LES MALHEURS DE LA JALOUSIE
Marseille est, comme vous savez, une des villes les plus anciennes et les plus considérables de la Provence. Comme c'est un port de mer, elle est fort commerçante, mais aujourd'bui moins qu'autrefois. Parmi les négociants de cette ville, il y en avait un extrêmement riche en terres et en argent, nommé Narnald Cluade, de très-basse origine, mais plein d'honneur et de probité. Il avait de sa femme plusieurs enfants, trois filles entre autres, plus âgées que les garçons. Les deux premières, qui étaient jumelles, avaient rpiinze ans, et la plus jeune
(jualtirzc. l.t'iir imcto u'attendail, pour les marifir, que le rolmir de son inari, qui était en Espagne pour les affaires de son commerce. L'une des aînées se nommait Ninctte, l'autre Madeleine, et la troisième Rertelle.
Un jeune gentilhomme, peu favorisé des liicns de la fortune, nommé Restaignon, était amoureux passionné de Ninetle, (pii ne l'aimait pas moins tendrement. Comme il était fort aimable et fort insinuant, il sut obtenir ses faveurs. .\u lieu d'affaiblir son amour, elles ne firent que l'augmenter et le rendre plus violent. Pendant qu'il jouissait de son bonheur, deux jeunes cavaliers, qui étaient frères et orphelins, et à qui leurs parents avaient laissé de grands biens, devinrent amoureux, l'un de Madeleine, l'autre de Bcrtelle. Le premier portait le nom de Foulques, et le plus jeune le nom d'Huguet. L'amant de Ninette n'en fut pas plutôt informé qu'il forma le projet de sortir, par leurs secours, de son état de pauvreté. Dans cette idée, il fait connaissance avec eux; il s'empresse à leur procurer les moyens de voir leurs maîtresses, les accompagne aux rendez-vous qu'ils obtiennent par l'entremise de la sienne : en un mot, il laisse rarement échapper l'occasion de leur montrer son zèle pour les obliger. Quand il crut avoir gagné leur amitié, il les invita un jour à déjeuner chez lui ; et après avoir parlé de différentes choses : « Mes amis, leur dit-il, je me flatte que vous me rendez assez de justice pour penser que je suis très-aise d'avoir fait votre connaissance et de m'ètre lié avec vous. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous en donner les preuves les moins équivoques, .le ne doute pas non plus de la sincérité de votre attachement pour moi, et c'est ce qui m'engage aujourd'hui à vous faire une proposition qui, si vous l'acceptez, peut nous rendre tous trois heureux. Vous savez que je suis pour le moins tout aussi amoureux de Ninette que vous pouvez l'être vous-mêmes de ses sœurs ; vous savez coudiien nous avons de difficulté les uns et les autres pour les voir : eh bien, je m'engage à lever tous les obstacles qui s'opposent à notre félicité, si vous consentez à ce que je vais vous proposer. Vous êtes riches, et moi je ne le suis pas. Si vous voulez donc me faire part de vos biens, et convenir d'un lieu où nous puissions nous retirer cl vivre en commun comme de bons amis, je me fais fort de déterminer les trois sœurs à nous suivre, si toutefois vous consentez à prendre ce parti. Quels amants, quels hommes seront plus heureux que nous? Voyez maintenant ce que vous avez à faire. Les deux frères, que étaient amoureux à la folie, voyant qu'ils |)ourraient jouir de leurs maîtresses en toute liberté, ne balancèrent pas un instant à accepter la proposition. C'est à vous à choisir le lieu, lui dirent-ils ; nous sommes prêts à aller nous établir où bon vous semblera, pourvu que nous soyons avec nos maîtresses.
Restaignon fut enchanté, comme on jieut le croire, de cette réponse. Quel- (|ncs jours après, il trouva moyen d'avoir un téle-à-tête avec sa chère Ninette. Il lui lit part ducoiuplul (jii'il avail fait avec Foulques et Huguet, et la pria
d'en laciliter l'exéculion. La jeune Ninette y consentit d'autant plus volontiers, (ju'elle brûlait d'envie de pouvoir suivre sans obstacle les mouvements de son cœur vivement passionné. Elle l'assura qu'elle parviendrait à engager ses sœurs à faire sa volonté à cet égard, et l'engagea à se hàtcr de tout disposer pour le départ. Restaignon se hâta d'aller rejoindre les deux frères pour les informer d'un si heureux commencement. Ceux-ci, après être convenus de choisir Candie pour le lieu de leur retraite, vendirent leurs biens-fonds et tous leurs immeubles, sous prétexte de vouloir entrer dans le commerce, et achetèrent une frégate, qu'ils armèrent secrètement, attendant un moment favorable pour mettre à la voile.
Ninette, de son côté, qui savait que ses sœurs n'étaient ni moins gênées, ni moins amoureuses qu'elle-même, sut si bien leur échauffer la tête, qu'elles attendaient l'heure de leur départ avec une extrême impatience. Ce moment si désiré étant venu, les trois Marseillaises trouvèrent moyen de mettre la main dans le coffre-fort de leur père, et prirent tout l'argent qu'elles purent emporter. Elles sortirent pendant la nuit, et allèrent trouver leurs amants, qui les attendaient. Le trio amoureux s'embarqua incontinent, et l'on mit à la voile. Ils voguèrent tout le jour par un vent des plus favorables, et arrivèrent le soir à Gênes, où les deux frères goûtèrent, pour la première fois, les grands plaisirs de l'amour. Ceux de Restaignon ne furent pas moins vifs, quoiqu'il sût déjà à quoi s'en tenir. 11 avait été si gêné les autres fois, et était d'ailleurs si passionné pour sa belle, (pie cette jouissance eut pour lui les charmes de la nouveauté.
Après s'être amusés quelque temps à Gènes, et s'y être munis de toutes letchoses nécessaires, ils continuèrent leur roule. Ils naviguèrent si heureusement, qu'ils arrivèrent dans moins de huit jours en Candie. Ils s'établirent près de la ville de ce nom, où ils achetèrent de fort belles terres et des maisons de plaisance. Ils vivaient très-splendidement. Grosse meule, force oiseaux, chevaux de prix, nombreux domestique, ils avaient tout ce que des gens riches peuvent se procurer. C'étaient chaque jour nouvaux festins, nouveaux plaisirs avec leurs maîtresses : en un mot, ils étaient au comble de la joie et du bonheur.
Comme on se lasse de tout, même d'être heureux ; conune la maîtresse la plus jolie et la plus aimable cesse à la longue de le paraître à celui qui en jouit liljremcnt, il arriva (jue Restaignon, qui avait été si épris de la sienne, se l'efroidit au point de chercher à lui faire infidélité. Dans une fête où il se trouva, il vit une jeune demoiselle de condition, (pii lui parut si aimable ipi'il en devint amoureux. Il fit de son mieux pour caciier sa nouvelle inclination à tout le mondcj surtout à Ninette ; mais ses assiduités auprès de sa rivale, les fêtes qu'il lui donnait, son empressement à se trouver partout où elle allait, donnèrent des soupçons et de l'inquiétude à Ninette, qui l'aimait toujours avec la
25(1 CONTES DI-: ROCCACi;.
nièinc ardeur. |t('|iiiis ce inoincnt, il ne ponviiit Hiirc un pas sans que lu Marseillaise le siiivil (Ui le lil t''|iu r : clic Tiii calilail (\t' i'c|iroclies, et deviul d'une si ffrande jalousie, (|u'elle s'enipoilait conlre lui pour la moindre chose eapahle de lui donner de l'ondiraj^c ; mais comme les dil'licultés enllaiiimenl le désir, plus elle faisait d'efforts pour éloigner son amant de sa rivale, plus elle augmentait la nouvelle passion de Ucstaignon. On ignore s'il vint à bout d'obtenir les faveurs du nouvel objet (pii l'avait cnllmiiiiié ; on sait seulement que Ninette, d'api'ès certains rapports ou indices, ne douta point «ju'il n'eût consommé rinlidélité. Le dépit (ju'ellc en conçut la plongea dans une mélancolie extrême ; elle eut Ijientôt autant d'aversion pour son amant qu'elle avait eu auparavant de passion et de tendresse, et s'abandonnant à son ressentiment et à sa fureur, elle résolut de se défaire de l'infidèle. Elle s'adresse, dans ce dessein, à une vieille Grecque, savante dans l'art d'empoisonner, et l'engage, par prières et par argent, à lui composer une liqueur meurtrière, ([u'elle lit prendre à Restaignon un soir qu'il était fort échauffé, et qu'il ne s'attendait à rien moins qu'à une vengeance. L'effet du poison fut si prompt qu'il mourut pendant la nuit. La nouvelle de cette mort subite fit le plus grand chagrin à Foulques, à son frère et aux deux sœurs, qui en ignoraient la cause. Ninette affecta de la tristesse comme les autres, afin d'écarter le soupçon de son crime, qui ne laissa pourtant pas d'être découvert.
Quelque temps après, le bon Dieu permit que la vieille Grecque fût arrêtée pour (pielque autre mauvaise action qu'elle avait commise. On la mit à la queslinii ; et <hms la confession qu'elle fit de ses crimes, elle déclara (pi'elle avait eu part à la mort de Uestaignou, par le [)oison qu'elle avait délivré à sa maîtresse. D'après cette déclaration, le duc de Candie, sans s'ouvrir à personne sur ce qu'il projetait, alla pendant la nuit, à la tête de ])lusieurs soldats, entourer le palais qu'habitaient les Provençaux, et fit prendre Ninette. Cette fille, sans attendre qu'on la mit à la question, avoua tout ce qu'on voulut. On imagine sans pi'iiic quel dut être l'étonnement de Foulques et de Iluguet lorsqu'ils apprirent du duc la (ause de rcniprisonnemeut de la sœur de leurs maîtresses. Celles-ci n'eurent ni moins de suiprise, ni moins de douleur. Les uns et les autres enq)loyèrent toute sorte de moyiais pour la soustraire à la |)eine qu'elle méritait; mais ils désespéraient d'y réussir, tant le duc paraissait déterminé à ne lui faire aucune grâce. Madeleine, (|ui était jeinie et belhî, à qui le duc avait fait (piehpie temps sa cour, mais sans l'iuit, |)ensa qu'un peu de complaisance pourrait sauver sa so'ur. Dans celte vue, elli' envoya secièteiiieni chez le duc, cl lui lil (lire, |iai un coiiiuiissiouuaii'c ÌMtellij.;ciit, (|u'elle consenlirail à ses désirs s'il \onlail lui rendic sa siiur cl lui |iroiiicltrc un secret inviolable. Celte proposition fil grand plaisir au duc; il balança toutefois pour l'accoi^der ; mais enfin l'amour l'emporta sur la raison el la justice. Il donna des ordres poni'
qu'on am'tnl, du consentement de Madeleine, Foulques et Hugnet, sous {irctexte qu'ils devaient être ouïs et confrontés à Ninette, pour savoir s'ils n'avaient pas trempé dans l'empoisonnement, et il se rendit secrètement la nuit suivante chez la belle. Il avait eu auparavant la précaution de répandre le bruit qu'il avait fait mettre dans un sac et jeter dans l'eau la coupable Ninette, ([ii'il remit, cette nuit même, entre les mains de sa charitable sœur, recommandant
à eelU'-ci (le réloigner, de peur (pi'il ne IVil (ihlif^é de lu punii', si Ton venait à découvrir le fait. Le lendemain, les deux frères furent renns on liberté ; et comme ils ne doutaient pas que Ninette n'ciit été noyée, ils se mirent à consoler leurs maîtresses de la mort de leur sœur. Quelque soin que Madeleine prit de la tenir cachée. Foulques ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle était chez lui, et en fut fort étonné. Le mystère qu'on lui en avait fait lui donna des soupçons. Il se souvint incontinent de l'amour que le duc avait eu pour Madeleine, et il ne douta point que les faveurs de sa maîtresse n'eussent été le prix de la délivrance de Ninette. Il fit part de ses craintes à Madeleine, (pii lui tint un long discours
2Ô8 CONTES DE liOCCAC.E.
|)oiir lui caclicr la vérilé; mais cfi discours ne; le persuada |i(iiii( ; il auguicula au ((iiitrairc ses soupçons, au point qu'il eut recours aux eiupoilemenls pour la contraindre à lui dire ce (pii s'était passé. Cette' tille, intimidée par ses menaces, eut la i'ail)lesse de lui déclarer ce que son amitié pour sa sœur lui avait lait l'aire. Cet aveu fut un coup de poignard poin- son amant, qui, n'écoutant plus (jue les mouvements de sa colère et de sa fureur, tire aussitôt son épée et la plonge iinpitoyablemeul dans le sein de cette infortunée, ijui s'était mise à genoux pour lui demander pardon. Il n'eut pas plutôt fait le coup, que, craignant le ressentiment du duc, il alla trouver Ninette. Il lui dit d'un front tranquille et serein qu'il venait la prendre pour la dérolier à la cruauté du duc, (jui, sachant (prelle n'était point j)arlie, avait donné ordre de la lui amener. Ninette, qui n'avait que trop de raisons de craindre, ne balança point à \v suivre ; et sans songer à prendre congé de ses sœurs, ils se mirent en chemin au commencement de la nuit, après avoir enijiorté tout l'argent (pi'ils trouvèrent sous leur main. Ils gagnèrent le port le plus proche, et s'endjarquèrent, sans (|u'on ait jamais su ce qu'ils étaient devenus.
Le duc, averti que Madeleine avait été tuée, fit arrêter lUiguet et son amante. Ils eurent beau ])rotester de leur innocence, et s'excuser surla fuite de Foulques et de Ninelte, ils furent mis tous deux à la (|ucstion. La violence des tourments les contraignit de s'avouer complices de la mort de Madeleine ; et connue il n'y avait que la mort à attendre, après un tel aveu, quelque forcé qu'il eût été, ils trouvèrent moyen de corrompre leur concierge, en lui promettant une somme d'argent qu'ils iraient prendre, quand ils seraient libres, dans le lieu où ils l'avaient cacliée pour les cas de nécessité. Ils s'end)arquèrent avec lui pendant la nuit, et s'enfuirent à Rhodes, où ils éprouvèrent bientôt toutes les horreurs de la misère qui les accompagna jus(|u'au tondjuau.
QUATRIKME JnURNEE. 259
NOUVELLE IV