le dégel. Jean-Claude sent cela à des tirvougnements de son genou ; il est resté à bouchon comme cela toute la veillée,

et il est le moment de revoir la couleur du ciel. ..

— Attendez donc encore un moment, Jean- Glaude 1 Allons, dites-nous-en vilement encore une.

— Faut-il ?

— Pardié bien sûr qu'il faut !

— Eh bien I c'est celle de ce pauvre bancrochoux de Poupon Maunoury de la Chaille. Après la mort de sa mère il buvait des bons coups et pas des rares, suffit qu'il avait tout le temps le goulot au gosier, du blanc, du rouge, de Teau-de-vie, des absinthes et toute la boutique. Un matin il était à Avanne, en train de vendre ses coquelons, 'il avait bu deux on trois chauveaux de pichenet blanc et il en avait un peu le gosier égrali, quand voilà que l'idée de prendre un peu de rouge lui passe dans a tète, et il en avale deux ou trois chauveaux également. Allons, c'est bon I voilà qu'il se promène, qu'il ravate dans le village en criant sa bouticle à treize sous. Au bout de la rue,

fallait passer sur un petit pont de planches, et à ce moment- là il n'y avait pas de barrière pour empêcher de cheoir. Les deux vins, le blanc, le rouge se flanquaient une tatouille dans sa caboule, il commençait lui à n'en plus marcher droit, il tratelait juste au moment de passer sur les planches. Bigre de fichtre ! un rien et il se fourrait dedans le Doubs, au mois de janvier ! Qu'est-ce qui s'embêtait ? C'était mon Poupon. Enfin il se dit « en les menant par la douceur, je ferai sûrement mieux » et il dit en se calant de toutes ses forces sur les planches : « Vin blanc, vin rouge accordezvous ou nous sons foutus tous les trois ! » Les autres l'entendent, et comme il y a un Dieu pour les ivrognes, il s'a sauvé du pas, mais

sans cela

On n'en finirait plus si Jean-Claude racontait tout ce qu'il sait, et il en y a là qui accepteraient bien de l'écouter toute la nuit. Seulement les deux Bourgeois, deux jeunes mariés, s'en veulent aller, et puis la femme à Carillon.

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— Vous ès bin lou temps! dit la mère Millot.

— Bin lou temps ! çouqui vous ost bin asie ai dire pardî ! — Ollans! restas donc cou în moment. . .

Non ! les deux femmes ne veulent pas rester ; et se lever demain à six heures pour aller à Besançon par ce temps-là ! Des têtes de biques ces drôlesses. ou mieux encore la tête du diable tout simplement.

Moi, dit Jean-Claude, je sais bien pourquo les femmes ont la tête du diable.

Ah î ah !

— Dites le pardi

— Eh bien ! c'est un jour d'il y a pas mal de temps, pour dire la vérité, le bon Dieu et saint Pierre faisaient un tour de promenade sur le bord du Doubs dans l'idée de pêcher une meurettc, et ils s'étaient assis sur de l'herbe pour faire leurs quatre heures, quand ils voient là tout d'un coup, de l'autre côté, le diable et une femme de Beure qui se flanquaient une bonne taugnée. Le bon Dieu se

pense, je ne peux pourtant pas laisser cet atoutlà massacrer une chrétienne 1 et il dit à saint Pierre, prends ton couteau darètre, cours sur l'eau, comme tu sais faire, et va me les séparer. Ah oui, j" t'en fiche ! Ils se tenaient si bien, et ils se mordaient tant, que ce n'était pas possible. Alors saint Pierre, qui tirait du côté des Comtois pour la colère, tout le monde le sait, prend son coupe-chou et ploum ! il leur fait sauter la tête d'un seul coup à tous les deux. Bougre 1 qu'il se dit j'ai fait là voir un beau coup, nom de nom 1 - Il jurait pis que moi cet animal-là, faut croire. — Et vivement de peur du vieux, resté de l'autre côté de l'eau, il recolle la première tête qu'il trouve, sur le cou de la femme, et il la rapporte au créateur en lui faisant accroire qu'il avait mis de ces têtes-là aux femmes le jour de la création. Le Bon Dieu n'a pas voulu avoir l'air de s'être trompé, et depuis ce temps là les femmes ont la tête du diable. ..

— Oh ! couisâs vous, tenis, auquel ( — Que zuzu que ce Jean-Yaude.

LA VEILLl-E

— Allons ! vans nous en, cette fois ici !

Et après les boquadcs, les bonsoirs donnés, la porte s'ouvre, le froid entre avec les flocons de neige, les lanternes s'allument et les veilleurs s'écoulent lentement, grulant, riant encore, et cherchant leur route dans les neiges rebouillées.

— Pouthâs vous bin ! Peus moi itou !

— Ai revô lai compainie !

— Bonsoi tous las gens !

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