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A MRS CENSEURS

LKS OIES Dli FRKRE l'Illl.ll'PE

Il y avait autrefois dans iiotro iioiinc ville de Hdrcm^e, un cilovt'ii d'iuK' naissance peu relevée, mais licliedans son étal, et fort entendu dans les affaires. (]el honniie s'appelait Pliilip])e Haldnei. Sa femme el lui s'aimaient passionné-ment; ils vivaient en bonne intelliirence, et bornaient leurs soins à se plaire réeiproquenient ; la mort de la femme rompit nue union si parfaite : elle laissa Philippe avec un fils :i<j[é d'environ deux ans, dans la plus grande désolation; il ne pouvait se consoler d'avoir perdu ce qu'il avait de plus cher; il bit si birt touché de cette perte, qu'il résolut de renoncer entièrement à la société, et de se consacrer, avec son fils, au service de Dicni ; pour cet effet, il distribua tout son bien aux pauvres, et se retira sur le mont Asinairo, an milieu des bois, dans une petite grotte, où il passait son temps en prières et en mortifications, et où il ne subsistait (juc des charités des bonnes âmes; il se fit un devoir d'élever son fils dans la piété et dans l'ignorance des choses du monde, de |)eur qu'elles ne le détournassent du chemin du ciel; il ne lui parlait que de la vie éternelle, de la gloire de Dieu et du bonheur des saints; il le garda plusieurs années dans la grotte sans le laisser sortir, et sans lui laisser voir d'autres objets que des oiseaux et des bêtes fauves; il était dans 1 habitude de l'y enfermer toutes les fois qu'il allait ;'i Florence pour y faire la quête; enfin, son fils était parvenu à l'âge de dix-huit ans, sans être jamais sorti du bois, et sans savoir qu'il y eût au monde ni femme ni fille. Un jour que l'ermite, déjà vieux, allait à la ville pour y recueillir des charités accoutumées, le jeune boimne lui demanda où il allait. « Je m'en vais faire la quête, lui répondit-il, dans une ville appelée Florence, voisine de notre ermitage.

— Vous devriez m'y mener une fois, mon père, poui' me faire connaitre les personnes pieuses et charitables qui nous assistent ; car vous êtes déjà vieux, et bientôt hors d'état de soutenir la fatigue; moi qui suis plus jeune, plus vigoureux, j'irai désormais chez ces bonnes âmes, pour leur demander ce qui nous fait vivre, et vous vous reposerez. Dieu peut d'ailleurs vous retirer de ce monde; et (|ue deviendrais-je, ne connaissant personne?

Le bonhomme goûta fort une proposition si raisonnable, et croyant son fils bi(>n affermi dans la sainteté, et bien fortifié contre les tentations et les vanités

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lie la vie huniiiiiic, ne lit aiiriiiic ililiiciilh' de le iiiciicr à lldrcmc. \j' iciinc liiHimic, ciiiiiiiM' s'il lïil loinlic des nui's, airi'lc ses vni\ aver ('loiiiii'iiicnt sm tiiiis les iilpjcts i|u"il a|icr(;(iit ; et ra\i en ailiiiiralioii à la viif tlos maisons, des |)alais, dos églises, demande à son père le nom de elia(|ne chose. Son père le Ini dit, et il paraît enelianlé de l'aiiprendre. Pendant qn'il continnait ses (pieslions, el (jn'il eonlemplait des heanlés (pi'il n'avail jamais vnes, et d(ml il n'avait pas même enlendn paiier, il apeii-nl nne Ironpe de jennes dames. Iiien mises, (pii venaient d'nne noce. Il les examine attentivement, el demande an

vieillard ee (pie e't'Iail. « Ne rejiarde point cela, mon (ils : c'est finelque chose d(^ danj^erenx. — Mais comment cela s'a|)pellc-t-il? » Le père, (jiii veni ("cailer de l'esprit de son (ils tonte idée charnelle, et qui craint de nouvelles questions ca|)al)les d'exciter dans son enfant les désirs de la concupiscence, ne croit pas devoir- Ini dir, hnr nom, et Ini répond (|ne ce sont des oies. Chose étonnante! celui qui n'avait jamais vu ni entendu parler de ces oies, se sentit vivement ému à leur as|)ect, el ne se sentant plus louché ni de la beauté des palais, ni de la gentillesse du cheval, ni de la grosseur du IktiiI", ni des autres ohjels qu'il venait de voir pour la première fois, il s'écria aussit(H : « Mon pèn;, je vous en prie, faites-moi avoir une de ces oies. — 0 hou Jésus! répondit le père étonné, uc songe point à cela, mon lils; c'est une mauvaise chose. — Q""' ' "ti" l'ère.

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Les Oif!s ilu fri'i'c l'liiliin)c.

UUATRIÈME JUIKNÉK. 215

les mauvaises choses sonl-ellcs ainsi faites? — Oui, mou (ils. — Je ne sais, mon |)èie, ce que vous vouiez dire, ni pourquoi ces clios'es-là sont mauvaises; mais il me semble que je n'ai encore rien vu de si beau et de si agréable. Je doute que les anges jicints que vous m'avez montrés soient aussi gentils que ces oies. Mon i)èrc, ne pourrions-nous pas eu mener une dans notre ermitage? Ce sera moi qui aurai soin de la faire paitre. — Je ne le veux point, mon fils; tu ne sais pas de quelle façon on les re|)aît. » Le père reconnut alors (|ue la nature avait plus de force, par son instinct, que tous les préceptes de l'éducation, et se repentit d'avoir mené son lils à Florence .. Mais, je m'arrête, et je laisse là la nouvelle pour retourner à ceux pour ([ui je l'ai lacontée.

(Juel(|ues-uns de mes critiques, mes jeunes et charmantes daines, me fout donc un crime de ce (|ue je m'attache trop à vous faire ma cour. J'avoue, et j'avouerai devant tout l'univers, que vous me plaisez inliniment. J'ajoute même (|ue je me ferai toujours un devoir de vous plaire. Tant pis pour eux s'ils le trouvent mauvais; je me contenterai de leur demander ce qu'ils trouvent là de blâmable et de sur|)renaut. Pourraient-ils m'en faire un crime, (piaud même je serais du nombre des amants que vous favorisez? Mais-, jusqu'à présent, mes seules jouissances sont de vous voir tous les jours, de contempler vos chai-mes, vos grâces naturelles, d'admirer votre enjouement, votre douceur, votre honnêteté et toutes les rares qualités dont vous êtes pourvues. Si, dès le premier moment (ju'il vous vil, vous fûtes un objet de tendre affection [lour celui i|ui avait été nourri et élevé au milieu des bois, sur le sommet d'une montagne déserte, doit-on, parce que je cherclie à vous plaire, doit-on me blâmer, me mordre et me déchirer à belles dents; moi, à qui le ciel n'a donné un cu'Ui' que pour vous aimer; moi qui, dès ma plus tendre jeunesse, ai mis en vous tonte mou espérance; moi qui n'ai pu me défendre du pouvoir de vos charmes, des feux dévorants qui partent de vos yeux, des sons enchanteurs de votre voix douce et touchante? Si, après avoir considéré l'effet que votre seul aspect a produit sur l'esprit et le cœur d'un pau\re ermite, et d un jeune homme sans aucune expérience des plaisirs que vous procurez, ou plutôt d'une véritable bête sauvage, il se trouve encore quelqu'un qui ose blâmer les soins que je vous rends, ce censeur sera certainement un honune disgracié de la nature, un honnne inca})able de connaître le plaisir et la force du sentiment, et dès lors il ne mérite que mou mépris.

Quant à ceux ipii parlent de mon âge, ils lont bien voir leur ignorance. (Jui ne sait qu'on peut avoir de la vigueur jusque dans la vieillesse même? Il suflil d'avoir été sage ilans son [irintemps. Je ne suis pas encore si vieux; et quand mon âge serait plus avancé (pi'il ne l'est, qui ignore (pie, quoique le poireau ail la tête l)lanche, il ne laisse pourtant pas d'avoir la queue verte? Mais^ (juillaul la plaisanterie, je réponds à ceux-ci que je ne rougirai jamais de faire juscpi'à

'JKl CONTES DE BOCCACi:.

hi fin (le mes jours ((• (|U(' lirciit le (îiiidc Cavalcanli, U' Dalile; Ali^jliicri et le (^iiio tic l'istoyo, (lui s'éludièicul huile leur vie, i|iii lut Iri's-longue, surliiut celle fin dernier, à rendre des soins aux |i(ïrsonncs de voire stixe. Je pourrais leur citer mille autres exemples de jicns de méritt;, (|ui, dans l'àj^e le plus avancé, se sont l'ait un plaisir et un honneur de jilaire aux dames ; mais c'est à eux à les cheiclier s'ils les ignorent; je ne veux ni ne dois m'écarter de mon sujet.

Me conseiller d'aller établir mon séjour sur le Parnasse avec les Muses, j'avoue que l'avis est très-bon . Mais pouvons-nous toujours demeurer avec elles, et sont-elles d'humeur à demeurer toujours avec nous? D'ailleurs, lorsqu'on ne les quitte (pic pour des objets qui leur ressemblent, mérite-t-on d'être lilàmé'.' Or, les Muses sont de votri; sexe, et quoique les dames ne puissent pas fair(; ce i|ue les Muses l'onl, au moins est-il vrai qu'elles ont lieaucoup de rapport ensemble. De sorte que quand les femmes ne me plairaient qu'à cause de la ressemblance du sexe, je serais excusable. De plus, ce sont elles qui m'ont inspiré les meilleurs vers que j'aie laits en ma vie ; tandis (pie les Muses ne m'en ont pas inspiré un seul. Ce n'est pas que je ne leur aie de grandes obligations, puisqu'elles m'ont appris à les faire : qui sait si ce n'est pas aussi à leur secours (|ue je dois la facilité ipie j'ai d'écrire les historiettes (|ue je donne au public? Ce (pii est certain, c est que, (pioiqu'clles soient en prose, et eu |)rose très-siiii- |ile, les Muses n'ont jias laissé de me visiter (pielquefois pendant (|ue je les composais. Je puis donc conclure qu'en écrivant ces Nouvelles, je ne m'éloigne |»as si fort du Parnasse qu'on pourrait se l'imaginer.

.Mais (pie dire à ceux qui, pleins de pitié pour moi, me conseillent de clicrcher de quoi vivre? Certes, je l'ignore; mais je sais bien quelle serait leur réponse, si j'étais dans le cas de leur demander du pain. Ils ne manquei'aient pas de me dire : (( Vas en chercher parmi tes fables. » .Mais qu'ils sachent, ces critiques si compatissants, (jue les anciens poètes en ont trouvé plus avec leurs fables (pie beaucoup d'autres par leur industrie et leur travail; qu'on a vu des auteurs faire lleurir et honorer leur siècle par leurs fables, et des hommes riches le déshonorer ])ar leur ambition démesurée, et finir par se ruiner et l)érir misérablement, (jue dirais-je de plus? (jue ceux (pii me paiieiil si indécemment, me chassent sans pitié lois(]iie j'iiai leur dciiiaiulcr du pain. .le n'en ai pas eu besoin, grâces à Dieu, jiis(prà présent: et s'il iii'ariivc de tomber dans la pauvreté, je saurai, suivant le précepte de rAp(Jtre, la souffrir et la sup|)orter. Ainsi je les dispense de me plaindre, et les prie de ne [tas prendre plus de souci de moi (pie je n'en prends moi-même.

Pour ce (|iii est de ceux (pii prétendent (pie les é\éiie:iienls ne se sont pas passés de la mani(''re (juc je les ia|iporte, ils iiu! feraient grand plaisir de me montrer les originaux (|ue j'ai ainsi déligurés. S'ils peuvent les pioduirc, et qu'ils ne soient pas d'accord avec les faits ipie j'ai racontés, j'applaudirai moi-

même à leur critique, et je t.àcherai de me corriger. Mais s'ils sont dans l'inipossibilité de me les présenter, je les laisserai dans leur sentiment, sans m'en inquiéter, et me contenterai de dire qu'eux seuls altèrent la vérité pour décrier mes productions.

Ces réponses, que je viens d'écrire couramment, me paraissent suffisantes pour le présent. Je me flatte qu'avec le secours de Dieu et le vôtre, mes aimables dames, je pourrai achever l'ouvrage que j'ai commencé sous vos auspices. J'ai assez de sagesse et de courage pour ne pas me laisser abattre par le souffle cruel de l'envie. Je saurai lui tourner le dos. Si mes ennemis augmentent d'efforts pour me nuire, il me sera aisé d'en triompher et de les couvrir de honte. Que peuvent-ils faire au bout du compte? Je ne vois pas qu'il puisse m'arriver pis qu'au tourbillon de poussière agité par le vent : ou le vent n'a pas la force de l'enlever de terre, ou s'il l'emporte dans les airs, ce n'est que pour la laisser retomber sur la tète des hommes, sur la couronne des rois et des empereurs, ou bien sur le faîte des palais et sur le sonmiet des tours. En un mot, elle ne peut descendre plus bas que n'est le lieu d'où elle est montée.

Me voilà donc déterminé pour toujours, mes belles dames, à faire tout ce que je pourrai pour vous plaire et vous amuser. J'y suis plus disposé que jamais, quoi qu'on en j)uisse dire, parce que je sens que les personnes raisonnables et éclairées conviendront que ceux qui vous aiment ne font qu'obéir à la nature. Il est difficile de résister à ses lois. Il faudrait de trop grandes forces pour la subjuguer et la vaincre ; encore a-t-on vu les hommes qui avaient le plus d'empire sur eux-mêmes, succomber sous leurs efforts, et en être punis par cette même nature, à laquelle on ne désobéit jamais en vain. Pour moi, j'avoue (|ueje n'ai pas la force de lui résister, et je ne désire nullement de l'avoir. Si je l'avais, je la prêterais à quelque autre, plutôt que de m'en servir. Ainsi le meilleur parti que mes censeurs puissent prendre, c'est de garder un profond silence. Leurs clameurs ne me corrigeront point. S'ils ont le cœur froid et glacé, peu fait pour aimer, qu'ils croupissent tant qu'ils voudront dans leur indifférence, et qu'ils me laissent passer à mon gré le peu d'années qui me restent à vivre... Mais revenons à notre sujet, que nous avons assez et trop longtemps perdu de vue.

218 CONTKS HF, BOCCACR.

NOdVKLLE PREMIËRK

TanciTilo, prince do Salerno, anraii en la réputation d'un seigneur fort doux et fort liunjain, si, dans sa vieillesse, il n'eût souillé ses mains dans son propre sang. Ce prince n'avait eu de son mariage qu'une seule lille, encore il eût été à souhaiter, pour sa gloire, «pi'il ne lui eût pas donné le jour. Il l'aimait avec tant de passion, et se plaisait si fort avec elle, qu'il avait toutes les peines du inonde à se résoudre de la marier, quiqu'elle eût passé l'âge nubile. Enfin, il la donna au (ils du duc de Capone; mais la mort de ce dnc, arrivée presque aussitôt après son mariage, obligea la fdio de Tancrèdo de retourner chez son père. Cette princesse, qui s'appelait Sigismonde, était jeune, belle, bien faite, gaie, aimable autant qu'on peut l'être, d'un esprit supérieur et peut-être trop pour une femme. Son père, qui l'aimait toujours avec la même ardeur, et (jui avait eu do la peine à la marier, n'eut garde de lui parler d'un second mariage. Elle avait cependant i)csoin d'un mari ; mais elle ne crut pas qu'il fût de la bienséance de le lui demander. Pour se dédommager de cette dure privation, elle résolut de se choisir secrètement un amant qui fût honnête et discret. Après avoir jeté les yeux sur tous les hommes qui étaient à la cour de son père, elio n'en trouva point qui fût plus à son gré qu'un jeune courtisan, nommé Guichard, d'assez basse extraction, mais qui avait, en récompense, de la vertu, du mérite et de la noblesse dans les sentiments, qualités que cette dame préférait à la naissance la pins illustre. Connue elle avait occasion de le voir souvent, et (pi'elle n'avait besoin que d'un coup d'œil pour connaître un homme jusqu'au 1(111(1 de l'àmc, elle en devint en peu de temps si passionnée, qu'elle ne pouvait s'cnqiècher de louer pidjliqucment ses belles qualités. Le jeune honnue, (|ui n'était pas novice, s'aperijut aisément que la princesse avait du goût pour lui, et il ne tarda point à éprouver pour elle les feux de l'amour le plus tendre et le plus passionné. Il ne rêvait qu'à son mérite et à sa beauté ; son image l'accompagnait partout, jusque dans son sommeil.

Pendant qu'ils brûlaient ainsi l'un pour l'autre, sans avoir pu se le dire autrement que par leurs regards, la princesse, (pii ne voulait mettre personne dans la confidence, mais qui désirait d'avoir un tète-à-lêle avec l'objet de son amour, eut recours à tm stratagème pour lui en indi(pier les moyens. Elle lui écrivit une lettre, où elle lui mar(|niiit tout ce (|u"il avait à faire poiu' (pi'ils se

nUATRlEME JOURNEK, --'rt

Iroiivassent eiisciiible; el mil cette lettre dans le tuvaii d'une eaïuie, qu'elle donna à Gnichard en lui disant : « VoLlà |)()ur votre servante, elle pourra eu faire un soufflet pour allumer votre feu. » Il la prit, pensant bien qu'elle ne la lui avait pas donnée sans quelque intention cacliéc. De retour chez lui, il n'eut rien de plus pressé que de l'examiner. Il s'aperçoit qu'elle est fendue, l'ouvre avec empressement, y trouve une lettre qu'il lit et relit ; le cœur plein de joie, et s'étant bien pénétré de ce qu'elle contenait, il se dispose à mettre en pratiique les moyens que la dame lui indiquait pour la voir en secret.

A l'un des angles du palais, il y avait une vieille cave, taillée dans le rue et tirant son jour par un sou|)irail prati(pié dans le rocher même. Connue elle était abandoiuiée de[)uis fort longtenq)s, le soupirail était quasi fermé par des buissons et des ronces qui étaient venus tout alentour. On pouvait y descendre par'un escalier dérobé, qui répondait à l'appartement de la princesse; mais cet escalier était si peu pratiqué, que personne ne s'en souvenait. L'amour, qui découvre tout, en fit souvenir Sigismonde, qui s'efforça aussitôt d'ouvrir la porte de cette cave. Elle s'en occupa secrètement plusieurs jours; et après en être venue à bout avec une peine extrême, elle visita ce lieu souterrain, remarqua le soupirail, en mesura la hauteur; et voyant (jne son amant pourrait descendre par ce trou, elle prit alors le parti de lui écrire pour le lui faire savoir.

L'amoureux Gnichard, inlornié par la lettre de sa maitresse de la jimlondeur de la cave, se munit d'une grosse corde noueuse, pour pouvoir y descendre et remonter, se procura un manteau de cuir pour se garantir des épines, et se rendit, la nuit suivante, au lieu indiqué. Il y descendit sans accident, après avoir bien attaché la corde à un tronc d'arbre, situé fort à propos presque à la bouche du soupirail. Il y passa le reste de la nuit et la matinée à attendre .sa maîtresse. Celle-ci, feignant de vouloir reposer après son dîner, écarta ses dames d'honneur, et, se voyant toute seule, descendit ensuite dans la cave, où elle trouva Gnichard fort impatient de son arrivée. Elle lui lit l'accueil le plus gracieux, le plus tendre, et le conduisit bientôt après dans sa chandjre, où ils passèrent plusieurs heures dans les plaisirs (|ue l'amour peut faire goûter. Après avoir pris des mesures pour se voir à l'avenir de la même manière, la princesse ramena son amant à la cave, referma la porte, et alla retrouver ses femmes. La nuit suivante, Gnichard sortit de la caverne jiar le même chemin qu'il y était entré, et s'en retourna chez lui fort satisfait.

Ces deux amants se revoyaient souvent, mais pas tant qu'ils l'auraient désiré. Leurs plaisirs étaient d'autant plus délicieux, qu'ils étaient achetés par la contrainte et la gène; la fortune en fut jalouse, et changea en pleurs le sujet de leur joie. Le prince allait quelquefois sans suite dans la chambre de sa lille pour causer avec elle. Il s'y rendit un jour, l'après-diner, pendant qu'elle était

'J'id CONTES DE BOCCACE.

dans son |aiilin avi'c ses diiniL's d'Iioniiciir, et il ne lui vu ni cnlendu de peisoniie. Ne voulant pas interrompre la récréation de la princesse, et trouvant les i'enètres de la chambre l'ermées et les rideaux du lit abattus, il s'assit, en l'attendant, sur un carreau, la tète appuyée contie le lit, et le rideau tiré sur lui. comme s'il eût voulu se cacher. Bientôt après, il s'endormit dans cette situation. Sigismonde, qui savait que son amant était au rendez-vous, impatiente de le délivrer, se dérobe à sa compagnie, va le tirer de son cachot, et le mène dans sa chambre, où, sans aucune déliance, ils se mettent tous deux sur le lit à leur ordinaire. Après avoir dormi quelque temps, Tancrède se réveilla. Il entendit des mouvements et des soupirs (]ui l'étonnèrent beaucoup, connue on peut l'imaginer. Quand il vit ce qu'il en était, dans le prcmiei' moment de sa colère, il eut envie d'appeler du monde ; mais il se contint, jugeant qu'il ferait mieux de se taire et de demeurer caché, afin de pouvoir venger ensuite cette injure plus secrètement et avec moins de honte pour sa tille et pour lui-même. Les amants furent assez longtenqis ensendjle, selon leur coutume, et se séparèrent sans apercevoir le prince. Pendant que Sigismonde conduisait Guichard au |)etit escalier cjui menait à la cave, Tancrède, tout vieux qu'il était, se glissa par une croisée qui donnait sur une terrasse du jardin, et le canir accablé de douleur, se retira ainsi dans son appartement sans être vu de personne.

La nuit suivante, il mit des gens en sentinelle, et l'on prit Guichard, encore empaqueté de son manteau de cuir, au moment qu'il allait rentrer chez lui. Le prince se le lit mener secrètement, lui (it mille reproches, et lui dit que les bontés qu'il avait eues pour lui ne méritaient j)as l'outrage qu'il lui avait fait, et dont il avait été lui-même témoin oculaire. Guichard ne s'excusa que sur la puissance de l'amour, qui ne reconnaissait point de souverain. Le prince ordonna qu'on l'enfermât dans une chambre du palais, et qu'on le gardât à vue.

Le lentlemain, il alla voir sa lille, (|ui ne savait encore rien de l'aventure: il la [irit en particulier, et après s'être enfermé avec elle, il lui dit, les yeux baignés de larmes : « Je conq)tais tellement, ma fille, sur ton honnêteté et sur ta vertu, qu'il ne me serait jamais venu dans l'esprit, que je n'aurais jamais cru, quand on m'en aurait assuré, que je ne croirais pas encore, si je ne l'avais vu de mes propres yeux, que tu fusses capable de t'abandonner à un homme, à moins qu'il ne fût ton mari. Une telle infamie de la part a porté dans mon âme un chagrin que je ressentirai jusqu'à la lin de ces jours languissants, que je traine dans la vieillesse. Puisque tu n'as pas rougi d'une telle démarche, est-il possible que, parmi tant de braves gens qui sont à ma cour, tu te sois déterminée en faveur de Guichard, dont la naissance est obscure et (|ue j'ai tiré de la bassesse? Mon embarras à ton égard égale ma douleur. Je ne sais le parti que je dois prendre et ce que je dois faire de toi. La tendresse que j ai

UATRIÈME JOURNÉE. 'J'il

loiijoiiis CUI' [)oiir ma lilk' nie porte à rindulgeiice, el la làclielé dont elle s'est rendue coupable me sollicite à la punir comme elle le mérite. Je ne suis pas dans la même incertitude à l'égard de ton indigne amant. Je l'ai l'ait arrèler celte nuit et mettre dans les fers. Je sais le sort (pie je lui prépare. J'ignore encore quel sera le tien ; mais soit que je te pardonne, soit que j'écoute ma juste indignation, je veux, avant de me décider sur ton compte, je veux savoir ce que tu as à dire. » Après ces paioles, il baissa la tète et sanglota comme un enfant.

Sigismonde, voyant (|ue son intrigue était découverte et que Guicliard était prisonnier, pensa vingt fois l'aire éclater sa douleur par ses larmes; faible ressouice, mais fort ordinaire aux personnes de son sexe. Cependant, comme elle avait l'âme grande, elle vainquit ces mouvements de faiblesse, et sentant bien (pie son amant était un bomme perdu sans ressource, elle résolut de iic faire aucune prière pour elle, déterminée à ne point lui survivre. « .le n'ai rien à vous nier, mon père, lui répondit-elle, non en femme aflligée ou (jiii se reproche quelque faute, mais d'un œil sec et d'un air tranquille et assuré; je ne vous ferai non plus aucune prière, puisque je sens qu'elle serait inutile; je ne chercherai même point à llécliir votre colère, ni à émouvoir votre amour en ma faveur. Je me bornerai à défendre mon honneur, et m'abandonnerai ensuite à mon courage. Oui, j'ai aimé i^t j'aime encore Guicliard; je l'aimerai tant que ma vie, (pii ne sera pas longue, durera : et si l'on aime ajirès la mort, je vous déclare que je l'aimerai encore. La vertu de ce jeune homme et le peu de soin que vous avez pris de me marier ont eu plus de part à mou amour que la faiblesse du sexe. Comme vous n'êtes ni de fer ni de marbre, vous deviez songer que votre fille n'en était pas non plus; vous devie/i, quoiipie dans l'âge avancé, vous rappeler combien fortes et puissantes sont les passions de la jeunesse. Si vous avez passé vos premières années dans le dur métier des armes, il vous était encore plus aisé de sentir les inconvénients el les suites de la mollesse et de l'oisiveté, dans les hommes de tous les âges, et surtout dans les jeunes gens. Je suis sensible, je suis à la Heur de mon âge, et à ce double égard sujette à des besoins que le mariage a tellement irrités, que je n'ai pu m'emjiécher de les satisfaire. Ce sont ces besoins sans doute qui ont allumé dans mon cœur les feux de l'amour. Mais qu'y a-t-il là de surprenant dans une jeune femme? Ce n'est jias que je n'aie longtemps combattu les mouvements de la nature; mais tous mes efforts ont été impuissants. Quand j'ai vu qu'il n'y avait pas moyen de résister à ma passion, j'ai pris toutes les précautions possibles pour accorder l'amour avec l'honneur, et ce n'est ()u'à l'insu de tout le monde que j'ai cherché à satisfaire les désirs ipii megourmandaient.De quelque ia(,'on que vous ayez été instruit de mon intrigue, je ne la désavoue point. Je vous dirai seulement que ce n'est point le hasard (|ui m'a déterminée en faveur

222 CUNTKS DK llUCCACi;.

ilo Giiii'liiiid : si je l'ai proréic à Ions les aiitivs loiirlisaiis, c'usi |iar réllexioii, le scntiiiii'iit ili' Sdii iiK'iilt' m'a mii(|ii('iii('iil décidée en sa l'avcur. A vous cn- Icndrc, il sciiii)l(" ijuc vous me iiardonueiic/- mon amour s'il avait en un liommi; de qualité pour objet : c'est la laute de la fortune, et non la mienne, si mon amant n'est pas d'un raiiff distingué ou d'une naissance illustre. Mais pouvez-vons ignorer (]ue cette l'ortune est aveugle, et (pie le plus souvent elle n'élève (pie ceux ipii le méritent le moins, tandis iprelle laisse dans l'obscurité ceux ipii, |)ur leur esprit et leurs sentiments, sont dignes de toutes ses laveurs'? Est-il possiJ>le (pie vous soyez l'esclave des j)réjugés vulgaires, et (pic vous i'assiez un crime à un liomme de la bassesse de son origine, lorsrpie ce n'est (pie la laute du destin? Remontez à la source des conditions, et vous verrez (pie nous sommes tous enfants d'un même père, formés d'une même chair, sujets aux mêmes infirmités, et que c'est proprement la vertu ipii a commencé à met- Ire de la distinction parmi nous. Les premiers qui se distinguèrent par leurs talents et leurs (jualités furent appelés nobles ; les autres ranq)èrent dans la roture. Quoi(pie la corruption du cœur humain ait abrogé cette loi, elle n'est pas entièrement defluite, et subsiste encore dans les âmes qui ne se laissent point entraîner au torrent des préjugés. La raison ne se prescrit jamais; il existe toujours des esprits qui réclament ses droits. Il est donc certain, à pailer raisonnablement, que plus on a de vertus, plus on est noble. D'après ce principe, (pii est celui des âmes élevées, si vous voulez jeter les yeux sur tous vos courtisans et examiner leur mérite sans prévention, vous conviendrez aisément que Guichard est le plus noble de votre cour. Vos paroles, aussi bien que mes yeux, lui ont rendu ce témoignage. Qui le loua jamais plus (pic vous".' cl certainement sa conduite a toujours justifié le bien que vous en disiez; j'ose même dire qu'elle était encore supérieure à vos éloges. Si toutefois je m'étais trompée dans la bonne opinion que j'ai de ce jeune homme, je l'auiais été par vous. C'est donc sans raison que vous blâmez mon attachement pour un homme de basse condition; vous pourriez me reprocher avec plus de justice la pauvreté de mon amant; mais ce repioche même retomberait sur vous, de n'avoir pas enrichi et élevé aux dignités un luuume d'un si grand mérite, et ipii vous a si bien si;rvi. D'ailleurs, la pauvreté n'exclut point la noblesse ; elle n'est (ju'une privation de richesses : autrement, (pie deviendrait la noblesse de tant de rois, de tant de princesses de raiiti(juité (pii étaient (lauvres, tandis (pic des affranchis et des mercenaires nageaient dans l'abondance',' Tel a autrefois gai'dé les troupeaux et labouré la terre, (|ui est riche à présent; et tel est aujourd'hui au faîte de la grandeur et de la fortune, (|ui sera bientôt réduit à la condition des laboureurs.

« (Juant à l'incertitude où vous ét(^s sur ce ipie vous devez l'aire de moi, vous pouvez suivre voire i)enchant, je ne m'y opposerai point. H ^dépend même de

OUATRIÈME JOURNÉE. 22".

vous (1(1 (levonir rriiol dans votre vieillesse. Ne craif^niez pas que je vous fasse la moindre prière pour vou.s empêcher de tremper vos mains dans mon san^, si vous avez résolu de le faire. Je vous annonce seulement que je suis toute résolue de subir le traitement que vous destinez à Guichard, et que si ce n'est pas par votre ordre, ce sera de ma propre volonté. Ne pleurez donc plus, o\i allez pleurer avec les femmelettes, et faites-nous mourir tous deux, si vous croyez que nous l'ayons mérité. »

Le prince reconnut à ce discours le courage et la fermeté de sa lille. Il ne la crut cependant pas capable d'exécuter ce cprelle avait annoncé dans ces der-

nières paroles: il (leiisail au coulraire que la perte de son amant la guérirait bientôt de son amour, li la (piitte dans cette idée, et donne aussitôt des ordres pour que la nuit suivante ou étrangle Guichard, qu'on lui arrache le cœur et (pi'on le lui appoitc incontinent. Le prince fut obéi, et ayant mis ce cœiu' dans une grande coupe d'or, il l'envoya à sa lille par un domestique, avec ordre de lui dire : « Le prince, votre père, vous envoie ce présent pour vous consoler de la perte de ce que vous aimiez le plus. » Sigismonde, qui avait prévu la perte de son amant, s'était munie d'un poison pour l'avoir tout prêt au besoin. Elle n'eut pas plutôt vu le présent et entendu le compliment que son père lui faisait faire, qu'elle ne douta plus que ce ne fût le cœur de Guichard. « Mon père, dit-elle à l'envoyé, a agi plus sagement qu'il ne pense peut-élre : il a donnea ce cœur la sépulture (|u'il iiiéiitail, » Après avoir baisé ce cœur avec

22i rONTKS IIF. ROCCACE.

Iranspoii : a J'iii (■proiivr djins Ions les t('iii|is, coiiliiniM-l-clK', (|ui' iiiiiii pòro m'aiinail ; mais il me le l'ail mieux coniiaitrc à |néscnl (|iie jamais, par les lioiineurs qu'il rend à ce C(eur; l'ais-liii-en des remercîmenls de ma i)art, et dis-lui (|ue ce scrolli les dciniers (pi'il recevra de moi. »

Après ces paiolcs. elle, haisa de nouveau le cienr de son amant, ('M poussant des soupirs (pii elonnaient et toncliaicnt Cffalemenl les dames de sa suite, (Mii se trouvaient alors dans sa chambre, et qui nv savaient ce (jue c'était qu(! ce eii'ur, qu'elle ne cessait de contempler. « Cu'ur qui m'as l'ait tant plaisir, s'écriait la princesse, te voilà donc quitte des misères et des traverses de la vie! Maudite soit à jamais la cruauté de celui qui est cause que je te vois maintenant avec les yeux du cor|is, après l'avoir vu et admiré si souvent des yeux de l'esprit! Ton destin est Uni, te voilà jiarvenu au terme où nous courons tous; ton ennemi même a cru que tu méritais un tombeau d'or. Il ne fallait ])lus, pour achever tes funérailles, que les larmes d'une amante qui t'était si chère. Tu les auras, ces larmes (]ue tu désires... Père impitoyable!... J'avais résolu (le moni ir d'un (cil sec, d'un front calme; mais je ne puis résister aux tendres mouvements que m'inspire le plus beau de tous les cœurs. Oui, je l'arroserai de mes larmes, ce c(eur ()u'un Dieu propice vous a inspiré de m'envoyer; cœur qui faisais tous mes plaisirs, toute ma volupté, après que mes justes larmes l'auront rendu les hommages que je te dois, je te suivrai dans l'autre monde, j'unirai mon âme à celle qui t'animait. Que dis-je? l'àmn de mon amant est encore tout entière dans cette coupe, dans ce cœur quej'idolàti'c encore, et cette àme me dit (pi'elle attend la mienne pour ne plus s'en séparer... »

Les s(Uipiis, les sanglots, les laiiiies (|ui coulaient en abondance des veux de la princesse, et qui tombaient dans la coupe, l'empêchèrent d'en dire davantage. Les dames qui l'environnaienl étaient stupéfaites, attendries, et ne comprenaient rien à cette scène lugubre. Elles lui demandent la cause de son chagrin, elles mêlent leurs larmes aux siennes, et font de leur mieux pour la consoler. La princesse, absorbée dans sa douleur, lève la tète, essuie ses larmes, et parais.sant reprendre courage : « 0 co'ur chéri, s'écria-t-elle, j'ai rempli mon devoir envers loi, il ne me reste ])lus cpi'à joindre mon àme à la tienne ! » Elle prend ensuite la (iole ipii renfermait le poison (|u'elle avait préparé; elle la verse dans la coupe, et avale cette licpieur jus(pi'à la dernière goutte, sans montrer la moindre crainte. Elle se jette incontinent sur son lit, sans abandonner la coupe précieuse, i|u'elle pencba cl renversa sui' son (leur, pour y coller celui de son amant.

(jmii(pie les dames ignorassent (pielle était la li(pieur qu'elle avait avalée, elles lii-enl avertir le |)i-iuce de ce (pii venait de se |)asser. Il arriva, mais li'op lard, dans le momenl que sa lille venait de se jetei- sui' sou lit. Iiistriiit du

malheur qu'il avait causé, il ne pouvait voir sa fille daus un si triste état, sans répandre des larmes de tendresse et de repentir : « Ne me donnez point, mon père, lui dit Sigismondo d'une voix presque éteinte, ne me donnez point des pleurs qui me sont inutiles et que je ne souhaite point; mais s'il vous reste encore un peu de cette affection que vous m'avez tant de fois témoignée, ne me refusez pas, pour dernière grâce, de me faire enterrer publiquement avecGuichard, puisque vous n'avez pas voulu que je vécusse heureuse avec lui dans le particulier et le secret. » Le prince était si affligé, qu'il ne put lui répondre un seul mot; il se retira en sanglotant. A peine fut-il sorti, que la princesse, sentant qu'elle allait rendre le dernier soupir, et serrant toujours le cœur de son amant contre le sien, se tourna vers ses femmes et leur dit adieu. Un instant après, ses yeux se fermèrent, et ayant perdu tout à lait connaissance, elle expira.

Telle fut la fin malheureuse de Guichard et de la princesse Sigismondc. Jamais affliction ne fut plus grande que celle du vieux Tancrède. Il se repentit, mais trop tard, de sa cruauté, et fit enterrer avec pompe, dans un même tombeau, les deux amants, qui emportèrent les regrets de tous les Salernitains.

NOUVELLE II

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